A COLBERT DE CROISSY AMBASSADEUR A LONDRES
Versailles, 1 1 may 1679.
Je vois, par vostre lettre du 5, les diligences que le roy d'Angleterre et M. le duc d'York font pour mettre leur flotte entière à la mer. Vous sçavez que celle du Roy y est il y a dcsjà longtemps; ainsy je n'ay rien à vous dire sur ce sujet1. Le courrier que je dëpeschay samedy dernier, 7 du courant, doit estre à présent arrivé à Brest, et, comme il aura trouvé M. le Vice- Amiral a la rade de Berthaume, il n'y a que le vent qui le puisse empescher d'entrer bientost dans la Manche et d'exécuter les ordres du roy d'Angleterre en venant à la rade de Sainte-Hélène, près PortsinouUn mais si le roy d'Angleterre a envoyé une frégate de 5o pièces de canon, ainsy que vous me le mandez, ou qu'il ayt envoyé par un courrier exprès les mesmes ordres au port d'Angleterre le plus proche de Brest, avec ordre d'envoyer un petit hastiment les porter audit Vice-Amiral, ces deux voyes auront esté beaucoup plus promptes; et, pour vous dire la vérité, si on n'avoit mis en pratique ces deux moyens, il me semble que l'on aurait manqué à faire les diligences qui sont fort nécessaires en des occasions aussy importantes que celle-cy. C'est à vous à bien prendre garde et à tenir la main que l'on ne manque à rien de delà de tout ce qui peut contribuer à la prompte jonction des flottes.
1 ! -1 flotte française était composée de 3o Intiment* de 3a à 7Û canons chacun, 6 frégates de 10 à i4 canons, A flùlw, 9 tartanes, et H brûlots, le tout monté par près de ao.ooo
hommes. L'Angleterre fournissait environ 80 voiles, j3,5oo hommes et &,8 1 a pièces de canon. La floUe hollandaise avait 1 58 bâtiments, dont plusde moitié qualifies vaisseaux de guerre.
A présent, si le vent d'est souflle toujours, il est impossible que la (lotte du Roy entre dans la Manche; en cas de ce vent ou des autres aussv contraires, il n'y a rien de plus important à faire pour le service des deux rois et pour sauver la flotte françoise que de presser le roy d'Angleterre, par les plus vives instances que vous pourrez, d'envoyer sa flotte joindre celle du Roy à Brest, parce que, sans cette jonction , il est certain que si la flotte de Hollande est passée par le nord de l'Écosse , où elle trouveroit presque toujours des vents favorables , elle peut venir avec le vent tomber sur la flotte du Roy et luy faire courre grand risque, et, pour mieux dire, la défaire entièrement, parce qu'il seroit impossible qu'elJe pust résister à toute la flotte de Hollande. Et ainsy, comme la merde la Manche est étroite, il est absolument nécessaire que la flotte angloise se mette à la voile pour aller à Brest, d'autant que, si le vent refuse, elle trouvera la flotte de France qui en aura profité pour venir à Portsmouth, et ainsy la jonction s'y fera. Si le vent est toujours contraire à sa navigation, celle d'Angleterre continuant sa route jusqu'à Brest, la jonction s'y fera de mesme pour entrer ensuite en corps dans la Manche, et l'on évitera par /ce moyen tous les mauvais accidens. Mais comme il faut une grande diligence , en cas qu'il reste encore quelque chose sur tout ce qui est dit cy-dessus, ne manquez pas d'y travailler avec soin et diligence, et donnez-moy part, par tous les ordinaires, de tout ce qui se passera sur cette matière dont vous connoissez assez l'importance.
Le Roy m'ordonne de vous faire sçavoir qu'il a avis certain que les Hollandois ont envoyé cinq à six vaisseaux dans les isles de l'Amérique avec ordre de faire des descentes, s'ils peuvent, et de ravager toutes les isles françaises et angloises. Pour empescher tout désordre, Sa Majesté estimerait très-utile pour l'avantage des deux nations d'establir une parfaite correspondance entre les gouverneurs françois et anglois. en sorte qu'ils pussent s'assister réciproquement de troupes, joindre mesme les vaisseaux des deux nations pour s'entre -secourir en tous rencontres, unir leurs forces pour combattre les vaisseaux hollandois, et faire généralement tout ce qui sera de leur avantage commun et réciproque; et pour cela, que vous en fassiez la proposition de sa part au roy d'Angleterre; et, en cas qu'il l'approuve, que vous teniez la main à ce que les ordres soyent promptement eipédiés et envoyés, et que vous m'en envoyiez des copies afin que Sa Majesté donne les mesmes ordres.
Pour exécuter plus facilement cette proposition, Sa Majesté seroit d'avis <{ue les deux rois donnassent leurs ordres aux gouverneurs généraux desdites isles d'envoyer des commissaires de part et d'autre dans quelque
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lieu de l'isle Saint-Christophe, qui est commune, pour aviser à tout ce qu'il y auroit à faire sur tous les incidens qui pourraient survenir.
( Bibl. dn Minist. de 11*. Mi. Copie de lettre, de Cdbert, fol. S*.)
AMBASSADEUR A LONDRES
Versailles, a 5 may 1671.
