A M. ARNOUL FILS
INTENDANT DE MARINE A TOULON
(Copie porlant : Dictie par Colbert.)
Paris, 19 avril 1677*
Je vous ay écrit mes sentimens sur le retardement des vaisseaux du second convoy et sur le manquement que vous dites avoir de chanvre, et je vous ay fait connoistre combien j'estois surpris que, depuis cinq ou six mois entiers que l'on vous a donné et réitéré mesme, par presque tous les ordinaires, les ordres d'armer les cinq vaisseaux et de les tenir en estât de prendre la mer dans le premier jour d'avril, vous fassiez seulement connoistre, par une lettre du 6, qu'il vous manque 4,5 no quintaux dechamre, et qu'avec ces 4,5 00 quintaux vous ne pourriez les mettre en mer qu'au ao de may. Je vous ay dit de plus que des fautes de cette nature ne pouvoient pas estre pardonnées et que vous répondriez au Roy du préjudice que son service en recevrait, d'autant plus que M. Rouillé m'écrit, par sa lettre du 9 de ce mois , que les troupes de terre estoient desjà en partie dans la province.
Je ne sçais si vous considérez assez de quelle importance est ce manquement, mais assurément je n'en connois guère de plus grand. Quoyqueje ne doute pas que vous n'ayez fait tous vos efforts pour y remédier et pour faire en sorte que le service du roy ne périsse pas par vostre faute , je ne laisse pas d'ordonner sur-le-cbamp au sieur Dalliez de Réalville d'envoyer un courrier en poste pour faire transporter à Toulon tout ce qu'il y aura d'ancres et faire descendre sans retardement tout ce qu'il y aura de chanvres à Lyon et en Dauphiné. Mais vous ne devez pas vous attendre à ces derniers, car il est impossible qu'ils arrivent assez à temps pour servir aux vaisseaux que vous devez mettre en mer, mais seulement à ceux que vous aurez ordre d'y mettre dans la suite.
Au surplus, il faut faire rechercher avec soin tous les chanvres et tous les câbles qui se trouveront à Toulon, Marseille, la Ciotat, Cassis et Martigues, faire mesme désagréer tous les bastimens marchands pour se servir de tous leurs cordages pour les vaisseaux du roy, et faire en sorte, par tous moyens possibles, qu'il n'y ayt pas un seul moment de retard.
J'écris à M. Rouillé qu'il se transporte luy-mcsme dans tous ces lieux-là et vous assiste de son autorité pour tirer tous les chanvres et tous les cordages de tous les magasins, de toutes les boutiques et de tous les vaisseaux, de toutes les villes maritimes et de celles de terre jusqu'à Aix, Arles el
partout ailleurs, et faire voiturer le tout à Toulon afin de suppléer par ces expédiens, autant qu'il se pourra, aux inconvéniens du préjudice que le service du roy pourroil recevoir par vostre négligence l.
Je suis bien ayse de vous dire encore en cet endroit que toutes vos lettres sont pleines de critique des avis de M. du Quesne, mais que vous avez enrore à estudier quarante ans sous luy pour eslre aussy habile que vous croyez l'estre, et que vous n'avez pas d'autre party à prendre que celuy de bien entendre ce qu'il vous dit concernant les constructions, radoubs et agrès des vaisseaux et de le bien exécuter2...
(Arch. d« la Mar. Dépêche» concernant la marine, 1677. fol. fo5.)
Paris, a 8 avril 1677.
Je n'ay point fait réponse, par le courrier que j'ay dépesché en Provence, à vostre lettre du 10 de ce mois, ayant esté trop pressé lorsque je le dépeschay.
J'ay esté touché de la manière- que vous prenez les choses qui vous sont écrites. J'ay vu toutes les lettres de mon fils qui ont passé icy pour vous; mais, quoyque je ne puisse pas me ressouvenir des termes auxquels elles sont conçues, je puis vous dire néanmoins que, s'il y en avoit eu une en de tels termes qu'ils eussent pu vous donner le chagrin que vous me tesmoignez, je l'aurois assurément retenue et ne vous l'aurois pas envoyée.
