‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 3)Chapitre 10 sur 486 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

malades, avaient été mis à l'hôpital. <rJe ne feray pas mettre les autres à la chaisne, écrivit-il au ministre le 1 9 août 1 679, de peur de les perdre tous dans le misérable estât où ils sont. « D'après un relevé officiel , une chiourme de 275 rameurs comprenait 60 Turcs j et 5 à 6 nègres seulement. Malgré les soins intéressés que l'intendant prenait de ces derniers, le climat les décimait cruellement et Ion prit le parti de renvoyer ce qui en restait aux îles d'Amérique. C'était le moment où la France disputait le Canada aux peuplades indigènes. On eut l'idée, pour diminuer le nombre des Iroquois, de faire servir 9ur les galères trces sauvages, qui estoient, disait une lettre du Roi au gouverneur, du 3 1 juillet 168/i, forts et robustes. » rJe veux, ajoutait Louis XIV, que vous fassiez tout ce qui sera possible pour en faire un grand nombre de prisonniers et que vous les fassiez passer en France. r> H était apparemment plus facile de tromper les Iroquois que de les prendre de vive force. Le gouverneur de la colonie, c'était alors le marquis Dénonville, colonel de dragons, attira les chefs de tribu dans un guet-apens, s'en empara et les envoya en France. Justement indignés, furieux, ceux qui restaient prirent les armes et firent aux Français une guerre d'extermination qui dura quatre ans, et à l'issue de laquelle le gouverneur fut obligé de leur promettre le retour des chefs qu'il avait si odieusement enlevés. Le 9 février 1 689 , Louis XIV donna ordre de renvoyer au Canada, suivant la demande du gouverneur, «ries iroquois qui estoient aux galères. » N'aurait-il pas mieux valu désavouer dès le début ce gouverneur, pour avoir ainsi compromis une colonisation déjà si difficile, et chercher d'autres moyens de recrutement ?

H en existait un, en effet, et Colbert lui-même en avait pendant quelque temps recommandé l'usage à l'intendant des galères, qui le trouvait très-praticable et mettait tout en œuvre pour le faire prévaloir. C'était de substituer, dans une certaine proportion, les rameurs volontaires ou bonnevoglies aux forçats. Les divers Etats maritimes de l'Italie avaient beaucoup de bonnevoglies, et ceux-ci, dans leurs engagements, contractaient l'obligation de se laisser enchaîner comme des forçats, supportant ainsi, dans les circonstances extraordinaires, des fatigues auxquelles des hommes non enchaînés

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n'auraient pu se plier. En France, le gouvernement trouvait bien des bonnevoglies, mais ils ne consentaient pas à porter la chaîne, et il fallait, par suite, avoir pour eux des ménagements que les capitaines prétendaient incompatibles avec un bon service. D'un autre côté, la dépense effrayait Colbert, qui écrivait en 1669 à l'intendant : «Je suis bien ayse que vous trouviez facilement des bonnevoglies, mais il faut travailler à en diminuer la dépense, estant certain que si la solde que vous donnez continuoit, il seroit impossible de pouvoir faire cet establissement. n L'année suivante, un des frères du ministre, Colbert de Maulevrier, qui venait de faire la campagne de Candie, le dissuada d'employer des bonnevoglies. « Non-seulement, écrivait Colbert à l'intendant (10 janvier 1670), mon frère ne demeure point d'accord que cet establissement puisse estre aussy avantageux que vous le croyez, mais il soutient au contraire que l'on ne sçauroit tirer beaucoup de service de galères qui ne sont composées que de gens de liberté, et qu'en fait de galères il n'y a que les forçats qui puissent bien servir, d Quelque temps après, le Roi recommandait au comte de Vivonne «d'examiner les moyens de faire des bonnevoglies de chaisne pour en introduire, s'il estoit possible, l'usage en France, comme en Italie, estant difficile que l'establissement des bonnevoglies puisse avoir autrement le succès que l'on s'en promet. * Plus l'équipage des galères était soumis, dépendant, plus l'autorité des commandants était facile. Le comte de Vivonne partagea sans doute l'avis des capitaines et de Colbert de Maulevrier. Abandonné par eux, l'intendant Aruoul le fut aussi par le ministre, et le système en vertu duquel les galères ne devaient être montées que par des forçats et des esclaves triompha complètement.

