‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 4)Chapitre 13 sur 411 · RÉPONSE DU ROI · texte numérisé non relu

RÉPONSE DU ROI

Nancy, 18 auust 1673.

frLa dépense me fait peur. J'espère que par vostre application et vostre travail vous tix)uverez ce qu'il me faudra. J'ay confiance en vostre sçavoir-faire et à l'action que vous avez pour mon service et pour moy *. t>

L'affaire des formules, mentionnée dans ces deux notes, devait exercer bientôt après une malheureuse influence sur la révolte de Bretagne^ qui fut suivie, les lettres de madame de Sévigné en

' Œwres de Louis XIV, V, 609. ^ Le» revenus de 167.3 s'élevèrent h

* Les dépenses de Fannëe 1678 furent 76,695,6/16 livres, et ceux de 167/1 à

de 1 07, &6/i,ooo livres, et celles de 167^, 80,889,335.

de 109,900,371. * Œuvres de Louis XIV, V, 5 10.

L^ixviii INTRODUCTION.

en font foi, d'une si éclatante punition. Ces formules étaient des pa* piers timbrés, imprimés d'avance pour les actes de toute espèce, et dont les particuliers n'avaient qu à remplir les blancs. L'essai en France des papiers et parchemins timbrés, imité de l'Espagne et de la Hollande, datait du ministère de Fouquet. Mais l'édit de i655 ne parait pas avoir été exécuté. Le âs avril 1678, Colbert remit cet impôt en vigueur en le modifiant. A peine établi, il suscita des plaintes nombreuses dont on a vu que Louis XIV et Colbert s'étaient inquiétés. Le 17 octobre suivant, le Contrôleur Général prescrivit aux curés, vic^iires, recteurs, administrateurs, religieux et religieuses, ainsi qu'aux ministres protestants, de se servir pour les actes de baptêmes, mariages, morts, etc. de registres sur papier timbré. Mais ces ordres furent éludés, et un nouvel arrêt parut nécessaire pour empêcher les contraventions. Son exécution ayant rencontré les mêmes obstacles, un édit du mois d'avril 167/1 ^^^^ titua au droit de timbre un impôt sur les papiers et parchemins fabriqués ou consommés dans le royaume. On n'avait fait que déplacer la difliculté. Aux réclamations des procureurs et particuliers succédèrent celles des fabricants. Colbert, ébranlé par leurs observations, en référa à Louis XIV, alors devant Besançon. On n'a pas sa lettre ; mais voici la réponse du Roi, qui en laisse pénétrer Tesprit :

iS may 167/i.

(f J'ay lu avec application la lettre que vous m'avez écrite sur la mar((ue du papier et sur les formules. Je trouve des inconvéniens à quelque party qu'on puisse prendre; mais comme je me fie entièrement à vous, et que vous connoissez mieux que qui que ce soit ce qui sera le plus à propos, je me remets à vous et je vous ordonne de faire ce que vous croyez qui sera le plus avantageux.

(T 11 me paroisl qu'il est important de ne pas tesmoigner la moindre foiblesse, et que les changemens dans un temps comme celuy-cy Hont fasclieux, et qu'il faut prendre soin de les éviter. Si onpouvoit prendre <|uelque tempérament, c'est-à-dire diminuer les deux tiers

AFFAIRES EXTRAORDINAIRES. lxxxix

de Timposition du papier sous quelque prétexte qui seroit naturel» et restablir les formules en mettant un moindre prix qu il n'a esté par le passé? Je vous did ce que je pense et ce qui paroistroit le meilleur; mais, après tout, je finis comme j ay commencé, en me remettant tout à (ait à vous, estant assuré que vous ferez ce qui sera le plus avantageux pour mon service K..t)

Ces paroles si pleines de sens portèrent fruit. Trois mois après, le droit sur la fabrication du papier fut supprimé par un édit dont le préambule est des plus instructifs. Louis XIV y reconnaissait qu'un grand nombre de petites manufactures répandues dans les provinces ne subsistaient que par le bon prix du papier, et que, malgré le meilleur ordre dans la levée de l'impôt, on se serait exposé à ruiner ces manufactures, ou bien l'on aurait é\é obligé pour les maintenir de faire des distinctions dont l'abus et ie mauvais usage auraient réduit à rien le produit des droits, sans être sûr pour cela d'éviter la ruine de cette importante industrie.

