‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 3)Chapitre 30 sur 486 · INSTRUCTION POUR LE SIEUR DUMAS · texte numérisé non relu

INSTRUCTION POUR LE SIEUR DUMAS

( Copie portant : !>■ la main de Colbert. )

Par», 8 janvier 1 666.

Après son passage d'Angleterre en Hollande, il recevra des mains de M. le comte d'Estrades, ambassadeur extraordinaire audit pays, la lettre de Sa Majesté et la présente instruction , en exécution de laquelle il s'employera, par les ordres dudit sieur d'Estrades, aux choses cy-après déciai et;».

L'intention de Sa Majesté est qu'il serve aux achats de vaisseaux , construction de vaisseaux neufs, et achats de toutes sortes de marchandises qu'elle a résolu de faire faire en Hollande, pour l'augmentation de ses forces maritimes2.

Pour cet effet, il sera informé qu'elle a donné ordre audit sieur comte d'Estrades de demander aux Estais six bons vaisseaux bastis et prests à mettre en mer, offrant de les payer sur le pied du prix qu'ils auroienl

1 Négociant français établi à Hambourg, que Colbert avait choisi pour correspondant. 1 Voir pièce n" 90.

ET GALÈHKS. 35

>iw\k à leurs amirautés, suivant leurs livres, sans préjudice du nombre de vaisseaux qu'ils ont résolu de mettre en mer pour la campagne prochaine ; et en mesme temps de donner ordre ù leurs amirautés d'en faire bastir à frais communs douze neufs pour Sa Majesté, outre tous ceux qui leur sont nécessaires (offrant Sadite Majesté d'avancer et faire tous les payemens à proportion dudit nombre, suivant les livres et comptes desdites amirautés ) , et de fournir aux mesmes conditions toutes les marchandises qui seront nécessaires à Sadite Majesté, pour les radoubs et arméniens de ses vaisseaux.

Et, comme elle ne doute point que les Estats n'accordent facilement ce <|ni leur sera demandé de sa part sur ce sujet , ledit sieur Dumas s'employera avec le sieur Forant, capitaine de marine, que Sa Majesté envoyé <>n Hollande, à visiter soigneusement et exactement tous les vaisseaux que les Estats offriront, pour voir s'ils seront de la qualité requise et nécessaire pour le bien de son service; et ensuite, en dire leurs sentimens audit sieur comte d'Estrades. Et, en cas qu'ils soyent estimés bons, ledit sieur Dumas exécutera les ordres qui luy seront donnés pour vérifier sur les livres des amirautés où ils auront esté bastis combien ils auront cousté, pour en rembourser le prix.

A l'égard des vaisseaux neufs, l'intention de Sa Majesté est que lesdits rieurs Estats , après avoir donné l'ordre à leurs amirautés , chacune d'elles en mesme temps, que leurs officiers feront bastir le nombre de vaisseaux qui leur seront nécessaires, en fassent bastir aussy de mesme port et de mesme bois le nombre pour Sa Majesté, suivant la répartition qui en sera faite; et lorsqu'ils seront tous bastis, qu'elle en ayt le choix, en payant ce à quoy toute la dépense aura monté, suivant les livres desdites amirautés, et à proportion du nombre qui luy aura esté accordé.

Il faudra observer le mesme ordre pour les poudres, cordages, bois, fer et autres marchandises dont Sa Majesté aura besoin pour sa marine. Fi, encore qu'il n'y ayt point lieu de douter que lesdits Estats n'accordent cette demande, néanmoins, s'il s'y trou voit trop de difficultés, elle veut qu'il recherche soigneusement, par les ordres dudit sieur comte d'Estrades, ainsy qu'il est cy-dessus dit, d'acheter le nombre de six bons vaisseaux et •l'en faire bastir dix ou douze autres.