Ce fut, si l'on examine la question au point de vue toujours supérieur des droits de l'humanité et de la justice, une grande faute qui a suffi pour jeter sur l'administration , d'ailleurs si glorieuse, de Colbert une ombre fâcheuse. La nécessité prétendue de n'avoir qu'une très-petite quantité de bonnevoglies, nécessité où il est à croire que la crainte de la dépense fut prépondérante, avait déjà donné lieu à bien des énormités : condamnations excessives afin de multiplier le nombre des galériens, aliénations de consulats

(ÎALÈKES. i.v

moyennant des fournitures d'esclaves, prisonniers de guerre traités tomme des forçats, enlèvement des lroquois. Toutes ces iniquités furent dépassées par une iniquité plus grande, qu'on a peine à croire vraie, et qu'aucune excuse ne saurait couvrir. L'ordonnance «le Blois, de mars i5io, portait que les capitaines de galère ou autres devraient, sous peine de destitution, rendre la liberté aux hommes qui auraient fait leur temps. Cette injonction, aujourd'hui superflue, tant les notions de droit naturel se sont vulgarisées, fut dans la suite modifiée à plusieurs reprises de la manière la plus étrange. D'abord Charles IX imposa aux juges un minimum de condamnation fixé à dix années. Par lettres patentes du 6 juin 1606, un roi justement illustre, mais dont toutes les ordonnances n'ont pas également droit à nos éloges (si grand qu'on soit, on est toujours de son temps), Henri IV, enjoignit au général des galères de retenir les forçats durant six ans, <r nonobstant que les arrests fussent prononcés pour moins de temps. * Louis XIII enfin renouvela la défense de condamner aux galères pour moins de six ans, se fondant sur cette raison singulière que les forçats ne faisaient presque rien les deux premières années, soit à cause des maladies, soit parce qu'ils n'étaient pas exercés à la rame. Ils n'étaient donc, pendant ces deux ans, d'aucune utilité, et, comme ils ne rendaient pas les services qu'on attendait d'eux, ce temps, disait-il, ne devait pas leur être compté.

Quelles étaient, à cet égard, les traditions administratives au moment où Colbert prit la direction de la marine? Un document postérieur de quelques années va nous l'apprendre. On a vu l'ordre intimé en i5io aux capitaines de libérer les forçats à l'expiration de leur temps, sous peine de révocation, et les excès de pouvoir qui avaient suivi. Après une mission prèchée en 167^ sur les galères, l'évèquede Marseille intervint doucement, timidement, de crainte d'indisposer et de manquer son but, en faveur de condamnés dont on avait doublé et triplé le temps. Un état officiel, dressé le 5 juillet 1676, des forçats invalides auxquels on crut devoir, par une grâce spéciale, accorder la liberté, montre tout à la fois le résultat de cette pieuse intercession et les usages du temps, en ce qui concernait la durée de la peine.Sur trente-quatre

lvi 1NTR0DUCT10IS.

individus que comprenait l'état, huit avaient été condamnés, de i65'i à 1660, pour deux, quatre, cinq ou dix ans, et ils étaient encore aux galères en 167 h\ Trop exclusivement préoccupé, on peut le dire, de la nécessité de donner au plus tôt à la marine française un grand développement, Colbert avait donc continué, à l'égard des forçats, le régime de la détention arbitrairement prolongée en vigueur avant lui. Enfin, sans les maladies dont ils étaient atteints et que l'état indique, les malheureux dont il s'agit n'auraient pas obtenu leur liberté. Un seul, estropié du bras droit, était renvoyé à l'expiration exacte de sa peine. Un second document ofïiciel, du à août 1676, donne les noms de cent trois autres forçats , libérés aussi à titre d'invalides. Vingt d'entre eux rravoient servy de quinze à vingt ans au delà de leur condamnation, v Vingt condamnés à vie étaient autorisés à se faire remplacer par des Turcs. Enfin la même autorisation était accordée (de quel nom qualifier une pareille faveur?) à des condamnés à temps, reconnus invalides, qui avaient accompli leur peine, et qui (les lettres de quelques présidents de parlement justifient toutes les suppositions) ne l'avaient peut-être pas méritée. Cette violation des arrêts de la justice étaitelle du moins l'effet d une aberration momentanée, d'une force des choses exceptionnelle? Hélas! non, et cette excuse même n'existe pas. <rj'ay examiné, écrivait, le l3 mars 1679, l'intendant des galères de Marseille, le registre de la chiourme pour vérifier en quel temps et par qui le nommé Reboul a esté condamné. Il la esté par le conseil de guerre du régiment des gardes en l'année 1660, pour cinq ans. Ainsy, comme il est demeuré quatorze ans en galère au delà de son temps, sa liberté pourroit luy estre accordée par grAce, si vous l'avez, Monseigneur, pour agréable.^ Puis, le 6 mai suivant: trLc nommé Carreau a esté condamné aux galères en l'année i665 pour deux ans; de sorte qu'il y a demeuré douze ans au delà du temps porté par ladite condamnation. r> Et cela se passait en France du vivant de Lamoignon et de Domat, dans le siècle des Pascal, des Bossuet, des La Bruyère!