Le droit sur la fabrication du papier fut donc aboli; mais les formules timbrées étaient maintenues, et elles occasionnèrent bientôt à Bordeaux et en Bretagne, concurremment avec les impôts sur Tétain et le tabac, des révoltes formidables, où le gouvernement, après avoir vu son autorité méconnue, ne parvint à la relever qu'en déployant contre les populations égarées une excessive rigueur.

Quelque temps auparavant (avril 167 A), Golberl ô'était vu obligé de révoquer un autre édit du 28 mars de l'année précédente sur. l'enregistrement des hypothèques, qui avait été présenté alors par le gouvernement lui-même comme propre à favoriser les transactions privées *. Lémontey a prétendu que cr le déchaînement contre

' GôB. de doc. ioëd. Mélanges histori- sont la meilleure jortifîcation et en rendent

9iie»^parM.Champollion-Figeac,II,5aâ. ^ la suppre^Ron inexplicable.

* Les motiis de cet ëdit, éminemment rrLouis, etc. L'amour paternel que nous

utile et moral , que Colbert eut ie tort de avons pour nos sujets nous obligeant de

sacrifier, méritent d'être rap|)elés; ils en pourvoir h leurs iîitéréts particuliers, et

INTRODUCTION

redit avait été hardi et général; qu'on s'était écrié que Tamoui'^ propre des grands aurait trop à souffrir en révélant la situation de leur foilune'...?) Approuvée du chancelier Dagueaseau par des motîfe plus spécieui que justes% la suppression de i'édit sur les hypothèques a été condamnée par tous les auteurs compétents, et plus sévèrement encore par les faits. L'édit du mois d avril 167/1 reconnaissait d'ailleurs que celui de 1 678 était de nature à rendre des secvicesi: considérables aux particuliers; mais il avait, disait le préambule, rencontré des obstacles insurmontables en temps de guerre. On est donc tout surpris de lire ce qui suit dans une circulaire de Golbert aux intendants, du 19 avril 167/1 : cr Sa Majesté ayant considéré les diflicultés que l'édit des hypothèques apportoit à ce qui est le plus familier dans le commerce des hommes, qui consiste à prester et emprunter ^ a résolu la révocation de cet édit et en a envoyé au parlement de Paris sa déclaration , qui y a esté registrée, de laquelle elle ma ordonné de vous envoyer copie, aGn que vous teniez la main à ce que cette grâce que Sa Majesté a faite à ses peuples soit publique et connue, t) Gommeut la révocation d'une mesure recon-

i application que nous y atons apportée Dous ayant fait connaître que Ja conservation de leurs fortunes dépend principalement d*ëtdblir la sâretë dans les hypothèques et d'enipôcher que les biens d'un débiteur solvable ne soient consumés en frais de justice faute de pouvoir faire paraître sa solvabilité, nous n'avons point trotivé de meilleur moyen que de rendre publiques toutes les hypothèques , et de perfectionne]*, par une disposition uuiverselle, ce que quelques coutumes de notre royaume avaient essayé de faire par la voie des saisies et des nantissements.

(T C'est pouitiuoi nous avons résolu d'établir des greffes d'enregistrement, dans lescpiels ceux qui auront des hypothèques [tourront former et faire enregistrer leurs op|)08itions; et, ce faisant, seront préfuTés

è ceux qui aunmt négligé de le faire. Et, par ce moyen , on pourra prêter avec sûreté et acquérir sans crainte d'être ruiné. Les créanciers seront certains de la fortune de leurs débiteurs, et ne seront ni dans la crainte de la voir périr, ni dans l'inquiétude d'y veiller, el les acquéreurs seront asstu'és de n'être plus troublés dans leur possession par des charges ou hypothèques antérieures , etc. » ( kamberC , An^ ciennes lois Jrançaùies , XiX.)

