MÉMOIRE AU COMTE DE FRONTENAC
GOUVERJNEUR ET LIEUTENANT GÉNÉRAL DU CANADA*
Versailles, 7 avril 167a.
H. de Frontenac doit estre premièrement informé que le repos et la tranquillité des colonies de la Nouvelle-France ayant esté plusieurs fois
1 Moalei-Archi, roi de Tafiiet depuis 1 663, tenant générai des années du roi, sacoéda le
deFei (i665), de Maroc (1667). Mort en 7 avril 167a à M. de Gourcelles. Rappelé
mars 1679,4 rage de quarante ans. en France en 1689, il fut rétabli dans son
* Cette lettre se trouve aux archives delà gouvernement en 1689. Mort à Québec, Marine dans le même volume, fol. aS. le 98 novembre 1698, à Tâge de soixante et
' Corsaires de Salé. dix-huit ans. — Son traitement était de
* Louisde Buade , comte de Frontenac , lieu- 1 a,ooo livres.
troublés par les entreprises et les cruautés que les nations sauvages, et particulièrement les Iroquois, ont exercées sur les habitans qui les composent, lorsque Sa Majesté commença de donner ses soins et son application au restablissement du commerce et de la navigation dans son royaume, elle prit la résolution de faire un fonds tous les ans pour estre employé aux besoins de ceux de ses sujets qui s estoient habitués audit pays. Quoyquil ayt esté consommé des sommes considérables pour parvenir à Taugmentation qu elle s'estoit proposée, le fruit de ses peines et de cette dépense a esté longtemps retardé par le massacre que les Iroquois ont fait de temps en temps desdits habitans, en sorte que le soin de penser à la conservation de leur vie et de celle de leurs familles les a longtemps divertis de l'application qu'ils dévoient donner au défrichement et à la culture des terres. Mais comme Sa Majesté donne à tous ses sujets une égale protection et qu'elle n'a rien de plus fortement à cœur que de leur en faire ressentir les elFets, le comte de Frontenac doit estre informé que, voulant délivrer une fois pour toutes les habitans dudit pays de la cruauté des Iroquois, elle prit la résolution, en i665, de faire passer audit pays le régiment de Carignan-Salières, composé de 1,000 hommes, avec toutes les armes et munitions nécessaires pour faire la guerre aux Iroquois et les obliger à luy demander la paix.
Cette entreprise eut un heureux succès, et cette expédition ayant esté faite par les soins du sieur de Tracy, lieutenant général de rAmérique, et du sieur de Gourcelles, gouverneur et lieutenant général en la Nouvelle France, Sa Majesté eut la satisfaction d'apprendre que la plupart des nations sauvages estoient venues se soumettre à son obéissance, et que les habitans ne recevroient plus la mortification de se voir troublés dans leurs establissemens par la cruauté et la barbarie des Iroquois; et comme elle crut en mesme temps que le moyen le plus seur d'augmenter considérablement ses colonies estoit de licencier les compagnies dudit régiment et de faire délivrer des concessions aux capitaines et soldats qui voudroient s'y habituer volontairement, cette pensée ayant réussy et la plupart des officiers et soldats ayant pris des habitations \ les colonies en reçurent une telle augmentation qu'elles sont à présent en estât, nonseulement de se soutenir par elles -mesmes, mais aussy de fournir dans peu d'années une plus grande quantité de marchandises au royaume qu'elles n'ont fait jusqu'à présent.
^ Après la défaite des Iroquois, trois forte de ces forts que fureot groupées les seigneuries furent bâtis pour commander la rivière Ri- concédées aux officiers du régiment de Canchelieu, qui longeait leur pays; c^est autour giian.
Depuis ce temps, Sa Majesté y a fait passer tous les ans un nombre con- $idén]>le de personnes de fun et l'autre sexe, et, en 1669, elle accepta la proposition qui luy fut faite par six capitaines d'infanterie d'y faire passer leurs compagnies complètes pour s'y habituer pareillement. Ainsy il est facile de comprendre que, les colonies estant remplies d'un nombre considérable de gens aguerris, elles pourront donner assez de crainte aux Iroquois pour les contenir dans les bornes de leur devoir et de l'obéissance qu'ils doivent à Sa Majesté. C'est pourquoy le sieur de Frontenac doit prendre un soin particulier d'entretenir les habitans dans l'exercice et le maniement des armes, et de leur faire faire de fréquentes revues, afin de les tenir en estât non-seulement de repousser les injures qui leur pourront estre faites par les Iroquois, mais mesme de les attaquer toutes les fois qu'il importera au service de Sa Majesté et au repos des colonies.
