‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 4)Chapitre 30 sur 411 · IX. — MÉMOIRE AU ROI · texte numérisé non relu

IX. — MÉMOIRE AU ROI

(i*iiy envoyé ce mémoire au Roy le aa juillet; Sa Majesté Ta lu une Tuis, Ta approuvé, Va relu le 33 au matin en ma présence, et a pris résolution sur chacun article , laquelle elle a exécutée.)

Fontainebleau, si! juillet 1666.

Voicy, Sire, un métier fort difficile que je vais entreprendre. H y a près de six mois que je balance à dire à Vostre Majesté les choses fortes que je luy dis hier et celles que je m'en vais encore luy dire.

' De très-courts extraits de c€t important çaise, Introduction. Ils y sont confondus ave<'

roémoipe ani'été, nous Tavons dit , publiés par des extraits d^un autre mémoire publié d-des-

M. de Montbion , dans ses PaHictf2anto> arfr (e« sus, sous la date du 38 septembre [i665J

MinUtrea des Jitmiècen , et par MM. Marrast et et spécialement relatif aux dépenses que faisait

Dupont, dans les Fastea de la HéwluUm fran- le Roi à Versailles.

vcxmi ANNEXES.

L'ordre de Vostre Majesté, sa hanlo vertu, mon cœur, qui ifest plein que d'amour et dé zèle pour la personne et la gloire de Vostre Majesté , me donnent la hardiesse de parler ^

Je fais auprès de Vostre Majesté le métier, sans comparaison , le plua difficile de tous; il faut de nécessité que je me charge des choses les plus difficiles et de quelque nature qu'elles soyent. Je npie confie en la bonté de Vostre Ma* jesté, en sa haute vertu, en Tordre qu'elle nous a souvent donné et réitéré de l'avertir au cas quelle allast trop vite, et eu la liberté qu'elle m'a souvent donnée de luy dire mes sentimens.

Vostre Majesté me dit hier que ma pensée estoit qu'il falloit licencier des troupes. Non, Sire; que Vostre Majesté soit, s'il luy plaist, persuadée qu'en tout ce qui dépendra de moy, j*iray plus vite que qui que ce soit aux cboses qui regarderont sa véritable gloire.

Vostre Majesté a quatre sortes de dépenses à faire : la première et la plus importante de toutes à présent est la guerre de mer ^; la seconde, les affaires estrangères; la troisième, la guerre de terre; la quatrième, les dépenses. du dedans du royaume, les plaisirs et les divertisscmens de Vostre Majesté.

Je suis persuadé. Sire, que les deux premières doivent, sans difficulté, marcher d'un pas égal, à l'exclusion des deux autres, lesquelles ne doivent subr sister que des restes pour ainsy dire de ces deux premières.

La troisième doit aussy subsister, s'il est possible; mais comme elle doit avoir son temps, mesme do préférence aux deux autres, elle peut bien souffiîr quelque diminution dans un temps où elle n'est pas nécessaire.

La quatrième dépense doit souQrjr toute la rigueur des retranchemens et de toute l'économie possible, par cette belle maxime, qu'il faut espargner cinq sols aux choses non nécessaires, et jeter les millions quand il est question de vostre gloire.

Je déclare à Vostre Majesté, en mon particulier, qu'un repas inutile de mille écus me fait une peine incroyable; et lorsqu'il est question de millions d'or pour la Pologne^, je yendrois tout mon bien, j'engagerois ma femme et mes enfans, et j'irois à pied toute ma vie pour y fournir s'il estoit nécessaire. Vostre Majesté excusera, s'il luy plaist, ce petit transport- ....

11 faut donc voir s'il se peut' faire des retranchemens suffisans dans. cette quatrième sorte de dépenses; et, en cas que cela ne se puisse, voir ce qui se peut retrancher sur la troisième pour Caire subsister les deux premières. C'est icy.que Vostre Majesté me permettra, s'il luy plaist, de parler avec liberté.

Elle â tellement meslé ses divertissemens avec la guerre de terre qWM'fitt

' Celte phrase est en mai^ de la copie ap- printemps, aa roi de Pologne, 5 'à 6;O0O Mom-

partanaat à M. le dac Luynes. BUe tvtit sans mes pour le mettre à mémo de fair^ rmtrer

doute été ajoutée par Golbert i sa minute ou dans le devoir ses sujets révoitt». LesdifSjiîui-

au mémoire original. tés du passage avaient fait abandonner ce pro-

' Le 96 janvier 1666 la guerre avait été jet; du reste, les troubles de Pologne furent

déclarée à PAngletârre. apaisés au mois de juilleL

^ Louis XIV s'était engagé à envoyer, au

FINANCÉS. ccxix

lien difficile de les diviser; el si Vostre Majesté veut bien examiner en détail combien de dépenses inutiles elle a faites, elle verra bien que, si elles estoient toutes retranchées, elle ne scroit point réduite à la nécessité où elle est.

