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INTRODUCTION
habile. * Ni l'âge, ni l'expérience, ni les remontrances réitérées et souvent très-fortes de Colbert ne modifièrent ces dispositions, ce Si le sieur du Quesne, écrivait le ministre le 2 3 août 1669. continue ses diflicultés, il pourra bien demeurer quelque temps sans employ. Ce n'est pas que, comme il est assurément fort habile et des plus expérimentés capitaines que nous ayons dans nostre marine, il ne faille souffrir quelque chose de luy.n Mais il ne suffisait pas de bien vivre avec du Quesne , il fallait encore l'empêcher de se brouiller avec les intendants. Il avait fait une mauvaise querelle à celui de Brest. Par le même courrier, Colbert blâma le lieutenant général, mais il enjoignit à l'intendant de le considérer comme le plus habile homme de la marine, et, encore qu'il eût des défauts, de les souffrir et de n'avoir avec lui ni emportement ni chaleur, afin qu'il servit agréablement. Chaque jour, par malheur, amenait de nouveaux sujets de conflit. Sur le refus qu'il faisait de saluer le pavillon du vice-amiral comte d'Estrées, Colbert écrivit (29 août 1670) à l'intendant de Rochefort : «La difficulté du sieur du Quesne est une grande chicane. Je ne sçais à la fin si nous pourrons nous servir de cet homme. * Un peu plus tard, il lui reprochait de s'éterniser dans le port de Brest et d'avoir laissé faire, sur les vaisseaux de son escadre, «quantité de cloisons pour les vivres et logemens des officiers. t> Une lettre du 18 janvier 1671 au comte d'Estrées, qui s'était plaint de lui, revient sur l'esprit difficile et l humeur incommode de du Quesne. «Mais, ajoute le ministre, dans l.i disette que nous avons d'habiles gens en cette science qui a esté si longtemps inconnue en France, il est du service du roy, et mesme de vostre gloire particulière, de surmonter la difficulté de cet esprit et de le rendre sociable pour en tirer toutes les connoissances et avantages que vous pourrez, r> Sur ces entrefaites, de nouvelles plaintes étaient adressées à Colbert, qui répondit à l'intendant de Rochefort : r A l'égard de du Quesne, nous verrons, au retour de M. le Vice- Amiral, ce qu'il y aura à faire. Pour des Ardens, si son esprit continue à estre difficile, il pourra bien demeurer sans employ. n
Les grandes guerres maritimes, dont l'heure était arrivée, rendirent les dispositions pour du Quesne plus bienveillantes et mi-
CONTRÔLE ET DISCIPLINE. um
rent dans tout leur jour les qualités qui lui auraient valu à coup mu- le commandement supérieur de la flotte, si la hiérarchie ne l'avait relégué au second rang. Sur ses réclamations nombreuses (car il ne plaidait pas moins énergiquement en faveur de ses intérêts que de ses idées), le Roi avait consenti à porter son traitement et sa table à 26,000 livres par an. La guerre de 1672 contre la Hollande le grandit de toutes les fautes du comte d'Estrées, sous lequel il servait, et à qui le ministre reprochait d'avoir rabaissé la gloire de la flotte française, alors que les Anglais insistaient avec tant de force sur leurs avantages. <rJe n'ay jamais vu, écrivit Colbert, une relation plus sèche et plus froide que celle de M. le Vice- Amiral; cependant il y avoit lieu de la relever beaucoup par une infinité de circonstances. La modestie est bonne quand un particulier parle de luy, mais quand un général parle des armes du roy, cette vertu devient un défaut très-blasmable. C'est en quoy M. le V ice-Amiral a beaucoup manqué. »
