‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 3)Chapitre 454 sur 486 · Al MARQUIS DU QUESNE · texte numérisé non relu

Al MARQUIS DU QUESNE

LIEUTENANT GÉNÉRAL DES ARMÉES NAVALES

Versailles, 9 juillet 1 68s.

J'ay rendu compte au Roy du contenu en vostre lettre du q 9 du mois dernier, et Sa Majesté voulant estre promptement informée du jour précis de vostre départ 2, ou des raisons qui vous auront pu empescher de mettre à la voile aussy promptement qu'il est à souhaiter, m'ordonne de vous envoyer ce courrier exprès, par lequel je vous feray réponse à tous les articles contenus en vostredite lettre.

C'est une chose bien fascheuse que les vents extraordinaires qu'il a fait ayent empesché de sortir les autres vaisseaux à la grande rade; je ne doute point qu'ayant cessé vous n'en ayez profité pour l'exécution des ordres que vous avez reçus, et vous ne devez pas trouver estrange que je vous presse si souvent, et par tant de lettres, puisque vous pouvez comprendre aysément que, pour peu de retardement que vous apportassiez à vostre départ, les difficultés dont vous écrivez, et sur lesquelles vous appuyez beaucoup, augmenteroient de telle sorte qu'il n'y auroit pas d'apparence de réussir dans l'affaire d'Alger, puisque vous fondez la principale sur la peine de trouver des calmes, ce que je ne crois point bien difficile dans les mois de juillet et d'aoust, et qui le devient beaucoup plus dans les commencemens de septembre.

1 Cinq jours après, une nouvelle lettre était adressé à du Quesne. Le ministre ne savait à quoi attribuer son silence, alors qu'il était nécessaire de connaître toutes ses pensées, et il finissait ainsi :

« Je vous avoue (pie c'est avec une grande peine que je vous écris de la sorte; mais il faut que le service du roy aille, et les fautes que vous avez faites contre les ordres que vous avez reçus se remarquent encore plus de vous que d'un autre, parce que vous avez toujours esté

fort ponctuel à les exécuter, et que dans le poste que vous tenez c'est à vous à faner exemple aux autres officiers de marine.» {Dép. cime, lamar. fol. 989.)

* Du Quesne sortit de Toulon le 1 1 juillet; arrivé vers les côtes d'Afrique , il rallia les chefs d'escadre de Tourville et de Lbéry, et la flotte française se trouva composée de i5 vaisseaux de guerre, 6 frégates, i5 galères, 5 goliotes à bombes et quelques brûlots.

Il estoit absolument inutile de faire partir le vaisseau servant d'hospital en mesme temps que les vaisseaux de vostre escadre, et l'intention de Sa Majesté a esté de s'en servir par la suite pour envoyer des vivres à ladite escadre dans les lieux où elle sera , et alors ce vaisseau servira utilement à la suite pour le soulagement des malades.

J'écris au sieur Camelin1 de faciliter autant qu'il se pourra le service des bombes, et de diminuer le temps de six jours de calme qu'il vous a demandé pour se préparer, estant certain que , dans la saison qui s'avance un peu trop à présent, les temps de calme sont trop précieux, et il sera très-important de s'en servir utilement.

Vous avez deu connoistre, par toutes les lettres précédentes qui vous ont esté écrites , qu'il n'y a qu'un seul cas auquel vous devez demeurer avec tous les vaisseaux que vous commandez pour faire la course contre les corsaires d'Alger, qui est celuy auquel ces corsaires, ayant fait sortir leurs vaisseaux avant vostre arrivée, seroient en estât de continuer leurs courses si on ne s'y opposoit par un nombre considérable de vaisseaux; et comme ce cas n'arrivera vraysemblablement pas, et qu'ainsy vous devez aller avec la plus grande partie de l'escadre du costé de l'Archipel , suivant lesdits ordres, il ne sera question d'autre chose que de donner à celuy qui commandera les cinq vaisseaux que vous laisserez devant Alger les ordres que vous estimerez les plus convenables pour la disposition dans laquelle il devra tenir lesdits vaisseaux. Vous devez sçavoir à cet égard que Sa Majesté a reçu avis du marquis de Preuilly de devant Cadix, du i5 juin, qu'on altendoit incessamment les galions, et que la nécessité qu'il y avoit de protéger à leur retour le commerce, suivant les ordres qu'il en a reçus, pourroit l'obliger à y demeurer un mois entier après leur arrivée , à moins qu'un accommodement proposé par les marchands, qui estoit sur le point de réussir moyennant une contribution qu'ils s'obligeroient de payer, ne rendist certaine la liberté du commerce, auquel cas il se contenteroit de laisser les deux foibles vaisseaux de son escadre et se joindroit à vous avec le reste devant Alger.

