‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 126 sur 258 · A M. PÉLISSIER · texte numérisé non relu

A M. PÉLISSIER

DIRECTEUR DE LA COMPAGNIE DES INDES OCCIDENTALES

Sainl-Germain, si juin 1670.

J'attends avec impatience des nouvelles de vostre arrivée aux isles françoises de l'Amérique, où j'espère que vostre présence apportera beaucoup de bien , pourvu que vous vous conformiez aux maximes que je crois vous avoir bien expliquées avant vostre départ. Vous verrez, par les copies d'ordonnances et de lettres à M. de Raas que je vous envoyé, que l'intention du Roy est toujours ferme à fonder l'establissement entier des isles et l'augmentation des colonies sur les maximes contenues en vos mémoires et instructions : l'une, l'expulsion de tous les estrangers, et l'autre la liberté et la facilité à tous les François.

' Bertrand Pallu, sieur Du Ruau, ancien de la compagnie des Indes occidentales. Il re- «'onseiller au présidial de Tours, fui envoyé vint en France le 10 janvier 1676. aux lies avec M. Péiissier, comme agent gënérni

lîSk COLONIES.

Pour cet effet, il faut tenir la main que les vaisseaux du roy soyent toujours aux environs des isles , que leur départ de Tune pour aller à l'autre et que toutes les routes qu'ils feront soyent si secrètes que qui que ce soit n'en puisse estre averty , et que vous et tous les commis et autres personnes attachées à la compagnie et sur lesquelles vous avez pouvoir, donnent part au capitaine Gabaret de tous les avis qui leur viendront des vaisseaux estrangers qui aborderont ou navigueront aux environs desdites isles, afin qu'il puisse les prendre.

La maxime d'exclure les estrangers veut que tout vaisseau estranger ou françois chargé de marchandises prises en pays estranger, mesme dans les isles voisines, abordant ou naviguant aux environs des isles, soit confisqué, et la confiscation partagée suivant l'ordonnance du roy; et, en cas que les différentes circonstances donnent lieu à quelque doute, il faut toujours les expliquer contre les estrangers et ne pas balancer à tout confisquer, sauf aux maistres ou propriétaires des vaisseaux à se venir plaindre au Roy.

La maxime de la liberté aux François veut que tout vaisseau françois porteur d'une permission du roy soit reçu dans toutes les isles et y ayt une entière liberté de trafiquer, vendre et débiter ses marchandises à tel prix que bon luy semblera; comme aussy la mesme liberté doit estre donnée aux habitans des isles de vendre leurs sucres. Et tous les doutes qui viendront sur ce point, il faut les expliquer en faveur de cette mesme liberté , pourvu qu'ils ne puissent estre accusés d'estre chargés de marchandises prises dans les pays estrangers ou d'en venir.

Il ne faut point s'étonner des inconvéniens qui arriveront de ces deux maximes dans le commencement de leur exécution, estant impossible qu'un changement de celte nature ne cause d'abord quelque nécessité dans toutes les isles; mais il faut soutenir avec force ces premières difficultés et estre bien persuadé que l'abondance succédera.

L'on pourroit chercher à faire quelque règlement de police pour empeschcr que les marchands qui enverront des vaisseaux dans les isles ne vinssent, par ignorance ou malice, reconnoistre les isles l'une après l'autre pour voir celles oii ils pourroient vendre leurs marchandises plus chèrement ou faire entre eux quelque monopole , ce qui seroit toutefois fort difficile et mesme impossible. Néanmoins, pour éviter ces inconvéniens, en cas qu'il y ayt lieu de les craindre, l'on pourroit ordonner qu'il seroit permis è tous vaisseaux marchands de demeurer aux rades ou dans les abords des isles , avec liberté d'aller ailleurs pendant quatre jours seulement. Ce temps passé, ils seroient obligés de vendre leurs marchandises dans l'isle oii ils auroient abordé ou h la rade de laquelle ils se trouve-

roient; leur donner la liberté de vendre leurs marchandises volontairement de gré à gré pendant un mois; après ce temps expiré, les obliger de les vendre à l'encan public pendant un autre mois, et, en cas de défaut d'observer ce règlement, leur faire payer une amende pour chaque contravention. Encore que je vous ouvre ainsy mon sentiment, prenez bien garde de ne vous en point déclarer à qui que ce soit, d'autant que je vois bien que M. de Baas, les gouverneurs particuliers, les ofliciers de justice et les principaux habitans auront peine à se départir du taux des marchandises; et comme le Roy ne le veut point absolument, et que c'est la perte entière des isles, il ne faut point que vous vous déclariez d'aucun tempérament qu'après que la liberté entière sera bien establie, d'autant qae, si vous vous déclarez auparavant de ces règlemens de police, on les tournera de sorte qu'ils s'en serviront pour empescher cette liberté, et c'est vous particulièrement qui devez me répondre de l'exécution de ce qui est en cela de la volonté du Roy.