Mais c'est surtout dans les mers de la Sicile, en combattant les Hollandais commandés par Ruyter, que du Quesne força tous les hommages et mérita la popularité qui s'est attachée à son nom. Dans un premier combat (8 février 1676). il attaqua la flotte ennemie, plus forte que la sienne, et la déGt, après des prodiges de bravoure, auxquels Ruyter rendit noblement hommage dans son rapport oiliciel , en reconnaissant que les Français avaient fait merveilles. Transporté d'enthousiasme, Colbert écrivit, comme ministre et comme particulier, au vaillant officier, des lettres dont la lecture fera battre le cœur des marins. <r Tout ce que vous avez fait est si glorieux, disait le ministre, et vous avez donné des marques si avantageuses de vostre valeur, de vostre capacité et de vostre expérience consommée dans le métier de la mer, qu'il ne se peut rien ajouter à la gloire que vous avez acquise. Sa Majesté a enfin eu la satisfaction de voir remporter une victoire contre les Hollandois, qui ont esté jusqu'à présent presque toujours ^supérieurs *urmer à tous ceux qu'ils ont combattus, et elle a connu, par toul ce que vous avez fait, qu'elle a en vous un capitaine à opposer à Rmtcr pour le courage et la capacité, t La lettre que;Colber! stressa personnellement à du Quesne respire un patriotisme plus
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vif encore: «Je vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'a y écrit de lettre avec tant de plaisir que celle-cy. Vous ne pouvez pas douter que le Roy n'aytfort bien remarqué qu'ayant affaire au plus habile matelot, et peut-estre au plus grand et au plus ferme capitaine de mer qu'il y ayt au monde, vous n'avez pas laissé de prendre sur luy l'avantage de la manœuvre, vostre vaisseau ayant regagné pendant la nuit le vent qu'il avoit sur vous le soir précédent, et celuy de la fermeté, l'ayant obligé de plier deux fois. Une si belle action nous donne icy des assurances certaines de toutes celles que vous ferez à l'avenir, lorsque les occasions s'en présenteront. Vous devez estre assuré de la part que j'y prendray toujours, et je n'omettray rien de ce qui pourra concourir à vos avantages et à vostre satisfaction. jj Bientôt après (21 juin 1676), de nouvelles félicitations étaient adressées à du Quesne, à la suite d'une seconde victoire presque aussi brillante que la première. Nulle faveur ne lui eût été refusée, sans sa religion, qui, lui écrivait Colbert, mettait obstacle aux intentions du Roi. De nouvelles susceptibilités de ce caractère toujours incommode et grondeur, quoi qu'on pût faire pour le captiver, refroidirent-elles ces bonnes dispositions? On peut le supposer. Une lettre de service lui avait paru trop impérieuse; il y répondit dans des termes tels que le ministre le somma de retirer sa réponse, s'il ne voulait briser son avenir et celui de tous les siens. Consulté souvent, à cause de son expérience consommée, il ne ménageait ni les observations ni les critiques acerbes. Après tout ce qu'avait fait Colbert, après des résultats qui frappaient tous les yeux, même ceux de la nation rivale, et que nous pouvons apprécier aujourd'hui plus impartialement que les contemporains, ces censures aigres et incessantes devaient déplaire et blesser profondément. Un lettre du 28 avril 1677 en fournit la preuve : «H est difficile, lui écrivait le ministre, qu'il puisse estre agréable au Roy. après s'estre appliqué seize ou dix-sept ans continuellement à restablir sa marine et à rechercher et découvrir avec soin tout ce qui se passe dans les pays estrangers sur une matière aussy importante, sçachant mesme avec des certitudes réelles que la marine de son royaume est dans un point plus parfait, sans comparaison, que toutes celles des pays estrangers, il ne peut jamais, dis-je, estre