L'intention de Sa Majesté est donc, en cas que ledit sieur de Preuilly soit obligé de demeurer avec tous les vaisseaux devant Cadix, et que, de vostre part, vous tombiez dans le cas de laisser cinq vaisseaux devant Alger et de vous en aller dans l'Archipel, suivant ce qui vous a esté expliqué par la lettre du a ti juin, que vous choisissiez un des vaisseaux qui sera

1 Capitaine de bornliardiersde lerro, attaché à l'expédition potir concourir à l'essai des galiotes «onlre Alger.

m MARINE

devant Alger avec vous pour le joindre au marquis de Preuilly, et luy porter vos ordres pour la manière dont il aura à faire la guerre contre les corsaires. Sa Majesté explique audit sieur de Preuilly que son intention est que, après avoir Ony à Cadix, il vienne devant Alger pour l'exécution des ordres que vous y aurez laissés, et vous pourrez partir quand vous l'estimerez à propos avec le reste de l'escadre pour l'exécution des ordres contenus dans ladite lettre du 20 juin.

J'espère que toutes les difficultés que vous formez dans vostre lettre sur ce qui est à craindre pour l'exécution de l'entreprise d'Alger n'arriveront pas; et pour répondre à tous les articles que vous écrivez sur ce sujet, les quatre ou cinq jours que Gamelin vous demande pour la préparation de ses mortiers ne sont pas quatre ou cinq jours de calme tels qu'il les faudrait pour l'exécution, puisque, pourvu que le temps n'empesche pas qu'on ne puisse aller d'un vaisseau à l'autre, il pourra aysément préparer toutes choses.

Vous pouvez estre assuré que les galiotes seront arrivées devant Alger avant vous; ainsy cela n'apportera aucun retardement.

Sa Majesté ne prévoit rien qui puisse empescher les galères de demeurer avec vous jusqu'à la fin d'aoust devant Alger; ainsy elle espère que toutes ces difficultés n'empescheront pas le succès de l'entreprise; et je puis vous dire que ce seroit un contre-temps bien fascheux, et qui donnerait un grand déplaisir à Sa Majesté, si, après la dépense considérable et les grands préparatifs qu'elle a faits pour les bombes , le retardement qui a esté apporté à l'exécution de cette entreprise qui devoit estre tentée dans le commencement de juin, rendoit inutile l'effet des mortiers, qui doit estre grand suivant l'expérience que l'on en a par les différentes épreuves qui en ont esté faites.

Par toutes ces raisons, Sa Majesté se confirme dans les ordres qu'elle vous a donnés de ne recevoir aucune proposition avant d'avoir tenté le succès des bombes, qui vraysemblablement sera plus grand que vous ne pensez, et qui donnera une grande terreur à ceux d'Alger.

Sa Majesté se remet pourtant à vostre prudence, après vous avoir eipliquéses intentions, de recevoir les propositions avantageuses qui pourraient vous estre faites , si vous voyiez que le mauvais temps rendist absolument impraticable le projet qui doit estre exécuté. Mais observez à cet égard que la préparation des bombes a fait un très-grand bruit dans les pays estrangers, qu'on regarde de toutes parts quel en sera le succès, et que de revenir sans avoir rien mis à exécution, se contentant seulement de faire la paix avec des gens avec lesquels on ne peut espérer de la maintenir

ET GALÈRES. i35

longtemps que par le chasliment que Ton fera de l'insolence avec laquelle ils l'ont rompue, cela feroit un très-mauvais effet.

Ce sera un contre-temps fascheux si les vaisseaux sont obligés, après l'entreprise d'Alger, de revenir à Toulon prendre des masts et des vergues; mais, comme il n'y a pas de remède, Sa Majesté se contente de vous recommander sur toutes choses de l'éviter autant que vous pourrez; et, en cas qu'il soit absolument impossible de s'en empescher, de prendre les mesures nécessaires pour ne demeurer que peu de temps à Toulon.

J'attends toujours avec impatience le mémoire que Sa Majesté désire que vous fassiez sur les affaires de l'Archipel. Le sieur de Vauvré m'a écrit que vous n'estimiez pas à propos de passer à Tripoli pour obliger les corsaires de cette ville à rendre les esclaves , estant nécessaire de pouvoir demeurer quelque temps devant cette ville dans une belle saison , et avec des forces suffisantes pour les obliger à cette restitution, et Sa Majesté m'ordonne de vous écrire qu'elle se remet sur ce point à ce que vous jugerez le plus convenable à son service.

(Arth. de la Mar. Dépêche, concerna* la marin* , 168», fol. 996.)

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