‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 3)Chapitre 231 sur 486 · A COLRERT DE CROISSY · texte numérisé non relu

A COLRERT DE CROISSY

AMBASSADEUR A LONDRES

Saint-Germain, 18 juin 167;).

Je reçus hier par un courrier exprès vostre lettre du 1 3 de ce mois.

' Émeric cl Rée» se rendirent le 7 juin, I une an prince de Condé el l'autre à TurcnneJ

1 Vau-Galen, évèque de Munster, avait Wni un corps d'armée à Louis XIV.

J Ville proche Munster.

* Doétekum fut pris le 8 par M. de Beauùrc.

* Groll se rendit le 9 à M. de Luxembourg , qui commandait les troupes fournies par l'évêque de Munster.

M. Le Tcllier n'a point encore fait déchiffrer sa lettre; et ainsy je ne vous sçaurois rien dire sur ce qu'elle contient. Vostre courrier vous en portera la réponse. En attendant, je vous écris ces lignes par cet ordinaire.

Je ne doute point que le roy d'Angleterre et M. le duc d'York ne rendent justice à l'escadre de France, et qu'ils ne dissipent par leur tesmoignage et par leur application tous les faux bruits que les malintentionnés et les ennemis du gouvernement peuvent en avoir fait courir1; en quoy ils auront d'autant plus de facilité que, par tous les avis que les marchands de Paris ont reçus de toutes les villes de Zélande et Hollande, il ne se peut parler plus avantageusement d'une nation que ce que Ruyter et tous les officiers de leur flotte ont dit de l'escadre de France2. En sorte que nous tirons de nos ennemis une preuve, la plus claire et la plus constante que l'on puisse désirer, d'une belle action; et assurément l'envie et les malintentionnés d'Angleterre ne peuvent rien faire qui donne atteinte à un tesmoignage aussy assuré que celuy-là. Ne laissez pas de travailler toujours à dissiper ces faux bruits avec d'autant plus d'application qu'ils viennent des ennemis de la grandeur et de la prospérité des rois, tant qu'ils demeureront unis aussy étroitement qu'ils le sont à présent.

Je vous avoue que j'ay une grande impatience de voir la relation qu'ils feront en Angleterre du combat, et ce que vous apprendrez de M. le comte d'Estrées.

11 faut que vous l'excitiez à parler un peu plus avantageusement qu'il ne fait dans ses relations3, et surtout qu'il ne s'attache point à trop relever les défauts des officiers. Il suffit (pie, par des mémoires particuliers, il

1 On faisait courir le bruit que la flotte française s'était toujours tenue fort éloignée du combat ; on ajoutait même qu'elle avait honteusement abandonné les Anglais. Mais les rapports de Ruyter et ceux du commissaire Corneille Wïtl font justice de ces accusations. (Voir Hiatoire de Louis XIV, par Rruzen de U Martinièrc, III, 4*3.)

* Golbert avait écrit le i3 juin au comte d'Estrées :

«Comme il ne se peut rien ajoutera vostre bonne conduite et à voslre fermeté dans une occasion aussy importante que celle qui vient de se passer, votis trouverez bon que je tous en fasse mes corn pli mens, et que je vous assure bien que personne ne peut prendre plus de part que moy à tous vos avantages et à la gloire que vous vous estes acquise. Vous devez avoir cette satisfaction , que j'estime très-jp-ande rl

très-considérable, que, de toutes les relation qui sont venues, la vostre est la plus modeste, et que toutes celles d'Angleterre parlent beaucoup plus avantageusement de vous et de Pe^cadre des vaisseaux du roy que vous-mesme- ( Dép. cone. la mar. fol. 3 1 7.)

J Le aa du même mois, Colberl disait on core à son frère :

v Je vous avoue que j'ay une très-grande impatience d'apprendre par vos lettres ce qui s'est passé dans le combat a l'égard de loti* le* officiers des vaisseaux du roy. Vous nome? m'écrire en secret et en chiffre les noms de ceux qui ont bien fait et de ceux qui n'ont pas fait leur devoir. Je n'entends pas parler du marquis do (irancey et de Rlenac; il tne semble qu'il est bien difficile que ces ftens-U n'ayent jws fait leur devoir. » (Cop. de lettre* f/< Colbert, fol. 5t.)

ET GALÈRES. hhl

rende compte au Roy du détail de ce qui regarde chacun officier en particulier. Mais en public il doit toujours soutenir la gloire du corps de la nation, en relevant les actions faites par les particuliers et cachant leurs défauts.

Aussytost que vous pourrez avoir le détail de tout ce qui s'est passé, tant à l'égard de toute l'escadre qu'à l'égard de tous les officiers en particulier, le nombre et la qualité des morts et des blessés, et Testât auquel se trouveront tous les vaisseaux, ne manquez pas de me l'envoyer par un courrier exprès.