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agréable à Sa Majesté, ni à ceux qui ont l'honneur de la servir dans cette fonction , de la voir traiter d'une si grande ignorance et de très-grandes fautes et omissions presque dans toutes vos lettres, n Les défauts de caractère reprenaient donc le dessus, et, malgré les plus éclatants services, les exhortations recommençaient. C'était, tantôt de vivre en bonne intelligence avec M. de Vivonne ; une autre fois, de ne pas chercher sans cesse des excuses pour se dispenser d'appareiller. Une lettre du 7 mai 1678 est, sur ce dernier point, très-explicite, «c Je vous ay dit plusieurs fois que les difficultés infinies que vous faites en toutes occasions et en toutes choses font beaucoup de peine au Roy. Je ne vous diray pas qu'elles gastent les services que vous rendez, mais assurément il est difficile que cela ne fasse pas impression dans l'esprit de Sa Majesté, et que peut-estre elles ne luy fassent connoistre que, si vous estiez plus avancé dans les dignités de la marine, vos difficultés augmenteroient à proportion. C'est la plus grande marque d'amitié que je vous puisse donner, de vous redire souvent les mesmes choses , et eroyez-moy une fois pour toutes, rendez-vous plus facile, * En 1682 pourtant, du Quesne fut fait marquis, et ce dut être, vu sa religion, une grande victoire remportée sur l'intolérance chaque jour croissante. Il travaillait alors à une théorie des constructions navales que le ministre attendait impatiemment, et, comme il était fortement préoccupé de quelques affaires domestiques, il les lui recommandait avec instances et en obtenait la promesse de toutes les assistances dont il pourrait avoir besoin. C'est le moment où Louis XIV menaçait de sa colère l'Espagne, Gênes, les puissances barbaresques. De nombreuses lettres de Colbert et de Seignelay excitaient du Quesne à seconder les desseins du Roi; mais, comme toujours, il obéissait sans zèle, contrariant au lieu d'aider. Pressé de se rendre devant Alger, il trouvait chaque jour de nouveaux prétextes pour ajourner son départ. Vainement tâchait-on de le piquer d'honneur en l'excusant sur ce que sa santé l'avait sans doute retenu. Le même ministre qui avait eu tant à se plaindre de ses inexactitudes lui écrivait : «Les fautes que vous avez faites contre les ordres que vous avez reçus se remarquent encore plus de vous que d'un autre, parce que vous
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avez toujours esté fort ponctuel à les exécuter, et que, dans le poste que vous tenez, c'est à vous à donner exemple aux autres officiers de marine.* Enfin du Quesne consentit à mettre à la voile, et l'on voit par une lettre de Louis XIV, du 2 octobre 1685, que les bombes lancées dans Aiger y causèrent une grande terreur. L'essai des bombes navales ayant réussi, une nouvelle campagne contre Alger eut lieu l'année suivante dans une saison moins avancée, sous le commandement de du Quesne; mais la ville, bien ciné cruellement maltraitée par le feu des vaisseaux, ne se rendit pas. La mort de Golbert arriva vers cette époque. Jeune, impétueux, plein d'ardeur, le marquis de Seignelay supporta moins patiemment les défauts de du Quesne. Le siège de Gènes ayant été résolu, celui-ci, qui devait en avoir la direction, n'avait pas tardé à faire voir qu'il y apporterait les mêmes difficultés que dans les expéditions précédentes contre Alger. Ces façons d'agir ne se conciliaient pas avec le caractère de Seignelay. Saisissant l'occasion de prouver qu'il voulait être obéi sans réflexions, il partit à l'improviste, se mit à la tète de la flotte, et réduisit bientôt la fière république à implorer le pardon du Roi, dont elle avait mal calculé la puissance : lutte imprévoyante*, insensée, qu'elle eût si facilement épargnée à son commerce et qui fut le commencement de sa ruine! Quant à du Quesne, peu soucieux de servir encore sous les ordres du jeune ministre qui venait de lui ravir un commandement important, arrivé d'ailleurs à un âge qui souvent s'accorde mal avec le rude service de la mer, il se retira dans ses terres. Il y vivait paisible, entouré de nombreux enfants, quand, à une recrudescence de persécution religieuse qui dispersa tous les siens, il se vit à son tour menacé d'exil. Celui qui avait cent lois affronté la mort pour son pays ne put se résigner à l'idée de n'y pas finir ses jours. Heureusement Louis XIV accorda au vainqueur de Tromp et de Ruyter la faveur suprême de mourir, en conservant sa foi religieuse, sur le sol où son nom, le plus populaire de la marine française, réveillait de si glorieux souvenirs
