INSTRUCTION AU MARQUIS DE MARTEL
LIEUTENANT GÉNÉRAL DES ARMÉES NAVALES
( Copie portant : De h main de Colbert.)
Cliaiubord, îa octobre 1669.
Le marquis de Martel sçait que Sa Majesté a diverses escadres de ses vaisseaux de guerre dans la Méditerranée :
La première, composée de trois vaisseaux et un bruslot, commandée par le chevalier de Valbelle, qui a ordre d'aller porter des poudres en Candie, ensuite s'en revenir à Malte pour exécuter quelques ordres que Sa Majesté luv a donnés. Et en cas qu'il trouve moyen de les exécuter, il doit reve-
nir à Toulon, sinon il doit faire la guerre aux corsaires d'Alger, Tunis el Tripoli, pendant l'hyver.
La seconde, composée de quatre vaisseaux et un bruslot, commandée par le sieur d'Almeras, chef d'escadre des armées navales de Sa Majesté, qui a ordre de croiser jusqu'au in novembre prochain, et ensuite de se rendre à Toulon.
La troisième escadre, sur laquelle ledit Marquis montera, sera composée de cinq vaisseaux, un magasin et deux bruslots. En sorte que toutes les forces maritimes de Sa Majesté seront composées de douze bons vaisseaux de guerre, trois bruslots 1 et un magasin. Avec des forces si considérables, Sa Majesté s'attend que le marquis de Martel pourra luy donner des marques de sa valeur et de sa longue expérience dans la marine.
Pour cet effet, il sçaura que Sa Majesté a trois fins principales dans rot armement :
La première, d'assurer le commerce de ses sujets dans le Levant, el empescher que, tant ceux qui font ce commerce que les vaisseaux malouins et autres des costes de son royaume, qui, après avoir esté à la pesche.
1 Quatre brûlots, d'après ce qui précède. — Ici, comme dans plusieurs autres pièces, il y » désaccord entro l»«s totaux et le détail.
rentrent environ ce temps dans la Méditerranée pour aller vendre leur poisson en Espagne et en Italie, ne puissent estre pris par les corsaires d'Alger, Tunis et Tripoli 1 ;
La seconde, de faire si fortement la guerre à ceux d'Alger et de Tunis, qu'ils soyent obligés de restituer tout ce qu'ils ont mal pris aux sujets de Sa Majesté depuis les derniers traités qui ont esté faits avec eux, et obliger ceux de Tripoli à faire les mesmes traités ;
Et la troisième, en cas que les deux premières puissent estre exécutées promptement, d'aller naviguer dans le Levant et se faire voir dans les principales Eschelles où les sujets de Sa Majesté font leur commerce, afin que, par la vue de ses forces maritimes, les ministres de la Porte puissent estre divertis de quelque résolution qu'ils pourroient prendre contre le «ommerce et les sujets de Sa Majesté à cause du secours de Candie.
Mais comme de ces trois fins principales la première a pour objet la conservation des sujets de Sa Majesté et de les garantir de Yesclavitude, elle désire que le marquis de Martel la considère aussy comme la plus importante et celle qui luy est le plus à cœur. Pour cet effet, elle désire : t° qu'il envoyé promptement ses ordres aux deux premières escadres pour aller en diligence croiser vers Alger, et assurer par ce moyen l'entrée et la sortie de tous les vaisseaux françois dans la Méditerranée, et en mesme temps leur donner des rendez-vous certains pour se joindre à luy; q° qu'il travaille avec toute la diligence possible à mettre en mer son escadre 2 et à partir aussytost pour les aller joindre,
Aussytost que la jonction des trois escadres ou au moins de deux sera faite, elle désire qu'il observe ce qui sera fait entre la flotte angloise qui est à présent dans la Méditerranée et la ville d'Alger. En cas que ladite flotte tienne ladite ville fermée par la mer, il pourra laisser une escadre de deux ou trois vaisseaux pour assurer toujours les vaisseaux françois, et s'en aller avec les autres de son escadre à Tunis, pour en fermer le port, et entreprendre sur cette ville et sur ses vaisseaux tout ce qu'il estimera pouvoir faire tant par mer que par terre pour l'avantage des armes du roy , jusqu'à ce que le pacha et le divan qui le gouverne ayenl rendu tous les François qu'ils retiennent, et restitué tout ce qu'ils ont injustement pris sur les sujets du roy, en contrevenant aux traités qui ont esté cy-devant faits avec eux. par M. le duc de Beaufort.