Vous aurez reçu, par mes précédentes, les avis de tous les ordres qui ont esté donnés concernant les assistances qui peuvent venir de France pour l'escadre, sçavoir : la levée de 6 à 700 matelots qui doivent estre partis de Saint- Main, du Havre, de Calais et de Dunkerque;

Les deux mois de vivres qui doivent estre portés du Havre et de Dieppe;

Les deux flustes chargées à Dunkerque des poudres, armes et munitions, agrès et apparaux, et une fluste du Havre;

L'argent envoyé en Angleterre, tant par raoy que par le munitionnaire, pour toutes les dépenses que l'on ne pourra éviter de faire en Angleterre et particulièrement pour l'achat des bières;

Et les ordres donnés aux hospitaux de Boulogne, Calais et Dunkerque pour recevoir les malades et blessés.

Mais tout cela sera inutile si M. le Vice-Amiral n'a desjà envoyé un vaisseau de fxo pièces de canon, ainsy qu'il me l'a écrit, pour escorter les vaisseaux qui doivent partir du Havre et de Dieppe, d'autant que les ordres que j'ay envoyés au sieur de La Barre d'entrer dans la Manche avec trois ou quatre petits vaisseaux de guerre qu'il commande peuvent bien servir à nettoyer la Manche de petits corsaires qui pourroient prendre nos flustes, mais ils ne peuvent pas servira les escorter jusqu'à Chatam; joint que ledit sieur de La Barre estant à Brest ne pourra se rendre sitost au Havre el par conséquent retarderoit beaucoup le départ des flustes; et il faut apporter toute la diligence possible à les faire passer afin qu'elles n'en soyent point empeschées par les Hollandois. Sur quoy je dois vous dire que toutes les nouvelles de Hollande et de Zélande portent que les Estats ont caché avec grand soin aux peuples Testât de leur flotte et ont mesme publié partout, avec de grands artifices, qu'ils avoient remporté de grands avantages sur les flottes des rois, afin d'avoir facilité pour lever des matelots pour remettre leur flotte en mer; qu'ils y ont réussy et qu'en deux jours de temps ils ont levé un grand nombre d'hommes , et qu'après ces deux jours

uigitizso

l'on a commence à découvrir la vérité', qui a jeté une grande consternation dans les esprits. Ces avis qui viennent de toutes paris nous doivent faire connoistre clairement qu'ils vont remettre leur flotte en mer, et que, s'ils n'y trouvent celle des rois ou la plus grande partie des vaisseaux qui la composent, ils demeureront maistres de la mer, empescheront peut-estre la jonction des vaisseaux pendant le reste de la campagne et sauveront leur flotte des Indes orientales , et toute leur navigation. Examinez combien il scroit nécessaire, pour éviter toutes les mauvaises suites que cela peut causer, que tous les vaisseaux qui sont en estât se remissent en mer et prissent, s'il esloit possible, quelque poste où ils ne puissent estre forcés au combat jusqu'à ce que les vaisseaux qui ont esté endommagés dans In combat fussent remis en estât de joindre la flotte. Je tiens cecy d'une si grande conséquence qu'il n'y a rien que vous ne deviez faire pour en faire prendre la résolution et pour la faire exécuter.

Sur les assistances d'argent qui vous ont esté demandées, vous pouvez croire que les prodigieuses sommes que le Roy a emportées pour la subsistance de ses armées de terre nous ont entièrement épuisés. L'importance de cette affaire est telle que je feray toute sorte d'efforts pour vous faire payer les 20,000 livres sterling que vous demandez, et j'envoye ordre au sieur Frémont de remettre et d'acquitter tout ce qui sera tiré sur moy jusqu'à concurrence de cette somme. Mesnagez-la bien, et servez-vous-en pour faire prendre, s'il est possible, la résolution dont je viens de vous parler.

Sur la proposition que le roy d'Angleterre vous a faite de forliGer l'escadre de France des vaisseaux de la Manche, je vous diray que ceux qui sont sous le commandement du sieur de La Barre sont trop petits pour servir dans l'armée, joint qu'ils sont payés par des marchands pour l'escorte de leurs vaisseaux; mais je ne doute point que le Roy n'ordonne au chevalier de Château-Renault, qui croise entre les caps Saint-Vincent et Finistère, de se rendre à l'armée avec quatre bons vaisseaux qu'il commande. Je luy en envoyé, dès à présent, les ordres à Cadix et à Lisbonne.

Pour la proposition de laisser les vaisseaux en Angleterre pendant l'hyver, elle n'est pas praticable et vous devez demeurer au refus que vous en avez fait.