1 Après In mort fie du (Juesne (le 8 lieu à contestation , le marquis de Seilevrier i(>88). son héritage ayant donné rpie1a\ écrivit ii lintendanl de In flfotf-
MMI
La Méditerranée a été pendant une longue suite de siècles sillonnée par des milliers de navires à plusieurs rangs de rames. Us ont disparu, faisant place à des formes nouvelles, comme ces êtres <lun autre âge que recouvrent les couches superposées du globe. Mais, tandis que la science moderne recompose par induction, et pourtant avec une précision merveilleuse, les espèces primitives, ni les descriptions des écrivains contemporains, ni les médailles, ni les bas-reliefs de la Grèce et de Rome n'ont permis jusqu'à ce jour «le reconstruire avec la même sûreté les détails de la galère antique. Cependant, il y a quelques années, un savant archéologue français à fourni sur ce problème, objet d anciennes et patientes recherches, des données nouvelles. Les essais de la trirème cons- Iruite d après ses plans ont réussi \ car les rameurs ont pu voguer sur trois rangs de hauteur, résultat qu'on n'avait pas obtenu jus- «juici. Est-il certain que les anciennes trirèmes fonctionnassent ' \actement de la même manière? C'est le point qui resterait à .claircir.
Les galères modernes, imitées des anciens dans les principales dispositions, ont passé successivement par des transformations nombreuses. Dès le xve siècle, les Génois et les Y énitiens en construisaient •1 une grandeur démesurée et d'un luxe que les autres puissances étaient incapables d'égaler. Deux cents ans plus tard, la Héale et
ralité de Paris : «• Le Roy ayant résolu tien user à présent, à l'égard de la famille du sieur du Quesne, ainsy qu'il a fait pour tous les autres religionnairrs opmiastres. Sa Majesté m'ordonne de vous écrire que son intention est que vous fassiez incessamment saisir tous les biens <|ui sont dans l'eslendtiede voslre département, qui se trouveront avoir appartenu au feu sieur du Quesne. . . * (Depping , I V.
1 Voir, au sujet de l'essai de reconstruction d'une ancienne trirème, par or-
dre de l'Empereur, un curieux volume publié en 1SG1 sous ce titre : La flotte de (Jêsar, etc. par M. Jal, historiograpbe de la marine, auteur de Y Archéologie navale et du Glossaire twutique. dette trirème est conservée à l'arsenal de Cherbourg.
— On voit, dit-on, dans le Rosphore , de grands Caïques, a triple étage de rameurs, qui desservent Constantinople et Galata. N'est-ce pas là qu'on pourrait encore surprendre la tradition grecque ou romaine?
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la Patronne rivalisaient avec les plus belles constructions italiennes. Pendant plusieurs années, un sculpteur de génie, Pierre Puget, prodigua sur les galères royales les plus magnifiques ornements. Tout, jusqu'à la casaque rouge des galériens, y visait à l'effet, et les ofliciers qui les commandaient étaient choisis de préférence dans la plus ancienne noblesse. Bravant les vents contraires et le calme, pouvant au besoin s'aider de la voile, les galères parcouraient, dans les conditions de construction et d'équipages les meilleures, six milles (deux lieues) à l'heure. crHier, écrivait de Marseille à Golbert l'intendant Nicolas Arnoul, j'ay vu sortir les galères : il n'y a guère de cheval de poste qui allast plus vite; la vogue estoit si égale et si juste qu'une rame ne passoit pas l'autre.!) En résumé, cette marine remplissait alors, mais au prix d'embarras, d'inconvénients et de misères incalculables, le rôle que la marine à vapeur joue de nos jours avec des moyens d'action, une puissance et une précision qui n'admettent aucune comparaison.
