A M. ARNOUL
INTENDANT DES GALÈRES A MARSEILLE
Saint-Germain, 8 novembre 1669.
J'ay reçu vos deux lettres des 97 et 39 du mois passé. Puisque les vaisseaux de M. de Centurion vous doivent apporter une quille qu'il avoit à Savone, je ne vois pas que rien vous puisse empescher davantage de commencer à bastir; c'est pourquoy je vous prie, aussytost que vous l'aurez reçue, de la faire mettre promptement en place, et de travailler, avec le plus de diligence qu'il vous sera possible, à avancer vos deux vaisseaux. Le sieur Dalliez me promet de vous envoyer dans peu quantité de quilles, en sorte qu'il y a lieu d'espérer que, quand une fois vous aurez commencé , vous serez en estât de ne point discontinuer vos constructions, par le soin que vous prendrez de ne vous laisser manquer d'aucun bois. Souvenez-vous aussy de bastir en mesme temps des vaisseaux légers qui puissent servir de bruslots et ù faire la guerre aux corsaires; et, outre ces vaisseaux, j'estime qu'il faut encore faire deux bonnes frégates de 5o pièces de canon, dont on pourra se servir utilement pour le mesme dessein. Le Roy est résolu de tenir toujours en mer une escadre de 6 ou 8 vaisseaux, afin de faire cette guerre sans interruption; mais Sa Majesté a estimé nécessaire pour cette première fois d'augmenter ce nombre pour leur donner plus de terreur de ses armes, en leur faisant voir d'abord des forces considérables.
La pensée que vous avez de faire les trois capitaines de galiote capitaines de galère, en leur donnant seulement 100 forçats et composant le reste de la chiourme de bonnevoglies , me semble assez bonne, et je parleray au Roy de cette proposition; mais, avant que de pouvoir prendre des mesures justes pour l'exécution, il faut attendre le retour des galères pour connoistre en quel estât sont les chiourmes, tant des bonnevoglies que des forçats. Je vous avoue que j'attends avec bien de l'impatience les nouvelles de leur arrivée; et, à vous dire le vray, ce long retardement me fait craindre qu'elles ne soyent en mauvais estât.
Vous pouvez concerter avec M. le Général à son retour tout ce qu'il y aura à faire pour former le régiment d'infanterie que le Roy veut entretenir sur les galères 1 ; mais je ne suis point d'avis de faire pour cela une levée d'Albanois, et, quelque bonne opinion que vous ayez de ces gens-là, je doute qu'ils soyent plus propres pour la mer que nos François.
1 Voir page 180.
11 est certain que nous devons profiter, s'il se peut, de toutes les occasions qui se présentent de fortifier la chiourme des galères du rov; c'esl pourquoy, si vous trouvez de la facilité à tirer des Russeaux 1 de Conslantinople, il faut en acheter le plus grand nombre qu'il se pourra. Pour cet effet , j'écriray à M. de La Haye2 de donner toutes sortes d'assistance à ceux qui seront employés à ces achats.
Il faut sans difficulté renvoyer les deux forçats qui ont esté donnés par M. le duc de Savoye, lesquels ont fait leur temps3. Je vous enverray, par le premier ordinaire, les ordres du roy pour les faire détacher de la chaisne, n'estant pas juste de les faire servir au delà du temps porté par leur condamnation.
A l'égard des Turcs pris en Languedoc, le Roy veut que vous les délivriez à M. de Martel, afin qu'il les puisse échanger, dans le voyage qu'il doit faire, contre les François qui sont prisonniers à Alger; mais, quant aux renégats, l'intention de Sa Majesté est qu'on les retienne, parce qu'on ne sçauroit faire une trop sévère punition de ces misérables.
Je seray bien ayse d'estre informé du sentiment de M. l'évesque de Marseille4 et de celuy de M. le Premier Président sur la proposition qui a esté faite à la ville pour l'agrandissement; c'est pourquoy je vous prie d'en conférer avec eux, afin que, s'ils l'estiment avantageux, je puisse donner les ordres nécessaires pour la faire exécuter.
Le privilège du savon estant révoqué, ainsy que vous le sçavez, il faut penser tout de bon à la subsistance des galères5. Si vous trouvez le sieur Perrin6 assez habile et fidèle pour bien servir le Roy dans la fonction de munitionnaire, mais seulement pour acheter les bleds et les faire convertir en pain et en biscuit, vous pouvez luy donner cet employ et commencer les achats des bleds, pour quoy vous ne manquerez point de fonds, le trésorier vous ayant remis par le dernier ordinaire la somme de 100,000 livres...
(Arch. de la Mar. Dépêcha «mcrrtuml le, galère», 1669. fol. 198.I
1 Russes. de ces passages que le sieur Beuf , fournisseur
* tmK.^.,,, à Constantinoplo. (Voir II, des galères, était intéressé dans le privilège des
&91.) savons, cl qu'on um(|i«»,<
1 En verlu d'un ancien usage, le duc de nément ce privilège, de compromettre la snb-
Savoie et les Suisses, qui n'avaient ni bagnes sistance du corps des galères. — Voir au«M
ni galères, envoyaient leurs condamnés à Mar- pièce n° 19a , avant-dernier paragraphe.
• On a vu plus haut (page 1 1 ) que le sieur « Toussaint Forbin de Janson. (Voir II, Perrin avait déjà été chargé par M. de La ^70.) Guette de la confection du pain pour la ma-
5 Voir pièces n** io3 et 106. Il résulte rino, à Toulon.