Pentends dire que les 800,000 livres d'estapes qui ont esté fournies dans les prdvinf esi, tlàns le mesme temps que les troupes ont esté payées règlement, soiit consommées: PTest-il pas vray que si Ton avoit laissé les troupes dans leurs quartiers , sanrs les faire jouer la navette comme Ton a fait par des changemens et des marches perpétua les, cette somme pourroit servir aux dépenses de TEstat ?

J'entends dire de plus qne tous les deniers revenans-bons de Tannée dernière et de la présente sont consommés en revues , en subsistances de troupes et autres dépenses qtri concernent les assemblées de troupes que Vostre Majesté a faites. Ces deniers revenans-bons ont monté toutes les années passées à & 00 5oo,ooo livres et ont toujours esté fournis par M. Le Tellier environ ce temps-cy. Je ne crois pas avoir eu tort de compter que ces deux sommes pourroieni servir aux dépenses de TEstat pendant ces mois-cy; cependant tout est consommé.

Mais si Vostre Majesté estoit bien informée de tous les désordres que ces marches perpétuelles de troupes causent dans les provinces, combien vos peuples en sont dégoustés, combien de paysans de Champagne et des autres 6tmtières ont desjà passé et se disposent de passer dans les pays estrangcrs, elle venait bien de quelle importance il luy est de remédier à un si grand mal.

Outre ces deux dépenses qui sont grandes, Vostre Majesté doit considérer qu'elle a triplé les dépenses de son écurie sous prétexte que , dès lors qu'elle aura des affaires, elle la remettroit au mesme estât qu'elle estoit auparavant; et si Vostre Majesté examine bien , elle trouvera que t^ette augmentation en livrées, en nourriture d'hommes et de chevaux, en achats, en gages, va à plus de 900,000 livres tous les ans.

Si Vostre Majesté considère son jeu, celuy de la Reyne, toutes les festes, repas et festins extraordinaires, elle trouvera que cet article monte encore à plus de 3oo,ooo livres*, et que les rois, ses prédécesseurs, n'ont jamais fait cette dépense, et qu'elle n'est point du tout nécessaire.

La éépQMe àtBmtxMes, quoyque Vostre Majesté s'en retranche, ne laisse pas de monter toujours insensiblement à des sommes assez considérables.

Vostre Majesté donne encore beaucoup de pensions et de gratifications inutiles <è sa gloire, demeurant d^aecord toutefois qu'il faut que Vostre Majesté donne 'quelque chose k ses plaisirs.

Vostre Majesté «voit augmenté la dépense de ses gardes du corps de 6ft,ooo livres par comptant, et cette augmentation ne devoit durer que peudatft la paix; cependant cette dépense continue et augmente.

^ La copie porlc bien 3oo,ooo lÎTrcs, mais il csl probable que cVst une erreur et qu^il s*a|pt de trois millions.

ccxx ANNEXES.

Vosire Majesté a mis les compagnies de gendarmes et ehevau-lëgers' de Monseigneur le Dauphin, de la Reyne, Ecossois» etc. à 100,000 livres de soidie chacune par an : c'est une dépense exorbitante qui n'a jamais esté. Les geû^ darmes écossois avoient so,ooo livres de solde an plus, et les autres cômpa^ guies 3o ou /io au plus. ,.., >m>..

Jusquà présent Vostre Majesté a voulu faire assembler souvent desoorpé d'armée au dedans de son royaume pour en faire des revues.

Elle a voulu augmenter beaucoup les troupes do sa maison. ' • >J

Elle a voulu qu'elles fussent extraordinairement lestes et braves.

Elle a voulu que les officiers retinssent une partie de la solde pour fournir aux habits, casaques et autres ajustemens. '''^*

Elle a voulu que la solde do l'infanterie ordinaire fiisl de 6 sols 6 dienî^rs, et a permis aux officiers de retenir un sol ou deux pour les habits. - ' *

Que Vosire Majesté ayt, s'il luy plaist, la bonté d'entendre quelques Taisons contraires et de les examiner. >..