Si grands que soient les perfectionnements apportés à l'art des constructions navales, l'habileté des maîtres charpentiers du xvie siècle excite la surprise. En revenant de Pologne pour prendre possession de la couronne de France, Henri 111 s'arrêta à Venise, où la sérénissime république lui procura le plaisir de voir bâtir une galère pendant le temps de sa visite à l'arsenal. Cent ans après, en 1679, Colbert en faisait monter une en huit heures sur les chantiers de Marseille1. Un ambassadeur vénitien, Marino Giustiniano, nous apprend qu'en 1 535 la France avait en mer trente galères, dont vingt-six en bon état, et que le service y était fait par des forçats. Le nombre en diminua dans la même proportion que celui des vaisseaux sous les règnes suivants, surtout pendant l'administration du cardinal Mazarin. Craignant que celles qui restaient dans les ports ne fussent hors de service, Colbert recommandait, le 16 octobre 1662, à l'intendant de Toulon, «de faire tous les efforts imaginables pour en avoir six neuves, ^ et d'en acheter, soit au grand-duc de Toscane, soit à la république de Cènes, si elles étaient aussi bonnes que celles de France. <r 11 en faudra mesme, ajoutait-il, mettre
1 Etude snr la marine des galères , par M. l,nforel (Marseille. i8(ii). p. 'i3.
fi A LE R ES. un
deux autres sur les chantiers, parce que, outre qu'il arrivera tous les jours à Toulon de nouveaux forçats, Ton pourra peut-estre prendre des esclaves turcs, ou en acheter à Malte ou ailleurs. » Excitations aux intendants, envois de chaînes d'or aux maîtres charpentiers, encouragements de toutes sortes, Colhert n'épargne rien pour organiser cette partie essentielle de la flotte. Quelques années plus tard, les vœux qu'il avait formés commençant à se réaliser, son contentement s'exhale avec une vivacité singulière dans une lettre à l'intendant : b Vous me flattez un peu trop agréablement quand vous me dites que nous pourrons avoir dans peu vingt galères de gens de force et dix de liberté (c'est-à-dire composées de volontaires ou honnevoglies). Je vous avoue que mon esprit naturellement se porte davantage à diminuer ce qu'il a, pour le rendre certain, qu'à espérer re qu'il n'a pas encore et ce qui est fort douteux. Travaillons à avoir quinze galères quand nous n'en avons que quatorze, et ensuite nous travaillerons à la seizième, et vous verrez que cette manière sera bien plus solide et plus certaine, n En 1 670, ce nombre s'étant encore accru, Colbert écrit à Arnoul que «Sa Majesté estime nécessaire, à présent qu'elle a vingt galères armées, d'avoir une réale qui soit la plus belle qui ayt esté mise en mer.i? Plus tard encore, en 1677, Louis XIV compta jusqu'à trente galères dans sa flotte, et un document officiel, cité par un historien de Marseille, constate qu'il n'y en avait pas moins de quarante-deux à la fin du xvnc siècle
Mais il ne sullisait pas de voir les galères se multiplier, il fallait les pourvoir de l'équipage spécial qu'elles comportaient, et c'est ici que les difficultés de toute sorte apparaissent. — L'emploi des condamnés aux travaux forcés sur les galères semble remonter à Charles VII2. Un arrêt du parlement de i5q2 défend aux juges d'église d'y condamner les clercs; mais le premier édit connu où la volonté du souverain sur ce point soit formellement affirmée n'est que de i56&. Désireux de fortifier sa marine, François Ier informa les cours et parlements qu'ayant besoin d'un grand nombre de gens doués d'une force suffisante pour voguer à la rame il avait fait con-
1 En 1696. (Histoire de Marseille, |>ar Rnffi,II.363.)
' Études sur la marine, des galères,
par M. Lalbrét, p. 67. — Dictionnaire des institutions et meeurn de la France , par M. Ghérnel.
