AU COMTE DESTRÉES
VICE-AMIRAL DE PONANT
Saint-Germain, 3o may 1679.
Nous recevons si peu de vos nouvelles icy et auprès du Roy, et vous estes dans un employ si grand et si considérable, qu'en vérité je dots vous avertir, estant de vos amis autant que je le suis, que vous manquez beaucoup en cela à ce que vous devez. Faites, s'il vous plaist, réflexion que le Roy est à présent à cent lieues loin de son royaume, qu'il est à la teste de ses armées, qui sont grandes et formidables , qu'il a uneaulre puissance en mer non moins importante pour sa gloire et pour son service sous voslre commandement, que cette puissance s'est jointe fort heureusement à celle d'Angleterre, que le roy d'Angleterre a monté sur ses vaisseaux, que depuis ce temps vous avez fait une assez longue navigation , et que vous estes peut-estre en présence des ennemis; et cependant Sa Majesté ne seail rien par vous de toutes ces choses, qui luy sont si importantes et si chères. Pour moy, je vous ay écrit les 1 6 et 1 7 de ce mois par le sieur Machault' . le a 5 parla voye d'Angleterre, et j'envoye encore ce courrier exprès à Dunkerque avec ordre au sieur Hubert 2 de vous expédier, par les barques longues qui y sont armées, cette dépesche dont j'envoye le duplicata à l'ambassadeur de Sa Majesté à Londres, afin qu'elle vous soit rendue plus se u rement ou par Tune ou par l'autre de ces deux voyes. Vous trouverez aussy cy-joint le duplicata de ma lettre du q5, qui vous apprendra où vous
1 Lieutenant de vaisseau en 1667, capi- 1 Nommé commissaire général de marine
taine de frégate en 1671, de vaisseau en 167.3. au Havre en mars 1671, il avait passe a Dnn-
Gonverneur général aux Iles en 1 70a , il y kerque deux mois après. Rayé des cadres en en 1709. 1680.
pourrez prendre les deux mois de vivres et les marchandises et munitions nécessaires pour vos radoubs et armemens en cas d accident.
Permetlez-moy de vous dire que, pour satisfaire Sa Majesté* et pour faire ce que vous devez, vous devez incessamment faire travailler à un journal ou une relation exacte de vostre navigation et de tout ce qui vous arrive, ou commun ou remarquable, mesme de tous les ordres de bataille, de tous les changemens qui y arriveront, et ne pas manquer, au moins deux fois la semaine, de l'envoyer ou par la voye de l'ambassadeur de Sa Majesté à Londres, ou aux places de France les plus proches où vous vous trouverez , avec ordre de me le faire tenir, pour les choses communes et ordinaires, et d'envoyer des courriers au travers des Pays-Bas catholiques pour tout ce qui sera un peu extraordinaire; et mesme je crois qu'il vaut mieux que vous preniez cette dernière voye que l'autre. Observez seulement de faire écrire tout en chiffres et de m'envoyer le duplicata de vos lettres.
Ne manquez jamais d'accuser la réception de toutes les lettres que vous recevrez. Mon fils et moy nous en tiendrons un journal exact, et il est nécessaire que vostre secrétaire fasse la mesme chose.
Vous verrez, par la lettre de mon fils, que le Roy a résolu de vous donner douze doubles chaloupes. Mais comme cette proposition a esté faite par le sieur du Quesnc, et que je ne sçais pas encore si elles sont de vostre goust et si vous estimerez cette dépense nécessaire, j'attendra y à en donner les ordres que vous me l'ayez fait sçavoir. Je ne laisse pas d'écrire au Havre, Dieppe, Dunkerquc et Calais, que Ton cherche de ces doubles chaloupes et que l'on se prépare à en équiper au premier ordre que j'enverray. Vous sravez qu'il y a à Dunkerque quatre barques longues que le Roy a fait bastir, dont deux , commandées par les sieurs de La Preille 1 et du Fay2 , doivent vous aller joindre.
En cas que vous ayez besoin des deux autres, le sieur Hubert a ordre de les faire armer au premier ordre que vous en enverrez. 11 sera nécessaire pour cet effet que vous envoyiez deux officiers de l'armée pour les commander. Ils trouveront, entre les mains du sieur Hubert, deux brevets du roy pour leur en donner le pouvoir.
