‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 4)Chapitre 341 sur 411 · A M. BOUCHERAT · texte numérisé non relu

A M. BOUCHERAT

COiMMISSAIRE Dli ROI PRÈS LKS ETATS DE BRETAG>E\

Sainl-Gennain, 3 décoiiibro 1C73.

Je suis bien ayse de vous dire qu'estant obligé de lire au Roy toutes les lettres que je reçois <[ui concernent les affaires de Sa Majesté, et celle des Estats de Bretagne estant à présent l'une des plus importantes, elle n'a point esté satisfaite de la lettre que j'ay reçue de vous, en date du si 6 du mois passé, dans laquelle elle a remarqué ([ue vous vous estes trop facile-

* Henri Lambert, sieur d'Herbif^Dy (voir page 1 09), avait été intendant de Bourges cl de Moulins en 1666 et 1667. ^^^^ ^^ ^^ "^ verabre 1 700, à Tâge de soixante-dix-sepl ans.

* Voir pière n* 965 , à la Gn.

** Louis Bouchenit (voir page 56), né en 1616, conseiller au parlement (1661), maître de« requêtes (f6^3), surressivemenf in-

tendant à Paris, en Languedoc, eu Champagne, en Guyenne. Il fut envoyé plusieurs lois, depuis 1667, commissaire du roi, aux Étals de Bretagne. Conseiller d'État en 1669, chancelier de France à la fin de i685 et garde des sceaux en 1691. Mort le 9 septembre 1699, à Tâge de quatre-vingt-trois ans. — La noto de la page 56 poKo par r»rreiir 8^1 ans.

iiient laissé persuader de toutes les raisons ([ui vous ont esté dites par ^^ députés aux Estats de Bretagne , chacun parleurs intérests particuliers, s^*^^ qu'il ayt paru à Sa Majesté, par aucun terme de vostrodite lettre, cf^^^ vous ayez connu la fausseté des unes et les raisons contraires des autr^

Comme Sa Majesté m'a ordonné de faire à tous les points contenusen v( dépesche une ample réponse, qu'elle a voulu mcsme voir et en réformer sens et les termes, elle m'a ordonné en mesme temps de vous envoyer courrier exprès, parce que je n'ay pu envoyer ma lettre par l'ordinaire qi partit hier au soir, m'estant trouvé un peu mal ce jour-là.

Pour entrer donc en matière, lors(|u'on vous a dit qu'il y a peu commerce et d'argent en Bretagne , et qu'il y a eu des vaisseaux pris à Au dierne*. Sa Majesté a esté surprise que l'on vous puisse dire des choses grossières et si éloignées de la vérité. Pour vous en informer, vous sçaure^^que, de l'aveu mesme des marchands do Saint-Malo, dont j'ay en maii les lettres, leurs vaisseaux ont apporté de Cadix plus de 16 ou 17 millions d(» livres ot ont esté escortés par des escadres entières des vaisseaux du roy'-. Prétendre qu'une province (pii reçoit en son dedans des sommes»" en es])èces si considérahles n'ayt point de conmierce et que l'argent: y soit rare, c'est vouloir persuader qu'il fait nuit en plein midy. Je ne croi» pas que l'on puisse jamais avancer une proposition plus grossièrement fausse que celle-là. et vous pouvez mesme avancer que le Roy a fait l'année dernière une dépense qui excède 3 millions de livres pour tenir de fortes escadres de vaisseaux dans le détroit et à la barre de Cadix , dans le seul dessein d'a|)puyer le commerce de Saint-Malo et de toute la Bretagne^» et d'assurer |)ar d(î fortes escortes le retour de tous leurs vaisseaux. Pour vous faire connoistre (|ue le Hov ne veut point tirer plus de mérite de cette d(v pense qu'il ne faut à Téganl de la province de Bretagne, Sa Majesté sçait l)ien (pu; ces grands retours regardent le général de son royaume; mais elle scait bien aussy que le commerce s'en fait en Bretagne, et que toutes ces esj)èces passent dans cette province au[)aravant que d'entrer dans les autres. Je suis très-certain (pie, pour peu que vous vouliez entendre et vous informer des principaux marchands de Saint-Malo et des autres de la province, vous trouverez le commerce en meilleur estât, et l'abon^ dance d'argent plus grande que ceux qui vous en ont parlé ne vous ont voulu persuader.

