A M. DE BAAS
GOUVERNEUR ET LIEUTENANT GÉNÉRAL DES ÎLES D'AMÉRIQUE
^ Paris, 13 octobre 1670.
Vous verrez, par les lettres du Roy cy-jointes, auxquelles je ne puis rien ajouter, les intentions de Sa Majesté sur presque tous les points contenus en vos dépesches; je vous diray seulement que si vous faites perdre l'habitude aux HoUandois et aux Flamands de venir avec leurs vaisseaux chargés de marchandises aux environs des isles pour tenter d'y faire commerce, et que vous accoustumiez aussy les gouverneurs et les officiers de justice à confisquer sans aucune indulgence tous les vaisseaux de cette qualité qui aborderont auxdites isles, ou qui arriveront aux environs, vous déchargerez Sa Majesté de la dépense qu'elle a esté obligée de faire pour l'entretènement d une escadre de vaisseaux qu'elle a résolu de tenir toujours dans les isles jusqu'à ce que le commerce estranger en soit entièrement exclu par les moyens que je viens de vous dire. Mais, comme l'on n'y parviendra jamais que beaucoup de vaisseaux zélandois et hollandois ne soyent coulés à fond ou confisqués et qu'il n'en aborde aucun qui y fasse aucun commerce (afin que, beaucoup de pertes estant publiques et connues en Zélande et Hollande, sans espérance d'aucun gain, tous ceux qui se meslent à ce trafic non-seulement en soyent détournés, mais mesme puissent perdre l'habitude de le penser et de le tenter), vous voyez bien que cette fin est assez difficile ; mais il faut de nécessité y parvenir si nous voulons avoir la satisfation de retenir le commerce entier dans le royaume et de voir l'abondance dans les isles , la multiplication des colonies et l'augmentation de la culture des terres. Sur quoy,*je vous diray encore, pour voslre satisfaction , que depuis le temps, que vous tenez la main à l'exécution de ce qui est en cela des intentions de Sa Majesté, nous voyons un beaucoup plus grand nombre de vaisseaux françois demander des permissions pour aller dans les isles, et le nombre des raffineries augmenter tous les jours dans ce royaume ^ Les estrangers ne nous apportent plus de sucres pour nostre consommation, et nous commençons mesme, depuis six semaines ou deux mois , dje leur en envoyer, en sorte que nous voyons des espérances certaines d'une augmentation encore beaucoup plus considérable dans nostre commerce et nostre navigation.
Sur l'article de vos lettres concernant l'arrest que vous avez fait à l'isle
' Voir H, MuMtne, pièco n" 1 5 1 .
de la Martinique d'une barque angloise , à cause du refus par le commandant angiois de Tisle de Nieves de rendre une barque et toutes les marchandises de son chargement appartenant au sieur Eon , qui avoit esté prise par un forban , vous verrez , par la lettre du Roy , que le roy d'Angleterre a donné ses ordres à tous les commandaus dans les isles qui sont sous son obéissance de vivre en une parfaite intelligence avec les François. Ainsy, en renouvelant vos instances, ledit gouverneur de Nieves vous rendra cette barque; mais, en cas qu'il ne le iist pas, il seroit toujours nécessaire d'envoyer une procédure en forme que j'enverrois aussytost à l'ambassadeur du roy en Angleterre pour en parler à Sa Majesté Britannique. Et, en toutes choses, vous devez observer de faire tout co qui sera en vostre pouvoir peur maintenir et augmenter la bonne et parfaite correspondance mutuelle entre les sujets des deux rois, suivant les ordres précis qu'ils en ont donnés; mais, en cas que les Angiois n'exécutent pas cet ordre et ne correspondent pas à toutes les avances que vous ferez pour cela , il faut que vous m'envoyiez des actes en bonne forme, afin que l'on puisse les faire voir au roy d'Angleterre et justifier de la mauvaise conduite de ses sujets.
J'ay vu le jugement que vous avez rendu contre le nommé Thomas Beck ; je le trouve non-seulement juridique, mais tel que les Angiois ne s'en peuvent plaindre, vu qu'ils ne permettent pas aux François de faire aucun commerce en leurs isles, en sorte que, les défenses estant réciproques entre les deux nations, la justice veut que ceux qui y contreviennent soyent punis et encourent la peine establie par les lois contre les infracteurs de leurs ordonnances. Mais, en ces occasions, faites toutes vos diligences pour agir de concert avec les gouverneurs angiois; et si vous les trouvez dans la disposition de vivre en bonne correspondance , ainsy que Sa Majesté Brit^nique en a fait assurer le Roy, vous pourriez réciproquement faire publier les défenses du trafic de l'une des deux nations dans les isles de i autre, afin que les sujets ne tombassent pas par ignorance dans la peine de la confiscation.