Un autre ordre de faits attire ici l'attention. On vient de voir que les condamnés à vie, et ceux que le ministre retenait au delà de leur temps sur les galères, étaient admis à se faire remplacer par

des Turcs. Mais tous les galériens n'ayant pas h ou 5oo livres en leur possession, cette facilité était illusoire pour le plus grand nombre*. Je citerai parmi ceux qui ne purent en jouir un sieur de Blessis, ancien amant de la célèbre empoisonneuse Voisin. Condamné pour suspicion par la chambre de l'Arsenal, il adressa à Louis XIV, après plusieurs années de bagne, un placet se terminant par ces mots : « Denis Poculot, sieur de Blessis, forçat de la galère la Fidèle, et autrefois lieutenant du régiment de Picardie, qui a fait cinq ans de plus que ne portoit sa condamnation , et qui ne peut douner de l'argent pour sa liberté, n'en ayant point, comme en ayant beaucoup dépensé au service de Sa Majesté l.i> Ajoutons que les remplaçants turcs offraient des avantages précieux. <r II ne s'est jamais vu de plus beaux hommes, écrivait avec un enthousiasme comique l'intendant Arnoul à Colbert, en lui annonçant l'arrivée de quarante esclaves du Levant; ils avoienl la gayeté dans le cœur et mrle visage, n On connaissait bien la force, mais non la gaieté des Turcs. Naturellement les remplaçants devaient être plus vigoureux que les forçats auxquels ils étaient substitués. Mais ils ne les remplaçaient pas (quelle que fût la durée de la peine encourue) pour un temps déterminé; l'esclave turc était galérien à perpétuité. Épuisé de bonne heure, comme tous ses compagnons de chaîne, malgré sa vigueur, les épaules meurtries par le bâton du comité ou de l'argousin quand ses forces commençaient à décliner, il mourait de fatigue sur son banc, ou après quelques jours d'hôpital.

Il faut se représenter en effet par l'imagination cette vie des anciennes galères, si rebutante, si pénible, que beaucoup préféraient, au désespoir des intendants, se donner la mort ou se mutiler plutôt que de la supporter. Colbert, il est vrai, n'avait rien négligé pour l'améliorer au point de vue matériel; mais, cela est triste à dire, son unique préoccupation était d'obtenir un meilleur service des condamnés et de faire durer leurs forces. Nourris de fèves à l'huile, d'un peu de lard et de pain noir, disait un voyageur de la fin du xvuc siècle, rongés de vermine et de gale, n'ayant pour tout vêtement qu'un hoqueton large et court, sans bas, sans souliers, ils couchaient sur la dure, rivés les uns aux autres.

' Etude $ur la marine de* galère*, p. 8fi.

uni INTRODUCTION.

Avait-on, pendant les manœuvres, besoin de silence, un bâillon en bois, qu'on leur faisait mettre dans la bouche, les empêchait de parler. Cependant il ne venait personne de marque à Marseille que l'intendant de l'arsenal ne le régalât d'une promenade sur la liéale. Ce jour-là, les forçats endossaient leur plus belle casaque rouge; les banderoles, les flammes, les étendards, les pavillons de taffetas, sur lesquels les armes du souverain étaient brodées d'or et de soie, flottaient au vent; les bancs d'arrière étaient recouverts de damas cramoisi, et une tente de même étoffe, garnie île franges et de crépines d'or, garantissait au besoin les visiteurs des ardeurs du soleil. «Mais, la pitoyable chose! continue en son naïf langage le voyageur que nous citons, à un signal donné, les forçats saluent monsieur l'intendant et ceux qu'il a amenés, en criant par trois fois, tous ensemble : Hou! hou! hou! comme si c'estoient des ours et non des hommes. * J'omets d'autres détails; ils soulèvent le cœur.

Se figure-t-on le dégoût que durent éprouver les protestants obligés de vivre au milieu de ces impuretés et de cette dégradation, lorsque, par suite de la révocation de ledit de Nantes, ceux qui refusèrent d'abjurer et qui furent arrêtés dans leurs conciliabules ou en essayant de passer à l'étranger, eurent à subir la peine des galères ? Justement odieuse, par toutes les raisons qu'on vient de voir, aux condamnés d'un rang infime qui avaient forfait à l'honneur ou aux lois naturelles, une telle peine était monstrueuse pour d'honnêtes gens dont la conscience glorifiait les résistances, et l'on n'est plus étonné, en songeant à ce qu'ils avaient à soulfrir, du nombre de suicides signalé par les intendants.

L'horreur du service des galères et des iniquités qu'il entraînait dut croître et se propager peu à peu à mesure que les idées philosophiques élaborées par le xvmc siècle germèrent dans les esprits. Déjà, au surplus, l'utilité des galères avait été bien diminuée par le perfectionnement de la manœuvre des bâtiments à voiles. N'osant plus s'aventurer en pleine mer, elles s'éloignaient à peine du littoral. En 17/13, de quatre galères expédiées sur Tunis, une seule put y arriver. D'après un historien du port de Toulon, «on ne retirait plus de ces bâtiments qu'un médiocre service, et on les jugeait