Ce que je puis vous dire sur les plaintes que vous faites consiste en ce que vous avez esté payé de vos appointemens jusqu'à la fin de l'année 1 676 , de vostre pension extraordinaire par ordre du mois de janvier dernier, el j'ay donné l'ordre, depuis peu, de vous payer vostre pension ordinaire de 3,000 livres et vos appointemens et table des hujt premiers mois
1 Le même jour, Colbert écrivait, en effet, a M. Rouillé :
« Il est absolument nécessaire que vous alliez en toute diligence à Toulon, et que là vous fassiez ouvrir tous les magasins de tous les marchands, de quelque qualité qu'ils soyent, qui pourront avoir des chanvres, soit à prix raisonnable, soit en leur promettant de leur
fassiez mesme désagréer tous les vaisseaux et bastitnens appartenant à des particuliers, et m. - 9
leur faire osier tous les cables et cordages qui pourront servir aux vaisseaux du roy, et qu'ensuite vous alliez à Marseille, aux Martigues et par toutes les villes de Provence, soit maritimes, soit dans les terres, où il y en pourra avoir, tant en chanvres dans les magasins, qu'en câbles et cordages sur les vaisseaux, bastimens marchands et pescheurs. . . ■ (/ty. conc. la mar. fol. to6.) ' Voir pièce n* h h 7.
de cette année. Ainsy je crois que vous devez estre soulagé de tout le chagrin que vous avez sur ces points , qui en vérité ne valent pas la peine de vous en donner, mais seulement celle d'en écrire un mot ou d'en mettre un article dans une de vos lettres, et vous auriez esté satisfait aussytost.
Quant aux gratifications , pourvu que vous vouliez vous donner un peu de patience et vous confier en la considération que vos services méritent, peut-estre trouverez-vous que vous n'avez pas esté oublié. Pour le surplus, mettez-vous l'esprit en repos, s'il est possible; attribuez à la seule raison de vostre religion le défaut d'élévation dont vous vous plaignez, et faites en sorte que, par un service considérable dont vous trouverez assez d'occasion dans celte guerre , vous portiez le Roy à passer à vostre égard par-dessus cette raison \ comme Sa Majesté l'a fait à l'égard d'autres de vostre religion2; et soyez bien assuré que moy et mon fils nous ne laisserons échapper aucuns moyens d'y ayder et de bien faire valoir les services que vous rendez, comme nous n'avons pas manqué de faire de ceux que vous avez desjà rendus.
Au surplus, vous n'avez rien de plus important à faire à présent que de contribuer par tous les moyens qui pourront dépendre de vous à mettre à la voile avec tous les vaisseaux et galères qui doivent aller à Messine. H faudrait surmonter pour cela toute» les difficultés que vous pouvez rencontrer, et je ne sçaurois assez vous exprimer combien il est important de ne pas relarder un seul moment.
J'ay écrit au sieur Arnoul et luy ay bien fait connoistre la déférence qu'il devoit avoir pour vos avis3, tant pour les radoubs que pour les agrès, arméniens et équipages des vaisseaux ; et je ne puis douter, après luy en avoir écrit aussy fortement que j'ay fait, qu'il ne fasse l'impossible pour vous satisfaire ; mais aussy je dois vous dire , avec la liberté que l'estime que j'ay pour vous me donne, que vous devez vous rendre l'esprit un peu plus facile que vous ne l'avez.
Je vous répé^eray sur ce point ce que je vous ay desjà écrit par une lettre que vous avez reçue à Messine, c'est-à-dire qu'il est difficile qu'il puisse estre agréable au Roy, après s'estre appliqué seize ou dix-sept ans continuellement à restablir sa marine, et à rechercher et découvrir avec soin tout ce qui se passe dans les pays eslrangers sur une matière aussy importante, sçachant mesme avec des certitudes réelles que la marine de son royaume est dans un point plus parfait, sans comparaison, que
1 Voir pièce n° M3 , premier paragraphe. la prise de Figuit-res. Il s'exila lors de la ré- * Nolammcnl Schomhcrg, a qui Louis XIV vocation de l'exil de Nantes, donna le lxWon de maréchal en 167."), après 1 Voir pièce n* fi!fj.
ET GALÈRES. 5t
toutes celles des pays estrangers, il ne peut jamais, dis-je, estre agréable à Sa Majesté, ni à ceux qui ont l'honneur de la servir dans cette fonction, de la voir traiter d'une si grande ignorance et de très-grandes fautes et omissions presque dans toutes vos lettres1.
Vous estes fort à louer de la vouloir plus parfaite qu'elle n'est et la porter dans un dernier degré de perfection ; mais il faut vous persuader que le dernier degré de perfection est diflicile et peut-estre mesme impossible, que vous devez vous contenter de Testât auquel elle est, et donner vos avis sur ce qui pourroit estre fait de plus. Vous pouvez croire, lorsque je me résous à vous dire ces choses, que ce ne peut estre que pour voslre satisfaction et vos avantages.
(Àrch. de la Mar. Ordre* du roi pour la marine, 1C77, fol. i43. )