* Essai sur l'établissement monarchique de Louis XIV; Œuvres, V, iBg.

* Voir Finances, page 333, noté i.

' L'enregistrement des hypothèques ayant pour objet la sécurité des transactions loyales , le reproche que lui adresse ici Colbert n a de sens qu*au point de vue de ceux dont' il ruinait le crédit fictif.

AFFAIRES EXTRAORDINAIRES. xci

noe ir capable de rendre des services considérables aux particuliers n était-elle présentée aussi comme une grâce dont les intendants avaient ordre de laire un mérite au gouvernement?

La résistance au recouvrement des affaires extraordinaires avait commenté de bonne heure dans la Guyenne^ et Golbert s'en inquiétait ^fôs les premiers mois.de 1673. Au mois de mars, Tintendant lui ayant adressé quelques placards affichés à Bordeaux, il lui avait donné Tordre d'en rechercher les auteurs pour les punir sévèrement, or 11 est nécessaire, lui écrivaitnl le us septembre, que ceux qni, comme vous^ par leur caractère et leur employ, doivent avoir plus de zèle et de chaleur pour le service du roy et pour les besoins de l'Estat, ne se contentent pas d'agir et de travailler lorsqu'ils en sont requis ou pressés par les traitans; il faut qu'ils suppléent à leur défont et à leur négligence , les pressant de faire tout ce qui est nécessaire pour avancer leurs recouvremens. . . C'est en cela qu'il faut sortir de l'action des juges ordinaires, qui ne rapportent et ne jogent un procès que lorsqu'il est en estât. Ce que je vous dis en ce rencontre vous servira, s'il vous plaist, dans la suite pour toutes les affaires qui passent par vos mains, qui regardent le roy, l'Estat et le public, t) Le même jour Colbert écrit au premier président du parlement de Rennes, au sujet des étincelles de sédition qu'occasionne le droit sur le papier timbré, qu'une pareille folie, mi un temps où le Roi est à la tête de ses armées et travaille en personne à la gloire et au bien de l'Etat, serait plus fortement réprimée qu'aucune autre sédition ne l'avait jamais été. crEt comme cette punition, ajoute-il, commenceroit assurément par les magistrats qui n'auroieiit pas fait leur devoir, parce que c'est à eux à empescher les effets de la folie des peuples, je ne doute pas que, le leur ayant bien fait connoistre, ils ne soyent excités, et par vostre exemple et par vos discours, à s'empescher de tomber en d'aussy grands inconvéniens que ceux dont ils courent Je risque. Je crois mésme que si vous leur faisiez voir l'article de cette lettre, peut-estre cela les animeroit. v

Cependant la guerre continuait, et Golberl ma'ndail aux inleu-

Mil INTRODUCTION.

daiils, le 12 février 167/1, qu'il fallait à tout prix rr en soutenir les Repenses immenses. 1^ 11 les entretenait en même temps d'un droit à mettre sur les métiers non encore organisés en corporations, en échange des règlements et statuts qu'il leur accorderait; idée pure^ ment fiscale, qui devint funeste au développement de Tindustrie française. Ce nouvel impôt fut très-mal vu à Bordeaux. Pressentant combien la levée en serait difficile dans cette ville, le msrréchal d'Albret écrivit : <f Elle est remplie d'artisans, la plupart très-pauvres et ivrognes, de marchands du dernier emportement, et je suis sans troupes pour réprimer cette insolence, ii) Colbert lui-même disait à l'intendant de Limoges, le 3 mars suivant : <rll faut conduire cette affaire avec grande circonspection et prudence. Et comme il y « desjà plusieurs villes telles que Bordeaux, Tours, Rouen et autres, et des provinces entières, comme le Languedoc, qui ont composé et traité de celte affaire, il seroit bon que vous profitassiez de h crainte que les maires, échevins et principaux bourgeois ont du bruit qu'elle pourroit exciter parmy le menu peuple pour porter les villes à payer cette taxe...T> Ainsi, sous la pression des événements, le ministre finissait par spéculer sur l'appréhension du désordre. Quelques lignes de madame de Sévigné (lettre du 3i juillet 1675), qui sont tout un drame, vont montrer quelles étaient parfois les conséquences de ces sortes d'impôts, cr Un pauvre passementier, dans le faubourg Saint-Marceau, étoit taxé à dix écus pour un impôt sur les maîtrises. Il ne les avoit pas; on le presse et represse, il demande du temps, on lui refuse; on prend son pauvre lit et sa pauvre écuelle. Quand il se vit en cet état, la rage s'empara de son cœur; il coupa la gorge à trois enfans qui étoient dans sa chambre; sa femme sauva le quatrième et s'enfuit. Le pauvre homme est au Châtelet; il sera pendu dans un jour ou deux. Il dit que tout son déplaisir, c'est de n'avoir pas tué sa femme et l'enfant qu'elle a sauvé. Songez que cela est vrai comme si vous l'aviez vu, et que, depuis le siège de Jérusalem, il ne s'est pas vu une telle fureur, n