' iMiti; villr iriiiriliine (iii df>{>arloniont du njnsoignemcnts sur les soins que prenait alors

KifiifiliT*'. Colheri pour assurer une oscorle siiflisante aux

* On li'ouvi'ra à celle flale, défembro 1C73, hîltiments uini-chands. daiiM la M^'tion hubutirie , (hmmerco, d'amples

■A regard des baslimcns quiontesléprisà Audierne, ce a est pas une chose bien extraordinaire que, en un temps de guerre, des bastimens marchands qoi n'ont point d'escorte soyent pris par les ennemis. Mais jamais aucun roy n'a eu seize vaisseaux depuis le cap de Finistère jusque dans la Manche pour assurer le commerce de ses sujets, comme le Roy en a à présent ce nombre; et jamais les sujets n^ont esté si malavisés et si opiniastres à ne point vouloir se ranger sous l'escorte des vaisseaux de Sa Majesté qu'ils le sont à présent.

Je crois. Monsieur, qu'en ce peu de lignes, vous trouverez bien de quoy répondre à toutes les déclamations de misère que l'on vous pourra faire.

Pour ce qui est des affaires extraordinaires au recouvrement desquelles on travaille à présent, je crois vous pouvoir assurer des raisons beaucoup fhâs fortes pour les soutenir et faire voir que le Roy n'a rien fait en cela contre les privilèges que Sa Majesté maintient si religieusement à cette province.

Les francs-fiefs ont toujours esté recherchés de temps en temps, mesme du temps des ducs de Bretagne, ce qui a paru clairement par les remontrances du parlement et par les mémoires du procureur-syndic des Ëstats.

Les taxes sur le^ notaires, procureurs et sergens sont faites pour di* verses grâces que le Roy leur accorde ; et les députés des Estats ayant traité de ces deux affaires moyennant i,5oo,ooo livres, l'assemblée peut voir s'il luy est avantageux de maintenir ce traité ou non. Je vous puis assurer que Sa Majesté ne sera pas faschée quand l'assemblée» desdits Estais voudra annuler ce traité et la remettre en liberté de faire payer les redevables de CCS droits.

Les deniers revenans bons,

La recherche des domaines ,

Les isles et islots,

Et la recherche des usurpateurs ([ui ont pris depuis leur condamnation la qualité de gentilhomme sont toutes [affaires] fondées en une justice si exacte et si rigoureuse que le moindre gentilhomme de la province la peut faire dans ses terres sans dilTiculté. Au lieu que la province ayt aucun sujet de se plaindre de la Chambre souveraine establie pour toutes ces matières, elle devroit en rendre de très-humbles actions de grâces au Roy, vu qu'en cela Sa Majesté traite cette province bien différemment de toutes les autres qui sont régies de mesme qu'elle par l'assemblée des Estats, Sa Majesté faisant juger toutes ces matières j)ar les intendans des provinces de Provence, Languedoc et Bourgogne. Ainsy, vous voyez clairement qu'au lieu de prendre occasion , par l'assemblée , des sujets de remercier le Roy de ce que Sa Ma-

an.

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jesté fait par bonté, pour elle, ollo on prend des sujcLs de plainte; vouspc^uvez ju{jer par vous-inesnie si cela peut plaire à un bon niaistro.

