‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 3)Chapitre 227 sur 486 · TRÉSORIER DE FRANCE A AMIENS · texte numérisé non relu

TRÉSORIER DE FRANCE A AMIENS

Saint-Germain, 5 juin 1(173.

Comme il y aura sans doute, dans le cours de cette campagne, beaucoup de malades ou de blessés sur les vaisseaux de l'armée navale, le Roy veut que vous preniez un soin particulier de ceux qui seront apportés à Calais et à Boulogne; et, d'autant qu'ils ne peuvent pas estre mieux secourus que dans les lieux où ils ont accouslumé d'estre traités, Sa Majesté désire que vous conveniez avec les directeurs des hospitaux, et avec les supérieures des Hospitalières, en cas qu'il y en ayt des couvens establis dans chaque ville, pour recevoir lesdits malades ou blessés en leur donnant un certain prix, comme de 5 à 6 sols par jour pour chacun.

Il sera nécessaire aussy que vous preniez vos seurctés pour y en pouvoir mettre toujours 100 ou qoo, et que vous me fassiez sçavoir en mesme temps s'il y a des médecins et chirurgiens assez habiles pour les panser et en prendre soin.

J'utlendray réponse de vous sur ce sujet. Ce pendant, vous trouverez cy-

jointes deux lettres du Hoy à MM. les ducs d'Aumont 1 et de Béthune2, afin qu'ils vous assistent de leur autorité, en cas que vous en ayez besoin.

( Arrh. de la Mar. Dépêches conrcmanl Ut marine, 1G73 , fui. *qH.)

AMBASSADEUR A LONDRES

Paris, 1 1 juin 167a.

J'ay reçu vostre lettre du 6 avec celles de M. le Vice-Amiral. Je vous avoue que je suis dans la plus grande impatience du monde. Vos avis, ceux de Calais, de Dunkerque et de toutes nos costes portent qu'il s'est donne un très-grand combat mardy dernier3. Le maistre de chaloupe qui en a apporté la dépesche à M. le Vice-Amiral dit qu'il a vu commencer le combat, qu'il a vu mesme deux vaisseaux en feu et trois bruslots attachés à trois autres vaisseaux; il dit mesme qu'il luy a paru que les armées royales avoient l'avantage du vent. Cependant, depuis ce jour de mardy jusqu'à jeudy au soir, j'ay reçu deux courriers de Dunkerque et de Calais qui sont venus en vingt-quatre heures; et, depuis ce temps, je n'ay aucunes nouvelles. Jugez vous -mesme quelle inquiétude cela peut donner; je ne crois pas qu'elle puisse durer encore aujourd'huy, vu qu'il est impossible que je n'en reçoive des nouvelles. Mais, en pareille occasion, ne manquez point de dépescher des courriers.

Pour vous dire mon sentiment sur ce que j'apprends, ce commencement de campagne maritime ne me paroist pas bon. Les Anglois ne se corrigent point de la trop grande confiance qu'ils ont en leurs forces et en leur supériorité, et du grand mépris qu'ils ont pour les ennemis. Ils ont affaire à un capitaine habile et brave, et qui sçaura bien profiter de ces opinions dont les esprits des Anglois sont prévenus. Je ne crois pas que l'on puisse jamais faire deux plus belles actions que celles qu'il vient de faire. Quand mesme il n'auroit eu aucun autre avantage que celuy de se présenter en bataille avec un banc entre luy cl les armées royales, et(celles-cy ayant pris la confiance sans fondement qu'il s'étoit retiré dans les bancs de Zélande et s'estant niises à l'ancre pour faire de l'eau) s'en revenir avec l'avantage du vent pour attaquer, il me semble qu'un homme doit estre sa-

1 Louis- Marie , duc d'Aumont , né en 1 63a , pair de France, premier gentilhomme de la chambre, gouverneur d<j Boulogne. Mort suintement à Pari» kj 19 mars 170A.

