‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 152 sur 258 · A M. TALON · texte numérisé non relu

A M. TALON

INTENDANT AU CANADA

Saint-Germain, & juin 1678.

Le Roy a vu, avant son départ ^ toutes les lettres et mémoires qui ont esté apportés par vostre secrétaire, sur lesquels Sa Majesté m'a ordonné de vous faire sçavoir ses intentions.

Vous recevrez par vostre secrétaire vostre congé ^, et ainsy vous ne demeurerez en Canada que jusqu'au mois de septembre ou octobre; mais

' Unûs XIY était parti le a 5 avril pour la et il craignait de ne pouvoir vivre en meilleure

campagne de Hollande. intelligence avec cdui-ci. C'est ce qui l'avait

* Talon avait eu des démêlés avec M. de délerminé à demander son rappel, f^orceiles, prédécesseur de M. de Frontenac,

vous devez observer d*y demeurer le plus tard que vous pourrez, afinqae vous y puissiez donner tous les ordres nécessaires et mesme en maintenir Texécution pour quelque temps en vostre présence.

Sa Majesté a esté bien ayse de voir la résolution que vous prenez de passer par l'Acadie; elle s'attend que vous y donnerez toutes les dispositions nécessaires pour en augmenter la colonie, et elle veut que vous fassiez bien connoistre au chevalier de Grand-Fontaine que si, par sa bonne conduite, il augmente le nombre des habitations, il obtiendra assurément des gr&ces de Sa Majesté ; elle désire que vous observiez particulièrement sa conduite, que vous luy donniez vos avis sur tout ce qu'il aura à faire pour parvenir à cette augmentation, et que vous luy disiez qu'elle vous a ordonné de luy rendre compte à vostre retour de tout ce que vous aurez reconnu de luy.

Sur la proposition faite par le colonel Temple de se retirer sur les terres de l'obéissance du Roy, vous pouvez l'assurer qu'en ce cas Sa Majesté non-seulement luy donnera des lettres de naturalité, mais m^sme luy fera d'autres grâces.

Gomme, après l'augmentation delà colonie du Canada, il n'y a rien de plus important pour ce pays-là et pour le service de Sa Majesté, que la découverte du passage dans la mer du Sud, Sa Majesté veut que vous assuriez une bonne récompense à ceux qui feront cette découverte ^ ; mais il semble qu'elle peut estre difficile aux habitans de ce pay&-là , vu qu'elle ne se peut faire qu'avec des vaisseaux et qu'il y en a un fort petit nombre.

A l'égard des mines de cuivre, de plomb, de fer, charbon de terre, du goudron, chanvre et toutes sortes de manufactures, comme vous estes bien informé des intentions de Sa Majesté sur l'avantage de ce pay&-là et qu'il n'y a rien qui puisse estre plus profitable aux habitans, elle se remet entièrement à vous sur tout ce qui est à faire pour la découverte des mines et l'establissement de toutes sortes de manufactures ^.

Sa Majesté ne veut point que l'on y sème du tabac, d'autant que cela n'apporteroit aucun avantage au pays, quia beaucoup plus besoin de tout ce qui peut porter les habitans au commerce et à la navigation, aux pesches sédentaires et aux manufactures, et que la culture de cette heAe seroit préjudiciable aux isles de l'Amérique.

Sa Majesté veut toujours que vous travailliez à la multiplication des

^ Voir la lettre au même, pièce ii° Aa. d*mie grande utilité pour ce pays-là , DOihseu-

^ Golbert, dans une lettre du a & du même lementponrla commodité du bois, mais meaa»

mois,recommandait à M. de Frontenac, comme pour nous envoyer tout le fer que nous tirons

supplément à ses instructions, d^établir au Ca- de Suède et des autres pays du Nord. y» ( Oréret

nada les fontes et la foi^e du fer, ttce qui sera r^ti rot, fol. 73.)

bestiaux, et pour cet effet, jusqu'à ce qu'il y en ayt une quantité suffisante, elle vent que le conseil souverain en empesche, par ses arrests, la consommatioD*

Elle a esté bien ayse d'apprendre qu'il y ayt eu sept cents enfans baptisa l'année dernière, et de l'avis que M. l'évesque de Pétrée luy a donné qu'il y en auroit onze cents cette année; mais elle auroit désiré d'estre informée du nombre des mariages qui se sont faits pendant l'année dernière des garçons et filles nés dans le pays.

Il ne faut pas s'étonner si le commerce des pelleteries a diminué les années dernières, vu que tout commerce, de quelque nature qu'il puisse estre, a ses augmentations et ses diminutions causées par divers accidens; mais il arrive toujours qu'après qu'un commerce diminue considérablement pendant quelques années, il reprend force les suivantes; et c'est ce qu'il faut laisser à l'industrie et aux nécessités des hommes, d'autant plus que, si le Canada se trouvoit privé de ce commerce, les habitans seroient portés à s'appliquer aux pesches sédentaires et autres, à la recherche des mines et aux manufactures, qui leur produiroient beaucoup d'avantages.