Après ce premier devoir qui est indispensable pour la défense et le maintien des colonies, il doit s'appliquer fortement à faire gouster à tous les habitans dont elles sont composées la mesme douceur .et la mesme tranquillité dont jouissent les autres sujets de Sa Majesté, en faisant régner parmy eux la justice, en sorte qu'un chacun jouisse du fruit de son travail et de ses peines. ^ .
Il doit estre informé aussy qu'il a esté estably un conseil souverain à Qaébec, lequel est composé du lieutenant général, de l'évesque de Pétrée, de l'intendant de la justice, police et &nances audit pays et d'un nombre de conseillers. Et, d'autant que cet establissement n'a esté fait que dans la seule vue d'empescher l'oppression des pauvres par les plus puissans et les flûB accommodée des habitans, le sieur de Frontenac tiendra soigneuse* ment la main à ce que les bonnes intentions de Sa Majesté sur ce sujet soyent ponctuellement exécutées; et, en cas qu'il trouvast quelque défaut dans la conduite des juges et' personnes publiques, il sera nécessaire qu'il les en avertisse; mais s'il arrive quelque désordre considérable, il ne manquera pas d'en donner avis au Roy.
Quoyqu'il n'y ayt point eu jusqu'à présent aucune maladie populaire en la Nouvelle-France, en cas qu'il en survinst quelqu'une, le sieur de Frontenac en fera examiner les causes avec grand soin pour y remédier promptement, estant nécessaire au public et fort important au service de Sa Majesté de persuader aux habitans que leur conservation luy est chère et utile.
L'augmentation des colonies devant estre la règle et la fin de toute la conduite du sieur de Frontenac, il doit penser continuellement aux moyens de conserver tous les habitans et d'en attirer le plus grand nombre qu'il Iny sera possible. Et comme le bon traitement qu'il fera à ceux qui y sont
desjà estabiiâ conviera plusieurs autres François à passer audit pays pour y faire de mesme leur estabiissement, il s'appliquera fortement à apaiser tous les différends tant généraux que particuliers et à les gouverner avec cet esprit de douceur et d'équité qui règne dans la conduite de Sa Majesté.
Le sieur de Frontenac doit, par tous moyens possibles, exciter les habitans à la culture et au défrichement des terres; et conmie l'éloignement des habitations les unes des autres a considérablement retardé l'augmentation des colonies et a facilité autrefois les moyens aux Iroquois de réussir dans leurs funestes entreprises, il examinera ce qui est praticable pour assujettir les habitans à défricher de proche en proche, soit en obligeant les anciens colons à y travailler dans un certain temps, soit en faisant des concessions nouvelles aux François qui viendront s'y establir.
Le Roy ayant accordé plusieurs grâces, par l'arrest de son conseil du 3 avril 1669, en considération de la fécondité des familles et des garçons qui se marieroient à vingt ans et au-dessous et les filles à quinze , Sa Majesté ne doute pas que le sieur de Frontenac ne se serve avantageusement de ces moyens pour porter tous les habitans à se marier, et que les colons n'en reçoivent une augmentation considérable.
L'establissement des pesches sédentaires dans la rivière de Saint-Laurent ou dans les mers voisines pouvant apporter beaucoup d'utilité aux habitans, tant par leur abondance que par la facilité du débit qu'ils en peuvent avoir, soit aux isles Antilles, soit en France, il les excitera fortement à s'y appliquer et leur fera connoistre en mesme temp que, parlant auxdites isles avec leur poisson, des viandes et du merrain, ils pourroient en tirer un double avantage par le retour des sucres qu'ils apporteroient en France et les marchandises qu'ils reporteroient ensuite en Canada. ' " Pour cet effet, comme il est nécessaire d'avoir des vaisseaux et que tous les bois propres aux constructions se" trouvent abondamment audit pays, M. de Frontenac profitera de cette disposition pour les porter à s'y appliquer, ces deux points estant très-importans pour l'augmentation de cette colonie.
Il sçait assez combien la nourriture des bestiaux donne de conmiodités dans les familles; c'est pourquoy il excitera fortement tous les chefs d*en avoir le plus grand nombre qu'il leur sera possible, en sorte que le pays ne soit point obligé d'avoir recours aux bestiaux du royaume pour sa subsistance et la culture des terres; et d'autant qu'il y en a à présent à la coste de l'Acadie un nombre très-considérable de toutes espèces, et que le Roy a cy-devant fait un fonds pour commencer le chemin nécessaire pour la communication de ce pays-là a la Nouvelle-France, le sieur de
Frontenac fera toutes les diligences qui dépendront de luy pour procurer l'avancement de ce travail , lequel produira un avantage réciproque par le débit et la consommation des denrées et marchandises qui se pourront transporter de Fun à Tautre pays.