Je vous prie de faire examiner avec soin tout ce que les Anglois ont dans leurs vaisseaux ou pratiquent, tant pour faciliter l'attaque des vaisseaux
' De La Preille, capitaine de port à Dieppe * Capitaine entretenu au port de Dieppe
«i 1669, de frégate en 1 67a , remis capitaine en 1 065 , de frégate en 1679. Mis en prison de port en 1675, puis de vaisseau en 169t. le 97 juillet 1675, il fut peu oprè* élargi. Mort le 97 septembre 170a.
ennemis que pour s'en défendre, et particulièrement des hruslots, afin de profiler de tout ce qu'ils ont de bon, et, s'il vous manque quelque chose, que l'on s'en puisse pourvoir à l'avenir et dans la fin de cetle campagne. Il est mesme nécessaire que vous fassiez remarquer au sieur llubac toutes les différences qui se trouvent entre les vaisseaux du roy et les anglois, cl tout ce qui se doit pratiquer dans les constructions pour perfectionner celles de Sa Majesté.
Faites faire promptement une relation de tout ce qui s'est passé dan< la visite que le roy d'Angleterre a faite des vaisseaux du Roy, dans la jonction des flottes, dans les saluts et dans voslrc navigation; envoyez-la par les voyes cy-dessus marquées et ne nous laissez plus pendant toute la campagne dans l'inquiétude de vos nouvelles.
( Arch. de la Mor. Dépêche» concernant la marine, 1G79 , fol. 370.)
AMBASSADEUR A LONDRES
Versailles, l" joifl 167a.
Je fais réponse à vostre lettre du 1 6 du mois passé, et je vous prie (Testa aussy soigneux d'accuser la réception de toutes mes dépesches que je le suis des vostres, estant très-nécessaire pour le service, dans la conjoncture présente des affaires, que nous tenions une correspondance réglée cl exacte.
Les venLs ont changé icy depuis cinq jours et sont devenus nord-ouest. Je ne doule point qu'il n'y ayt eu combat ou que les Hollandois ne sesoyent retirés. Pour moy, je suis persuadé que les flottes navales de deux aussy puissans rois ne peuvent estre battues, et que les Hollandois se contenteront d'avoir osé paroistre en mer contre eux.
Si les armées navales se trouvent éloignées des costes de France et qu'il y arrive quelque combat général ou quelque autre action qu'il fust nécessaire de faire sçavoir au Roy, ne manquez pas de dépescher aussytost à Dunkerque ou à Calais, avec ordre au commissaire Hubert, qui est à Dunkerque, ou à M. de Courtebonne !, à Calais, de dépescher un courrier à mon fils au travers de la Flandre. Vous sçavcz assez avec quelle impatience le Roy attendra ces sortes de nouvelles; c'est pourquoy vous devez faire une grande diligence pour luy en donner, et vous adresserez, s'il vous plaisl.
1 Le marquis de Courtebonne, maréchal 1661. — Sa fille fut mariée en i68.r> WW de camp, lieutenant du roi à Calais depuis M. de Rreteiiil, in tondant des finances.
vostrc paquet à mon fils pour tout ce qui concerne la marine. Pour les eboses ordinaires, il suffira que vous me les adressiez, car j'envoye vos lettres d'icy à mon fils, qui en rend compte au Roy.
Sur la demande que M. le Vice-Amiral vous fait de luy donner des basliiuens pour faire de l'eau, il me semble qu'il pouvoil se servir des fluslcs ijui sont à la suite de l'armée ; mais , comme il faut éviter surtout qu'il manque d'aucune chose, donnez ordre au sieur de Vauvré de luy envoyer le nombre de bastimens dont il pourra avoir besoin , et prenez la peine de luy écrire qu'il ne demande que ce qui luy sera absolument nécessaire, et que vous avez ordre de luy faire donner tout ce qu'il demandera.
Il n'y a rien de plus bonneste que ce que le roy d'Angleterre a fait à l'égard des pilotes et de tout ce qui a esté tiré de ses magasins. Mais il faut évitera l'avenir de le mettre dans la nécessité de continuer cette honnestelé, c'est-à-dire qu'il faut que le commissaire de Vauvré se pourvoyc de ce qui sera nécessaire aux vaisseaux du roy.
J'ay envoyé les ordres nécessaires pour la levée de 5 à 600 matelots, et j'espère que je feray si bien exécuter les ordres du roy que l'armée ne manquera de rien.
(Bibl. dn MiniiL de l'InL M*. Copie de lettre, de Cdbert, fol. Il .)