‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 106 sur 258 · LOUIS XIV A M. DE MONDEVERGDE · texte numérisé non relu

LOUIS XIV A M. DE MONDEVERGDE

GOUVERNEUR DE lIlE DAUPHIISE.

(Minute de Colbert.)

• Paris, 3o mars i66g.

La compagnie des Indes orientales m'ayant fait part de tout ce qui s'estoit fait en l'isle Dauphine par le conseil qui y a esté estably par mon ordre, j'ay trouvé que les changemens qui y ont esté faits aux ordres et délibérations prises icy estoient tels et si considérables qu'ils tendoient à la ruine entière de ladite compagnie, vu que les gages seuls dont elle se trouve chargée, par le moyen de ces changemens, seroient capables de coDsommer tous ses fonds et absorber tous les avantages qu'elle pourroit retirer de son commerce. C'est ce qui m'a obligé de luy donner mes ordres de prendre les délibérations nécessaires pour annuler tout ce qui a esté fait en ladite islc* et remettre le tout sur le pied des premières délibéra-

* Void, d'après la minute de Colbert, la suivant le pouvoir que nous en avions donné,

leUre que Louis XIV dcrivit à ce sujet aux di- nVnt pas esté tels que nous les aurions désirés

redean de la compagnie : « Nos amés et féaux , pour le bien et Tavanlage de voslre compagnie ,

iMHis afons appris avec déplaisir que les con- et que, au lien de maintenir vos ordres pour

seib qui ont estô tenus dans Pislc Dauphine, Testablissement des colons que vous y aviez en<

lions de la compagnie et des ordres qu'elle donna lors du départ de la grande flotte sur laquelle vous avez passé. C'est aussy ce qui m'oblige de vous le faire sçavoir et de vous dire en mesme temps que ma volonté est que vous teniez la main à ce que lesdites délibérations soyent ponctuellement exécutées.

Sur ce que vous avez tesmoigné par toutes vos lettres, et que vostre neveu a dit icy de vostre part, que vous désiriez revenir en mon royaume, je vous envoyé vostre congé, mais je ne désire pas que vous vous en serviez qu'après que vous aurez remédié à tous les désordres qui se sont passés et que vous aurez employé mon autorité qui est entre vos mains à faire informer et punir ceux qui se sont servis de voyes indirectes pour retirer à leur profit l'argent qui a esté si promptement distribué dans l'isle, et que vous aurez, en conformité des ordres que je vous donne, employé les moyens que vous aurez en main, si celuy de la justice ne suffit pas, pour faire remettre , entre les mains des officiers de la compagnie qui sont sur les lieux, la meilleure partie de cet argent.

Je désire, de plus, que vous ne vous serviez point de vostre congé qu'après avoir fait les establissemens de la baye de Saintr-Augustin et d'Antongil, et que vous ne connoissicz clairement que vostre départ ne causera aucun mauvais effet dans les esprits de tous mes sujets qui sont à présent habitués en ladite isle.

Pendant que vous demeurerez dans l'isle, je désire que vous vous serviez du sieur de Ghampmargou et que vous luy donniez le pouvoir que je vous envoyé, de mon lieutenant au gouvernement de ladite isle, et que, lorsque vous partirez, il y commande en attendant que j'aye fait choix d'une autre personne qui ayt les qualités nécessaires pour occuper votre poste.

Je veux espérer que mes sujets establis en ladite isle auront à présent éprouvé la qualité de la terre et que vous leur aurez fait connoistre qu'elle est non-seulement assez fertile pour produire les choses nécessaires à leur subsistance, mais mesme qu'en la travaillant et cultivant elle pourra produire de quoy y establir quelque commerce et y attirer les vaisseaux de

voyés et pour le r^lement des gages et autres la compagnie, s^ii n'y estoit promptement redépenses que vous aviez à faire dans cette isle , médié ; sur quoy nous avons estimé néoeasaire ils ont cassé les engagemens des colonit et les de vous faire sçavoir que neutre intention eit ont mis aux gages de la compagnie, ont aug- que vous preniez promptement les délibérations mente les gages et appoiutemens des officiers et nécessaires pour empescher les mauvais effets engagés, en ont pris de leur autorité de nou- que cette conduite peut produire et que vous veaux et leur ont donné des gages excessifs , ont les fassiez apporter pour estre confirmées et andonné cours à l'argent dans Tisle, toléré le trafic torisées. i> ( Bibl. Imp. Mss. S. F. 3 o i s , CoBtert des particuliers, et, en un mot , ont tenu une et Se^nelay, IV, cote i ^i , pièce 6.) conduite qui pourroit causer la ruine entière de