Le comte de Frontenac sçaura que Sa Majesté ayant donné au sieur de Grand-Fontaine le gouvernement de la province de TAcadie , qui est située depuis la rivière de Sainte-Laurent jusqu'à la Nouvelle-Angleterre, et celuy du fort de Plaisance en Tisle de Terre-Neuve au sieur de La Poëpe ^, il est nécessaire qu'il se fasse rendre compte par eux de tout ce qu'ils feront, chacun dans leur employ, tant pour le service du roy que pour le gouvernement de ses sujets , et qu'il leur recommande d'avoir un grand soin de l'augmentation de ces colonies , estant certain que Sa Majesté considérera leur service à proportion de la multiplication des habitans qu'ils auront procurée auxdits pays.
Les pères Jésuites qui sont establis à Québec estant les premiers qui ayent porté les lumières de la foy et de l'Évangile en la Nouvelle-France*, et qui, par leurs vertus et leur piété, ayent contribué à l'establissement et à l'augmentation de cette colonie, Sa Majesté désire que le sieur de Frontenac ayt beaucoup de considération pour eux; mais en cas qu'ils voulussent porter l'autorité ecclésiastique plus loin qu'elle ne doit s'estendre^, il est nécessaire qu'il leur fasse connoistre avec douceur la conduite qu'ils doivent tenir; et, en cas qu'ils ne se corrigent pas, il s'opposera à leurs desseins adroitement, sans qu'il paroisse ni rupture, ni partialité, et donnera avis de tout à Sa Majesté, afin qu'elle y puisse apporter le remède convenable.
La colonie de Montréal, située au-dessus de celle de Québec, recevant beaucoup de soulagement et de consolations des ecclésiastiques du séminaire de Saint-Sulpice qui y sont establis, il sera nécessaire que le sieur de Frontenac leur donne toute la protection qui dépendra de luy comme aussy aux pères Récollets qui se sont establis à Québec, ces deux corps ecclésiastiques devant estre appuyés pour balancer l'autorité que les pères Jésuites se pourroient donner au préjudice de celle de Sa Majesté.
Gomme la fin de toute sa conduite et du service qu'il peut rendre à Sa Majesté dans cet employ doit estre l'augmentation et la multiplication des peuples en ce pays-là, il doit prendre soin, tous les ans, d'en faire faire
* D'abord lieutenant de vaisseau à Toulon ' On a cependant vu plus haut , pièce
en 1668; il fut nommé commandant à Plai- n** 16, que les premiers missionnaires avaient
ante le 90 février 1 670 , et il y resta jusqu^au été les RécoUels. 1 3 janvier i685. * Voir aussi pièce n** 2.
un rôle exact dans toutes les paroisses, soit par les officiers establLs en chacun canton pour rendre la justice, soit par les ecclésiastiques qui feront les fonctions de curés, lequel rôle sera divisé par les honunes, les femmes, les enfans de douze ans et au-dessous, et ceux au-dessus, les valets et les servantes, et sera envoyé à Sa Majesté afin qu'elle puisse connoistre de combien de personnes la colonie augmentera tous les ans.
Le sieur de Frontenac examinera soigneusement, de temps en temps, avec les principaux habitans du pays, les moyens que l'on pourroit pratiquer pour y attirer un plus grand nombre d'habitans et pour multiplier ceux qui y sont desjà; pour cela, il tiendra la main à l'exécution de tout ce que Sa Majesté a ordonné pour porter les garçons et filles au mariage, aura soin d'establir quelque exemption et quelque privilège à ceux qui exécuteront ce que Sa Majesté a ordonné sur ce sujet et quelque charge i ceux qui ne l'exécuteront point, comme aussy quelque décharge des charges publiques à ceux qui auront le nombre de dix à douze enfans.
Gomme il n'y a rien qui maintienne et augmente si certainement les peuples dans un pays que de leur bien administrer la justice pour conserver les droits d'un chacun, le sieur de Frontenac doit s'appliquer particulièrement à ce qu'elle soit bien administrée par les officiers ordinaires en première instance et par le conseil souverain en cas d'appel, sans toutefois s'en mesler qu'en qualité et dans la fonction de président dudit conseil dans l'exercice de laquelle il se contiendra, laissant une entière liberté aux juges qui le composent de dire leurs avis, et il s'appliquera surtout à relever cette justice et à imprimer aux peuples le respect et l'obéissauce qu'ils doivent aux jugemens qu'elle rendra et aux officiers qui la composent.
( Areh. de la Mar. Ordrêi du wi pmtr la compo^ntM dtt Mm, 167s , fol. 37.)