L'imagination 'des chercheurs d'affaires extraordinaires qui en-

AFFAIRES EXTRAORDINAIRES. xciii

touraient ie ministre n était pas sans doute épuisée; mais il pouvait s en trouver dans les provinces de toutes spéciales cpi'on ne soupçonnait pas à Paris. Le 26 avril 167/i, Colbert invita l'intendant de Bardeaux à lui soumettre ses idées à ce sujet, r estant beaucoup plus avantageux de chercher des affaires de cette nature que d'augmenter les impositions sur les taiUables. '» La remarque suivante d'un contemporain donne à penser que la plupart de ces combinaisons, tout en fournissant quelques ressources momentanées, auraient compromis j^usieurs industries, tr II y avoit à Gaen , dit Segrais, des marchands vendeurs de cartes qui en envoyoient en Espagne, en Italie, en Angleterre et dans tous les pays du Nord, et qui attiroient tous les ans plus dun million dans le royaume; mais, M. Colbert y ayant voulu mettre un impôt, ils se sont retirés en Angleterre ^ ^ On lit en effet dans un projet d'affaires extraordinaires pour l'hiver de 167/i, écrit de la main d^ Colbert : vResiabUr rimpoêitton sur les cartes. ^ Le projet ne contenait pas moins de qaarante-deux articles, dans lesquels figurait pour 1 ,â 00,0 00 livres la confirmation de ces mêmes usurpateurs des titres de noblesse auxquels Colbert avait fait précédemment une si rude guerre. D'autres projets, également autographes, ayant pour but de subvenir aux besoins des années suivantes, expliquent l'impopularité qui s'attacha au nom de Colbert vers la fin de son ministère. Il proposait de mettre un droit sur la vaisselle d'étain , de réaliser un bénéfice d'environ U millions dans une opération sur les monnaies, de faire payer 600,000 livres par an aux propriétaires de Paris pour le pavage des rues, d'admettre à la noblesse tous ceux dont les titres ne remontaient qu'à l'année 1600, de vérifier les titres des bourgeois de Paris, d'augmenter de trente sous le prix du minot de sel, de faire payer un million aux propriétaires des maisons bâties à Paris malgré les règlements de *police, de créer une mul^ titude d'offices nouveaux par le dédoublement des anciens, elc.^ Ëstril nécessaire de dire le mécontentement public à l'annonce de ces

' Segraiiiuna ou mélanges d'histoire et * Bibl. Imp. Mss. S. F. .3,696-s» , p. 36

de Uuerêtwre, Paris, tyai, p. 4o. et wiiv.

xciv INTRODUCTION.

mesures, qui affectaient plus ou moins toutes les existences, et dont une entre autres, 1 altération des monnaies, devait troubler toutes les transactions et se faire sentir à tous les degrés de Téchelle sociale?