toutes les nations, pour y prendre des rafraischissemens ; et, connoissant parfaitement de quelle nécessité il est que mes sujets trouvent cet avantage par leur travail, je ne doute point que vous ne les y portiez et que je n aye mesme la satisfaction d'apprendre que vous en aurez fait Testa-* blissement avant vostre départ. Et comme de la fertilité ou de la stérilité du terroir de ladite isle dépend la résolution qu'il auroit fallu prendre pour la conserver ou l'abandonner, je vous avoue que j'ay esté surpris de voir par toutes vos lettres que vous ayez omis une circonstance si considérable et si nécessaire, d'autant plus qu'il semble mesme que vous fassiez estât que la compagnie enverra toujours de France ou des Indes les vivres D&essaires pour faire subsister le nombre de mes sujets qui y sont establis, sans en tirer aucun avantage. Cette pensée semble si extraordinaire que l'on ne peut pas se persuader qu'elle puisse tomber dans l'esprit d'aucune personne, pour peu éclairée qu'elle soit, vu que, si vous aviez trouvé que la qualité de la terre n'eust pu produire cette subsistance, vous m'en auriez sans doute donné avis et demandé des vaisseaux pour repasser tous mes sujets en France, n'y ayant pas d'apparence que je voulusse toujours employer de grandes sommes et un bon nombre de vaisseaux pour faire subsister dans ladite isle un nombre de mes sujets , sans en retirer aucune utilité, et beaucoup moins que la compagnie eust voulu ni pu le faire. Et, quoyque je ne puisse connoistre avec certitude, par le défaut de vos avis, si le terroir de ladite isle peut devenir fertile estant cultivé, néanmoins l'importance de ce port m'a obligé de rechercher toutes les conjectures et présomptions que je pouvois tirer de tout ce qui a esté écrit depuis que vous y estes descendu, afin de penser aux moyens de faire repasser en France le nombre de mes sujets qui ne pourroient y subsister. Mais comme -par vos lettres mesmes vous demeurez d'accord que l'isle est bien peuplée d'hommes et d'animaux, particulièrement de bœufs, qui ne vivent que d'heribe (et la terre qui la produit estant sans doute la plus fertile de toutes), et que vous avez tiré du riz de divers endroits, je n'ay pas eu de peine à me persuader que, estant cultivée, elle deviendroit assurément très-fertile et, par conséquent, qu'il suffisoit d'y porter les colons en leur faisant connoistre que leur subsistance et leurs avantages consistoient en leur travail. C'est à quoy je désire que vous vous appliquiez, comme aussy à me donner des marques de vostre zèle et de vostre affection au bien de mon service en exécutant exactement et ponctuellement tous les ordres contenus en mes dépesches.

(Bibi. Imp. Mes. S. F. 3,019, Colbert et Seignelay, IV, cote i&, pièce 7. — Arch. de la Mar. Ordres du rmpour /m compagme» dé» Inde», 1669, fol. 8.) m. — a* nH

liU COLONIES.

10— A M. DE MONDEVERGUE,

GOUVERNEUR DE lIlE DAUPHIISE '.

( Minote autographe.)

Paris, 3o mare 1669.

Vous apprendrez si clairement les instructions du Roy par les lettres cy-jointes^ qu'il seroit inutile de vous parler d'aucun des points qui y sonl contenus. Je suis seulement bien ayse de vous avertir que, encore que les lettres de Sa Majesté vous paroissent fortes, néanmoins elle continue dans les mesmes sentimens d'estime qu'elle a toujours eus pour vous, et trèsassurément vostre bonne fortune est en vos mains. Vous 1« pouvez juger facilement si vous considérez bien tout ce que Sa Majesté a fait avant vostre départ, et depuis, pour former, establir, soutenir et fortifier cette compagnie, qu'elle estime la plus grande et la plus difficile entreprise qu'elle ayt formée depuis qu'elle a commencé à gouverner eile-mesme, et celle dont le succès luy sera le plus glorieux et plus avantageux k son royaume. Pour moy, je vous avoue que je m'estime très-heureux de ia servir dans une affaire pour laquelle elle a tant d'attachement et qui luy est si agréable, et j'attribue avec raison toutes les grâces qu'elle me fiait, et entre autres la charge de secrétaire d'Etat, dont elle a bien voulu me pourvoir par la démission de M. du Plessis-Guehegaud ', au zèle qu'elle voit que j'ay pour faire réussir ce glorieux dessein ; mais si les services que je m'efforce de rendre à Sa Majesté vous peuvent laisser quelque doute de la seureté de la récompense à vostre égard, l'exemple de M. de Tracy vous en doit entièrement persuader. 11 est demeuré quatre ans dans les isles de l'Amérique et dans le Canada, où il a parfaitement bien servy, restably activement ces' pays-là et leur a donné une nouvelle vie. A son retour. Sa Majesté luy a donné le commandement dans la place de Dunkerque et ensuite le gouvernement du Ghasteau-Trompette. Ces exemples vous doivent entièrement convaincre de la vérité de ce que je vous ay dit, que vostre bonne fortune est en vos mains; et si vous voulez croire mon conseil — comme venant d'un homme qui vous estime, qui vous a proposé à Sa Majesté pour cet employ et qui, par l'application qu'il donne à faire réussir les desseins du Roy pour le succès de cette compagnie, est intéressé fortement par deux raisons puissantes à ce que vous soyez récompensé : la -première, d'autant que l'exécution ponctuelle du contenu aux lettres du Roy contribuera beaucoup

