LOUIS XIV AU DUC DE VIVONNE
GÉNÉRAL DES GALÈRES
Fontainebleau, 3i may 1680.
J'ay esté bien étonné de voir, par vostre lettre du 18 de ce mois, que vous ayez changé l'exécution de mes ordres contenus dans vostre instruction, sur les avis du consul Cotolandi, qui ne sont fondés que sur les bruits que les Espagnols et les Génois font courre de la préparation de toutes leurs galères pour~venir combattre les miennes, en quoy il n'y a ni vérité, ni vraysemblance. Vous pouvez eslre facilement persuadé que je suis assez bien informé de tout ce que font les Espagnols pour ne vous pas donner un ordre de cette qualité sans en connoislrc toutes les suites et les conséquences; c'est ce qui ra'oblîge de vous envoyer ce courrier exprès pour vous informer plus précisément encore de mes intentions.
Vous sçaurez donc que la principale fin que je me suis proposée dans
l'armement de mes galères a esté d'empescher l'escadre commandée par
le duc de Turcy de se retirer dans le port de Gênes, parce que assurément m. - 9 1 3
les galères dont elle est composée se ruineront si je les contrains de demeurer dans les ports d'Espagne; et à l'égard des escadres de Sicile, Na- > pies et Sardaigne, pourvu que je les empesche de se faire voir snr les costes d'Italie et que je leur oste la liberté de la navigation qu'elles on! eue jusqu'à présent, je suis encore persuadé qu'elles se ruineront d'ellesniesmes ou qu'elles diminueront considérablement, parce que leur inutilité pourra causer leur abandon de la part du conseil d'Espagne, qui d'ailleurs est trop pressé de toutes sortes de dépenses et dans une trop grande nécessité pour fournir régulièrement à la subsistance de galères qui leur seront en quelque sorte inutiles.
Sur ce fondement, la jonction de toutes les galères d'Espagne dans le port de Carlhagène non-seulement n'est d'aucune conséquence pour mon service, mais mesme est avantageuse pour la fin que je me suis proposée, d'autant que, ces galères estant ensemble dans un mesme port, elles auront plus de peine à y subsister et courront risque des maladies qui sont communes en Espagne en cette saison, principalement de la peste, qui recommence dans les royaumes de Grenade et de Murcie; et ces raisons vous doivent encore faire connoislre plus fortement que le conseil d'Espagne ne prendra pas la résolution d'assembler toutes les galères sans en tirer aucun fruit.
Quant à ce que vous prétendez, d'empescher qu'elles ne s'assemblent à Carthagène, si vous examinez combien Barcelone est éloignée de Carthagène, j'estime que vous trouverez que vous ne pouvez pas aller jusqu'à ce port pour empeseber cette jonction; et si les galères du duc de Turcy sont encore à Barcelone ou Palamos, comme il y a beaucoup d'apparence, je cours risque, si vous les passez pour suivre vostre dessein, que, aussytost qu'elles vous verront engagé dans la navigation vers les isles de Majorque et Minorque, elles ne partent pour se venir jeter dans le port de Gènes, qui est la seule chose que je veux empescher.
Vous devez encore considérer que, n'estant fortement déclaré à la république de Gênes, dans toute l'Italie et mesme err Espagne, que je voulois que les galères de cette couronne saluassent partout mes estendards et autres marques de commandement, si vous estes obligé d'entrer dans un des ports d'Espagne dans la navigation que vous ferez , vous courrez risque d'y recevoir quelque mauvais traitement sans y pouvoir remédier.
Toutes ces raisons doivent vous faire connoistre que l'exécution des ordres que je vous ay donnés par mes instructions esloit plus conforme à mes intentions et à la fin que je me suis proposée, d'autant que l'escadre commandée par M. le chevalier de Noailles aurait facilement empesché l'escadre de
Gênes d'y retourner; et en cas que vous eussiez eu avis que toutes les galères d'Espagne s'assembloient à Carthagène, comme il auroit esté impossible de les empescher de se joindre dans un port aussy éloigné que celuy-là ou de les combattre, vous auriez pu entrer dans quelqu'un des deux ports de l'isle de Minorque et de là faire canal aux isles de Saint-Pierre ou aux bouches de Bonifacio pour aller rejoindre le chevalier de Noailles et vous mettre , par ce moyen , en estât d'empescher que les galères d'Espagne , en corps ou séparées, ne passent entre les costes de mon royaume et la Corse , ni mesme par le dehors de Sardaigne , pour venir sur les costes d'Italie; et peut-estre mesme que vous auriez pu les empescher de retourner dans les lieux de leur séjour ordinaire, ce qui les incommoderoit beaucoup et pourroit en diminuer considérablement le nombre. Toutes ces raisons, dis-je, et principalement le risque que vous courez d'estre obligé d'entrer dans quelqu'un des ports d'Espagne, qui est d'une très-grande conséquence par les suites fascheuses que cela pourroit causer, m'obligent d'envoyer un courrier exprès en Languedoc, avec ordre à l'intendant de faire partir promptement deux barques pour vous porter cette dépesche, mon intention estant que, aussytost que vous l'aurez reçue, vous détachiez le chevalier de Noailles avec douze de mes galères pour retourner vers les costes de mon royaume et exécuter ensuite les ordres contenus en son instruction; et à vostre égard, en cas que l'escadre de Turcy .soit encore à Barcelone ou à Palamos, que vous l'observiez quelque temps pour luy osier, s'il est possible, l'espérance d'en pouvoir sortir pour aller joindre les autres escadres; et en cas que vous eussiez avis que les galères de i\apîes au nombre de sept, les cinq de Sicile, les deux de Sardaigne et les [rois de Carthagène fussent jointes, ce qui feroit en tout le nombre de dixsept, vous pourriez sans difficulté aller au-devant d'elles pour vous faire saluer ou pour les combattre; et si elles serctiroient dans quelqu'un des ports d'Espagne pour éviter vostre rencontre, vous pourriez, après les avoir tenues enfermées autant de temps que vous l'estimerez nécessaire, prendre la mesme route des isles Saint-Pierre ou des bouches de Bonifacio pour rejoindre ledit chevalier de Noailles et empescher,. par ce moyen, que toutes ces galères assemblées ne revinssent sur les costes d'Italie se retirer dans les lieux de leur séjour ordinaire. En quoyje m'attends bien que vous me donnerez des marques de vostre vigilance ordinaire, de vostre longue expérience et de vostre zèle au bien de mon service, dans une occasion ausssy importante que celle-cy qui peut produire la perte entière des galères d'Espagne ou une diminution telle quelles n'oseront jamais sortir de leurs porll lorsqu'elles sçauront que mes galères en corps ou par es-
cadre seront en mer. Vous connoissez si bien de quelle extrême cons<*quence est le service que j'attends de vous en ce rencontre que je ne doulrpoint que vous n'y employiez tout le soin possible.
( Arc h. do ta Mar. Ordrrs du rm amcmwnt h» guUrts . , 680 , fol. 1 46. )