Cette liberté restablira assurément la bonne façon des sucres, d'autant qu'un marchand qui vendra sa marchandise librement en donnera plus pour de bons sucres que pour de mauvais; et au contraire l'habitant de l'isle qui aura de bons sucres cherchera de bonnes marchandises ou en voudra avoir davantage , et ainsy vous verrez, dans la suite des temps, que cette liberté réciproque produira tout le bien et toute l'abondance que Ton peut désirer pour les isles. Il est bon que je vous dise sur cela que le sieur Formont\ marchand de Paris, que vous connoissez, entendant parler dans mon cabinet de cette liberté, dit que, dès lors qu'elle seroit establie , au lieu d'un vaisseau il en enverroit trois.

A l'égard de la compagnie, il faut qu'elle envoyé tous les ans dans les isles un bon nombre de vaisseaux chargés, qu'elle vende les marchandises à l'encan public promptement, et qu'elle se donne bien de garde de se mesler jamais du détail , qui causeroit toujours sa perte par les raisons que je vous ay dites.

Pour le surplus des vaisseaux de la compagnie, il faut qu'elle les porte en Guinée, pour avoir des nègres en quantité; et examinez bien quel avantage ce seroit si, après avoir fourny deux mille nègres ou environ qu'il faut dans nos isles, la compagnie en avoit encore deux autres mille pour porter aux Espagnols de terre ferme , estant une marchandise qu'ils ne refusent jamais et qu'ils achètent des Hollandois de Corasol ^ très-chèrement.

* L'un lies principaux actiorinniros de la " Aujoiiiti^iui (iiirar^io. iWiUi i\o apparli«»nl

''ompagfiie des Indes. aux Hollandais depuis i639.

use COLONIES.

La compagnie peut aussy porter des bestiaux dans nos isies, ce qui luy sera d'un très-grand avantage; et vous sçavez qu'elle a desjàpris ces résolutions.

A l'égard des mauvais mesnagers qui empruntent et ne payent point, soyez persuadé que, moins il y aura de ces sortes de gens-ià dans les isles, plus elles augmenteront et multiplieront. Ainsy ne feignez point de laisser le cours de la justice contre le débiteur, c'est-à-dire que son créancier se fasse adjuger son bien et l'en chasse, estant certain que le créancier est toujours meilleur mesnager que le débiteur, et ainsy qu'il aura plus de soin de la culture de la terre.

Pendant le temps que vous serez dans les isles , il est nécessaire que vous examiniez bien avec le sieur Du Ruau tout ce qui se peut faire pour y bien establir ce qui concerne la religion, la justice et la police.

Pour ce qui est de la religion, il faut trouver, s'il se peut, de quoy y faire subsister un évesque avec un chapitre et des curés.

A l'égard de la justice et police, il faut travailler à les establir si bien qu'elles ne produisent aucune chicane; mais comme cela est fort difficile, il faut aussy y travailler avec grande application.

Je désire que vous examiniez bien toutes les fleurs, les fruits et mesme les bestiaux , s'il y en a de naturels du pays et que nous ne voyions point en Europe, et que vous m'en envoyiez des plants et des semences avec un mémoire exact de tout ce qu'il faut observer pour les faire venir. Il faudra m'en envoyer par tous les vaisseaux qui viendront, afin que, si l'un manque, l'autre puisse réussir; surtout envoyez-moy de l'ananas, afin que je puisse tenter si l'on en pourra faire venir icy.

Lorsque vous aurez fait quelque projet de règlement, soit pour la justice, soit pour la police, envoyez-le -moy, afin que je le puisse voir el examiner, et vous envoyer la confirmation et l'autorisation du Roy.

Vous devez sçavoir que le Roy a fait publier dans tous les ports du royaume l'ordonnance portant défense de mettre le taux aux marchandises dans les isles , en sorte qu'il faut bien prendre garde qu'il n'y ayt aucune contraveAtion '.

Lorsque vous serez arrivé aux isles, je ne doute pas que vous ne reconnoissiez à l'œil combien il importe au repos des François qui les habitent d'en éloigner les estrangers; et comme les An^ois auront peine à se restablir dans la partie de l'islc Saint-Christophe qui leur appartient, quand ils verront qu'elle sera entièrement abandonnée, travaillez toujours àem-

' Voir II, Industrie, pièce n" 108.

pesehôr que les François n'y fassent aucun establissement , ni ne la mettent en callure, afin qu'il ne prenne jamais envie auxdits Anglois d'en redemander la restitution ^

J'estime mesme que, comme il sera toujours avantageux aux sujets du roy de multiplier les establissemens qu'ils ont dans les isles et d'empescher que les estrangers n'en fassent dans celles des Caraïbes, il sera bon que vous voyiez si l'on pourroit se mettre en possession au nom du roy desdites isles sauvages qui avoisinent les nostres, et que vous m'en donniez promptement avis.

( Arcb. de la Mar. Ordres du roi pour les compagme» des Indes . i G70 , fol. 10t.)

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