En cas qu'ils satisfassent à ce que Sa Majesté désire d'eux, il renouvel-
1 Voir pièce n" 106. vier 1670. Elle arriva le uo du
- L'encadre dn marquis de Martel ne par- devant Algpr. lit de Toulon qu'au commencement de jan-
lera ledit traité aux conditions les plus avantageuses qu'il pourra, et particulièrement, qu'ils ne pourront prendre aucun vaisseau naviguant sous la bannière de France avec passe-port de Sa Majesté ou de l'amiral , ni les visiter, ni prendre les marchandises, matelots ou passagers, encore qu'ils fussent estrangers, comme aussy de relascher tous les François qui seront pris sur les vaisseaux d'autres nations.
S'il réussit au renouvellement dudit traité, il viendra à Tripoli pour y faire la mesme chose.
Et aussytost qu'il apprendra que les Anglois auront quitté la ville d'Alger, soit qu'ils fassent la paix ou non, il rassemblera toutes les trois escadres, et viendra fermer le port de ladite ville, entreprendre de brusler ses vaisseaux, s'il est possible, ou autrement luy faire la guerre tant par mer que par terre, jusqu'à ce qu'ils ayent rendu tous les François et restitué toutes les marchandises et effets que les corsaires de cette ville ont pris aux sujets du roy, et qu'ils ayent renouvelé les traités cy-devant faits ave< le pacha et divan aux conditions cy-dessus expliquées ou autres plus avantageuses.
En cas que , après avoir heureusement terminé ces trois affaires , il luy reste encore des vivres pour passer en Levant avec les trois escadres, il ne manquera pas de le faire ainsy qu'il est cy-dessus dit; sinon il pourra s'en revenir à Toulon , où il recevra les ordres de Sa Majesté sur ce qu'il aura à faire.
Si dans les trois villes d'Alger, Tunis et Tripoli, le sieur de Martel trouvoit le moyen d'exécuter le dessein qu'il a autrefois proposé, de brusler tous les vaisseaux1 de l'une ou de l'autre desdites villes, et particulièrement d'Alger, Sa Majesté veut que préférablement à toutes choses il l'entreprenne. Et, comme il ne peut rien faire qui soit plus glorieux ni plus avantageux aux armes de Sa Majesté, aussy doit-il s'attendre aux récompenses qu'un service de cette qualité peut mériter. En cas qu'il en vinst heureusement à bout, Sa Majesté désire avant son départ qu'il prenne les mémoires qu'elle ordonne aux députés du commerce de luy donner, concernant les prises que les corsaires d'Alger, Tunis et Tripoli ont faites sur ses sujets depuis deux ans, dont il devra demander la restitution, et qu'il reçoive les mémoires qui luy seront donnés par le sieur d'Oppèdesur les articles des traités faits avec Alger et Tunis, auxquels les corsaires ont contrevenu. Sur ce sujet, il pourra prendre les lumières nécessaires, au cas qu'il puisse renouveler lesdils traités.
(Arch. de la Mar. Ordre* dit roi pour la marine, 166g, fol. 161.)
1 Colbert écrivait à M. do Martel le 1 8 du «H «eroit glorieux aux armes de Sa Majesté
mémo mois : do brusler les vaisseaux dan» leur port , on exé-