Premièrement, en général, oe sont toutes augmentations de dépenses q«p l'Estal ne peut pas supporter.

iSmt la marche des troupes au dedans du royaume eC rassemblée deè eerps iùfmié:

U suffit de dire que telle ville ou lieu d'estape a souffert depuis six mtàt> cent logemens différens de troupes, et que ceux qui en ont eu le moins en ont souffert plus de cinquante. Toutes les troupes vivent à discrétion en entrant et sortant des lieux où elles logent. Les quatre généralités de Paris , Amiens, Soissons et GhAlous ont souffert plus de logemens depuis sLx mois que pen<^ dant les ^ dernières années de la guerre ; c'est assex dire pour connoîstrè clairement que ces généralités seront plus ruinées avant que la guerre conn mence qu'elles ne l'ool esté pendant vingt-cinq années de la guerre passée.

Les grands rois ont toujours pris plaisir d'estre loués de n'avoir fait mardier leurs armées que dans le pays de leurs ennemis et jamais dans celuy de leurs sujets.

Sur laugmematùm et Im bemUi des iroupes de sa mmson :

\jk prodigieuse différence qui se trouvera entre ces troupes et celles des arnit'es abattra 1« conir des officiers et soldats de ceUes-cy et les ruinera, parce que« dès lors quil y aura un bou officier ou un bon soldat dans les Groupes d aruiée^ il fera tous ses efforts pour entrer dans ceiies de sa maison.

Os trou|>es seront tou^^urs regardées comme Tobjet particulier de ramifié , dtvii soius et do la dépense du Roy, ce qui causera de mauvais effets daiasles esprits des autres troupes, qui composeront assurément le plus grand nombre.

Le compte du Roy n'est pas d'avoir un corps de troupes extraordinair«n«iit Ihui, et le reste foiblo et mauvais, parte que partout où le bon corps » troii*vera, il battra , mais l'autre sera battu « et comme il sera beaucoup plus grand, il y a ({uelque risque qu il uVmporte lautre.

Le ciuupte du Roy ivst que toutes ses truupt's si^yent ^plement fortes et bonnes « et quVIIes Ik^^oul |Kii4out une ix'^istaniT l'^jaleà ^mîs ennemis.

FINANCES. ccxxi

Celle (listincUon trop (grande de sa maison en ioules choses ralentit le zèle de tous les autres sujets ; les grands rois ont toujours embrassé leur dernier et pins éloigné sujet comme le plus proche , toutefois avec quelque différence pour la distribution des grâces seulement. Nos grands rois, François l", Henry IV, n*ont jamais fait ces distinctions; ce dernier s'est fait souvent garder par tous 1^ vieux corps, et, de son temps jusqu'au règne dé Louis XIII, le régiment de Picardie Ta toujours disputé au régiment des gardes.

Louis XIII a esté le premier de nos rois qui ayt fait la distinction des troupes de sa maison ; eueorc n'y avoit-il que sa compagnie de mousquetaires à cheval 4e ceut hommes, avec ses compagnies de gendarmes et ehevau^égers. Sur la beauté des habits et ajustemens des troupes : . LoQ a toujours cru qu'un soldat et demy ou un soldat et un quart mal habillés valoient plus qu'un soldat richement habillé, pourvu que k premier eust le nécessaire et qu'il fust également armé. C'a esté une des plus grandes questions des plus grands conquérans de l'antiquité de sçavoir s'il valoit mieux que les soldats fussent richement armés et habillés que de ne Testre pas.

Alexandre disoit qu'il aimoit mieux les voir richement armés, parce que, dans le combat ^la conservation de leurs armes et de leurs habits augmentoit leur valeur; Jules César, au contraire, que la richesse des armes et des habits amoUissoit le cœur de ses soldats par la crainte de les perdre et la trop grande e»vie de les conserver, et redoubloit la valeur de ses ennemis pour les gagner. Vostre Majesté verra de quel sentiment elle sera, mais jeluy dois dire que presque tous les grands capitaines ont esté de celuy de Jules César ; sur quoy il (aut observer que cette question n'estoit que sur les richesses gagnées par les soldats sur leurs ennemis.