Pour réponse à vostre lettre du 1 9 de ce mois , toutes les circonstances de la jonction des forces maritimes de France et d'Angleterre sont extraordinairement heureuses et marquent bien ce caractère que nous voyons dans toutes les actions que Sa Majesté entreprend. Et c'est en vérité une chose bien surprenante que, entre deux vents si opiniastres que ceux de nord et nord-est, qui ont soufflé tout l'hyver et tout ce printemps, il se soit trouvé un instant pour ainsy dire qui ayt pu donner lieu à la flotte de Sa Majesté d'entrer dans la Manche, se rendre à l'isle de Wight, et par là obliger la flotte angloise d'y venir, laquelle, si elle eust manqué cet instant, Ruyter avec toute la flotte de Hollande la trouvoit sous le feu avec l'avantage du vent, et l'auroit vraysemblablement battue , vu ces avantages et l'inégalité des forces. Dieu soit loué de tout! C'est à présent à nos guerriers à bien faire valoir la fortune de Sa Majesté par leurs belles actions.
J'ay envoyé vostre lettre pour la faire voir au Roy, et lorsque vous aurez occasion de faire passer directement des courriers à Sa Majesté, écrivez, s'il vous plaist, à mon fils tout ce qui concerne la marine et tout ce que vous apprendrez des armées navales1.
C'est un grand avantage que la jonction des flottes se soit passée avec tant de marques d'amitié et de bonne correspondance réciproque. Le Roy a si particulièrement commandé ce point à tous les officiers généraux et particuliers que je ne doute point qu'ils ne fassent, de leur part, toutes choses pour la maintenir. Il est nécessaire que vous continuiez vos soins pour porter les Anglois à faire de mesme de leur part.
Sur les trois points contenus dans vostre lettre, des choses qui manquent à l'armée navale du Roy, sçavoir :
La faiblesse des équipages en matelots ; les baslimens pontés contre les bruslots; et les chaloupes de nos vaisseaux qui ne sont pas propres pour les mers de la Manche, pour faire de l'eau et les autres nécessités des vaisseaux.
Sur le premier point , si la liste des vaisseaux anglois qui m'a esté en-
1 SeiffnHay avait arrnmpafjné Louis MV dans les Pays Ras.
voyéc est bonne, je trouve, par la comparaison que j'en ay faite, que les équipages François sont plus forts que les anglois. Peut-eslre qu'il y a plus de soldats sur les premiers; mais je crois qu'ils seront égaux en matelots. Il est certain que les vaisseaux anglois , qui sont plus ras et plus prolongés que les françois, qui sont de plus haut bord et plus courts, paraissent cependant de moindre port; c'est-à-dire qu'un vaisseau françois de 8 à 900 tonneaux paroistra aussy grand qu'un anglois de 1,200; et c'est ce qu'il faut examiner pour juger de la force des équipages. Mais , de quelque façon que ce soit, je ne doute point que le Roy ne donne ses ordres pour lever encore 7 à 800 matelots, suivant ce que le roy d'Angleterre a tesmoigné désirer, pour estre envoyés à Calais et de là à l'armée. J'en expédie dès à présent les ordres, et vous pouvez assurer que dans peu ils seront exécutés.
Sur le second point, à l'égard des bastimens pontés contre les bruslots, il sera difficile que dans cette campagne nous puissions avoir de ces sortes de bastimens, ni mesme que nous puissions faire venir des pinasses de Rayonne. 11 suffira que le jeune Hubac qui est sur le vaisseau de il. le Vice- Amiral examine bien la forme de ces bastimens pour en faire bastir dans nos arsenaux de marine. Si néanmoins M. le Vice-Amiral et vous jugiez qu'il fust absolument nécessaire d'avoir quelques bastimens qui pussent faire le mesme effet, je pourrois faire prendre une douzaine de chaloupes qui seroient naviguées par douze rames, six de chacun costé. J'attendray de vos nouvelles sur cela.
Sur le troisième point, concernant les chaloupes, je crois qu'il faut se contenter pour cette campagne de celles qui sont sur nos vaisseaux; et le jeune Hubac remarquera le gabarit des angloises pour en faire bastir de
Il reste à examiner ce qui concerne les agrès pour les vaisseaux qui en pourront avoir besoin pendant la campagne, et les vivres.
Sur les agrès, le sieur de Vauvré s'écrie fort sur la nécessité d'en avoir.
J'estime qu'il faudroit, de concert avec M. le Vice-Amiral et par ses ordres, faire décharger à Ghatam la meilleure partie de ce qui est sur les deux flustes servant de magasins et n'en laisser que ce qui est absolument nécessaire à la suite de l'armée; et ensuite examiner si, outre ce qui sera déchargé des flustes, il sera encore à propos d'acheter quelques autres marchandises. En ce cas , je crois que l'on y pourrait employer partie des 3 0,0 00 livres qui ont esté envoyées, avec le plus d'économie qu'il se pourra, et en ne nous chargeant que des marchandises qui seront absolument nécessaires. Vous pouvez donner cet ordre audit sieur Vauvré et lent. a8
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nir la main à ce qu'il soit exécuté, après en avoir écrit audit sieur Vico- A mirai.
A l'égard des vivres, ils sont tous prcsts au Havre et à Dieppe, et j\ fais préparer dix-huit vaisseaux qui appartiennent au\ fermiers des gabelles, pour les embarquer au premier ordre que M. le Vice- Amiral en donnera. Si mesme il vouloil qu'on les cnvoyast à différentes fois, on pourroit le faire sans difficulté, pourvu qu'il pourvus! à la seurelé. H n'y aura que les vins dont nous n'aurons pas la quantité nécessaire; mais ils pourront eslre remplacés par des cidres et des bières.
( A rrh. do la Mai. Dépêches concernant U commerce , 1 67» , fol 1 5<j )