TH. — INSTRUCTION AU MARQUIS DE CENTURION
Saint-Germain, 19 mars 1671.
Sa Majesté ayant esté informée qu'il est sorty de Tunis et des autres ports occupés par les corsaires de ladite ville et par ceux de Tripoli et de Bizerte 1 un nombre considérable de briganlins pour faire le cours contre ses sujets, désire que le marquis Centurion travaille à mettre promplemenl en mer les galères de son escadre pour partir au i 5 avril au plus tard; et, pour pouvoir avec plus de facilité arrester le cours de leurs pirateries, elle veut que ladite escadre soit armée à la légère, en sorte que les galères puissent, s'il est possible, surpasser en vitesse les bastimens desdits corsaires.
Sa Majesté désire que le marquis Centurion s'informe soigneusement , tant à Toulon et autres villes des costes de Provence que dans tous les lieux où il abordera pendant sa navigation, du nombre des galères, vaisseaux et bastimens légers que lesdits corsaires ont en mer, des lieux de leur retraite, et que, sur ces connoissances et celles que sa longue expérience au commandement des galères luy peut donner, il dresse sa navigation en sorte qu'il puisse les rencontrer. Surtout Sa Majesté veut qu'il visite les isles de Sicile, Corse et Sardaigne, et les autres isles autour desquelles lesdits corsaires ont accoustumé de naviguer, pour les y surprendre et les combattre, et qu'il fasse en sorte, ou que les corsaires ne passent point entre la Sicile et l'Afrique, ou, s'ils y sont passés ou qu'ils y passent, qu'il les cherche avec tant de précautions qu'il les trouve et les combatte.
Comme Sa Majesté donne ses ordres pour faire sortir en mesme temps, c'est-à-dire au i5 avril, huit de ses galères sous le commandement du sieur2 ... le marquis Centurion ne manquera pas de concerter avec luy
• Place forle et port de l'Étal de Tunis, à cinquante-cinq kilomètres S. 0. do celle ville. 1 Le nom est en blanc dans le manuscrit;
mais on voit, pièce n° a3n, que ce fui le comte de Vivonne qui commanda cette escadre.
ET GALÈRES. 3/il)
les moyens de tenir toujours les deux escadres séparées, et de se régler de telle sorte dans la navigation qu'elles puissent occuper le plus d'estendue de mers qu'il se pourra, pour joindre avec plus de facilité les bastimens des corsaires. Encore que Sa Majesté désire que ces deux escadres de galères demeurent séparées, néanmoins si, par la nécessité des vents ou de la navigation, elles estoient obligées de se joindre, en ce cas Sa Majesté désire que le sieur Centurion suive les ordres de celuy qui commandera l'autre escadre, et qu'il se conforme ponctuellement à ce qui est porté sur ce sujet dans sa capitulation l.
Quoyque la réputation des forces maritimes de Sa Majesté soit assez connue et répandue dans toutes les mers, néanmoins, comme elles n'ont encore fait aucune action de grand éclat qui puisse augmenter cette réputation par des actions de vigueur et de valeur extraordinaire, Sa Majesté s attend que, si le marquis Centurion trouve occasion d'en faire quelqu'une, non-seulement il ne manquera pas de l'exécuter, mais mesme il en cherchera tous les moyens; aussy doit-il estre assuré que Sa Majesté récompensera amplement la première action de vigueur que ses forces maritimes, soit de vaisseaux, soit de galères, exécuteront.
Sa Majesté veut que le marquis Centurion observe ponctuellement les règlemens qu'elle a faits sur le sujet des saluts, et qu'il fasse rendre par tous vaisseaux et galères le respect et les saluts dus à l'estendard de Sa Majesté qu'il porte sur sa capitane, à l'exception des vaisseaux de guerre anglois seulement, Sa Majesté estant convenue avec le roy d'Angleterre que les vaisseaux et galères ne se salucroient point.
Comme la principale difficulté sur le sujet desdits saluts consiste dans celuy qui doit estre rendu ou reçu par les places maritimes des Estats et princes d'Italie, Sa Majesté veut qu'il s'informe soigneusement de ce qui est pratiqué sur ce sujet par les capitanes des escadres de Naples, de Sicile et de Sardaigne, et qu'il s'y conforme exactement, soit pour recevoir ou rendre lesdits saluts.
Comme le service de Sa Majesté reçoit un préjudice considérable par l'engagement de plusieurs de ses sujets au service des Estats et princes estrangers, elle veut qu'il visite soigneusement tous les vaisseaux estrangers qu'il trouvera dans le cours de sa navigation, à l'exception des vaisseaux anglois seulement, qu'il en retire tous les François pour les remettre à son retour entre les mains des officiers de l'amirauté pour estre punis suivant la rigueur des ordonnances, et qu'il donne avis de tout ce qui se passera dans sa navigation dans tous les lieux où il abordera.
1 Voir pape 171, noie. — Voir aussi pièces rT 3i i cl khh.
Le marquis Centurion estant informé combien il importe au bien du service de Sa Majesté de mettre promptement en mer l'escadre de galères qu'il doit équiper conformément à sa capitulation, Sa Majesté s'attend que dans ce voyage il s'appliquera avec grand soin à tout ce qui pourra contribuer à faire réussir son entreprise. Pour cet effet, elle désire qu'il cherche les moyens de faire le plus de bonnevoglies de chaisne et d'esclaves qu'il pourra , et qu'il profite généralement de toutes les occasions de fortifier la chiourme de ses galères.
Ledit sieur marquis Centurion estant informé en outre de la protection particulière que Sa Majesté donne aux vaisseaux marchands françois qui font commerce dans toute la mer Méditerranée, elle veut que dans le cours de sa navigation il ayt toujours en vue d'ayder et protéger lesdits vaisseaui, et qu'il rende public l'ordre qu'il en a reçu, afin que par ce moyen les marchands soyent conviés à augmenter et fortifier leur commerce.