Sur ce que les officiers retiennent sur la solde de kurs soldats : Les rois François P^ et Henry IV, par leurs ordonnances sur le fait de la guerre, ont prononcé peine capitale contre les officiers qui en useroient ainsy comme contre des voleurs publics. Vostre Majesté a estably et autorisé le contraire ; je doute fort qu'elle s'en trouve bien.' Il y aura bien des officiers dont les soldats ne toucheront pas grand argent, sous ce prétexte ; et il ne sera pas possible de les punir, par l'autorité iq^i^VostreMajesté leur donne. Il est presque certain que l'avantage ou pourmieuxdift^le plaisir devoir un soldat un peu mieux habillé n'est pas assez grand |mur idétruiré dos principes si sagement eslablis. Que Vostre Majesté considère; s^rlluy plaise,' que dans le temps dé la gterrei, l'on a licencié les mousquetaires parce' q«e leur ettta^tènëment const(kit:iQ^740oa livrée. Vostre Majesté mesme a balancé dix^huit mois h mettre h «lieyalies petits mousquetaires, et tout d'un coup elle a augmente les troupes dtfi SB maison de 8 à 900,000 livres par an. ' ■ •

iitVostroi Majesté pourroit peut-estre me reprocher demi choses :

L'une, qu'à l'égard des revues et de la marche des troupes, j'ay peut-estre le plus porté Vostre Majesté à assembler les corps d'infanterie et de cavalerie et à faire ces revues;

cfixxu ANNEXES.

L'autre, pourquoy je ne luy ay pas dit mes sentimens âur ces nuatières, vu la liberté qu'elle a toujours bien voulu me donner de luy parler en particulier avec toute liberté.

Pour répondre au premier de ces reproches , il est vray que j'ay parlé à Vostre Majesté de l'assemblée des corps et des revues fréquentes par. Vostre Majesté mesme; mais, Sire, a l'égard de l'assemblée des troupes et de leurs inar^ ches, je n'ay pas cru qu'une affaire si impori^nie seroit' confinée uajeuae homme de vingt-quatre ans, sans expérience sur cette matière ^ fort emporte ei qui croit qu'il est de l'autorité de sa charge do ruiner le • royaume, et qui «eul encore le ruiner parce que je le veux sauver. ^ , ...Iv

J'avois vu, dans la guerre dernière, que toutes les fois qu'il estçit. question de faire marcher des corps de troupes et des^ revues ^celuy qui avoit l'aeioiitë de Vostre Majesté en main et le secrétaire d'estat de ia guerre , ajiree oeluy qui ayoit soin des finances, cherchoient tous les moyens possibles poac ae;le«pa8 faire; et, quand cela ne se pouvoit éviter, on cherchoittous 1ns expédieas pour en faire le moins et pour éviter la trop grande charge des peuples. : u|.n. .

On croyoit faire quelque chose de considérable de sauver de. logemenstèt de passages une province, et aussy l'on écoutoit favorablement les habitaus des villes quand ils venoient se plaindre, et on rendoit justice sévère ourles ofliciers et sur les troupes; au lieu qu'à présent aucun habitant des villes n'ose plus se plaindre, parce que tous ceux qui sont venus ont esté traités de ^ïoquiuS'C^ de séditieux, et les peuples ont appris ces mauvais traitemens qui ont «s|é prononcés par celuy qui parle au nom de Vostre Majesté.

A l'égard des revues, il est vi'ay, Sire, que j'en ay parlé à Vostre Majesté; mais je n'ay jamais cru qu'elles dussent venir chercher Vostre Majesté, ni que la marche des troupes et l'assemblée des armées au dedans du royaume, qui en attire la ruine, sans difficulté, pust devenir un divertissepiont de dames* Si Vostre Majesté veut rappeler sa mémoire, elle trouvera (et je ne sçais laesme si la proposition écrite de ma main n'en est pas encore parmy les papiers de Vostre Majesté) que je disois alors qu'elle pourroit faire un ou doux voyages sur la frontière pendant l'hyver, visiter et faire les revues de trois ou quatre garnisons chacun voyage, ensuite y envoyer quelques.officiers d'armée et quelques oi*dinaires pour les surprendre ut les tenir en haleine; qu'au comr> menccment du printemps Vostre Majesté pourroit aller i Compiègne, où, se trouvant à huit ou dix lieues de tous les quartiers, elle pourroit 1^8 visiter- et les surprendre souvent par elle-mesme, par M, de Tureone, par des offi<îiers d'armée, par des ordinaires. Et pour peu que Vostre Majesté y veuille iairé d^ réflexion, elle trauvera que de cette façon elle auroit sçu la véritable foreecies troupes et auroit toujours tenu les officiers dans la crainte et dans l'appliea^ tion d'avoir de bonnes, compagnies. » i i -

Les soins de Vostre Majesté se seroient également répandus sur toutes les troupes de ses armées , et l'on n'auroit point vu cette prodigieuse distinction des troupes de sa maison aux autres, laquelle fera toujours un mauvais effiet.