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inutiles; mais on les gardait parce que quelques Etats de la Méditerranée en avaient encore1. r Un rédacteur de Y Encyclopédie méthodique constate en outre qu'en 1786 on ne s'en servait plus depuis longtemps que pour les voyages des princes et autres personnes de distinction, ou pour la parade2. D'autre part, le recrutement des esclaves était devenu presque impossible, et il fallait quelquefois, en présence de démonstrations énergiques, rendre ceux qu'on avait achetés. C'est ainsi que l'esclavage disparaissait honteusement du sol français avant d'être rayé de la loi. Enfin, et c'est ici que l'influence des saines idées philosophiques se faisait surtout sentir, les tribunaux, dépendant de jour en jour plus de l'opinion et moins du ministre, cessèrent de condamner aux galères dans l'intérêt exclusif de la marine. Tandis que le personnel des forçats était, en 1676, de 6,710, il n'y en avait plus que 4,ooo vers le milieu du siècle suivant, malgré l'augmentation sensible de la population et ia quantité toujours croissante des faux-sauniers. Une ordonnance du 27 septembre 1 768 les répartit entre les arsenaux de Toulon, de flochefort et de Brest , en les affectant aux travaux les plus rudes du port. Grâce à Dieu et à la marche de la civilisation, l'institution des galères avait disparu. Quant à Colbert et à ses instructions sur le recrutement des forçats, on ne peut que répéter pour son excuse ce que nous disions tout à l'heure à propos de quelques édits de Henri IV : «r Si grand qu'on soit, on est toujours de son temps. t>

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Les droits à l'avancement dans les armées de terre et de mer ont été de tout temps l'objet des préoccupations légitimes des ofliciers et du gouvernement. On sait quelles inimitiés souleva Louvois pour avoir établi son fameux ordre du tableau, c'est-à-dire l'avancement a l'ancienneté, et les colères dont l'a poursuivi, pour cette initiative courageuse, le duc de Saint-Simon. Des diilicultés analogues se présentèrent dans la marine, et Colbert eut à lutter contre des préten-

1 Guerre* maritime* de la France : Port 1 Dictionnaire Je marine , II. verbo

é Tmku, par Victor Bran. I. liv. XIL Galère*.

u INTRODUCTION.

lions d'il ntii ut plus fâcheuses qu elles pouvaient, à raison de la nature toute spéciale de l'arme, compromettre gravement la flotte naissante, affaiblir la confiance des équipages, et accroître celle des ennemis. Si la flotte eût été augmentée graduellement, des officiers se seraient formés peu à peu au commandement, aux manœuvres, et l'on eût trouvé parmi eux, pour les nouveaux vaisseaux, des capitaines expérimentés. La nécessité de pourvoir, dans un petit nombre d'années, à l'armement d'un nombre considérable de bâtiments, et l'absence d'un personnel suffisamment préparé aux difficiles travaux de la mer, firent naître chez beaucoup d'ofticiers de terre des prétentions que Golbert combattit sans cesse et dut subir quelquefois. Dans le but d'atténuer cet inconvénient, il proposa luimême, en 1669, d'admettre trois ou quatre mousquetaires sur les vaisseaux pour y servir en qualité de volontaires. cr En trois ou quatre voyages, disait-il, ceux qui se trouveroient avoir inclination pour la marine deviendroient bons officiers subalternes et se rendroient ensuite excellens capitaines, v Vers la même époque, il déplorait qu'il y eût, sur quelques navires, des capitaines, lieutenants et enseignes obligés de prendre un quatrième officier pour conduire le vaisseau et leur apprendre le métier. Deux ans après (5 mars 1671), révolté des exigences des cadets de marine, il écrivait à l'intendant de Rochefort : «Vous dites qu'il faut tenir ferme à l'égard de nostre vieille marine, mais il ne faut pas tenir moins ferme à l'égard de la nouvelle. Je trouve assez extraordinaire que le chevalier de La Vrillière se fasche de faire deux ou trois voyages de capitaine en second, et que Langeron et Relingue s'impatientent de faire trois voyages en qualité d'enseignes. Si le Roy a voit égard à leur impatience, nous verrions bientost des jeunes gens de vingt ans vouloir estre capitaines, ce qui seroit perdre entièrement nostre marine. * Les mémoires du temps abondent en témoignages de la rudesse de Colbert envers les solliciteurs. Sa correspondance ne dément ni le Vir marmoreus de Gui Patin, ni le Nord de madame de Sévigné, et il y apparaît maintes fois plus sévère encore que ne l'ont connu les contemporains. A peine ministre (1 66*2), il invitait un vice-amiral à ne pas se servir, en lui écrivant, de termes de déférence et de. dévouement qui ne pouvaient que faire un mauvais effet, et à lui épar-

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gner des compliments déplacés, le Roi gouvernant lui-même son Etat et ayant pris la direction de ses affaires. « Le comte de Blenac, mandait-il à l'intendant de Rochefort (i 1 décembre 1671), m'écrit une lettre pleine de chagrin de ce que le sieur Rabesnièrcs a esté fait chef d'escadre. Dites-luy bien que , s'il continue , il vaudroit mieux qu'il quittast entièrement le service de la mer, qu'il n'y a qu'un moyen de parvenir dans le service, le temps et les belles actions, et que, comme nous voicy à la veille d'avoir des occasions de se signaler, il ne doit pas douter que le Roy ne rcconnoisse ceux qui auront fait quelque chose d'éclatant pour son service. t>