On comprend qu'à Paris le prestige et la force du gouvernement contenaient sans trop de peine les mécontents. Il n'en était pas de même dans les provinces , et sur plusieurs points les inten* dants avaient fort à faire pour maintenir la tranquillité. Déjà, en 1669, une femme de la Groii-Rousse, près de Lyon, avait été pendue pour s'être mise à la tète dun attroupement de cinq à six cents personnes. Depuis, des désordres avaient éclaté çà et là et nécessité des répressions vigoureuses. En 167/i, les tètes comment <*èront à s'échauffer à Bordeaux et dans toute la Guyenne. L'intendant do la province, M. de Sève, était cependant un homme éner- Ipquc, mais la force des choses le dominait Le a 5 mai Golbert lui écrivit la lettre suivante, qui est un curieux document historique (^t une leçon pour les administrateurs de tous les temps :

(f Sur ce qui concerne les mauvaises dispositions que vous trouves dans les esprits des Bordelois, vous devez bien observer qu'il ne faut jamais que vous souffriex de mauvaises confidences de ceux ({ui, se disant bien intentionnés, ne laissent pas bien souvent de dire leurs mauvais sentimens par forme d'avis comme venant d'au* Iruy, n'y ayant rien qui contribue tant à exciter les esprits des |M)upl«m que les terreurs et les imaginations qui sortent de la bouche (II) ces sortes de gens ; et tout ce qui vous approche avec ces mauvaiH avis, de queh|ue qualité qu'il soit, doit se retirer d'auprès de voiiH plein d'une assurance éloignée de toute crainte que la vertu et la l'orce dt^ nostro niaistre doit produire et soutenir. Nous sommes n/*M HoiiM le pluH (;rand roy qui aytjamais porté sceptre ; et , à l'heure que vouH parlerez pendant cet esté, il sera perpétuellement à la h*Hle (le Hori armée faisant des actions qui étonneront toute la po»ihïUt. Si, (lims (*.e temps, une ville comme Bordeaux iaisoit con^ noihtre le nioindre iiiouvemenl de sédition, elle porteroit très-^ssu^ r/*nH*iil l(^ Houvenir de sa mauvaise volontc' plus longtemps ({u'elle n'fi Ijiil HoiiH l(* r(S|rne de Henri Il.r

AFFAIRES EXTRAORDINAIRES. -icv

Le Oléine jom*, cherchant à communiquer un peu de sa fermeté au premier président de Bordeaux , le Contrôleur Général lui écrivait:

irEii k place où vous estes y il faut que tous ceux qui vous approchent soyent pleins et se remplissent eux-mesmes par vous dune assurance que la vertu de nostre maistre doit soutenir ; et, quelque mauvaise, volonté et emportement qui vous paroissent dans les esprits de cette ville, il est difficile de croire qu'aucun ose les rendre publies. Mais si cette mesme vertu de nostre maistre , qui paroist si vive et si éclatante dans toutes ses actions, ne les en empeschoit pas, je vous puis assurer qu'ils porteroient un exemple étemel de 1 obéissance et du respect que les peuples et tous ceux qui en font partie, de quelque qualité qu'ils soyent , doivent à un roy comme le nostre. v

Toutefois les esprits, loin de se calmer, s'exaltèrent. Le mouvement gagna Ângouléme, où les mécontents obtinrent, dans les pre* miers jours de novembre 167/1, ^" avantage qui força l'intendant à reculer un moment devant eux. Irrité de ce qu'il jugeait un acte de faiblesse, Colbert lui écrivit, le i5, que le devoir des dépositaires de l'autorité était de ne témoigner jamais aucune crainte et même de hasarder quelque chose dans les occasions importantes. Là-dessus il lui enjoignait de se rendre immédiatement sur les lieox, de réprimer ces apparences de mouvement et de publier que le Roi avait toujours aux environs de Paris une armée de vingt mille hommes pour rappeler les peuples à l'obéissance. La sédition fui étouffée à Ângouléme ; mais, au bout de quelques mois, le fkS mars 1675, Bordeaux se soulevait aux cris de Vive le Roi sans gabelle. P^idant plusieurs jours les révoltés , après avoir tué et traîné dans toute la ville un malheureux qui n avait pas voulu crier avec eux, tinrent l'autorité en échec. Le maréchal d'Âlbret s'étant hasardé dans les rues du quartier Saint-Michel à la tète de quelques troupes, fut accosté par un des meneurs en guenilles. (rËh bieni mon ami^ lui dit le maréchal, à qui en veux-tu? as-tu dessein de me parler? — Oui, je suis député des gens de SaintrMichel pour vous dire qu'ils sont bons serviteurs du Roi, mais qu'ils ne veulent

icvi INTRODUCTION.