FINANCES. ccxxiii

Il n'y a pas d*apparence que Vostre Majesté soit persuadée que les revues qu'elle a (ailes soyent véritables , puisque les officiers ont esté avertis huit ou Quinze jours auparavant qu'ils dévoient paroislre en présence de Vostre Majesté.

Pour répondre au second reproche, il est vray, Sire, que Vostre Majesté m'a permis de luy parler avec liberté. Il est vray que Vostre Majesté nous Ta souvent ordonna à M. Le Tellier et à moy dans les commencemens. Il est vray encore que Tannée passée, à Saint-Germain , Vostre Majesté me tesmoigna de rimpatience d'apprendre ce que j'avois à luy dire.

Mais, Sire, outre que le temps et l'occasion ne se présentent pas toujours, el mesme ^e je les évite autant que je le puis pour des raisons que Vostre Maje^ sçait, trois considérations puissantes m'en ont empesché :

La première, que j'avois à parler contre ce que Vostre Majesté tesmoignoit aimer plvs' fortement ;

La seconde^ qu'encore que ce que je dis à Versailles touchant les exils et les rappels^ me pamst avoir esté agréé de Vostre Majesté, n'ayant point vu qu'elle y ayt fait aucune réflexion , j'ay commencé de douter si la liberté que j'avoîs prise avoit esté agréable à Vostre Majesté;

Et la troisième , qu'il m'a semblé que Vostre Majesté commençoit de vouloir préiérer ses plaisirs et ses divertissemens à toute autre chose , et cela fondé sur deux reiicontre$ considérables :

La première , ayant fait voir à Saint-Germain , par le nombre des vaisseaux , que Vostre Majesté pouvoit encore fortifier son armée navale de six vaisseaux pourvu que nous eussions de l'argent, dans le mesme temps que Vostre Majesté me disoit que cela estoit tellement important pour sa gloire qu'il falloît se tirer le morceau de la bouche pour y fournir, dans le mesme temps Vostre Maj^té dépense ^ 00,000 livres d'argent comptant pour le voyage de Versailles, sçavoir : i3,ooo pistoles pour son jeu et celuy de la Reyne, et 5o,ooo livres en repas extraordinaires;

La seconde, qu'encore à présent, dans le mesme temps que Vostre Majesté v(^t ses aifoires prestes à tomber, par l'excès de toutes sortes de dépenses^ du ipius florissant estât que l'on se puisse imaginer dans un abisme de nécessité qui produit toujours toutes sortes de désordres ; dans le mesme temps, dis-je, Vostre Majesté fait faire une dépense de 100,000 livres à chacune de ses compagnies de mousquetaires.

Qiie Vostre Majesté considère, s'il luy plaist, de quoy elle veut qu'un mousquetaire àia basse paye qui aura consommé sa solde de 3 60 livres pour une aimée en armemens inutiles vive pendant cette année. Il faut. Sire, que par doneeur ou par force tl vive aux dépens de son hoste. Les lieux de leurs logemens se ruinent; ils ne payent point la taille, et tout tombe dans la confosioiu

' Ce pasMge ne eencornc-Uil pas les protestants ?

cctxtv

ANNEXES

Si Voslre Majesté croit que leurs parens leur fourniront de l'argent, pculestre que cela pourra estre pour trente ou quarante. Pour le surplus^ elle se trompe ; qu elle s'en informe. •

Si Vostre Majesté veut fournir ces sommes des deniers reVenans-bons, ne vaudroii-ii pas mieux les employer à tant de dépenses si importantes qui nous pressent de toutes part£i ?

Plust à Dieu, Sire, que Vostre Majesté eust une fois bien examiné cette matière , qu'elle eust mesme pris elle-mesme ou fait prendre les sentimens de tout ce qu'il y a de gens sensés ! Elle trouveroit que sa gloire souffre quelque diminution de ces fanfares et de tous ces ornemens inutiles dont, outre cela, la dépense ruine et les of&ciers et les cavaliers, et que la véritable gloire de Vostre Majesté recevroit de l'augmentation si elle retranchoit toutes ces superfluités; si elle répandoit ses soins également sur les troupes de ses armées et çur celles de sa maison; si elle prenoit soin que toute la cavalerie portasldes cuirasses, que les armes fussent bonnes et que chaque cavalier eust un bon buffle, un bon chapeau de pluie et un manteau de mesme sur la croupe de son cheval; tout le reste ne sert qu'à ruiner, à embarrasser, et est absolument inutile.