Mais, si les jeunes officiers de vingt ans et les grandes dames qui les patronnaient trouvaient le ministre rude et rébarbatif, rien n'égalait la chaleur de sa bienveillance pour ceux qui montraient du zèle, et surtout une bravoure audacieuse. Sous ce dernier rapport, la satisfaction de Louis XIV semble avoir été mince pendant longtemps, car, après dix ans de ministère, Golbert alléguait aux chefs d'escadre et aux capitaines, en l'exagérant peut-être, la peine que ressentait le Roi de voir toutes les dépenses pour la marine inutiles et de n'entendre jamais parler d'une action d'éclat. Des vaisseaux légers ayant été construits pour donner la chasse aux corsaires de la Méditerranée, le ministre s'étonnait que les meilleurs capitaines n'en demandassent pas le commandement pour relever la réputation du pavillon français. <r Examinez, écrivait-il à l'intendant de Rochefort, si on peut les exciter par quelque récompense, et soyez assuré qu'il n'y a point d'expédient que le Roy ne prenne pour faire faire quelque chose de digne de sa grandeur par ses armées navales, i Plusieurs années auparavant, il avait adressé au même intendant une chaîne d'or de 2,5oo livres, pour le premier capitaine de brûlot qui s'attacherait à un vaisseau anglais et y feroit son devoir. Il annonçait même l'intention d'en envoyer d'autres, et de plus fortes, à la première demande de l'intendant. Les actions d'éclat restient pourtant rares, et il écrivait, en 1G71, à un chef d'escadre , 70e, s'il avait le bonheur d'en exécuter quelqu'une, elle serait d'autint plus agréable à Sa Majesté qu'elle luy seroit plus nouvelle. Les officiers, disait-il encore, n'avaient guère prouvé jusqu'alors qu'ils missent l'élévation <ltla chaleur nécessaires pour faire quelque chose

lxii INTRODUCTION.

d'extraordinaire. L'intention du Roi étant de récompenser et de punir désormais toutes les actions de marine qui le mériteraient, Colbert conseillait de se méfier de la pusillanimité des pilotes, qui, tremblant à la moindre apparence d'orage, n'étaient jamais disposés à prendre la mer, d'aller brûler les corsaires dans leurs ports, de hasarder même les vaisseaux du Roi, consolé d'avance pourvu que l'on parvînt à détruire la confiance que les Hollandais avaient dans leur supériorité. Ces exhortations réitérées et pressantes finirent par échauiïer le zèle de nos marins; ils prouvèrent, dans les campagnes de 1672 et des années suivantes, qu'ils n'avaient pas moins d'intrépidité que les Anglais et les Hollandais. Les exploits de Martel, Val belle, Vivonne, Château-Renault, du brillant Tourville, du vaillant et impassible du Quesne, sont l'honneur de nos annales à cette époque; ils égalèrent leurs rivaux des deux nations, et le dernier défit même, dans deux grandes batailles, les amiraux Tromp et Ruyter, si longtemps réputés invincibles.

L'hostilité contre la Hollande commence à poindre dans les dépèches de 1666; on sait maintenant que les tarifs y furent pour beaucoup. Après avoir mis six ans à se former, l'orage fondit sur les Pays-Bas avec une violence et une impétuosité irrésistibles. L'ennemi semblait vaincu, et la France à jamais fortifiée sur ses frontières du Nord, mais les prétentions exagérées de Louvois donnèrent un autre cours aux événements, et les rancunes motivées par la guerre de 1 672 amenèrent plus tard les désastres que chacun connaît. Les premières velléités d'indépendance à l'égard de la marine anglaise remontent également à 1666. Inquiet des descentes qu'elle pouvait tenter en Bretagne et du projet qu'il lui supposait de brûleries vaisseaux du port de Toulon, Colbert recommandait fréquemment d'avoir les yeux sur elle, lin navire marchand de Dieppe ayant échappé à quatre ou cinq bâtiments anglais, il tire un bon augure de ces petits commencements pour des choses de plus grande conséquence. A mesure que nos moyens de défense se développaient, il espérait que l'orgueil de l'Angleterre ferait place à la prudence et lui conseillerait de ne pas se commettre légèrement avec des forces devenues redoutables. A la même époque (mars if>6G), il donnait ordre à l'amiral de Beaufort de rechercher la (lotte com-

PKHSONNEL ET AVANCEMENT. MAXIMES. un

mandée par le capitaine Smith et de la combattre. <rll me semble, ajoutait-il, qu'il n'est jamais arrivé une conjoncture plus favorable pour vous acquérir beaucoup de gloire en humiliant cette nation. Pourvu que ledit Smith ne vous échappe pas! C'est tout ce qu'il y a à craindre. 7) Lorsque, quelques années plus tard, les deux peuples combattirent ensemble les flottes hollandaises, une autre question, celle des saluts, donna lieu à de longs pourparlers. Les Anglais auraient consenti à saluer les premiers dans la Méditerranée, à condition que leurs vaisseaux fussent salués dans l'Océan, où ils prétendaient jouir d'un droit de souveraineté; mais ce droit, Louis XIV le contestait absolument. Pour éluder la difficulté, Colbert se borna a proposer que, des deux côtés, on n'échangeât aucun salut ni dans la Méditerranée, ni dans l'Océan. L'expédition de Messine, où la marine et les galères jouèrent, comme dans celle de Candie, un rôle considérable, les attaques répétées et victorieuses contre Alger, I heureux essai des bombes incendiaires, marquèrent les dernières années d'une administration à laquelle son fds prenait de jour en jour une plus grande part. Quant aux grandes batailles navales de la fin du siècle entre la France et l'Angleterre, Bévéziers et Saint-Vincent, qui occupent dans l'histoire une place si éclatante, 1 honneur en revient tout entier à Seignelay, resté seul sur la scène.