i. INTRODUCTION.
duirc à Marseille, sous bonne garde, tous les vagabonds ayant .mérité la mort, ou autres individus condamnés corporellement pour quelque crime ou délit que ce fût, bors celui d'hérésie et de lèse-majesté1. L'exécution de cette ordonnance demeura vraisemblablement subordonnée aux circonstances, c'est-à-dire que la rigueur était plus ou moins grande suivant la quantité de forçats que réclamaient le service et le nombre de galères à équiper. — En même temps qu'il prescrivit d'en faire construire de nouvelles, Golbert adressa aux présidents des parlements ( 1 1 avril t 662) ces ordres, d'une précision significative : trLe Roy m'a commandé de vous écrire ces lignes de sa part pour vous dire que, Sa Majesté désirant restablir le corps de ses galères et en fortifier la cliiourme par toutes sortes de moyens, son intention est que vous teniez la main à ce que vostre compagnie y condamne le plus grand nombre de coupables qu'il se pourra, et que l'on convertisse mesme la peine de mort en celle des galères. 1 Cet ordre devait évidemment faire condamner à la peine des galères un grand nombre d'individus passibles de la simple prison; mais il était favorable à quelques accusés dont le crime entraînait la mort. Le premier président de Dijon eut à ce sujet un scrupule : il objecta que le parlement ne pourrait, sans des lettres spéciales, changer la peine de mort en celle des galères, c'est-à-dire descendre le châtiment d'un degré. La réponse était facile à prévoir et ne se fit pas attendre. Les lettres de Colbert ne contiennent pas tout ce qui se rattache au rôle des parlements dans cette question. On n'y trouve pas non plus le détail des autres expédients mis en usage pour augmenter le nombre des galériens. C'est surtout en parcourant la correspondance des premiers présidents et des intendants qu'on acquiert la preuve de la pression qui fut exercée; pression malheureuse et dont les excès, quel que fût le but du gouvernement, causent une insurmontable tristesse2. Aux observations qui partaient de Paris pour réchauffer leur zèle, des présidents et des intendants
■ Les galères de Louis XIV, par M. E. administrative sous Uuis XIV, par Dep- GaHien. ( Gazette des Tribunaux des a3 . ping . H , Galères , p. 87A h 0,55 : — a* le» 07 , 'iH septembre . '1 et 1 6 octobre 1 854.) articles cités plus haut de M. (iallien , dans — Excellent travail, resté malheureuse- la Omette des Tribunaux ; — 3" enfui , l'Arment inachevé*. Inde sur la marine des galères , de \\. \.a~
' Voir, à ce sujet. 1* Correspondance forêt.
• GALÈRES. li
repondirent que ce n'était pas leur faute si le nombre des forçats avait diminué, mais bien celle des agents, qui les laissaient pourrir dans les cachots, au lieu de les expédier sur Marseille et Toulon, ou bien des conducteurs de chaînes, qui. par connivence ou défaut de surveillance, les laissaient s'évader en route. trJ'ay bien à présent dans mon département, écrivait le 27 avril 166*2 à Colbert Claude Pellot, intendant du Poitou, vingt condamnés aux galères qui sont bons corps et vigoureux; quand il vous plaira, vous ferez partir un commissaire avec une chaisne pour les prendre, et le plus tost sera le meilleur, afin qu'ils ne dépérissent pas et que les juges soyent plus disposés dorénavant à donner cette peine, quand ils verront que leurs prisons ne demeureront pas chargées de condamnés, v En annonçant peu après la condamnation de cinq galériens, cet intendant (il fut ensuite nommé premier président à Rouen) ajoutait avec une placidité effrayante : rr H n'a pas tenu à moy qu'il n'y en ayt eu davantage, mais l'on n'est pas bien maistre des juges. » Vers la même époque, le 1 8 août 166a, un avocat général au parlement de Toulouse, M. de Maniban, terminait une lettre relative à la condamnation de quarante-trois forçats par ces paroles textuelles : » Nous devrions avoir confusion de si mal servir le Roy en cette partie, vu la nécessité qu'il tesmoigne d'avoir des forçats. *