J'entends dire qu'il est impossible que les cavaliers puissent porter des cuirasses. Je sçais, Sire, pour l'avoir vu, et Vostre Majesté s'en peut informer, que pendant tout le temps que le mareschal de Gassion ^ a esté mestre de camp général de la cavalerie légère, ou qu'il a commandé les armées de Vostre Majesté, aucun cavalier n'a osé se présenter devant luy sans cuirasse, et que jamais la cavalerie n'a esté meilleure que de son temps. Pourquoy Vostre Majesté ne peut-elle pas faire la mesme chose ?

Il est encore bon que Vostre Majesté sçache deux choses dont on n'a osé demeurer d'accord quand elle l'a demandé : l'une, qu'il a esté affiché dans Paris un libelle poilant ces mots : Louis XIV donnera les grande marionnettes dans la plaine de Moret; l'autre, qu'il en a esté distribué un autre dans les maisons portant ces mots : Parallèle des sièges de la Rochelle et de Moret faits par les rois Louis XIII et Louis XIV^,

Je sçais bien. Sire, que ces sortes d'écrits ne doivent entrer pour rien dans les résolutions des grands princes, mais je crois qu'ils doivent estre considérés dans les actions qui requièrent l'approbation publique.

' Jean de Gassion, né à Pau en 1609, embrassa la carrière militaire dès Tâge de seize ans. 11 prit ensuite du service sous les ordres de Gustave- Adolphe, roi de Suède, et y resta jusqu'en i632. Rentré en France, il fut créé maréchal en i6/i3 et devint gouverneur de Courtray et pays circonvoisins.Mort, le a octobre 1667, d^une blessure reçue devant Lens en visitant les gardes avancées.

* Olivier d'Ormesson parle aussi de ces re-

vues; et, ce qui est curieux, te roécontent est moins sévère que le ministre.

Avril 1666.

(^Le Roy fut avec toute la cour voir ta ravne es troupes, près de Mouchy; elle dura frais jours : le premier à les mettre en bataille, et les deux autres à les faire défiler. H y avoit 1 5,000 hommes. L'on convient qu'il ne se peut voir des troupes plus belles et plus ma-

Toutes ces choses ont une si grande connexité avec les finances qu'il a csh^ i mpossible de les onii^tro; mais, pour y revenir, il est certain que, pour Tannée prochaine, si la guerre de mer continue, il faut licencier des troupes (celicen- «^îement se^ponrra faire ou par corps de troupes, ou en réduisant les compa- {jnies a 3o hommos) et réduire toute la dé[>ense de la guerre de terre à un snillion par mois; réduire de mesme toutes les autres dépenses, en arrester un «flUif, et, quand il sera une fois fait avec grande connoissancc de cause, ne le point passer pour quelque raison et sous quelque prétexte que ce puisse estre. Ifatfàpour Tannée prochaine 1667.

Pour !e reste de cette année, il faut arrester les troupes partout où elles se trourent et empescher qu'il n'en marche aucune dans les pix)vinccs.

Réduire Tustensile de Tinfanterie à un sol ^ ce qui fera six sols de solde ordinaire»

Défendre aux officiers de rien retenir sur ladite solde, afin que les soldais poissent vivre sans foule des habitans.

Réduire la fourniture de Testape pour la gendarmerie et la cavalerie qui est excessive.

Tirer tout ce qui se pourra des 800,000 livres qui ont esté fournies pour

gnttques, les officiers ayant fait des dépenses ejUréme». La compagnie de M. de La Trousse * fol Ifouvée Tune des plus belles. Le Roy luy a donné 5oo <^cus. L^on prend occasion de celte grande dépense pour munnurer, et de la foule 4|iM les peuples sonfTrent de cette marche inutile. L^on dit que dans les pays estrangers et eonemis on appelle le Roy le cadet de la »v-

Juin 1666.

«La cour est à Fontainebleau, d^oîi Ton crait qu'elle reviendra htentost, à cause de la {{Towesse de Reyne. L'on parle d'une grande revue de troupes dans la prairie de Morel. L'on dit que toutes les darnes doivent camper trois jours , et que le Roy a fait Faire des tentes de-tootê» co/ldeorB. L'on a ajouté que Ton ferait le siège de Moret dans les formes, pour montrer aux dames la manière de prendre les placée, JLe chagrin des malcontens, qui est fort général , traite cette revue d'une badinerie poar le Roy et d'un jeu d'enfans, et qui n'est pas biea' reçu par les estrangers. Il y en a qui ffayeit que fouies les revues se termineront à 'inal^ue entreprise sérieuse sur la Flandre. . . "^

Septembre 1666.