N'est-ce pas justice enfin de signaler, en terminant cette étude où tant d'objets importants n'ont pu même être indiqués, l'attention particulière avec laquelle il examinait toutes les ouvertures et propositions qui lui étaient faites au point de vue des intérêts maritimes? Jamais ministre n'accueillit avec tant de sympathie ces chercheurs obstinés et si souvent malheureux que les politiques vulgaires croient flétrir avec la qualification dédaigneuse d'inventeurs, et à qui pourtant les sociétés doivent leurs plus grandes étapes dans la voie du progrès. Que de fois sa sollicitude fut éveillée en faveur de ceux qui promettaient de perfectionner la fonte des canoiiê, de doubler la portée du tir, de dessaler l'eau de mer, de repêcher les vaisseaux submergés, de fabriquer un goudron incomhustible! Préoccupation vraiment patriotique, à cause des grands rfaliUtê IlllVlte pouvait avoir, et rjui est à elle seule, de la part

niv INTRODUCTION.

d'un ministre absorbé par tant de soins, la marque d'un esprit supérieur.

Y a-t-il lieu de s'étonner que, dès le xviue siècle, des administrateurs zélés aient attentivement étudié sa correspondance et consigné dans des registres spéciaux le résumé de leurs observations? Plus les temps étaient différents, plus les chefs de service devaient reconnaître le besoin de s'inspirer des idées premières du véritable fondateur de la marine française. Le même travail fut faitensuite pour les ministères du marquis de Seignelay ,des deux Pontchartrain, et pour le conseil de marine institué sous la Régence. On eut ainsi la série des Décisions ou Principes sur la marine, de 1661 à 17 2 3'. Mais à quoi servent les principes quand une impulsion supérieure fait défaut, et que pouvait attendre la marine du long et funeste règne où la France, hélas! se laissa dépouiller, sans avoir la conscience de sa perte, des plus belles colonies qu'aucun empire ait jamais possédées? Outre ces principes sur les mille questions de service que Colbert eut à résoudre dans le cours de sa longue carrière, il y a, dans les nombreux volumes de ce qu'on pourrait appeler ses œuvres, une certaine quantité de maximes générales qui ont un air de grandeur mâle et rappellent naturellement les penseurs illustres de son temps. Disséminées dans les lettres aux divers agents de la marine, et notamment parmi les instructions adressées à son fils, les maximes qu'on va lire donnent à sa correspondance un cachet d'originalité et de force qui manque complètement à ses successeurs, et qu'en général il ne faut pas chercher dans les documents officiels. On dirait parfois, tant l'idée a de vigueur et la forme de relief, les pensées d'un Pascal inconnu2.

— La principale et seule partie d'un honneste homme est de faire toujours bien son devoir à l'égard de Dieu, d'autant que re premier devoir tire nécessairement tous les autres après soy, et qu'il est impossible qu'on s'acquitte de tous les autres si l'on manque à ce premier.

1 Bibl. Imp. Mss.S. F. 1 1 M'a à 1 1 ,3a9; cinq volumes, reliés en maroquin rouge, dont les armes ont été enlevées pendant la Révolution , et provenant, dit-on , de la bibliothèque de madame de Poinpadour.

1 Sauf un petit nombre d'exceptions, les maximes qu'on va lire sont tirées des Instructions au marquis de Seignelay, qu'on trouvera dans la seconde partie de ce volume

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— Il n'est pas nécessaire, et mesme il est nuisible de donner trop de facilité aux jeunes gens. 11 faut qu'ils se donnent un peu de peine pour trouver les choses, parce que c'est cette peine qui les imprime plus fortement dans leur esprit, et il suffit de les ayder quelquefois à suivre le fil et l'ordre des affaires, quand ils y trouvent trop de difficulté.

— Le principal de tout travail consiste à se donner le temps de bien penser, et. quand on a bien pensé, exécuter promptement.

— H n'y a que la réflexion qui fasse connoistre la beauté de ce que l'on fait, et les suites avantageuses que le travail tire après soy.

— H faut estre assuré du point essentiel avant que de passer à un autre, rien n'estant si dangereux que de sauter d'une science à une autre sans s'arrester fixement à la nécessaire. L'esprit naturel du François porte à cette légèreté, la jeunesse y précipite, mais il faut y résister.

— Il n'y a que le plaisir que les hommes prennent à ce qu'ils font ou à ce qu'ils doivent faire qui leur donne de l'application; et il n'y a que l'application qui leur attire du mérite , d'où vient l'estime et la réputation , qui est la seule chose nécessaire à un homme qui a de l'honneur1.