* La première partie seulement de cette pièce a été publiée par M. Joubleou , Êtudfi <«r Colbertf II, 409. — • Voir la pièce précédente. — * Voir Marine, pièce n* 69 et noie.

à ravancement de ce dessein , et Tautre, que la récompense que vous recevrez, et celle que M. de Tracy a desjà reçue, porteront à l'avenir quantité de personnes de mérite et qualité h prendre ces emplois ; — vous connoistrez facilement que le conseil que je vous peux donner vous doit estre fort avantageux.

Appliquez'vous donc entièrement à ce que Sa Majesté désire de vous. Donnez-luy la satisfaction de retirer sinon tout, au moins la meilleure partie de l'argent qui a esté si malheureusement et si inutilement dissipé dans l'isle. Faites les establissemens de la baye d'Antongil et de Saint- Augustin et faites travailler tous les François à la culture de la terre; et surtout, si vous me croyez, et que vostre santé vous le puisse permettre, ne vous servez pas sitost de vostre congé, et faites en sorte que nous paissions recevoir de bonnes nouvelles de l'isle avant vostre retour. Je ne vous coDseillerois pas toutes ces choses si je ne croyois qu'elles sont possibles à toute personne, et qu'elles vous sont plus faciles qu'à tout autre, connoissant vostre talent et ce que vous pouvez faire, quand vous le voulez bien.

Il faut, de plus , que vous travailliez autant que vous le pourrez à raccommoder ce qui s'est passé dans le conseil souverain de l'isle, à l'égard du sieur Garon et de Marcara, celuy-cy ne devant jamais estre soutenu contre l'autre. Encore mesme qu'il eust esté très-certain que ledit sieur Caron eust eu tort, il estoit son supérieur, il falloit sans difficulté maintenir la subordination; et si le conseil ne confirmoit la sentence donnée par luy à Surate, il falloit au moins congédier Marcara du service de la compagnie.

Cependant le conseil a cassé le jugement donné par ledit sieur Caron, décrété contre ceux qui l'avoient assisté, restably Marcara, et vous avez envoyé le capitaine avec deux de vos gardes pour faire exécuter cet arrest« Cette conduite est si extraordinaire que, quand on connoist vostre esprit, il est impossible que l'on ne croye que vous avez esté porté par quelque motif secret à un avis, qui ne peut estre qualifié que d'emportement, qui tend à la perte entière de la compagnie, vu que cet arrest va mettre une division immortelle entre les deux directeurs qui sont dans les Indes; et c'est de toutes les choses que nous avons à éviter la plus importante et la plus nécessaire.

Je sçais bien que vous n'estes pas en lieu de pouvoir raccommoder ce qui a esté mal fait en cela. Vous pouvez néanmoins y contribuer en leur écrivant et rappelant le capitaine et vos deux gardes, leur donnant ordre de ne rien exécuter en cas qu'ils ne l'ayent pas encore fait. Sur toutes

choses, ne diverlissez pas les forces de vostre esprit k chercher des raisons pour tout ce qui a esté fait, et pour prouver que tout a esté bien fait. Appliquez-le au contraire à exécuter h la lettre tout ce qui est contenu aux ordres du roy, à vous y conformer entièrement; d'autant que, si vous laissez divertir vostre esprit à prouver par des subtilités que le mal est bien, vous ne réussirez point, et ce pendant vostre récompense s'évanouira avec ces subtilités.

Le Roy veut que vous fassiez faire des revues exactes des compagnies qui servent avec vous et que vous ne les fassiez payer que sur le pied de leur solde ordinaire. Vous trouverez cy-joints les ordres de Sa Majesté pour en licencier deux , et pour ordonner aux ofBciers de reconnoistre le sieur de Ghampmargou en conformité du pouvoir que Sa Majesté luy donne. Je souhaite fort que vous me donniez les moyens de vous servir utilement.

( Bibi. Imp. Mss . S. F. 3,oi9, Colbert et Sti(ptday, IV, eote i4 , pièce 8. — Arch. de la Mar. Ordm du roi pow Ui eompagmet det Indm, 1669, fol. 16.)

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