ÉVÈQUE DE LUÇON, A COLBERT
Luçon, 10 février t6éi.
Je satisfais à ce que vous dcmandei de raoy en vous envoyant le mémoire des personnes de lettres que je comtois qui pourraient eslre proposées au Roy pour le dessein qu'a Sa Majesté de faire le choix d'un précepteur pour M'r le Dauphin. Je vous prie de jeter la vue dessus; et ai »oo> juges qu'il y ayt quelque chose à réformer, comme il y en a sans doute beaucoup, en me laissai la grâce de m'en avertir, je taseberay de le mettre en meilleur estât. Je ne me suis pas mis en peine de le polir et n'ay pas cru qu'il fàlloit 9e soucier de la forme, parce que c'est un mémoire qui ne demande que de la netteté et de la vérité. Vous jugercs si j'y ay réussy. J'y ay mis des gen» qui sont bien jeunes, parce que M*' le Dauphin estant bien jeune aussy , ils s'avanceront dans l'âge à mesure qu'il s'avancera. J'ay cru que la rébellion du marescbal d'Hocquincourt ', ni la justice que nous pouvons croire que Dieu a exercée contre luy dans sa misérable fin, ne me devoil pas empescher de mettre son Gis 1 dans ce mémoire, parce que les fautes des pères ne sont pas toujours celles des enfans, que le Roy a lesmoigné qu'il ne voaloit pas confondre les enfans avec le père et que cet abbé est à mon avis un fort honneste homme et a beaucoup de mérite. Le Roy sçaura toujours bien faire les considérations qui sont à faire sur le démérite du père et sur le mérite du fils.
Vous connoissez, je crois, l'abbé Teslu5 et vous vous souvenez de sa manière de se gouverner dans la dernière assemblée du clergé. Il me semble qu'il a l'esprit un peu trop tourné à l'intrigue pour remplir un poste qui luy donnerait tant de facilités pour en faire.
Je n'ay rien vu dans l'abbé de Brienne * qui m'empeschast de le mettre au nombre de» autres. Je ne sçais pourtant si son esprit «croit bien propre à la Conr. Il est jeune, mais il serait bien difficile de juger qu'il le fus t, en ne considérant que ses actions.
L'abbé de Suie» a l'air un peu éventé; il ne l'est pourtant pas. à ce quefay appris de gens qui le connaissent. Il est neveu de M. l'évesque de Viviers*. Vous coonoissez Tonde, c'est pourqooy je n'en dis rien, sinon que, si son neveu occupoit ce poste, il aurait souvent des propositions à faire et des édairciaseinens à faire avec son onde, ou il faudrait rompre avec luy.
Je n'ay point mis l'abbé de Villeloin7. Vous en scaves la raison, le connaissant comme vous faites. Il est fort habile, mais il le sçail trop et veut recevoir de l'encens. Je crois qu'il serait nwlpmpre ponr remplir ce poste.
Si la conduite de l'abbé Le Camus» répondoit a son esprit et à sa doctrine , il n'y aurait peutestre pas d'homme dans le royaume si propre a bien -répondre au choix que le Boy ferait de «a personne pour cet employ; mais vous sçavex quelle a esté sa conduite* et, pour moy , je ne scai* pas comme il la règle à cette heure.
' Cbarie» de Mooehy , marquis d'Hocquincourt ( voir 1 , 6i ) , grand prévôt de l'botel du roi. Quelques mécontentements qu'il prétendit avoir eus de la cour le jetèrent dans le parti espagnol. Il fut tué devant Dunkerque, le |3 juin • 658 , en voulant reconnaître les lignes de l'urinée française.
• Armand de Monrhy d'Hocquincourt, nommé évèque o( comte de Verdun le 6 mai 1668. Mort le 3o octobre 1679.
* L'abbé Jacques Testu , membre de l'académie française. Mort eu «706.
4 Cbarles-FrantoisLoraénic, comte de Brienne, évèque de Coulantes le 19 février «669. Mort le 7 avril 17*0, doyen des évoques de Fruuce.
' Ànnsnd- Anne-Tristan de La Baume deSuxe, successivement évèque de Tarbes (1676), rte
Saint-Omer (1677), puis arcuevèque dAnrli ( 1 69s ). Mort le 6 mars 1 706.