"Ce jeudy 36 aoust, le Roy fit une revue

des troupes de sa maison dans le bois de Vincennes. Ma femme y fut avec madame de Nogent. Il n'y eut jamais rien de si brave ni de si uiaguifique en habits. Tout le monde en murmure, car les troupes sont obligées de faire ces dépenses inutiles à leurs frais. ..-^ ( Journal d' Olivier Lefhre d* Ormenon , 1 1 , /i 5 3 , /i6i,/i68.)

' L*uslensile, Salgmum, quoique signifiant proprement psculentn quœ ad conâiendum va- Imt^ s'entendait en général de toutes les fournitures faites en nature ou en argent aux sot- * dats eu (]uartier chez l'habitant.

Sous Louis XIV, on. donna particulièrement le nom \i''u9temile à la contribution quotidienne allouée aux troupes en quartier d'hiver pour laquelle devaient se cotiser, indépendamment de leurs obligations individuelles, les habitants des communautés astreintes au logement des gens de guerre. Aux termes de Tordounancc royale du 37 décembre 1676, la levée des sommes destinées à la fourniture des fourrages et au payement de l'ustensile était faite par les syndics et marguilUers des paroisses, d'après des rôles où elles étaient imposées à proportion et au sou pour livre de la taillo, plu» 3 deniers alloués à l'Extraordinaire des guerres pour le maniement des fonds.

* Phnlippe- Auguste Le Hardi, marquis do La Trousse, Rous-lientenanl dos gondarmos-daupLins

Gcxxvi ANNEXES.

les csiapcs, ensemble des deniers revenans-bons de Tannée dernière et de la pressente, exciter M. Le Tellier d'y travailler; retrancher toutes sortes de dépenses, pensions, gratifications, voyages, menus dons, etc. à la réserve des seules dépenses de la mer, estrangères, de la guerre et des maisons; retrancher tout ce qui se pourra sur cette dernière nature.

Outre toutes ces choses, il faut prendre un million sur les deux de réserve et chercher à emprunter 600,000 livres pour le mois d'aoust et autant pour le mois de septembre.

Je ne sç^iche que cet expédient, mais il faut de la fermeté pour ne rieo accorder ni rien ordonner pendant ces mois; il faudroit de plus charger les îqtendans de contenir les troupes.

Faire rapporter les procès-verbaux des désordres en ma présence, aGn qu'on ne les étoufle pas tous.

Il faudroit terminer la pensée d'acheter une maison pour la Reyne, ci voir ce que Voslre Majesté veut faire pour MM. de Brancas*, de Noailles^ et autres intéressés aux rentes rachetées, parce que ces afiaires arrestent la conclusion de ce traité ^.

Cest tout ce que j'ay à dire sur cette grande et importai^te matière.

(Cabinet de M. 1c duc de Layncs. Mae. n* gS. eaHonâ.)

\. — A LOUIS XIV

(Billet original.)

JVnvoye à Vostre Majesté le projet qu elle a demandé. Je ne sçais si elle se souviendra quau mois d'aoust, si je no me trompe, elle lit un projet écrit de sa main, sur le pied de 66 millions de ses revenus. Mais comme elle n'avoit pas enoonî réglé les dépenses de la puerre, elle fit celuy-cy au mois de novembn* ou de décembre.

Sur ce qu'il a plu ii Vostre Majesté de me dire, je puis l'assurer que toute mon industrie est employée pour augm<»nter les recettes; mais, pour les dépens4»s, j'avoue. Sire, que je n'en puis rien dire.

Je suis toutefois persuadé que si Vostre Majesté entroit dans Texamcn de chacune, elle trouveroit peut-estrt^ des retranchemens à faire qui pourroienl les rapprocher un peu plus di»s receltes.

