Lettres, instructions et mémoires de Colbert
Parmi les attributs de la puissance des peuples, il n'en est pas de plus imposant et de plus efficace en môme temps qu une grande marine militaire. Ces forteresses mobiles, qui promènent sur tous les points du globe les signes visibles de la force du pays dont elles portent le pavillon, sont désormais le témoignage le plus incontestable et le plus envié de la grandeur des nations. 11 n'y a pas un demi-siècle, à la fin des gigantesques luttes de l'Empire, l'Angleterre seule possédait une marine vraiment formidable. Si la supériorité numérique lui est toujours acquise, une marine jadis rivale, bien déchue depuis par le malheur des temps, s'est de nouveau relevée, grâce à la force irrésistible de l'opinion, à l'impulsion du gouvernement et à la libéralité des assemblées politiques.
On connaît sur ce point les aspirations des puissances du Nord ; tout donne lieu de croire que des marines aujourd'hui naissantes auront un jour leur éclat. Un symptôme particulier semble accuser d'une manière frappante ces tendances des grandes nations. Pendant que, de tous côtés, des réductions sont réclamées dans le chiffre de la dépense des armées de terre, partout celui de la marine augmente dans des proportions imprévues. En France, par exemple, les dépenses pour la marine, qui, de 73 millions en 1829, s'étaient élevées à 1 53 millions en 18/17, ont été évaluées à 168 millions pour 1 863 , indépendamment des frais extraordinaires résultant des
1 Tous les éléments de cette élude ont éié puisés à des sources officielles, notamment aux archives du département de la Mnnne. J'ni eu souvent recours, à cet
effet, aux bienveillantes indications et aux communications personnelles de M. Pierre Margry, un des conservateurs de ce riche de'pAt.
h INTRODUCTION.
expéditions lointaines. Le budget de la guerre, qui avait été de 21/1 millions en 1829, est évalué seulement à 3o,û millions pour 1 863 , déduction faite des dépenses occasionnées par l'Algérie, l'occupation de Rome et les expéditions d'outre-mer. En résumé, pendant que l'augmentation du budget de la marine a été de i3o p. 0/0 depuis 1829, celle delà guerre n'a été que de SU p. 0/0, et cet écart, déjà considérable, ne fera que s'accroître, on peut l'espérer.
Sauf quelques circonstances exceptionnelles, où des efforts suprêmes étaient tentés pour un but accidentel et particulier, tel que les croisades et les projets de descente en Angleterre, la France, si admirablement située entre l'Océan et la Méditerranée que, suivant le cardinal de Richelieu, la nature semble avoir voulu lui offrir l'empire de la mer, n'a eu une marine militaire permanente solidement constituée qu'à partir de la seconde moitié du xvuc siècle. Inférieure jusqu'alors non-seulement à la Hollande et à l'Angleterre, mais encore à l'Espagne et à la Turquie, aux Etats barbaresques et aux républiques italiennes, c'est à peine si, dans les temps ordinaires, de rares navires montraient son pavillon sur les côtes de la Méditerranée et dans le Levant; et quand des crises où une armée navale était nécessaire venaient à surgir, le souverain était réduit à louer de quelque puissance voisine ou des marchands les bâtiments dont il avait besoin pour soutenir son droit. Philippe le Bel , Charles V et Charles VI tentèrent de lutter sur mer avec l'Angleterre, mais ils échouèrent. La marine militaire existe à peine sous Charles VII: seule, la marine marchande a quelques années de prospérité dues à un commerçant de génie, Jacques Cœur, dont la disgrâce, suite de l'ingratitude et de l'envie, est une tache de plus pour la royauté, déjà coupable de l'abandon de Jeanne d'Arc, en même temps qu'une calamité pour la France, à laquelle l'argentier de Bourges eût donné la renaissance cent ans plus tôt. François I" fonda le Havre, où il réunit, s'il faut en croire Martin Dubellay, i5o gros bâtiments, 60 petits navires et 2 5 galères; mais les anciens chroniqueurs sont très-sujets à l'exagération , et l'on doit se tenir en garde contre leurs dénombrements. Il faut arriver à Richelieu pour rencontrer enfin un établissement maritime qu'on