• Louis-François de La Baume de Suie, apre* après avoir été six ans coadjuteur de l'éveebé <fc Vivieis, obtint ce siège en 1691 et l'oecops «oixante-neuf ans. Mort le S septembre 1 690.
' Michel de M a miles, abbé de ViUdoin. Mort le 6 mars Iti8i , à l'âge de quatre-vingt-un an*.
' Élienne Le Camus, né en i63s. Après avuir été plusieurs années aumônier du roi, U fut nommé évAjue de Grenoble lo 6 janvier 1 67 1 . Cardinal en i68«. Mort le \ i septembre «707.
* L'abbé l<e Camus , qui nvsit été , pondant son séjour à la cour, célèbre par ses galanteries, devint plus lard un modèle d'austérité.
de Guémadeuc 1 ne manque pas d'esprit, mais il passe pour un homme d'intrigue, et (in dit qu'ii en fait son fort.
Je ne parie point de M. l'abbé' Botineis; vous en connoisset mieux que moy la force d'esprit, la profonde érudition et la rare modestie.
Je ne dis rien non plus de M. de Gassagne»; vous connoi^-ei bussj la bonté et la délicatesse de son esprit, le règlement et la douceur de ses moeurs, et sa doctrine, qui n'est pas médiocre.
Toutes vos lettres me marquent de nouvelles bontés du Roy envers nostre lamille ; ce serait pour nous un grand bonheur si nous pouvions quelque jour y répondre par des services qui fussent proportionnés aux pré ces que nous recevons de Sa Majesté. Pour moy, comme ma profession ne me donne guère lieu d'espérer que je puisse jamais avoir cet avantage , je laseberay d'y suppléer par les prières que je feray toute ma vie à Dieu pour le Boy et par l'application que j'auray a bien persuader ses peuple* de la fidélité et de l'olwissance qu'ib luy doivent. Cependant, nous u'aurous pas de peine , mes frères et moy, à reconpoistre le canal par où ces grâces dérivent sur nous , ni à en remarquer le fondement dans I» prodigieuse application que vous avei è servir le Roy. où nous trouvons aussy nostre exemple.
J'implore encore vostre assistance pour nostre pauvre église. La misère du chapitre est plus grande que je ne puis vous l'exprimer. Je crois que mon frère vous en a écrit ensuite d'une députalion que luy a faite nostre chapitre en mon absence. J'aime mieux le laisser parler que de le faire moy-mesme, de peur qu'il ne vous semble que je veuille exagérer. Je suis tout è vous.
On trouve, à la nuit de ctlUi lettre , de la même écriture et tant date, te» euritueet noie» qu'on va lire, envoyé,* par Vétdqu» de Luçm à Colbtrt pour compléter ses premier» renseignement».
Le Roy délibérant à cette heure sur le choix qu'il veut hure d'un précepteur pour le Dauphin, ainsy que vous me le mandes, je ne doute point que Sa Majesté n'ayl jeté les yeux sur toutes les personnes qui me tomberont dans l'esprit et qu'elle n'ayt fait un jugement bien plus juste que eeJuy que je pourrois faire. Néanmoins, puisque Sa Majesté veut que je vous nomme les gens de ' lettres que je connois et que je vous dise ce que je sçais de leurs moeurs et des qualités de leur esprit , j'obéiray sans peine, encore que j'aye fort a craindre de faire tort a ceux dont je perieray pour n'en avoir pas sçu remarquer le fort et le foible au temps que je les ay fréquentés, ou parce qu'ils ont pu changer et se perfectionner depuis quatre ans ou environ que je suis hors Paris et que je n'ay plus guère d'habitude avec eux , ou parce que je ne pariera y de quelques-uns que sur le rapport d'autruy , ce que je crois pourtant que l'on peut faire quand on a de bons garons.
