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AU SIEUR CARON

DIRBGTEUR DE LA COMPAGNIE DES INDES ORIENTALES, A SURATE

Paris, 3i mars 1669.

J'ay reçu la lettre que vous avez pris la peine de ra'écrire du fort Dauphin, en risle Dauphine, le i5 octobre 1667, et j'ay esté amplement informé, par les relations que vous avez envoyées à la compagnie, de tout ce qui est arrivé pendant un si long et si fascheux voyage que le vostre. Le relaschement que vous avez esté contraint de faire au Brésil a esté sans doute la véritable source de tous les malheurs qui ont accueilly la flotte; et il ne faut pas s'étonner si vous vous estes trouvé, en arrivant dansTisIe Dauphine, en de grandes extrémités, tant par la disette des vivres quia esté causée par la consommation qui s'est faite à la mer de la meilleure partie de ceux que vous aviez portés , qui vous auroient utilement senry pour la colonie , que par la mauvaise disposition des corps fatigués d'un trajet si long et si ennuyeux , qui d'ailleurs n'estoient pas encore accoustumés à l'air d'un climat si opposé au nostre.

Toutes ces difficultés sont inséparables des commencemens des grands desseins ; et c'est principalement dans ces occasions où les hommes de vostre poids font mieux paroistre leur fermeté et leur constance, en les surmontant par la pratique des expédiens les plus propres et les plus prompts pour

remédier à ces maux. Vous avez avantageusement signalé vostre zcle et vMtre longue expérience dans les affaires, vous estant trouvé dans ces tenues à vostre arrivée dans Tisle, par tous les soins que vous avez pris de faire semer du riz pour la nourriture des colons, de destiner un magasin pour le recevoir, de mettre en meilleur estât le fort Dauphin, de faire faire un chemin du fort à la mer pour la commodité des embarquemens et des débarquemens , et généralement de pourvoir à toutes les choses qui pouvoient importer à la subsistance et à la manutention de la colonie. Vous n avez pas moins mérité en vous préparant de passer aux Indes comme vous avez fait, nonobstant la peine que vous avez eue d'avitailler le vaisseau qui vous y a porté ; sur quoy vous ne devez pas douter que le service que vous rendez si utilement pour le succès de ce grand dessein ne soit très-particulièrement considéré par le Roy nostre maistre , dont la chaleur et l'application redoublent tous les jours, ainsy que vous l'apprendrez par les relations qui vous en sont envoyées par MM. les directeurs, pour le faire réussir à sa gloire, à l'avantage de son royaume et au profit particulier des intéressés.

Gomme vous travaillez à présent à porter nostre commerce dans les Indes et dans tous les lieux où il peut estre utile à la compagnie, et qu'apparemment M. de Faye se sera rendu auprès de vous, je m'assure que vostre application commune est à bien examiner les qualités différentes de tous ]e& commis que vous avez avec vous, pour faire choix de ceux qui en auront de meilleures, pour leur confier les plus importans emplois et laisser les moindres aux autres dont l'intelligence ne sera pas pareille à celle des premiers. Et d'autant que nostre principale espérance du succès de cette entreprise consiste dans le séjour fixe que vous ferez dans les Indes, je dois vous tesmoigner que le Roy s'attend qu'ayant pris, comme vous avez fait, la résolution d'y aller dans la vue de luy plaire et de contribuer à sa gloire, vous prendrez encore celle d'y demeurer aussy longtemps que vous jugerez estre nécessaire pour affermir et .consolider tous les establissemens que vous aurez faits, et répondre ainsy, par vostre dévouement au bien public, à l'attente où nous sommes tous icy de recueillir des fruits de vos peines et de vos travaux.

Il est de grande importance que vous examiniez soigneusement avec M. de Payé, pour nous en donner ensuite vos avis, un autre point qui n'est pas d'une moindre considération ; c'est l'establissement d'un entrepost d'icy aux Indes, en cas que celuy de l'isle Dauphine, par des raisons dont nous ne connaissons que trop le poids, ne puisse estre bon à cet usage, soit parce que cette isle est trop reculée et que les vents y portent trop

difficilemenl, soit parce que le commandement des armes ne s'accommode guère avec le commerce. Sur quoy je dois vous dire que vous et les autres directeurs de la compagnie ne devez faire aucune difficulté de mander avec liberté vos sentimens sur la conduite des gouverneurs et autres officiers des troupes du roy; parce que, comme le principal objet de leur envoy a esté et sera toujours de concourir au bien et à l'avantage de la compagnie, et de vous ayder pour cela de la puissance des armes qui leur est confiée, quand il sera estimé à propos de l'y employer, Sa Majesté sera toujours bien ayse d'estre informée s'ils répondent à ses intentions; et en cas qu'ils s'en éloignassent, elle sçauroit bien leur faire connoistre combien elle en seroit mal satisfaite , et en mesme temps remédier aux inconvéniens que le défaut de leur concours et de ne point entrer dans le véritable esprit de leur mission pourroient attirer.

Je dois vous dire que ce qui s'est passé dans le conseil- souverain de l'isle Dauphine à l'égard du nommé Marcara nous fait icy beaucoup de peine. Mais comme nous avons une grande confiance en vostre sagesse et en la connoissance parfaite que vous avez combien il importe au succès de cette grande entreprise que vous vous teniez parfaitement uny avec H. de Faye, nous sommes assurés que vous trouverez des expédions pour accommoder cette affaire en laquelle Sa Majesté, qui vous considère particulièrement, désire que vous receviez toute sorte de satisfaction; et en cas que vous ayez reçu quelque déplaisir, elle veut qu'en sa considération vous n'eu conserviez aucun souvenir.

J'ay fait examiner le plan de l'isle de Geylan , et vos raisonnemens sur l'establissement que l'on y peut faire pour avoir de la cannelle. J'estime qu'il est bon d'examiner toujours les moyens de réussir dans ces establissements, mais qu'il faut penser auparavant à establir nostre commerce dans les lieux de terre ferme où les nations sont régies par les souverains, pour prendre force et nous mettre en estât de pouvoir faire quelque establissement solide dans quelques-unes des isles. Et toutefois, si l'occasion favorable se présentoit pour s'establir dans ladite isle, je serois d'avis de s'appliquer à en profiter.

Je ne doute pas que madame Garon ne vous fasse sçavoir la ponctualité avec laquelle vostre pension est payée, et les soins que Ton prend de luy faire demander de temps à autre si elle a besoin de la protection du Roy pour les affaires de vostre famille. Ce n'est pas à ces soins que se borneront l'agrément et la satisfaction que Sa Majesté a de vostre vertu, de vostre fermeté, et de vos travaux continuels et infatigables pour faire succéder un si glorieux dessein : vous recevrez dans la suite des temps, et en vostre per-

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sonne et en celles de^ vosires, des marques plus solides et plus considérables de sa bienveillance ^ ; et, en mon particulier, je tiendray toujours à bonheur de vous rendre bien persuadé qu'il ne se peut rien ajouter à Testime et à la sincérité avec lesquelles je suis. . .

(Àreb. d6 la Mar. Oràm du tfiipwr Us compagniet dn Indes, tôSg , fol. aS. )

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