Pour cet effet, en cas que ledit comte d'Estrades estime nécessaire 'lavoir l'assistance desdits sieurs Estats pour faire la visite de tous les vaisseaux qui seront dans leurs ports, il en demandera les ordres; sinon ledit sieur Dumas, assisté dudit Forant, ou en secret, ou en public, ainsy qu'ils l'estimeront plus à propos, iront visiter tous les vaisseaux qui se trou-

veront dans tous les ports de Hollande et Zélande, examineront l'âge, qualité, gabarit, la grosseur et qualité des membres, agrès, et généralement tout ce qui peut faire connoistre la bonté d'un vaisseau; sçavoir le nom des propriétaires; à quelle intention ils ont esté bastis; sur quoy ils doivent beaucoup se défier des vaisseaux qui ont esté bastis pour vendre; feront la comparaison desdits vaisseaux avec ceux qui auront esté bastis pour l'Estat, pour en bien connoistre la différence; et, après avoir fait la visite générale la plus exacte qu'il aura esté possible, ils en viendront rendre compte audit sieur comte d'Estrades, pour prendre ses avis et ses ordres sur la conduite qu'ils auront à tenir pour l'achat desdits vaisseaux.

Dans cette visite, ils observeront avec soin tous les vaisseaux propres -à servir en bruslots qu'ils trouveront à vendre, pour, en cas que Sa Majesté en ayt besoin, qu'ils soyent plus disposés à en trouver promptement le nombre qui leur sera demandé.

Ils observeront de plus la qualité et le prix de toutes les marchandises servant à la construction et radoub des vaisseaux en Hollande et Zélande, afin de pouvoir faire choix du lieu où elles se trouveront meilleures et à meilleur prix, en observant qu'il sera nécessaire de les envoyer à Dunkerque, où Sa Majesté veut faire ses magasins de marine; en sorte que, si lesdites marchandises estoient les mesmes en bonté et en prix en Zélande qu'en Hollande, il seroit beaucoup plus facile de les faire passer de Flessi ngue 1 et de Middelbourg2 à Dunkerque.

Ledit Dumas prendra soin de s'informer du prix de toutes lesdites marchandises, toutes les semaines, ou au moins tous les mois, pour en envoyer les mémoires audit sieur Colbert; et mesme s'informera soigneusement du mesme prix dans tous les pays du Nord, et des frais de transport jusqu'en Hollande, afin de pouvoir estre informé au vray de tout ce qui se peut faire de plus avantageux pour le service du roy.

Il pourra tenir correspondance, pour tout ce qui concernera les achats et envois desdites marchandises, avec le sieur Courtin, résident pour le service de Sa Majesté en Danemark et vers les provinces du Nord; à Dunkerque, avec le sieur de Beaulieu3, capitaine et commissaire de marine; et à la Rochelle, avec le sieur Colbert de Terron, intendant et commissaire général de la marine.

1 Ville de Zélande, pairie de l'amiral Ruyter.

* Capitale de la province de Zélande.

1 Du Vernay de Reaulien, de Rouen, capitaine dès i 665. Il remplaça Narquart à Dun-

kerque comme commissaire de marine, et fui nommé capitaine de port â Rochefort en 1670, el a Toulon en 1681. Mort le a« mai

Pendant le temps qu'il séjournera audit pays, il visitera avec soin tous les ports, s'instruira de la quantité de vaisseaux qui sont à l'Estat; de la quantité qu'ils ont résolu de mettre en mer; comment ils sont armés et équipés; combien de canons et d'hommes sur chacun vaisseau. Sa Majesté avant envoyé en Hollande le sieur Gohert, l'un de ses ingénieurs, pour prendre le plan de tous les ports, havres, digues, jetées et autres ouvrages maritimes, elle désire que le sieur Dumas luy donne toute l'assistance qui pourra dépendre de luy, et mesme qu'il luy dise tout ce qu'il peut avoir tu en Angleterre de cette nature, aûn qu'il soit d'autant mieux instruit de tout ce qui se pourra faire pour la bonification des ports du royaume.

(Bibl. loip. Mss. ôooColbert, Dépêche* de t666 et i667, vol. t*6,fol. t3.)