— Quoyque je ne veuille pas retrancher toutes sortes de divertissemens, dans le temps des affaires pressées, comme aux arméniens et désarmemens, il faut que le plaisir et le divertissement cèdent aux affaires.

— Il est impossible de s'avancer dans les bonnes grâces d'un prince laborieux et appliqué si l'on n'est soy-mesme laborieux et appliqué.

— Travailler tous les soirs, et ne pas prendre pour une règle certaine de sortir tous les soirs sans y manquer. II n'y a que le travail du soir et du matin qui puisse avancer les affaires.

— Je ne sçaurois assez vous recommander de mettre plus de temps à vostre écriture. Quand vous écrivez vite , vostre esprit n'a pas le temps de faire réflexion , et c'est vostre main qui le conduit, et non pas luy qui conduit vostre main. Croyez-moy, mon fils, il n'y a rien pour vous de plus grande conséquence.

— Il faut estre surtout exact et diligent pour l'expédition de toutes les affaires, et ne se coucher jamais que toutes celles qui doivent estre expédiées ne le soyent.

— H faut aimer surtout à faire plaisir, quand l'occasion se trouve, sans préjudicier au service que l'on doit au Roy et en exécution de ses ordres. Le principal de ce point consiste à faire agréablement et promptement tout ce que le Roy ordonne pour le particulier.

— Tenir pour maxime certaine, indubitable, et qui ne doit jamais recevoir ni atteinte ni changement, pour quelque cause et sous quelque prétexte que ce mil ou puisse estre, de ne jamais rien expédier qu'il n'ayt esté ordonné par I* Roy.

' Oolbert revient encore sur cette idée, dans la même pièce et dans plusieurs mitre*, m. '

lxvi INTRODUCTION.

— Observer surtout et tenir pour maxime de laquelleonnese départe jamais, de prendre dans le royaume toutes les marchandises nécessaires pour la marine, cultiver avec soin les establissemens des manufactures qui ont esté laits, et s'appliquer à les perfectionner, en sorte qu'elles deviennent meilleures que dans tous les pays estrangers.

— Le commerce est la source de la finance, et la finance est le nerf de la guerre.

— Il faut que mon fils sçache aussy exactement tous les désordres qui arriveront dans le commerce, et toutes les pertes que pourraient faire les marchands, comme si c'estoit à luy. Qu'il se mette bien forteineut dans l'esprit de prendre si bien ses mesures et précautions qu'il puisse empescher toute sorte de piraterie dans toutes les mers.

— Tout ce qui s'est fait jusqu'à présent et se fera à l'avenir pour la marine est inutile , si l'on n'a de bons officiers.

— N'y ayant rien dans toute la marine de plus important que la conservation des vaisseaux, il n'y a rien aussy à quoy on doive donner plus d'application. Pour cet effet, il faut donner des ordres précis, et tenir la main à ce qu'ils soyent tenus extraordinairement propres, tant dedans que dehors, depuis la quille jusqu'au baston de pavillon. Il faut considérer cette propreté comme l'àme de la marine, sans laquelle il est impossible qu'elle puisse subsister; et il faut s'y appliquer comme à ce qui est plus important et plus nécessaire, pour égaler et mesme surpasser les estrangers.

— Faire en sorte que le Roy retire des avantages proportionnés à la dépense qu'il fait pour la marine. Pour cela, il faut avoir toute l'application nécessaire pour faire sortir les escadres des ports au jour précis que Sa Majesté aura donné; que les escadres demeurent en mer jusqu'au dernier jour de leurs vivres, ou le plus près qu'il se pourra; donner, par toutes sortes de moyens , de l'émulation aux officiers pour faire quelque chose d'extraordinaire.

— Jamais il ne faut donner aucun ordre qui doive produire de la dépense , qu'auparavant l'ordonnance de fonds n'en soit expédiée.

— Quand le Hoy a donné à l'Amiral ou au Vice-Amiral le commandement d une flotte ou d'une escadre, tous les vaisseaux dont elles sont composées, en quelque lieu qu'ils soyent, doivent toujours estre sous les ordres du général, et jamais, sans une nécessité absolue, il ne faut leur envoyer aucun ordre du Roy immédiatement; mais, lorsque Sa Majesté veut que quelques-uns de ces vaisseaux rendent un service particulier, il faut le faiiv sçavoir au général, afin qu'il en donne l'ordre.

— Lorsque les arméniens auront esté bien réglés, il ne faut pas souffrir aucune proposition de changement, pour quelque excuse que ce soit, par les officiers généraux ou particuliers, d'autant que de ces changemens perpétuels, qui se pratiquent trop souvent, naistra la confusion, et de la confusion, la ruine entière de la marine.