(Arcb. do la M;ir. Dépêche* concernant le commerce, 167*, fol. i8i. - Bibl. dn Mini* défini Mt. Copie de lettres ,le Colbert, foL AS.)

ET <i ALÈRES.

AMBASSADEUR A LONDRES

Saint-Germain, a 5 juin 167a.

J'ay reçu, par le dernier ordinaire, vostre lettre du ao. Vous avez fort bien fait de soutenir à M. le duc de Buckingham1, ainsy que vous avez fait, que, s'il y avoit des vaisseaux françois qui n'avoient pas combattu, il y en avoit pour le moins autant d'anglois. Pour vous dire la vérité, il me semble que nous nous faisons à nous-mesmes beaucoup de mal et qu'il faut nous appliquer à relever davantage les belles actions qui doivent cacher ce qu'il y peut avoir eu de foible, s'il y en a eu. Il y a une raison dont je vois que M. le Vice-Amiral, ni vous, ne vous estes point servis pour faire connoistre qu'il estoit impossible que les vaisseaux du roy ayent pu tous combattre. La voicy :

L'armée des rois estoit en bataille à Southwood-Bay en sorte que, estant sur une ligne le long de la coste, l'escadre de France avoit la droite, et l'escadre bleue la gauche du pavillon rouge. La Hotte de Hollande est venue les attaquer vent arrière, qui estoit le nord-est, serrant la coste pour empescher que les vaisseaux de la flotte des rois ne pussent s'élever pour contester et mesme pour emporter le dessus du vent.

En cet estât, si vous examinez bien la carte et que vous fassiez raisonner les principaux ofliciers de marine, tant françois qu'anglois, vous trouverez peut-estre que les vaisseaux de l'escadre de France estant les derniers de toute l'armée sous le vent, et ceux de la division du sieur du Quesne les derniers de l'escadre, il doit luy avoir esté très- difficile et mesme peut-estre impossible de s'élever, ni mesme de pouvoir faire aucune chose que d'attendre l'attaque des vaisseaux ennemis, sans pouvoir aller à eux. Et je vous dira y davantage que nous avons avis certain que Ruyter avoit donné ordre aux escadres de sa flotte qui se trouveroient opposées à l'escadre de France, de ne la point enfoncer2.

Vous ne devez point dire cette dernière circonstance, qui est trop secrète pour estre divulguée; mais elle vous doit servir seulement pour vous faire connoistre que vous trouverez peut-estre la justification mesme de du Quesne. en vous éclaircissant de tout ce qui s'est passé. Il ne faut pas

' George Villiera, duc de Burkinghani, né en 1637, s'attacha à Charles II pendant son exil; ambassadeur en France en 1671, mi- •wlreeo 167a. Mort te 16 août 1686.

1 En effet , l'escadre de Zélande , qui se trouvait opposée à la flotte française, ne Ht que la canonner toute la journée, sans en venir à l'abordage. ( Voir K. Sue, Mit. de la Ma,: 1 1 , 383.)

que vous fassiez tout ce raisonnement comme venant de moy; il faut seulement qu'en discourant et raisonnant sur tout ce qui s'est passé vous vous serviez de toutes ces lumières pour que, conduisant les esprits par les mesmes routes, vous puissiez tirer la vérité de tout, et en en faisant convenir, travailler à la justification de toute l'escadre et de tous les officiers particuliers qui la composent.

Je vous avoue que je suis extraordinairement surpris de ne point entendre parler du marquis de Grancey et du comte de Blenac1.

Je n'entends point de confirmation que la flotte hollandoise soit en mer. ainsy que vous me le mandez, et, pour vous dire le vray, les Estats sont tellement pressés par terre que je doute fort que cela se puisse.

Je viens de recevoir un courrier de l'armée, qui m'apporte la nouvelle que Zutphen2 s'est rendue; Boesbourg 8 capituioit ; les députés d'Utrecht 1 estoient arrivés auprès du Roy avec les clefs de leur ville ; les quatre députés des Estats estoient pareillement arrivés; le fort de Skenk capituloitl

J'apprends de Dunkerque que le sieur Hubert a envoyé à l'année les poudres, boulets et généralement tout ce qui estoit dans les magasins. Si les vaisseaux d'escorte sont arrivés au Havre, tout en sera partv <le mesme, en sorte qu'il me semble que rien ne manquera de nostre part.

(Arch. de In Mar. Dépêche, concernant h ****** , i67«,M. 1*1

AMBASSADEUR A LONDRES

Paris, 99 juin 167a.

Je reçus hier vostre lettre du a 3 de ce mois par laquelle j'apprends la disposition que vous avez trouvée dans tous les esprits de la flotte, la désunion de M. le Vice-Amiral avec le sieur du Quesne, et tout ce que vous avez fait pour oster cette division et pour les réunir. Pour vous dire l«' vray, je trouve que les François ont agy à leur ordinaire, c'est-à-dire que les passions particulières de hayne ou d'autres mouvemens ont empèsent'1 que l'on relevast l'action qui s'est passée comme elle le devoit estref.