Gomme je suis persuadé qu'il n'y a point de gens de qualité dans le royaume qui no se tinssent fort honorés d'estre choisis pour cet euiploy, et que d'ailleurs je croîs que Sa Majesté sera plus ayso d'en faire choix que d'autres s'ils ont toutes le» qualités nécessaires pour répondre à ses desseins, les enseigneroens qui viennent d'une personne de naissance ayant d'ordinaire plus de poids, et n'arrivant guère que la leste leur tourne pour se voir près du prince, ni qu'ils s'oublient comme il arrive d'ordinaire aux autres gens ; comme , dis-je , jo suis persuadé de ces choses , je ne metlray dans ce mémoire que des gens de qualité ou d'un mérite fort rare.
L'abbé Du Riveau (7) est docteur de la facidté do Paris, âgé d'environ trente-cinq ans. Il ne se fait pas remarquer par un esprit fort brillant, ni par une capacité extraordinaire; il en a néanmoins plus que médiocrement et pour faire honneur à la qualité qu'il porte. H a très-bon sens, et je crois que c'est ce qu'il a de plus consiilérable. Ses mœurs et sa conduite «ont fort réglées. Dans le temps que je l'ay connu plus particulièrement , qui a esté durant la tenue de l'assemblée duchtrj'é en 1 660 , je ne luy ay jamais vu faire d'action qui ne fust d'un homme d'honneur et de qualité, sans emportement, sans légèreté, vivant lionnestemetil avec tout le monde, sans bassesse avec ceux qui estoieot au-dessus de luy et sans enflure avec ceux qu'il pou» oit considérer comme ses inférieurs. Je doute qu'il ayt grande connoissance des bellcs-letlrcs. Ce que j'ay remarqué en luy de plus particulier, c'est un esprit sincère, droit et de véritable gentilhomme pour bien régler ses devoirs envers son prince.
' Sebastien de Guémadeuc {voir II , 3 19).
504 APPENDICE
L'abbé d'Hocquiiicourt eut a us* y docteur de la (acuité de Paris. Il est fort sage et a bon sens. Il a fort bienréuasy en sesestudesde tln;nloj'pe où il est lurtsçavant, ayant lu avec beaucoup d'application et beaucoup de succès les Pères, les conciles et l'histoire ecclésiastique. Je ne sçaurois dire quelle connoissance il a des belles- lettres , mais j'a y appris qu'il a eu pour précepteurs des gens qui en avoient une grande connoissance. Ses mœurs sont bonnes. 11 n'est oi léger, ni emporté, ni trop mélancolique ; il sçait son monde, et a ce me semble tout ce qui fait un bonnette homme. Son âge peot estre
L'abbé de La Brunetière ', estant grand vicaire de M. Parcbevesque de Paris, est assez connu desjà. Je voua en diray pourtant ce que j'en scais, y ayant longtemps que je le comtois. Il est docteur de la faculté de Paris, âgé de trente-six ou trente-sept ans. Il a de la capacité autant qu'il en faut â un homme de sa profession , et beaucoup de probité. Son génie n'est pas extraordinaire , mais il a bon sens. Sa conduite a toujours esté fort réglée et sa vie uniforme. Il est fort sage et fort modéré, et n'aime pas à se faire des affaires.
L'abbé Testu est âgé de trente-huit à quarante ans. 11 a fait paroistre son esprit dans ses prédications et dans beaucoup de pièces en vers où on peut remarquer un beau j;énie. ut beaucoup de délicatesse. II a grande connoissance des belles-lettres, qu'il a bien estudiées cl avec beaucoup d'application quand il l'a pu faire; mais il ne sçauroit plus estudier ni guère s'appliquer â cette heure, à cause de certaines vapeurs dont il se plaint qui le rendent fort infirme. Ses mœurs sont bonnes. Sa conversation est fort agréable et fort spirituelle. II m'a paru avoir de l'ambition et aimer la réputation. Il a esté autrefois fort avant dans la galanterie et en a retenu un certain air fort libre et fort Hftreable. On m'a dit qu'il avoit eu de grandes liaisons avec des gens dont la conduite n'eatoit pas bonne et qui n'avoient pas bien servy le Roy. Je ne scais pas si cela dure, et il y a bien plus d'apparence de croire que le commerce qu'il avoit avec ces gens-lâ estoit nn commerce de belles-lettres . que de croire que ce fut un commerce de cabale et de rébellion. Il fit paroistre quelques empo rumens dans rassemblée dernière du clergé , mais c'estoit en des occasions où on le pousaoit vivement , après luy avoir rendu de mauvais offices â la Cour, et où d'autre part il avoit avantage aur < qui le poussoienL Enfin, s'il y a eu en luy quelques défauts , il me semble qu'il y a aussy de 1 qualités qui les réparent avec bien de l'avantage.