(Areh. de la Mar. Ordre* du rai concernant lu galère», 1671 , fol. 65.»
INTENDANT A ROCHEFORT
Paris, ao mar» 1671.
Je fais toujours estât de partir d'icy le mercredy après les festes de Pasques. Depuis vous avoir écrit, j'ay traité avec Blavet 1 pour me porter d'icy à quatre ou cinq lieues près de la Rochelle en quatre jours de temps. Je fais à présent visiter ses chevaux, pour voir s'il en pourra venir à bout, et, dans peu de jours, je feray partir un courrier pour aller visiter tous les relais et faire préparer des chevaux de poste , et ce mesme courrier vous portera mes dernières résolutions sur tout ce qui regardera mon voyage. Vous voyez bien que, allant avec cette diligence, je ne porteray point de lit ; et ainsy je m'attends que vous m'en donnerez un 2.
Je veux espérer qu'en arrivant je trouveray les vaisseaux commandés par le chevalier de Château-Renault partis, et que j'auray aussy la satisfaction de voir mettre en rade le reste des vaisseaux de l'escadre de M. le Vice- Amiral. Je vous prie d'y travailler avec telle diligence que cela se puisse.
1 Nous avons déjà vu (I, 695) que Blavet Rochelle pour y visiter un nouveau port que
était carrossier et loueur de chevaux. Ton y a fait, et que Ton dit avoir coûté une
* On lit dans les lettres de Guy Patin : horrihle somme d'argent. Quelques-uns disent
«Le grand M. Colbert s'en ira en carrosse Ao millions. (Ultre du 18 mare 1671, III.
de relais faire un voyage de quime jours à la 778.)
Le marquis de Grancey est party de Toulon dès le 8 de ce mois, elle reste des vaisseaux que d'Almeras doit commander sont prests et seront assurément en estât de partir au premier avril *. Je sçais bien qu'il y a peut-estre une plus grande facilité à Toulon qu'à Rochefort; mais cette différence est trop grande, et il faut travailler à la diminuer incessamment. Ce doit estre là vostre principale et plus forte occupation.
Par vostre lettre du ia, vous me parlez de Jacquier; mais je n'ay pu comprendre, par les termes dont vous vous servez, s'il est arrivé ou non; et cependant vous sçavez combien je suis inquiet sur cela et combien il importe que les vivres soyent en estât de pouvoir estre embarqués sur toutes ces escadres. Si cet homme ne se veut donner entièrement à ce métier, il faut nécessairement en trouver un autre, n'y ayant rien qui soit plus important et plus nécessaire pour la diligence et la seureté de pouvoir tenir en mer les escadres tout autant de temps que le Roy l'ordonne. Pressez-le de faire tous les préparatifs nécessaires pour l'escadre de Brest; et si, sans préjudicier au service, il peut m'attendre à Rochefort, il sera bon que je le voye.
A l'égard du jugement que vous faites des gens de la vieille marine et de la nouvelle, je vous en entreliendray 2.
Vous avez bien fait de publier partout l'affiche que vous m'avez envoyée \ Je suis persuadé que cette voye produira de bons effets.
Le Roy résoudra aujourd'huy les officiers qui commanderont les quatre vaisseaux de Brest. Je crois qu'il sera difficile de se passer de du Quesne pour monter le Soleil-Royal Si Rabesnières fait ce qu'il doit , il faut que vous 1 u v donniez le vaisseau auquel il estoit destiné.
Pour La Favollièrc, je vous ay écrit mes sentimenssur l'employ qu'on luy peut donner4. À mon arrivée, nous en parlerons. Surtout commencez à disposer toutes choses pour bien faire reconnoistre la Manche pendant cet esté.
Pour tout ce qui concerne les constructions, nous en discourrons à mon arrivée, comme aussy sur tout ce qui concerne les chevilles de bois et de fer. Examinez s'il ne seroit pas bon de faire venir le jeune Hubac pour nous rendre compte en détail de tout ce qu'il a vu en Angleterre et en Hollande. Pour ce qui est de mon voyage , je mène avec moy mon frère de Maulevrier. Vous pouvez venir où je vous écriray de m'envoyer vostre carrosse, c'est-à-dire à trois ou quatre lieues.
Faites sçavoir où vous l'estimerez à propos que je ne veux point rece-
1 Voir pièces n" aai el a35. lions des fournitures de la marine. (Voir pièce
1 Voir pièce n* 9*5. n* a«3.)
! Sans doute une affiche pour les adjudica- * Voir pajyo 3 1 1 , note.
voir de visites à Rocbefort; et faites en sorte que je puisse avoir libre tout le temps que j'y seray, pour parler de nostre marine.
Lisez promplement tout ce que je vous ay envoyé concernant la police des arsenaux. Tenez en estât l'inventaire général de tous les magasins avec le mémoire de tout ce qui nous manque pour nos U o vaisseaux , estant absolument nécessaire que, dans Tannée prochaine, nous ayons nos magasins remplis et complets. Pensez bien sérieusement à tout ce dont il sera nécessaire que nous nous entretenions, et disposez toutes choses pour ne rien omettre et pour bien employer le temps que je seray près de vous.
Je ne sçais si vous pourriez faire travailler Gabaret et quelques autres officiers de marine les plus entendus à faire quelque projet de ce qui se devroit observer sur les vaisseaux, tant pour la discipline que pour la punition des crimes, pour commencer à en faire quelque règlement. Je doute que ces sortes d'esprits en soyent capables. . .
(Areh. de la Mar. Dépêche* concernant la marin* , l67t, fol. t53.)