1 Gouverneur de Picardie. (Voir I, 3ot.)

» La bataille de Sole-Bay ( South woud-Bay). livrée le 7 juin. Le résultat , resté incertain , per mit aux deux armées de s'attribuer l'avantage

luy-mesme après avoir fait deux aussy belles actions que celles-là. veuille qu'il n'ayt pas esté plus avant! Mais je vous avoue que la confiance des Anglois de se mettre à l'ancre le cul en terre pour faire de Peau, en présence d'un cnncmy comme celuy-là, me paroist surprenante '.

Je fais préparer les vivres au Havre, et les bastimens pour les porter aussy lost que le vaisseau d'escorte que M. le Vice- Amiral doit envoyer y arrivera. La levée des 600 matelots se fait avec facilité. J'en feray passer niiant que que je pourra y par Dunkerque avec les doubles chaloupes, et par le Havre avec les vivres, et feray assembler le reste à Calais. Pour les bastimens à porter de l'eau, il ne se peut rien ajouter à ce que vous avez l'ail. 11 faut espargner la dépense quand elle n'est pas nécessaire; mais il ne la faut pas plaindre quand elle l'est. 11 faut seulement exciter M. le Vice-Amiral à se bien servir de ce qu'il a, vu qu'il me semble que les deux Hustes chargées de marchandises pour les radoubs ne sont pas trop nécessaires à la suite de son armée.

Le Roy a attaqué quatre grandes places en mesme temps, et les a prises en trois jours : Orsoi, Rheinberg, Wesel et Burick2, toutes à discrétion. Rien ne résiste à sa présence, et je crois qu'il sera obligé de revenir bientost, pour n'avoir plus de conquesles à faire 3.

(Arch. de la Mur. Ikpéche, concernant le commerce , 167* , fol. 178.)

1 La flollc anglo-française ayanl opéré sa jonction le 17 mai, les Hollandais se retirè-

rent sur leurs côtes. Les alliés ne les suivirent point, à cause des Iwncs de sable, et retoursur la côte de Suffolk , dans la rade de h pour , opérer leurs approvisionnetneolft. C'est alors que Ruyter remit à la voile et vint les surprendre (7 juin). Sans une frégate française placée en vedette, les alliés « (aient perdus. Une grande partie des équi- [wges était à terre et ne put rejoindre à temps.

' Orsoi fut assiégé par le duc d'Orléans, Rheinberg par Louis XIV, Wesel par le prince •ie Condé, et Burick par Turenne. — On frappa * «?Ue occasion une médaille avec celle exergue: Vrhe* quatuor timul rjrpugnatce.

' Le ministre se rencontre ici avec le poète , <|tii a terminé l'épltre sur le passage du Rhin par ce vers si connu : Je l'aura* da» lirai an* au boni do l'Hell^pont.

Il écrivait encore à Colbert de Terron, la < 3 juin : «Je vous envoyé en mesme temps des rvLilions de la terre et do la mer, où vous verni les sucrés prodigieux des armes du roy. Toiles les villes ouvrent leurs porte» à sa vue:

el loules les apparence» veulent qu'il trouvera les bornes de la mer à ses conquesles avant la lin de la campagne. Pour nous, nous n'avons qu'à travailler à le servir toujours de mieux Mais, pour y parvenir, il faut que par vous bien guérir. 1» ( Dép.

conc. la inar. fol. 3 1 5.)

Enfin, Louis XIV adressa le même jour à Colbert de Terron la lettre suivante :

«La résolution que j'ay prise d'attaquer en uicsmc temps les places d'Oraoi , Wesel , Rbeinberg et Burick, qui sont toutes considérables, d'autant qu'elles bornent les Estais des Hollaiidois du costé du Rhin, pour leur faire connoistre que ce n'esloit pas en vain que je m'estois résolu de marcher en personne à la teste de mes armées, ayant eu les succès aussy heureux que je le pouvois désirer, vu qu'elles se sont rendues toutes qualre à discrétion eu trois jours de temps, j'ay résolu d'en faire des rcmerciemens publics à Dieu dans toute l'c*teudue de mon royaume, et de faire allumer des feux de joye cl lirer le canon en tous les lieux qui soni soumis a mon oDeiswure • • • (Ordre, du rm, fol. 3oa.)

MO

AMBASSADEUR A LONDRES

Sainl-Germain, i a juin 167a.