L'abbé de Dorbee * est neveu de M. le mareschal de Pleasis-Praslin ; il est docteur de Sorbonne, Af/ d'environ vingt-huit ou trente ans. 11 a beaucoup d'esprit, assyz grande connoissance lettres , est fort bon théologien et a fait paroistre dans tout le cours de ses estud<>* beaucoup d'esprit et de génie avec une grande application. 11 a bien de la vertu, grande netteté et solidité d'esprit, et l'air fort revenant. Enfin , autant que je suis capable d'en juger, il n'y a rien en luy que de très-bon. Quelques-uns l'ont soupçonné d'estre janséniste, mais je crois que c'est plutost pour estre neveu de M. de Gomminges 3 que pour avoir donné londement â ce soupçon. Je crois mesrae qu'il a signe en Sorbonne le formulaire.
L'abbé Bossuet, docteur de la maison de Navarre, fait paroistre son esprit dans sa manière de prescher, qui en demande beaucoup pour estre soutenue comme il la soutient. Il presche une morale austère, mais qui est bien chrestienne ; ceux qui le connoiasent disent qu'il vit comme il presche. Il m'a paru en toutes occasions avoir beaucoup d'esprit, et je scais qu'il a bien de la vertu. Sa physionomie ne trompe pas, car elle est fort spirituelle. Il a l'air modeste, gay et revenant Enfin je n'ay rien vu en luy que de bon.
Je n'ay eu guère d'habitude avec les abbés de Brienne et de La Suie; mais ce que je puis dire du premier, c'est qu'il a toujours fait paroistre beaucoup de piété et beaucoup d'application à ses estudes, où il a bien réussy, encore que son génie ne paroisse pas estre extraordinaire, le travail ayant suppléé à ce défaut. 11 n'a pas l'extérieur fort beau, mais il n'y a rien de choquant. Il est jeune.
1 Guillaume de La Brunetière devint év*qne de Saintes le 3o novembre 1677. Mort le a mai 1700.
' François Malet de Gravîltc , fds du comte de Durhec et de Madeleine de Choiseul. Docteur <!•• Sorbonne, aumônier du roi. Mort nn 1701.
1 Gilbert de Choiseul du Plessis - Praslin , docteur de la faculté de Paris en i64o, évéque de Cooiinhigi'i) en i644, pui« de Tournai m 1670. Mort le 3t décembre 1689. à l ige de souante et seize an».
L'abbé de Soie est neveu de M. de Vivien. Il a bien de l'esprit et du feu , scail bien son monde, et a l'air fort libre et fort dégagé. U a bien estndié et est dorteor dc-Sorbonne. 11 ne manque ni de gayeté ni de conduite, à ce que j'ay appris, encore qu'il paroisse sur son visage je ne sçais qooy qui semble marquer de U légèreté. Je n'ay pas sçu s'il .a quelque teinture des belles-lettres.
Encore que je ne connoi.w guère par moy-mesme l'abbé de Fromentières ', je ne laisseray pourtant |kls de vous écrire ce qu'on m'en a dit.
Sa bonne conduit» m'a paru dans le choix de la prédication , où U s'est adonné entièrement sans s'estre jamais partagé, comme font d'ordinaire les autres ;aussy y a-t-il fort bien réussy. 11 est froid et mélancolique, et a bon sens.
Je ne dis rien des abbés Le Camus, de Guémadeuc, Fiot, de Montigny parce que, estant delà maison du Roy et de celles des Reynes, ils sont bien mieux connus que je ne scauroi* les coonoistre. Je vous diray seulement que je ne connois pas un plus bel esprit ni plus aysé que celuy de l'abbé Le Camus.
(Bibl. Imp. Blw. Baluze, Papiert dtt Ammim, vol. 36s , loi. 96.)