PERSONNEL ET AVANCEMENT. MAXIMES

— Mou Gis doit s'appliquer à se faire aimer dans tous les lieux où il se trouvera et par toutes les personnes avec lesquelles il agira, supérieures, odes, ou inférieures; il doit aussy agir avec beaucoup de civilité avec tout le monde, et faire en sorte de se concilier l'estime et l'amitié de tout ce qu'il y i de gens de mer; en sorte que, pendant toute sa vie, ils exécutent avec amour et respect les ordres qu'il leur donnera dans toutes les fonctions de sa charge.

—Comme Sa Majesté estime plus de garantir un de ses sujets que de nuire à dix de ses ennemis, vous devez, par préférence à toutes choses, penser à consenerses sujets1.

— Tenir pour maxime certaine que celuy qui fait la guerre à meilleur marché est assurément supérieur à l'autre.

— Il faut se mettre fortement dans l'esprit qu'aucun homme n'a de mérite, de satisfaction et de gloire dans le monde, qu'autant qu'il entreprend des choses difficiles et qu'il en vient à bout.

— U faut penser continuellement aux moyens de rendre le Roy inaistre de la Méditerranée, et me faire souvent des propositions pour cela. Ce doit eslre l'application ordinaire de l'esprit de mon fils. S'en faire une affaire d'honneur el se piquer d'y réussir.

— -Dans tous les commandements, il est nécessaire de souffrir quelquefois les défauts des hommes, de les dissimuler, de prendre garde qu'ils ne nuisent pas au service que l'on veut tirer d'eux, et se servir avantageusement de ce qu'ils peuvent avoir de bon pour le succès des actions dans lesquelles ils doivent agir. Les rois mesmes ne pourroienl pas se faire obéir de tous leurs sujets par force et avec contrainte beaucoup moins ceux qui commandent sous leurs ordres : ainsy leur maxime est de connoistre les défauts des hommes, de les souffrir en les dissimulant, et relever seulement et punir les fautes un peu considérables.

— Les rois sont capables d'excuser une ou deux fautes; mais s'il en arrive beaucoup, ou si leur service ne va pas comme ils le désireroient, malheur à celuy qui s'en mcsle !

— Paris estant la capitale du royaume et le séjour des rois, il est certain quelle donne le mouvement à tout le reste du royaume; que toutes les affaires du dedans commencent par elle. . . C'est ce qui doit obliger mon iils à bien Ravoir l'ordre général de cette grande ville.

' Cependant , le ao, avril 1 678, Colhert , mal renseigné , écrivait à Château-Renault . •i propos de l'affaire du 1 7 mars , où , avec >u vaisseaux et trois brûlots, il avait attaqué et mis en désordre une flotte de vingt *l une voiles commandée par Evertsen :

Jiifjez vous-mesine si ces avis peuvent

plaire au Roy. et s'il neuslpns esté beaucoup plus agréable à Su Majesté d'apprendre qu elle eust perdu un de ses vaisseaux, et que l'escadre que vous commandez en eust fait périr trois ou quatre de ses ennemis. *

uvm INTRODUCTION.

— Bien faire et bien rendre compte de tout, c'est la perfection; mal faire et mal rendre compte, c'est l'abisme. Mais d'un homme qui feroit bien et qui ne rendroit pas bon compte, ou d'un autre qui feroit mal et qui rendroit bon compte, celuy-cy se sauveroit plutost que l'autre.

— La loy la plus indispensable et la plus nécessaire est d'estre réglé dans ses mœurs et dans sa vie.

L'homme qui parlait à son fils avec une si ingénieuse sollicitude, qui lui prêchait l'application et le devoir avec cette force, qui comprenait si bien la nécessité d'un contrôle rigoureux, la haute mission du commerce, la supériorité finale de l'économie et de la richesse dans les luttes de peuple à peuple, n'était pas seulement un père prévoyant, un ordonnateur sévère, un esprit novateur, et, comme on l'a dit, un premier commis illustre, c'était aussi un ministre à vues larges et fécondes. Quelle meilleure preuve en pourraiton donner, après toutes celles qu'on a déjà vues, que cette recommandation ff de penser continuellement aux moyens de rendre le Roy maistre de la Méditerranée? n Gomment ne pas tenir compte ensuite de la prospérité intérieure que son administration aurait certainement développée , sans la rivalité incessante de Louvois et les longues et fatales guerres où il entraîna Louis XIV? Les principes qui guidèrent Colbert dans ses rapports avec les colonies naissantes, les efforts surhumains qu'il fit pour assurer leur avenir, les erreurs mêmes où il tomba en poursuivant ce but, méritent un examen particulier. Au point de vue spécial de la marine, son action peut dès à présent être jugée en toute connaissance de cause; on a les nombreux témoignages de son ardente activité, ses instructions principales, sa pensée même exprimée sur l'heure, le plus souvent de sa main fiévreuse et toute palpitante du contre-coup des événements. Sauf quelques points fâcheux concernant les galères, tout y est digne d'éloges, d'admiration; et encore, en faisant ces réserves au sujet du recrutement des forçats et de la prolongation arbitraire de leur peine, faut-il avoir égard à la dureté des lois pénales du temps et au mépris singulier que faisait des droits de la conscience et de la liberté humaine ce siècle si brillant et si poli.

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