Je reçus samedy, après le départ de l'ordinaire , vostre courrier qui m'a apporté vostre lettre du 8 avec tous les avis qui vous estoient venus de la flotte. Je reçus hier une relation ample de M. le comte d'Estrées, contenant tout ce qui s'est passé jusqu'au 9. Et aujourd'huy j'ay reçu vostre lettre du mesme jour 9. Encore que l'on ayt fait passer par la Flandre les lettres que vous avez écrites à mon fils, je n'ay pas laissé de les envoyer une seconde fois par un courrier exprès.

Il est très-nécessaire que vous remerciiez le roy d'Angleterre et M. le duc d'York de toutes les satisfactions qu'ils ont tesmoignées de l'escadre de France. C'est un grand avantage pour le Roy nostre maistre. La satisfaction qu'il en aura sera assurément très-grande. Je vous diray cependant qu'il ne me paroist pas, par les lettres et la relation de M. le Vice-Amiral, qu'il soit également satisfait de tous les capitaines; et, au contraire, il paroist qu'un bon nombre n'ont pas trop approché des ennemis. Mais, comme il faut toujours travailler à découvrir la vérité et démesler ce qui peut provenir des passions des hommes, je vous prie de vous informer avec soin et avec beaucoup de discrétion de tout ce qui s'est passé. Et surtout il faut que vous observiez de ne point faire connoistre aux Anglois que l'on ayt aucun doute.

Si M. le Vice-Amiral venoit en lieu où vous puissiez conférer avec luy, je crois qu'il seroit bien important au service du roy que vous y vinssiez pour examiner et résoudre ensemble tout ce qui est nécessaire pour remettre promptement en mer les vaisseaux de Sa Majesté , et pour examiner tout oe qui est à faire pour l'avantage de son service pendant toute cette campagne.

Je ne sçais pas quelle résolution le roy d'Angleterre et M. le duc d'York prendront; mais souvenez-vous que si les flottes ne tiennent le large de la mer avec le plus grand nombre de vaisseaux qu'il se pourra , pendant que les plus incommodés se porteront dans les ports, il arrivera encore la mesme chose qui est arrivée. Ruyter est un vaillant et hardy capitaine, qui connoist admirablement les mers où il est et qui ne laisse échapper aucune occasion. Soyez assuré qu'il sera en mer dans quelques jours beaucoup plus fort qu'il n'estoit, si les grands progrès qui se font par terre n'étourdissent tellement les Hollandois qu'ils perdent la tramontane. II faut

ET GALÈRES. hk\

donc prendre garde que les flottes se tiennent en mer, et qu'elles soyent incessamment fortifiées de tous les vaisseaux qui auront esté dégréés, à mesure qu'ils seront raccommodés.

Pour faire ce que je dis à l'égard de l'escadre des vaisseaux du roy, quand mesme M. le Vice-Amiral ne viendrait pas en lieu où vous puissiez le voir, il me semble qu'il seroit bien nécessaire que vous fissiez le voyage de Cbatam, ou de tel autre port où les vaisseaux entreront pour se raccommoder, pour animer tous les officiers qui y seront,' exciter le commissaire de Vauvréà travailler avec force, application et assiduité, et leur faire fournir, par l'autorité du roy d'Angleterre et de II. le duc d'York, tout ce qui. leur sera nécessaire, et faire en sorte que tous les vaisseaux soyent promptement remis en mer.

Voicy ce que j'ay fait pour tout ce qui peut dépendre de mes soins :

Les deux mois de vivres, à l'exception des boissons, sont préparés au Havre, Honfleur et Dieppe. J'ay donné les ordres de les embarquer sur les vaisseaux des fermiers des fermes-unies qui sont au Havre, et de les tenir presls pour partir aussytost que le vaisseau d'escorte que M. le Vice-Amiral doit y envoyer sera arrivé. En mesme temps, j'ay envoyé ordre au sieur de La Barre1, qui commande l'escadre garde-costes , de venir au Havre avec quatre vaisseaux pour servir à la mesme escorte jusqu'à Chatam.

