‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 125 sur 258 · A COLBERT DE TERRON · texte numérisé non relu

A COLBERT DE TERRON

INTENDANT A ROCHEFORT

Paris, 5 may 1670.

Vous verrez, par la lettre que j'ay reçue cet ordinaire de ce coquin de Brugière, quelle sorte d'homme c'est. Il auroit bien mérité d'estre arresté et mis dans un cul de basse-fosse, et si le Roy avoit esté icy je n'aurois pas manqué de le luy proposer. Mais il vaut mieux le laisser aller; surtout faites-luy bien connoistre que le Roy sçaura bien le punir en quelque lien du monde qu'il se trouve, s'il luy arrive de parler mal à propos.

Je vous avoue que le mauvais temps qu'il a fait me donne beaucoup d'inquiétude pour tous les vaisseaux que nous avons en mer et particulièrement .pour l'escadre de la Perse. Ne manquez pas de me donner part de toutes les nouvelles que vous en apprendrez. J'attends aussy avec grande impatience celle du départ de tous les vaisseaux destinés au Canada, à Plaisance, à l'Acadie et aux isles de l'Amérique.

A l'égard des vaisseaux qui doivent aller dans les Indes au mois de novembre prochain, j'estime la résolution que vous prenez de forcer les capitaines de prendre des vins en passant aux Canaries. Mais, comme nous ferons souvent de ces embarquemens , examinez bien si l'on ne pourroit trouver des vins françois ou se servir de nos eaux-de-vie au lieu de ces vins. L'avantage qui nous en reviendroit mérite que vous en fassiez des expériences.

A l'égard du sieur Pélissier, la demande que vous faites pour luy est difficile à exécuter, et je ne puis le faire qu'après le retour du Roy. Mesme je doute fort que Sa Majesté veuille luy donner le pouvoir que vous demanpez, d'autant plus qu'il n'est guère praticable de donner à un intéressé

dans une compagnie le mesme pouvoir qu'aux intendans dans les provinces du royaume , joint que je ne suis point du tout informé de quelle manière la justice se rend dans les isles et que je ne connois encore point assez ledit sieur Péiissier pour luy confier un pouvoir si estendu.

Hais si, après avoir reconnu tout ce qui se pratique dans les isles, il m'envoye une bonne relation et me donne iin avis bien sensé, alors on pourra , avec plus de connoissance et de certitude du succès, luy confier un pouvoir plus estendu. Vous devez l'exciter, ensemble le sieur Du Ruau^ à bien faire leur devoir. Le principal point consiste à s'accommoder avec M. de Baas, à prendre bien garde de ne point s'attacher aux défauts des gouverneurs et travailler à tirer tous les avantages, pour le bien des isles et de la compagnie , des bonnes qualités qu'ils peuvent avoir, en compatissant aux mauvaises.

L'on ne peut et l'on ne doit pas espérer que ce premier voyage rapportera tout le fruit que l'on pourra faire en ce pays-là ; mais on peut croire ({u'il produira cependant ses avantages et qu'un second achèvera ce que le premier aura commencé.

Puisque vous trouvez que le sieur Du Ruau a du bon sens, vous pouvez luy faire voir que sa fortune dépend du bon establissement qui sera à faire dans les isles pour la justice , la police et l'abondance du commerce.

{krcb. de la Mar. Dépêchée concernant la marine , 1670, foi. s ai.)

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