Il ne reste plus que les justices usurpées, sur quoy il est nécessaire qiBJe vous rappeliez un peu l'esprit de justice qui anime toutes vos actions, pomur voir et connoistre si jamais il y a eu une recherche plus juste que celle-là » et si jamais une usurpation doit estre plus justement et plus fortement rc5primée. Mais pour vous informer à fond de tout ce qui se fait en cela, j'écris au sieur du Moulinet (|ui sert de procureur général en la Chambre souveraine, ou de vous aller trouver si les affaires qui s'y traitent le peuven/ permettre, ou de vous rendre com[)te de tout ce qui s'y passe. Je vous diray seulement qu'il avoit esté donné arrest au conseil, à mon rapport, portant injonction aux principaux ofliciers et procureurs des justices et barres royales d'envoyer au greffe de ladite Chambre le mémoire des justices qu'ils croiroient avoir esté usurpées, et qu'elle a donné divers arrestsen cette conformité, pour éviter à ceux qui ont des justices incontestables la peine d'apporter leurs titres au grelfe.

. Je suis informé avec certitude ([ue tous ceux qui ont des justices de cette (|ualité ont voulu y venir volontairement ])Our avoir des arrests do confirmation. A l'égard de tous ceux dont les justices sont usurpées, <pii sont en très-grand nombre, ils n'ont voulu conq)aroir ni a|)porter leurs titres, prétendant se faire donner uni» confirmation générait» par les instances des Kstals. Mais Sa Majesté m'ordonne de vous dire qu'elle ne confirmera, pour (|uel([ue cause ([ue ce soit, une usurpation si extraordinaire que celle-là. Elle m'ordonne aussy do vous dire qu'il est tros-néoessaire <[ue vous examiniez bien ces raisons, et (|ue vous y suppléiez encore do toutes celles que les lumières <[ue vous avez vous fourniront, |)arce(piVllo estime absolument nécessaire au bien de son service (juo, estant jKTsuadé aussy fortement que vous le son^z, vous travailliez incessannnent a persuader les autres et leur mettre dans fosprit, par ces puissantes raisons, une autre disposition que celle (|ui vous a paru dans ce commencement, |)our la satisfaction de Sa Majesté.

Sa Majesté m'ordonne encore d'ajouter ([uc j'ay parlé par son ordre à M. le duc de(]haulnos^ pour tenir la main à ce que toutes les Compa^joics qui se présenteront pour prendre à ferme les devoirs des Kstats ayent une entière liberté de le faire, et (ju'on ne donne la préférence à aucune Com-

' Charles iTAIIktI d' A ill\, duc du Cliaulnos. de Bivla^pie cii 1671, cl, quelques mois plus Né en i()*j5, dur el puii' ou i()53, lieuletiaui tard. |>ouverneur de la province. Il occupa ccUo }[éurral on 1 iHuj^ rouuuiMsnin' du mi aux Klals rliarj;(> jusqu'en mars 1 69.^ , où il obtint le goii-

pagnie, qu'elle soit compos('»e des gens de la province ou d'ailleurs: vous pouvant assurer que si trois ou quatre Compagnies, que j'y ay envoyées, sont persuadées qu'il n'y aura point d'acceplion pour personne, et qu'elles auront une entière protection pour la levée des devoirs \ la ferme augmentera, pour les deux années, de 4oo,ooo livres, ayant dosjà reçu les assurances de deux différentes Compagnies d'une enchère de 3oo,ooo livres.

Vous sçavez que ce sera par le moyen de ces augmentations de revenus que la province pourra cstre en estât de donner satisfaction à Sa Majesté. .Wais il est nécessaire surtout que vous preniez toutes les mesures possibles pour empescher que les mauvais raisonnemens qu'on vous a débités d'abord ne passent dans les esprits; et vous pouvez assurément faire connoistre aux députés des Eslats que le Roy ne peut jamais avoir aucune condescendance pour ces sortes de raisonnemens, pas mesmc quand iliroit de tout le don gratuit; vous pouvant assurer avec certitude que, quoyque les dépenses de Sa Majesté soyent prodigieuses, elle n'est point pressée à un tel point que, pour le don gratuit d(^ Bretagne, elle veuille se départir de ses maximes et de la conduite qu'elle a gardée jusqu'à présent dans l'administration de ses linances. J'atlendray avec impatience vostre réponse.

(Bibl. des Inv. Ms. Correspondance de M. Colbert, 1673, fol. &3i .)

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