Je n'ay pas encore examiné tous les papiers que vous m'avez envoyés contre les gouverneurs des isles. Au retour du Roy, qui est allé faire une promenade de trois semaines à Ghambord, je ne manqueray pas d'en rendre compte h Sa Majesté et de prendre ses ordres pour ensuite vous les faire sçavoir.
Je ne crois pas que le Roy approuve la proposition de changer les gouverneurs des isles d'année en année, et je n'estime pas mesme qu'elle fust avantageuse pour la compagnie , d'autant que ces postes ne sont pas assez ronsidérables pour en donner envie à beaucoup de personnes; et si ceux
qui y ont esté establis ne trouvoient quelques avantages par les habitations et Ja culture de quelques terres, il seroit peut-estré difficile de les y retenir ou d'en avoir d'autres pour mettre en leurs places. Il faut seulement les enipescher d'abuser de l'autorité que leur employ leur donne, les obliger de travailler à rendre les habitans habiles au maniement des armes et à toutes sortes d'exercices militaires, et tascher que, sous prétexte de leurs habitations et de leurs besoins, ils ne se meslent point trop dans le commerce , à la ruine des simples habitans.
Je ne manqueray pas de faire payer au sieur Forment ce qui peut estre deu de vos appointemens.
Le nommé Royer ayant esté convaincu, ainsy que vous me l'écrivez par vostre lettre du 1 1 may dernier, d'avoir fait commerce avec les estrangers, je ne doute pas que le sieur Pélissier ne l'ayt destitué de son employ aussylost son arrivée , et qu'il ne l'ayt obligé en mesme temps de payer les 6,000 livres de sucres auxquelles il a esté condamné^; mais, à l'avenir, il sera nécessaire de rendre les condamnations plus forles, et mesme, en cas de récidive, de condamner au bannissement ou à quelque autre peine afflictive, n'y ayant rien de si important dans toutes les isles, que d'oster aux habitans l'envie de trafiquer avec les estrangers.
L'ordre que le Roy vous donne par ses lettres d'expliquer toujours à la rigueur tout ce qu'il y aura de douteux à l'égard des vaisseaux estrangers vous doit servir pour le vaisseau la Fortune y d'Amsterdam^, c'est-à-dire qu'il le faut confisquer. Lorsque les HoUandois s'en sont plaints icy par leurs ministres, je leur ay déclaré, par ordre du Roy, que non-seulement celuy-là seroit confisqué, mais mesme tous les vaisseaux de leur nation qui seroient trouvés naviguant aux environs des isles. Si je ne vous avois pas écrit cy-devant de relascher la Reyne-Esther, je vous dirois encore la mesme chose à cet égard; et, s'il se trouvoit que vous ne l'eussiez pas encore relasché, Sa Majesté m'ordonne de vous dire que vous reteniez ce vaisseau jusqu'à nouvel ordre, voulant, par des exemples d'une rigueur mesme un peu extraordinaire, ester l'envie à tous les Flamands etHollandois de regarder jamais nos isles pour y faire aucun trafic.
J'ay lu au Roy le mémoire que vous m'avez envoyé, contenant les raisons qui pouvoient empescher que le sieur Gabaret ne passast le temps des ouragans dans l'isle de la Grenade ; mais Sa Majesté a trouvé celles de l'incommodité que l'escadre qu'il commande apporteroit aux habitans, dans la pesche de la tortue et dans leur chasse, bien légères, vu qu'il est
> Voir pièce n* Sa, et , à V Appendice, h réponse de M. de Baas. — * Voir pièce n* 3^.
bien difficile que la pesche de l'équipage de quelques vaisseaux la pust faire diminuer en sorte que deux ou trois cents hommes qui sont dans celle isle en pussent souffrir quelque préjudice; et de raesme à Tégàrd de la chasse. Le service que les vaisseaux rendent dans lesdites isles est mesme assez important pour vous porter à leur donner les moyens d'avoir des rafiraischissemens, particulièrement dans le temps oik ils ne peuvent tenir la mer à cause des ouragans.
Au surplus, je suis obligé de vous dire que le Roy a esté très-satisfait de voir la conduite régulière que vous tenez pour l'exécution de ses ordres; et comme vous n'avez pas esté d'abord persuadé qu'ils pussent produire l'augmentation du commerce dans les isles , l'abondance et la multiplication des faabitans, et que vous voyez clairement, à présent, que la sévérité pour exclure les estrangers et la liberté entière au commerce des François, commencent à produire ces grands effets. Sa Majesté s'attend que, estant persuadé, comme vous estes, par cette expérience, vous augmenterez encore vostre application pour faire exécuter ces deux points principaux; et vous ne devez pas douter qu'elle vous en sçache d'autant plus de gré qu'elle verra sensiblement l'effet de vos soins, et qu'en mon particulier je ne laisseray passer aucune occasion de luy bien faire remarquer les services que vous luy rendez dans un lieu aussy éloigné que celuy-là.
(Areli. de la Mar. Ordre» du roi pour les cwnpûgmet det Indes, 1G70 , fol. 1 15. )