AU DUC DE BEAUFORT
AMIRAL DE FRANCE
Saint-Gcmiaiii, 12 mars 1666.
Le Roy fait sçavoir à Vostre Altesse que sa volonté est quelle parle avec m\ armée au plus tard trois jours après avoir reçu sa lettre '. Sur quoy je dois encore vous dire qu'il n'y a rien de plus important pour le bien et avantage du service de Sa Majesté, d'autant plus que mesme depuis la résolution qu'elle a prise de vous faire partir, j'ay reçu des lettres des consuls de Cadix, Malaga et Alicante, qui disent uniformément que l'escadre angloise commandée par Jérémie Smith est composée de quinze frégates, trois de 5o à 60 pièces de canon, quatre de ko à 5o, quatre de 3o à '10, et quatre de 97 à 3o: en sorte qu'il est apparemment impossible qu'ils puissent prendre la résolution de vous attendre, et, en cas qu'ils le fassent, que vous n'acquériez beaucoup d'honneur et ne rendiez un grand service au Roy par leur défaite.
Je vous avoue qu'il me semble qu'il n'est jamais arrivé une conjoncture plus favorable pour vous acquérir beaucoup de gloire en humiliant cette nation. Pourvu que ledit Smith ne vous échappe pas! C'est tout ce qu'il y a à craindre.
Je ne doute point que vous n'ayez à présent reçu tous les ordres, mémoires et instructions pour faire partir le sieur du Molin pour Tunis, el Trubert et Arnault2 pour Alger.
Il est fort à souhaiter, pour conclure glorieusement ces deux affaires, que vous battiez les Anglois, parce que, s'ils demeuraient avec des forces suffisantes dans la Méditerranée, il serait fort à craindre que ces gens-là changeassent de sentiment. Enfin, battre les Anglois est bon à tout. Le Roy rous permet de prendre tel nombre d'officiers et de soldats que vous estimerez nécessaire pour bien armer vos vaisseaux; et Sa Majesté écrit en mesme temps à M. de Vivonne, qu'elle fera remplacer, par d'autres voyes, le nombre d'hommes qui sera nécessaire pour l'armement des galères.
1 Cependant le duc de Beau h ni ne partil 1 Négociant de Marseille qui avait poussé le»
70e le 39 du mois suivant. notables à demander an Roi la paix avec Alger.
MARINK
Je réitère encore, par cet ordinaire, mes instances pressantes au sieur Dalliez, de vous envoyer tout ce qu'il aura de préparé d'armes, de munitions et autres choses de toute nature, et mesme d'augmenter le nombre des hommes sur les barques de voiture, afin qu'elles arrivent plus tost en Arles. 11 faudroit en mesme temps que M. le comte de Vivonne envoyast deux galères pour remorquer les barques depuis l'embouchure du Rhône jusqu'à Toulon ; j'écris audit comte et au sieur Arnoul en celte conformité.
Aussytost que l'armée sera partie, j'auray le mesme soin et la mesme application pour faire remplir tous les magasins, afin que toutes les fois que l'armée devra s'assembler à Toulon nous ne tombions pas dans toutes les difficultés où nous sommes tombés cette fois.
Sa Majesté ne doute point que, s'il se présente quelque occasionna compagnie des gardes de la marine, animée de vostre présence , ne fasse quelque action extraordinaire.
Je crois vous avoir fait scavoir que le Rov vous avoit accordé, i'année dernière, le payement de vostre pension et une gratification extraordinaire de 1 9,000 livres: les ordonnances en sont à présent entre les mains de vos officiers, et je crois mesme que l'argent est reçu.
Le commandant des vaisseaux hollandois a re<;u à présent tous les ordres nécessaires, tant pour vous obéir que pour se forlifier. 11 me semble qu'ayant pris, comme vous l'avez fait, les vaisseaux la Ville-de-Rouen, le Sauveur, l'Infante et ceux de Collioure cl de la Ciotat, vous partirez avec 27 ou 28 bons vaisseaux de guerre, 8 vaisseaux hollandois, et 8 ou 9 bruslots, sans tous les malouins qui vous suivent, dont les capitaines et équipages ont accoustumé de bien faire dans les occasions. Il y a lieu d'espérer qu'avec ces forces vous battrez tout ce que vous rencontrerez. Je vois peu d'apparence à l'avis qui vous a esté donné, qu'il y avoit iq vaisseaux turcs joints à ih anglois à Cagliari, l'amitié n'estant pas vraysemblablement assez grande pour obliger les corsaires d'Alger à quitter la course, pour laquelle seulement ils sont armés, et se mettre dans un corps d'armée, sans argent; et le roy d'Angleterre n'est guère en estât de leur en donner. En tous cas, vous en serez éclaircy avant vostre départ.