point de gabelles, ni de marque d'étain, ni de tabac, ni de papier timbré, ni de greffes d'arbitrage. <» Le maréchal, à leur meixi, dut faire sanctionner cette demande par le parlement, et Colbert luimême approuva ces concessions, qui furent accompagnées d'une amnistie complète. Elles ne ramenèrent pas les esprits, car peu de temps après, le â/( avril 1676, l'intendant écrivait que ftsi le roy d'Angleterre vouloit profiter des dispositions de la province et faire une descente en Guyenne , où le party des religionnaires estoit trèsfort , il donneroit dans la conjoncture présente beaucoup de peine, t Il ajoutait que la bourgeoisie ne paraissait pas mieux intentionnée que le peuple, et que des velléités de rébellion se manifestaient dans les provinces voisines. Cependant les mesures étaient prises en vue d'un nouveau soulèvement, que tout rendait probable, il éclata au mois d'août suivant, et fut vigoureusement réprimé. 11 y eut quelques hommes tués et une quarantaine d'arrestations. Le 3 1 , le maréchal d'Albret écrivit à Colbert : cr Hier on commença d'en pendre deux dans la place Saint-Michel; aujourd'huy on continuera, ainsy que le reste de la semaine, de donner au public tous ces exemples de sévérité, n Les troubles ayant recommencé à la Bastide, près Bordeaux, le principal instigateur fut aussitôt saisi et exécuté sur la roue. A partir de ce moment, tout rentra dans l'ordre, et les taxes des affaires extraordinaires se payèrent sans difficulté. Les Bordelais, bien convaincus de leur impuissance par cette nouvelle tentative, n'osèrent plus remuer.

La révolte de Bretagne avait coïncidé avec les troubles de Bordeaux. Madame de Sévignéa raconté avec un fond de tristesse que la légèreté de la forme ne parvient pas à dissimuler, les penderies qui la terminèrent. A Rennes, ce fut l'impôt sur le papier timbré qui amena les premiers désordres. Dix-huit mois auparavant, la cour avait, moyennant une contribution volontaire et un don gratuit de 5,200,000 livres, supprimé divei'ses taxes que, suivant les Bretons, le gouvernement n'avait pas le droit d'imposer et dont Colbert ne s'était fuit l'énergique défenseur (lettrés des 3 et q3 décrmlm» i'>7'i) qiio pour amener les Etat«5 ii financer. La guerre