Paris, 1 1 janvier 1G66.

J'ay reçu vostre dépesche du 3 de ce mois. Vous aurez pu connoistre, par mes précédentes, que mon sentiment n'a guère esté d'ouvrir les ports aux petits bastimens que lorsque l'on auroit un nombre suffisant de matelots pour remplir les équipages des vaisseaux du roy. Néanmoins, comme le commerce est la source de la finance, et que la finance est le nerf de la guerre, il y a des nécessités auxquelles il faut avoir égard, comme à la sortie des vins de Bordeaux pour la Bretagne, où il s'en fait une grande consommation.

Dans le penchant d'une prochaine rupture où nous sommes avec l'Angleterre, il n'y a rien de si important que de se tourner du costé de la Bretagne, dont lacoste est exposée à celle de cette isle-là. Ainsy, il auroit esté à désirer que vous eussiez eu plus tost la pensée d'y envoyer le sieur de Seuil \ car je souhaiterois qu'il y fust desjà estably; et, quoyque j'aye eu celle d'envoyer le sieur Guinant*2 à Saint-Malo, en la place du sieur de La Giraudière5, je conviens que vous fassiez partir en diligence, pour ce raesme employ, le sieur de La Chaboissièrc1, auquel je feray adresser, par

1 La Giraudière, l'aine, rapilaine de vaisseau de 1669 à 166g.

* De La Chaboissière ou de La Chabossière, alors lieutenant de vaisseau, rapilaine en 1677. Mort en juin 1681.

1 Pierre Cberiemps , sieur de Seuil , d'abord •nmutaitv ordinaire de marine, puis coinmmtirv général è Brest en 1669, intendant 4 ;6;4 à i6Hh. — s Capitaine de vaisseau, rkrgé de surveiller le* garde-rôles et les bâ 'utmls armé» en cour*? dans lu Bretagne.

la voye de M. le marquis de Coëtquen \ les mesmes ordres que je luy avois adressés par le sieur de La Giraudière.

Je suis bien ayse [de savoir] que , dans le besoin , on trouvera un nombre d'armateurs pour faire la course et incommoder le commerce des Anglois. Lorsqu'il sera temps , j'auray soin d'envoyer les commissions de M. l'Amiral qui leur sont nécessaires.

Je vous avoue que, voyant que la masture des vaisseaux de Soubize2 et de Brest dépend des raasts des Pyrénées que le sieur de Sainte-Colombe 5 s'est obligé de vous fournir, je suis dans une grande inquiétude de sçavoir s'il sera en estât de bien exécuter son marché, et si à l'avenir on pourra tirer les mesmes secours des mesmes endroits.

Au nom de Dieu, ne vous rebutez pas de travailler à concilier les esprits de M. de Mondevergue 4 et des directeurs de la compagnie des Indes orientales. Les gens de Paris sont gens rustres et de difficile mesnagement, et je ne sçaurois trop vous louer que, préférant le bien de ladite compagnie à toute autre considération, vous agissiez à cet égard comme s'ils se comportoient avec vous comme ils le devroient. Cependant, estant nécessaire de répartir les troupes du roy sur tous les vaisseaux ou au moins sur les principaux , Sa Majesté désire que vous en fassiez convenir lesdils directeurs, et que vous n'oubliiez rien pour les détromper de l'opinion qu'ils avoient conçue que le vaisseau le Terron ne pourrait pas faire le voyage avec seureté.

Comme il n'y a rien de si important que de pouvoir défendre, parle canon, les bastimcns qui seront à la vue des places contre les vaisseaux anglois qui pourroient les insulter, il seroit à désirer qu'il yeust de bonnes batteries basses pour les mettre à couvert et les tenir au large. Je crois que c'est une précaution que l'on ne sçauroit prendre trop tost.

(Arcb. de la Mar. Dépêche* concernant la marine, 1666, fol. 6a.)