M. de Fricambaull 1 sçait bien , et je crois mesme que Vostre Altesse en est bien informée, que M. d'Almeras2 prétend qu'il est plus ancien capitaine que luy, et qu'il y a quelque règlement de marine en sa faveur à
1 Capitaine de vaisseau en «66-.i, chef d'ewidre en 1 663. Mort ver» 1 667.
1 Ce ne fui qu'en décembre 1669 que M. d'Almeras fut créé chef d'escadre de Po-
nant; mais, longtemps avant celte époque, il en remplissait les fonctions, sur les commissions du surintendant général de la navigation.
cause de cette prétendue ancienneté. Comme ils se trouveront ensemble, dans la jonction des forces maritimes, ce différend pourroit faire quelque peine à Vostre Altesse; c'est pourquoy Sa Majesté a résolu de le terminer. Pour cet effet, il sera nécessaire que ledit sieur de Fricambaull envoyé ses raisons, et je les feray venir d'ailleurs du sieur d'Almeras, afin que Sa Majesté puisse régler ce différend. S'il y a mesme quelques autres différends entre qoetyues-uns des autres officiers, il seroit très-nécessaire de faire la mesme chose, afin que, n'y ayant qu'union entre eux, ils fussent plus en estât de bien servir.
Pnisque voila agréez que j'en use toujours avec la mesme liberté avec vous, en vous disant mes sentimens sur tout ce qui vous concernera, je le feray, et vous conjure d'estre bien persuadé que je n'a lira y jamais pour but que vostre gloire et vos avantages, et de vous conformer à tout ce qui peut e>lrc agréable à Sa Majesté.
Attendez à me convaincre d'avoir donné créance trop légèrement à ce qai mç sera dit, tant par les capitaines contre les inlendans que par ceuxcj contre les capitaines, pour me convier do me tenir sur mes gardes à ce sujet. Il est vray que, sur certaines choses qui regardent les fonctions de fiatendant , il est absolument nécessaire que, le Roy luv donne créance et lappuyc, parce que c'est l'homme de Sa Majesté dans l'estendue de su fonction; autrement il seroit inutile à son service. Comme ce petit mécontentement que vous avez eu de luy provient des écrivains, je dois vous dire que le Roy est tellement persuadé que le bien de son service veut que les équipages soyent payés a la banque, que le mieux que les capitaines puisant faire est do se conformer à la volonté de Sa Majesté, et Vostre Altesse de conduire leurs esprits en sorte qu'ils ne se dégoustent pas dans l'occasion présente pour ce changement.
Ce qui arrive présentement en Ponant a fort contribué à confirmer Sa Majesté dans cette pensée. Il y a dix mois entiers que M. du Quesne travaille à faire l'équipage du Vendôme, dont il n'a point encore pu venir à bout. M. de Terron lève au nom du roy les équipages de tous les autres vaisseaux, à condition de les faire payer à la banque. 11 a trouvé, en peu de temps, le nombre d'hommes qui luy esloit nécessaire.
Vostre Altesse tesmoignant un peu de confiance et d'amitié à M. d'infreville , je ne doute pas qu'il ne fasse son devoir pour les bien conserver
1 Voir pièce* a"* A i , 4g et note. — La défé- «Vous ave« bien fait de résister A M. le duc
iw» de Golbert pour le duc de Beatifort ne do Beau for l sur le payement qu'il désiroit que
lui faisait pas perdre de tue les intérêts du roi , Ion fist à ce nombre extraordinaire de com-
*t il écrivait, à M. d'Infrevillo, peu de joui» missrfircs qu'il a employés. C'est en ces choses,
qirw i qui sont purement de la dépendant e de vostre
Les ordres pour les canons que Ton peut tirer des places vous ont esté envoyés, et au sieur Dalliez pour la citadelle de Valence; mais il y en a si peu partout que vous n'en tirerez pas grand avantage.
Pour les officiers à establir sur les vaisseaux que vous prenez, Sa Majesté s'en remet à vous par sa lettre.
Elle n'a point voulu faire mettre en liberté le sieur Cruvilliers1, parce qu'il luy paroist jusqu'à! présent que c'est une déprédation qu'il a faite à l'Arménien.
Elle fera bientost expédier sa déclaration pour obliger tous les François de quitter le service des princes estrangers 2, et ensuite elle vous enverra ses ordres sur la conduite que vous aurez à tenir en mer.
Les propriétaires des vaisseaux que vous prenez seront satisfaits; ne vous en mettez point en peine. Il auroit esté bon de m'envoyer un inventaire de chacun, avec l'avis des officiers de port sur leur valeur.
M'estant plaint à M. Van Beuningen, ministre des Estats, qui est icy près du Roy, du peu de diligence que le sieur Jean-Gédéon VanBurg, commandant l'escadre du Levant, faisoitpour remettre ses vaisseaux en estât, pour en fortifier les équipages, il m'a dit qu'il estoit difficile qu'il pust luy donner aucun ordre sur ce sujet, parce que c'estoit du fait de l'amirauté d'Amsterdam; et toutefois que comme il sçavoit que, dans les ordres qu'il luy avoit envoyés, il estoit expressément porté qu'il prist bien garde que son escadre ne fîst pas moins bien dans les occasions que les vaisseaux de Sa Majesté, il pouvoit prendre de là occasion de luy écrire pour l'exciter à mettre sesdits vaisseaux en bon estât et en fortifier les équipages. C'est ce qui est porté par la lettre cy-jointe, que Vostre Altesse prendra, s'il luy plaist, la peine de luy faire rendre.
( Bihl. Imp. Mm. 600 Colbcrt , Dépêche* de 1G66 et 1667, vol. 1 36 , fol. gb. )
hà. — AU COMTE DE VILLEROY,