AFFAIRES EXTRAORDINAIRES. xcvii

continuant, il fallut revenir sur ces suppressions. La province avait alors pour gouverneur le duc de Chaulnes, avec M. de Lavardin comme lieutenant général ; un ami du contrôleur général , M. d'Argouges, était premier président. Au mois de juin 1675, M. de Lavardin écrivait à Golbert : « Les troupes seroient plus nécessaires dans la basse Bretagne qu'au Mans. C'est un pays rude et farouche qui produit des habitans qui lui ressemblent. lis entendent médiocrement le françois, et guère mieux la raison. A l'égard de ce paya-là, il est à souhaiter que l'autorité y soit soutenue par des forces convenables, yi II reconnaissait d'ailleurs que la souffrance du pays était réelle, cria misère étant plus grande qu'on ne croyoit et le commerce n'allant point, y^ Le gouverneur et le lieutenant général étaient au reste parfaitement d'accord pour accuser le parlement et conseiller les moyens violents. M. de Chaulnes supposait que la Compagnie était derrière les meneurs, et M. de Lavardin ne ménageait pas le premier président. (rLe peu de vigueur et rinquiétude de M. d'Argouges, écrivait-il à Colbert le 16 juin, sont les pr\pcipales causes de ce qui vient d'arriver à Rennes. Si les supplices avoient suivi les émotions, il est à croire qu'elles n^enssent pas continué. . . t) Le gouverneur écrivait de son côté : crLe remède est de ruiner entièrement le faubourg de cette ville ; il est un peu violent, mais c'est, dans mon sens, l'unique; je n'en trouve pas même l'exécution difficile avec des troupes réglées. . . <n L^émeute du 18 juillet 1675 fournit l'occasion attendue. Ce jourlà les vestibules du palais furent envahis, les portes des bureaux du papier timbré enfoncées, les papiers enlevés, les timbres brisés. D^lorables violences que devaient suivre des rigueurs inouïes! Dès que les troupes que la cour jugea nécessaire d'envoyer arrivèrent, la répression commença, terrible, inexorable. trCes pauvres bas Bretims, écrit madame de Sévigné le a 6 septembre, s'attroupoient quarante, cinquante par les champs, et, dès qu'ils voyoient des s<Mat8, se jetoient à genoux en disant mea eulpay le seul mot François qu'ils savoient. <» Les lettres suivantes constatent qu'on prît à l'aventure vingt-cinq ou trente oourgeois de Rennes pour

xcvm INTRODUCTION.

les pendre, qu'un individu fut roué pour avoir commencé la pillerîe du papier timbré moyennant vingt-cinq écus donnés par les fer^ miers, que les habitants de toute une grande rue furent chassée, bannis (c'était le projet du duc de Ghaulnes), et qu'on voyait tous ces misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants, errer et pleurer au sortir de celte ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture, ni de quoi se coucher. On connaît enfin la phrase si expressive de la lettre du 3 novembre 1676 : a Les rigueurs s'adoucissent; à force d'avoir pendu, on ne pendra plus^T)

Une autre révolte avait failli, vers la même époque, ensanglanter Poitiei*s. «rLes esprits du menu peuple, écrivit le 29 mai 1676 le duc de La Vieuville à Colbert, qui l'y avait envoyé en toute hâte, sont pleins de chaleur, et leur extrême pauvreté, jointe à l'exemple de l'impunité de leurs voisins de Bordeaux et de Bretagne, les a persuadés qu'il n'y avoit qu'à s'opposer à l'exécution des édits pour en estre déchargés. . . ^ L'intervention du duc de La Vieuville apaisa ce mouvement. Il fit d'abord réduire les taxes par l'intendant h un chiffre tel que les plus pauvres mêmes n'eiyent plus le prétexte de ne pouvoir les payer; il réunit ensuite les principaux habitants de la ville et leur fit comprendre la nécessité d'user de leur influence pour donner satisfaction au roi. Ses sages conseils prévalurent, et le danger fut conjuré^.

Sans doute la situation était bien plus difficile à Bordeaux et à Hennés. Dans cette dernière ville pourtant, plus de décision chez le premier président, moins d'exigences et de dureté de la part du duc iU\ (Ihaulnes, auraient vraisemblablement amené un autre rénnllat et dimiimé les horreurs de la répression. Il faut reconunUvi* enfin, <\ la décharge des populations, qu'en Bretagne la révolte nvait été ])rincipalement fomentée par les procureurs de IlenneH, dont l'impôt sur le papier timbré diminuait les bénéfices, par ileM fermiers déçus dans leurs espérances et désireux de voir \ruv bail annulé, et par quelques receveurs qui, s'attendant au

' lliiiloitr (k dolhert, chnp. xv^j. — Depping, Corregp, admtn, III, aSy à «lôg. — iHlri'H ihmadnmv de SMfpié, ifiyS. — * Depping, Corresp, admin. a66.

AFFAIRES EXTRAORDINAIRES. xcix

ptliage de leur caisse, faisaient des déclarations mensongères d'après lesquelles ils espéraient être remboursés. Comme d'ordinaire, le peuple fut victime de la perfidie des meneurs, et les malheureux sur lesquels s'appesantit la justice royale n'étaient pas ceux qui méritaient un si dur châtiment.

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