A M. ARNOUL
INTENDANT DES GALÈRES A MARSEILLE
Paris, 17 octobre 1670.
J'ay reçu, avec vostre lettre du 3 de ce mois, l'extrait de la revue qui a esté faite des soldats des galères, et j'ay esté bien ayse d'apprendre le bon estai auquel est cette infanterie. Il y a lieu d'espérer que l'application de M. le Général la rendra meilleure de plus en plus, et que, connoissant la beauté de toutes les troupes du roy, il fera son possible pour rendre celles-là aussy belles et aussy bonnes que les autres en retranchant de ce corps tout ce qu'il y aura de petits hommes ou mal faits. Ne manquez pas d'y contribuer tout ce qui pourra dépendre de vous. Surtout il est nécessaire que cette infanterie soit bien armée et bien habillée; et pour cela tous devez observer qu'il faut retenir quelque chose par jour sur la solde des soldats pour les habiller et faire en sorte qu'ils soycnl tous vestus d'une
mesme parure, que leurs armes soyent pareilles, et qu'ils ayent des bandoulières, baudriers et mousquets de mesme calibre et longueur.
Je crois assurément que restablissement des prouyers sera fort utile sur les galères; ainsy il faut, non-seulement l'introduire, mais mesme le maintenir toujours, estant absolument nécessaire d'élever des jeunes gens pour les rendre propres à toutes les fonctions de la galère.
A l'égard de l'achat des bois que vous faites, vous pouvez en acheter toujours pour avoir celuy de cinq ou six galères en réserve; et quand mesme nous aurions, dès à présent, tous les corps de galère dont nous avons besoin, il faut néanmoins estre en estât d'en pouvoir bastir deux tous les ans pour remplacer ceux qui seront usés; en sorte que, lorsque vous aurez fait vostre provision pour six galères, il faudra encore que vous en achetiez pour deux autres.
Quant aux vaisseaux je serois bien ayse que vous eussiez dans vostre arsenal du bois propre pour en bastir cinq ou six depuis 3o jusqu'à 5o pièces de canon, et que vous pussiez toujours avoir un atelier de marine pour bastir tous les ans deux vaisseaux, d'autant que ce petit atelier serviroit à convier les marchands à bastir, et par l'exemple du Roy, el par les commodités qu'ils en pourroient tirer; et je voudrois que vous observassiez que, toutes les fois que les marchands auroient besoin des charpentiers qui travaillent aux vaisseaux du roy, vous les prestassiez pour tout le temps qu'ils en auroient besoin, d'autant que, comme Sa Majesté aura à l'avenir le nombre de vaisseaux qu'elle désire, il faut se servir de tous nos eslablissemens de marine pour porter les marchands à bastir des vaisseaux et à augmenter la navigation, n'y ayant rien qui puisse tant contribuer à augmenter la puissance des forces navales du Roy que les vaisseaux des marchands. Surtout, appliquez-vous à avoir toujours dans les magasins de Sa Majesté, non-seulement toutes les marchandises, armes et munitions nécessaires pour le nombre de galères que le Roy aura en mer, mais il faut que ces marchandises soyent en telle abondance qu'il y en ayt assez pour armer deux fois toutes les galères, afin de se précautionner contre tous les accidens qui pourroient arriver.
J'ay donné ordre à mon fils de partir de Rochefort pour se rendre en Provence, où il pourra arriver environ le i5 ou 20 du mois prochain. Je suis bien ayse que vous ayez desjà disposé tous les mémoires qui pourroient servir à l'instruire de tout ce qui concerne les galères, parce que, comme il est nécessaire qu'il demeure un mois ou six semaines à Toulon, je voudrois bien que vous puissiez luy donner toutes ces connoissances en dix ou douze jours.
Je vous recommande toujours le bastiment de la Réale, n'y ayant de si important que de la mettre en estât de servir au mois d'avril prochain; et, pour peu que vous ne vous rebutiez point des premières difficultés que les raaistres de hache vous feront, vous pourrez la mettre en cet estât; c'est à quoy vous devez employer toute vostre industrie et donner vostre application.
Puisque vous espérez que les galères le Saint-Jean et la Renommée seront aussy bonnes que les autres, lors mesme qu'elles auront esté raccommodées dans les formes, et que l'exemple que vous avez de la Patronne et de la Victoire, qui y ont esté raccommodées l'année passée, ne vous donne pas lieu d'en douter, il faut sans difficulté les y mettre promptement ; et il n'estoit pas nécessaire de me demander mon avis sur cela.
Il seroit bien nécessaire que vous eussiez toujours les bois d'une galère en botte, pour la pouvoir construire en vingt-quatre heures de temps, en cas que le Roy résoiust d'aller à Marseille dans l'année prochaine. Et, comme Sa Majesté en parle toujours et qu'elle en prendra peut-estre la résolution un jour si précipitamment que nous n'aurions pas assez de temps pour faire les préparatifs nécessaires pour cela, je vous prie de tenir toujours toutes choses en estât de le pouvoir faire; il seroit mesme bien à propos que vous fissiez faire ce travail en vostre présence, un jour que vous aurez moins d'affaires et que tous vos travaux seront en estât que vous pourrez faire cette tentative sans rien préjudicier au service1. Je serois bien ayse mesme que cette expérience se fist en la présence de mon fils, afin qu'elle pusl servir à son instruction.
J'ay donné les ordres nécessaires pour vous faire remettre le fonds destiné pour la gratification qui a esté accordée au chevalier de Tourville pour le vaisseau qu'il a fait bastir.
Le Roy ayant accordé au sieur Beuf la somme de 180,000 livres pour
1 Collxrl a?ait exprime" le même désir à son couan de Terron , et , sur la réponse de celui-ci , il lui écrivait le 3o novembre 1670: «Quoyque mm trouviez de la difficulté à bastir un vaisseau en une semaine, en présence du Roy, il faut rnÀaomoins faire l'impossible pour y parvenir, on au plus en quelques jours davantage. El «uamiuez toujours eu combien de jours cela se pourroit Caire; c'est une entreprise digne de '«mis; il faut vous échauffer pour y réussir, si cdase peut, en douze jours, en quinze jours; il faut toujours travailler à en abréger le temps.
impossible, il faudrait se contenter d'en tenir un prest à mettre à l'eau, et en avancer un autre le plus qu'il se pourroit...» (ZVp. conc. la mar. fol. 606. ) — En 1 670 , nous le voyons , Colbcrt accordait à Arnoul une semaine, même douze ou quinze jours pour construire un vaisseau. A force d'instances, il obtint un bien autre résultat. On lit, en effet, dans la Gazette de France du 29 juillet 1679 : «Il y a quelques jours, le sieur Arnoul ûls lit bâtir à Toulon un vaisseau. Toutes choses avoient été si bien disposées, et les sept cents ouvriers qui furent employé» à cet ouvrage y
son dédommagement à cause de la révocation du privilège du savon, prenez vos mesures pour vous faire payer de ce qui peut vous estre deu par ledit sieur Beuf l.
Je vous envoyé une lettre d'un Père capucin qui est à Marseille, dans laquelle vous verrez qu'il me parle d'un jeune ecclésiastique de Mésopotamie qu'il dit estre fort habile dans la connoissance des langues du Levant. Informez-vous de ce jeune homme et faites-moy sçavoir s'il seroit capable de rendre quelque service à la compagnie des Indes orientales; mais il faut s'informer particulièrement s'il sçait bien le françois, et si l'on pourra se fier en sa probité.
(Arch. do la Mnr. Dépêche* concernant le» galère* , 1670, fol. 1S8.)