' Voir la note 3 de la page M 6. — L'insistance de Colberl est assez significative.

* Zutphen, capitale de la Gueldre, s'était rendue le 9 5 juin à Monsieur.

3 Boêsbourg fut forcé de capituler au bout de quatre jours ( 1 7-3 1 juin ).

» Louis XIV fit son entrée dâns Itrechi le 3o.

* Le fort de Skenk se rendit le ig.apivs deux jours d'attaque.

• Colberl écrivait à son Irere, le « juillet : «C'est un grand avantage pour le senin

et je n'ay jamais vu une relation ni plus sèche, ni plus froide que celle de M. le Vice-Amiral; cependant il y avoit lieu de la relever beaucoup par une infinité de circonstances. La modestie est bonne quand un particulier parie de luy ; mais quand un général parle des armes du roy, cette vertu devient un défaut très-blasmable. C*est en quoy M. le Vice-Amiral a beaucoup manqué.

Il devoit considérer que l'escadre de France a eu l'avantage de découvrir la première les ennemis, de s'estre trouvée la première sous voile et débarrassée de ses ancres, et qu'encore qu'elle fust entièrement sous le vent des ennemis sans pouvoir leur gagner le vent, parce que les Anglois estaient sur la ligne où elle pou voit faire ses bordées, jamais les 43 vaisseaux zélandois n'ont osé l'enfoncer. M. le Vice-Amiral et quelques autres vaisseaux ont esté plus heureux que les autres de s'estre trouvés à portée des ennemis; mais les autres n'ont pas manqué de bonne volonté. C'est ainsy qu'il faut parler en toutes occasions pareilles, sauf à dire au Roy ce qui s'est passé de plus particulier. Mais , pour vous dire le vray, je ne crois pas qu'en cette occasion l'on puisse accuser les officiers des vaisseaux qui ne se sont pas trouvés à portée des ennemis d'aucune mauvaise manœuvre, ni de manquer de cœur. J'attends ce que vous aurez fait sur cette matière avant que vous soyez party de la flotte. Cependant vous avez trèsbien fait de vous en retourner à Londres pour observer les démarches des ambassadeurs de Hollande , qui sont très-importantes au service du roy.

Je vous donne avis, par un mémoire à part, de tous les ordres que j'ay donnés pour faire porter de France tout ce qui est nécessaire pour remettre l'escadre en mer. Tous les avis qui viennent de Hollande portent qu'Amsterdam a retiré son escadre , et que les autres amirautés retiendront leurs vaisseaux dans leurs ports. Ils sont tellement pressés par terre qu'il

pavillon rouge, avoit le dessous du vent de toutes les flottes amies et ennemies.

c Ainsy il n'y a pas lieu de s'étonner s'il n'y a eu que quelques vaisseaux qui ont combattu , puisque les Zélandois qui les attaquoient ont pu choisir tel nombre et tels vaisseaux qu'il leur a plu. Noslre mal vient de ce que M. le Vice-Amiral a esté trop tard à relever l'artion de son escadre, et que la mauvaise opinion qu'il a du sieur du Quesue l'a fait prier si faiblement, encore qu'il n'en ayt dit ni écrit aucun mal, que. les Anglois, qui sont fort avantageux sur leur bravoure, ont pris occasion et autorité de parler mal de tout ce qui s'est passé. * (Dép. <w. la mar. fol. 366.)

du roy que voua ayez reslably la bonne intelligence qui doit estre entre tous les officiers. Tous en général ont fort manqué en ne relevant pas asseï l'action de l'escadre et en se laissant prévenir par les Anglois , qui ne manquent pas de se servir de tous leurs avantages. * (Cap. de letiren de Cotberl, fol. 56.) Et le i " juillet , & Colbert de Terron : *ll est certain que l'escadre de France n'a pas eu autant d'éclat dans le combat naval qui se vient de donner que les Anglois. Mais il faut avouer que toute l'armée a esté surprise par la flotte hollandoise avec l'avantage du vent arrière , qu'elle a esté fort serrée contre la coste . et que l'escadre de France, estant à la droite du

y a beaucoup d'apparence que M. le duc d'York pourra prendre la flotte des Indes orientales.

A l'égard des poudres, je trouve qu'il s'en est fait une furieuse consommation sans grande nécessité. Je vous prie de faire vériûer quelle quantité les Angloisen mettent sur chacun vaisseau, parce qu'il est bon que nous le sçachions pour nous régler sur ce qui se pratique.

( Arth. de la Mar. Dépêche» concernant le comment, «67* . fol. 198 )

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