A l'égard des boissons, outre les \ Uo tonneaux qui doivent estre à Chatam, j'ay fait envoyer une lettre de change au commis des vivres qui est sur les vaisseaux pour acheter des bières. J'ay écrit au sieur de Vauvré de s'en assurer en attendant ledit commis. En cas qu'il ayt besoin d'argent pour les payer, le sieur Bar, de Londres , sur qui la lettre de change est tirée, a ordre de luy en fournir. En sorte que, pour ce qui est des vivres, il est difficile de pouvoir rien désirer davantage.

Pour les munitions de guerre et marchandises nécessaires aux radoubs, j'ay donné ordre au Havre de charger une fluste de masts, ancres, poudres, boulets, etc. et de la faire partir avec la mesme escorte; et à Dunkcrque d'en charger deux, pour porter encore cent milliers de poudre. Vous avez, outre cela , des lettres de change pour pouvoir suppléer à ce qui pourra

1 Antoine de La Barre, d'abord maître des lembre 1690. — Note rédigée d'après les ren-

re<juéU» et intendant de Paris, conseiller geignements fournis par Lallilard, dans son vo-

d'Ktal, gouverneur du Canada de t663 à lutne : ÉîaU des services de» officiers militaires

i664, capitaine de vaisseau en 1671. Gou- de la marine (Arcli. de la Mar.); elle complète

'TiK'tir et lieutenant général du Canada en et rectiGe celle que nous avons consacrée au

'6Ha, de Cayeiine en 1687. Mort le 3 sep- même personnage, toiue II, aaG.

m MARINE

Pour les matelols, il en a esté levé aoo en Bretagne, qui seront embarqués sur les vaisseaux du sieur de La Barre; 3oo en basse et haute Normandie, qui seront embarqués sur les vaisseaux du Havre; et i5o en Picardie jusqu'à Dunkerque, qui seront embarqués sur les vaisseaux de Dunkerque. Tous ces ordres seront ponctuellement exécutés, en sorte que je ne crois pas qu'il puisse rien manquer.

Il est nécessaire seulement que M. le Vice-Amiral prenne garde que la sortie de la Manche depuis Calais jusqu'à la rivière de Chatam soit libre, et qu'il n'y ayt point de vaisseaux hollandois. Animez toutes choses par vostre présence, s'il est possible, et par vostre application, et faites en sorte que tout réussisse à l'honneur des armes et à la satisfaction du Roy.

Par toutes les relations que vous m'avez envoyées et par celle de M. le Vice-Amiral, il ne se peut rien ajouter aux actions de bravoure, d'intrépidité et de bonne conduite de M. le duc d'York, ni à tout ce que le Hoy pouvoit désirer du roy d'Angleterre et de Son Altesse Royale pour tout ce qui regarde les vaisseaux de Sa Majesté. 11 n'y a point d'exemple qu'un héritier présomptif d'une couronne aussy belle et aussy considérable que celle d'Angleterre ayt voulu commander en personne une armée de mer. Je crois que vous ne pouvez leur en faire à l'un et à l'autre trop de complimens. Le Roy m'ordonne de vous l'écrire pour les faire de sa part; et vous en recevrez bientost ses ordres.

Sur la demande que vous a faite milord d'Arlington 1 pour défendre de recevoir dans les ports des deux royaumes les matelots fugitifs, il n'y a qu'à exécuter de part et d'autre ce que vous luy avez dit.

Outre l'information que vous prendrez de tout ce que les capitaines et ollicicrs ont fait, faites aussy faire promptement un mémoire de tous les tués ou blessés de chacun bord et envoyez-lc-moy. S'il y avoit quelque ca pitaine de vaisseau ou de bruslot qui cust fait quelque action extraordinaire, il scroit bon de me le faire sçavoir. Il faut aussy que vous fassiez faire un estât ou mémoire exact de tout ce qui sera nécessaire pour les radoubs et arméniens de tous les vaisseaux.

Surtout empeschez, autant qu'il vous sera possible, que les officiers ne se fassent des reproches les uns aux autres sur tout ce qui s'est passé, le> divisions qui viennent de ces reproches pouvant cslre très -préjudiciables au service.

( Ard». de la Mar. IkpJcktê cenrenuttU le commerce. 167 a . fol. 1 79 ) ' Hi-iiri Brcnnel, comte d'Arlii.fllo». (Voir II , 576.)

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