On comprend sans peine que, grâce à de pareilles condescendances, la chiourme augmenta sensiblement. Lin document de décembre 1676 la porte à £,710; mais les galères étaient insatiables, et la mort y faisait d'affreux ravages. Pour combler les vides, l'intendant de Marseille avait suggéré à Colbert l'idée d'y envoyer les gens vagabonds et sans aveu. Le ministre résista cependant, par le motif qu'il n'y avait point d'ordonnance édictant cette peine, et qu'il faudrait établir de nouvelles lois. Plus tard ces lois furent faites, et des individus qu'on ose à peine punir aujourd'hui, les mendiants récalcitrants , les contrebandiers , encombrèrent les bagnes. En 1 669., une révolte occasionnée par quelque impôt nouveau avait lieu dans le Boulonnais. On la réprima vigoureusement, et plus de quatre cents malheureux furent envoyés à Marseille; mais la plupart, épuisés de fatigue par la longueur d'un voyage à travers la France entière, ne /ardèrent pas à mourir. D'autres expédients réussirent mieux. Le duc
lu INTRODUCTION.
de Savoie n'avait pas de galères; on lui paya ses forçats. Des lettres patentes de Charles IX, du 7 octobre i56q, constatent la présence d'esclaves turcs sur les galères; on en acheta, ainsi que des Russes (les Anglais en faisaient autant pour leur marine) et des nègres de Guinée, les meilleurs pour la rame, r Sa Majesté, écrivait Colbert, le ta novembre 1676, à l'intendant des galères à Marseille, estimant qu'un des meilleurs moyens d'augmenter le nombre de ses galères seroit de faire acheter à Constantinople des esclaves russiens qui s'y vendent ordinairement, veut qu'il s'informe des moyens d'en faire venir un bon nombre. . . Elle veut estre informée du succès qu'aura eu l'affaire de Tanger pour l'achat des 80 Turcs qui estoient à vendre. r> Très-recherchés à cause de leur force, de leur insouciance, ces derniers se payaient de/iooà/i5o livres; mais, écrivait l'intendant des galères, «cette marchandise se vendoit argent comptant. * Par représaille d'un usage odieux familier aux Espagnols, des prisonniers de guerre furent assimilés aux forçais et contraints de ramer sur les galères du roi. On voudrait pouvoir nier un fait plus affligeant encore, que les correspondances officielles ne permettent pas de révoquer en doute. Pour atteindre le but si ardemment désiré, on alla jusqu'à inféoder les consulats du Levant à ceux qui livreraient le plus grand nombre d'esclaves turcs. Un sieur Bonnet, consul à Candie en 1679, fut menacé dans son emploi. Prévenu à temps, il écrivit à l'intendant : <r Je m'oblige à fournir tous les ans cinquante Turcs à 36o livres l'un. Outre cela, j'en donneray tous les ans <li\ autres en pur don, si on m'accorde à perpétuité la commission du consulat, d Et le sieur Bonnet obtint ce qu'il demandait1! De leur coté, les armateurs recherchaient les esclaves turcs; mais le gouvernement s'alarma de cette concurrence, et le ministre de la marine écrivit au consul de France à Livourne, principalement chargé de ces achats : <r Je vous envoyé l'ordonnance que vous m'avez demandée pour empescher les François d'acheter des Turcs, afin de vous faciliter les moyens d'avoir à bon marché ceux que vous achèterez pour les galères du roy. r> Si la marine recherchait les esclaves turcs, il n'en était pas de même des nègres. L'intendant de Marseille en avait reçu du Sénégal 1 ho ; sur ce nombre, a8, arrivés
1 Étude* *ur la marine de* galère» , p. g&.