1 Malo, marquis de Coëtquen, était gouverneur de Saint-Malo depuis i663. Mort le ùh avril 1679. — Le Roi ayant permis à sa veuve de disposer de son gouvernement, elle le vendit a5,ooo écus à M. de Guémadeuc.

1 Sur la Charente, à quelques lieues de la Rochelle.

1 Directeur de la compagnie des Pyrénées , qui devait fournir une partie des mâts à la

* Mondevergue, baron de Rarlu, d'abord

capitaine au régiment de Magalotli, en 1669 , puis lieutenant-colonel des dragons du cardinal Mazarin. Nommé le 1 7 octobre 1 665 gouverneur des îles Daupbine et Rourbon. Rappelé en Fronce en 1669, il reçut ta même année une nouvelle commission de gouverneur pour les mômes tles. Arrêté bientôt après, il rentra en France et mourut en prison à Saumur, en janvier 167a. — On trouvera dans la seclion Colonies de nombreuses lettres adressée* à cet oflirier, ou le concernant.

INTENDANT A ROCHKFORT.

Paris, 1 5 janvier ifîtiG.

Quoyque je n'aye rien de plus précis à vous écrire par cet ordinaire qne ce que j'ay fait par le précédent, néanmoins l'importance de tout ce que vous faites à présent ne me permet pas de laisser passer un seul ordinaire sans vous donner de mes nouvelles. Je vous avoue que je commence à estre fort inquiet de Testât des vaisseaux du roy qui sont dans l'csteudue de vostre ernploy, et je vous conjure de bien examiner si vous avez toutes les marchandises, munitions, armes et artillerie pour en mettre en mer; combien vous en mettrez, et en quel temps vous croyez qu'ils soyenl en estât, afin que, s'il vous manque quelque chose, je puisse voir de deçà si l'on y peut suppléer et par quelle voye.

Je vous recommande aussy la levée de tous les équipages, à quoy vous voyez bien qu'il n'y a pas un moment de temps à perdre; et, comme cette guerre sera assurément sanglante , il faut bien prendre garde que tous les équipages soyent bons et forts.

J'attends avec grande impatience vostre résolution sur la proposition que je vous ay faite concernant les bruslots En cas que vous les approuviez, vous ne devez pas perdre un moment de temps à acheter des bastiraens propres pour cela et à faire préparer des artifices.

U ne faut pas manquer d'envoyer M. de Seuil à Brest pour tenir correspondance avec vous, non -seulement pour les arméniens des vaisseaux, mais mesme pour tout ce qui se passera dans la cosle de Bretagne , vous avouant que cette coste me donne de l'inquiétude pour le grand commerce que le Anglois y ont et la facilité d'y faire des descentes. Il est donc bien nécessaire que vous ayez là quelqu'un pour vous tenir averty de tout ce qui se passera, et qui fasse toutes les diligences qui seront possibles pour avoir des nouvelles de ce qui se passera aussy en Angleterre.

D est de plus très-important que vous envoyiez le sieur de La Chaboissière ou tel autre que vous voudrez à Saint-Malo. C'est à quoy il n'y a pas un moment à perdre, et mesme il y a longtemps que cela devroit estre fait.

Je vous ay encore écrit par mes précédentes de m'informer en quel f-stat estoient les vaisseaux de la compagnie des Indes orientales, afin de

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voir si nous nous en pourrions servir. Vous voyez assez de quelle conséquence il est que vous trouviez des inasts en France, et que nous nous servions, s'il se peut, de ceux des Pyrénées. Je vous prie de presser, autant qu'il se pourra, tout ce qui se fait en cela, et de me donner part des avis que vous en aurez. Je trouve seulement que vous avez bien retardé d'y envoyer un homme exprès. ,

Pressez enfin le sieur Dumont1 de travailler aux mines du Périgord, parce que ce sera un prodigieux avantage de pouvoir avoir de quoy faire des canons en ce royaume 2. Je tiendray la main à ce que les fonds ne vous manquent pas.

( Arth. de la Mac. Dépêches concernant la marine, 1666 , fol. 80.)

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