(Cabiuel dt> M. lo duc de Luvih^. Mss. n' qS, rarton 9. )

' Cliiirit^, ctmito do Hninras, olail altadh' - Aniio, duc de Nmitles. ]{Ouvenieiir dfi

au duc d'OrltHins* qui, on t6^3, lui donna Roussillon t^ lieutenant génenld\Aa%ei|^ en

muf ctnu^vigiiio do ^-^imi r^^inuMit. Montre do i(>66. ou 1618 premier capitaine des gardes

camp on i(î.^^), il i^' retira aUn^ du i^enict* ol du coq^s du n>i. duc et pair on i663. Mort le

fut iHHiuiK' on ttUu cbovalior d*lionuour do l,i iT» fo^rier 107 S.

r»»ino AniHMr \ulncho. \\\vr\ lo S janvier ifiSi» ' l^^s^a^^ ol«scur; ci>piê lextueUemenl. »\ l\^»^» do stùxantt'-lr^^is au'i.

ccxxvn

XL — A LOUIS XIV

(Eitrail. — D*aprds une copie faiU) sur roriginal.)

Paris, 9 may 1670-

J<^ supplie Vostre Majesté de sifjncr Testât et les deux ordonnances cy-jointes; rel'*^ ^^ 137,000 livres de comptant est pour la remise de Brandebourg*.

IM. de Lionne m'a dit d'informer Vostre Majesté du préjudice qu'elle pourrait, tecevoirdans ses finances sur le payement de 3 millions de la grande aflaîi"«. Si Vostre Majesté s'oblige de la fournir au pays oii elle le doit estre, il famm t que ce soit ou en espèces, ou par change. Si c'est en espèces, il n'y a rien de t^i préjudiciable à i'Estat que de sortir une si grande somme tous les ans, et si c«la continuoit quelques années, Vostre Majesté pourroit courir risque de TMFune bonne partie de son abondance passer dans les pays estrangers.

Si c'est parchange, il est diflicile de pouvoir dire s'il sera possible ; et, quand il leaera, le change augmentera certainement dn double et peut-estre davantage, en sorte qu'il causera une augmentation de dépense de 6 ou 5oo,ooo livrent. C'est ce qui m'a fait croire qu'il estoit bon d'insister que la somme estoit payable a Paris K

Voicy le temps que Vostre Majesté a accoustumé de régler le brevet de la taille. Vostre Majesté me fera sçavoir, s'il luy plaist, si elle veut que les impositions de 1671 soyent pareilles à celles de 1670, ou si elle voudroit soulager ses peuples d'un million de livres*'. . .

niftP0?ISE DE LOUIS XIT, EN UARGE.

Bapaumc, is iiiuy.

* Je vous renvoyé les ordonnances et l'estut signé; je crois qu'il auroit esté "Oïl que le mareschal de Villeroy Teust signé, mais je ne l'ay pas trouvé, estant fort lard.

Je sçais que toutes vos raisons sont bonnes, je les connois pour telles. C'est

La première moitié de celle leUre , rela- Uf o aux coQslructioDs de Versailles el de Tria- ^^ <• Sera comprise dans la seclion Beaur-ArU , "^^^emlSj €tc, — Même oiiservation pour la P^<^ suivante.

Cotte IcUre de Colbert à Lonis XIV el les *'**^8nles sont écrites sur deux colonnes; "^^w XIV mettait «es oI>servalions en regard * '"'^voyait ensuite la lettre.

■VoKpie toute 11 correspondance entre Col-

"^'^ et Mozarin s^élait échangée dans celte

•^'^le, snr la proposition de Colbert, qui pro-

**®WeiiK»fil ii"*a?ait vu là cju'nn moyen de siin-

ptifierlal»esomiedn Canlinal. Celni-ci, s'élanl

peut-être mépris sur ses motifs, Colboii lui avait écrit le i4 juin iGo'j :

«Quand j*ay proposé à Vostre Eminenco de fain» réponse en marge de mes lettres, c'a esU» dans la pensée que cela luy seroit plus commode, comme elle Pavoit trouvé olle-mesme au pn''céd«?nt voyage. Elle en usera connue il luy plaira; et pour mes lettres, je la supplie de croire que je n'ay aucun scrupule qu'elles demeurent en ses mains . . . « ( BiW. imp. Mss. Buluze, Papier» de» Armoiire», vol. 176.)

Le Cardinal ne fit auame réflexion ladessus, et la correspondance continua sur le même pied.

ccxxviii ANNEXES.

pourquoy j'ay mandé qu'il lalloil conibaltre jusqu'à la fin, mais, au pis-aller, ne pas manquer la grande aiïaire.

Dites à Lionne ce que je vous mande, et voyez tous trois ensemble ce qu'il y aura à faire , si la réponse n'est pas encore faite.

•^ Il faut faire les impositions et soulager les peuples d'un million.

(Cabinet de M. le duc de Luynes. Mss. n* 98, carton 9.)

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