Sa Majesté fera réflexion sur la proposition de faire fabriquer une monnoye particulière pour le pays de Canada; et, comme elle l'estime bonne et avantageuse, elle donnera ses ordres pour la faire fabriquer et pour en envoyer l'année prochaine.

Sa Majesté envoyé les appointemens des ouvriers de marine entretenus en Canada.

Elle désire que vous mettiez promptement le vaisseau qui a esté commencé en estât d'estre mis en mer, et elle seroit bien ayse que vous vous en puissiez servir pour repasser en France avec M. de Courcelles.

Comme vous voyez clairement que rien n'est plus avantageux que le commerce de mer, Sa Majesté veut que vous vous serviez de tous les moyens qui sont en vostre pouvoir et de toute vostre industrie pour porter les habitans à continuer à bastir des vaisseaux et à porter eux-mesmes leurs marchandises dans les isles françoises de l'Amérique.

Vous trouverez cy-joint les arrests que le Roy a ordonnés pour le retranchement des terres non défrichées S pour les règlemens de police^ et l'estabiissement des juges, lesquels Sa Majesté veut que vous exécutiez avant vostre départ.

' L'arrêt, contre les ooncesâonoaires négli* puis dix ans et non encore défrichées. — ' Les

gento, qui se trouve aux archives de la Ma- lettres patentes pour les règlements de police et

rioe, dans le même volume, foL 67, retranche rétablissement des juges sont aussi dans le

aui colons la moitië des terres concédées d«- même volume, fol. 69.

A regard des François qui repassent en France tous les ans. Sa Majesté estime que c'est un désordre considérable auquel il faut tascher de remédier. Pour cet effet, elle écrit à M. de Frontenac pour luy défendre de permettre à aucun François de repasser en ce royaume, si ceux qui luy demandent cette permission n'ont femme et enfans et un establissement considérable en ce pays-là, Sa Majesté se remettant toutefois à sa prudence d'user de cet ordre ainsy qu'il estimera à propos de le faire pour le bien et l'avantage de la colonie, estant important que les François ne croyent pas estre retenus par force audit pays, parce que cela empescheroit peutestre un grand nombre d'y passer, et n'estant pas à propos d'avoir recours à la force que lorsque tous les autres moyens manquent.

Sa Majesté ne peut faire cette année aucune dépense pour le Canada.

Elle veut que vous acheviez la liquidation des dettes de la communauté, et pourvoyiez au moyen de les acquitter avant vostre départ;

Que vous fassiez, autant qu'il vous sera possible, la communication du Canada avec l'Acadie.

Sa Majesté ne peut accorder aux habitans dudit pays le commt^w ^ que vous proposez.

Elle a fait donner une autre abbaye à M. l'évesque de Pétrée et 6,000 livres pour la continuation des dépenses qu'il est obligé de faire pour la nourriture des prostrés qui travaillent avec luy; q,ooo livres pour l'hospital de Québec, et 1,300 aux Récollets.

Sa Majesté verra ce qui se pourra faire pour envoyer des armes et munitions dans TAcadie.

A l'égard des permissions aux François de s'embarquer. Sa Majesté estime qu'elles doivent estre données par le gouverneur général dudit pays et qu'elles doivent estre visées par vous.

Pour les petites difficultés qui sont arrivées entre M. de Courcelles et vous, comme vous revenez l'un et l'autre, elles n'auront point de suite.

Ce seroit un grand avantage et une grande satisfaction au Roy si, à vostre retour, vous apportiez à Sa Majesté les nouvelles de quelques bonnes mines découvertes et manufactures establies, entre autres celle de la potasse et du savon mou ^, qui peut devenir fort considérable pour ce pays-là.

Sa Majesté espère que M. l'abbé de Quélus demeurera ferme dans son dessein d'establir et fonder l'hospital de Montréal.

A l'égard de l'arrest que vous demandez pour vous faire présenter toutes les requestes afin de les distribuer aux juges, il a paru au Roy un peu

^ Voir II, /ncfex. que verts, étaient employés dans iWastrie

' Les savons mous ou liquides, tant noirs par les foulons, les bonnetiers, etc.

Irop contre l'ordre de la justice, qui veut que, sans s'adresser aux juges supérieurs, les premiers juges connoissent de toute la matière de leur compétence et que l'appel de leurs jugemens aille au conseil souverain, joint que les sujets du roy de ce pays-là seroient trop grevés, estant éloignés de Québec comme ils sont, d'y venir pour sçavoir à quels juges ils doivent s'adresser,

(Areh. de la Ifar. Ordre$ du roi pour les compagnkt des Indes, 167s « fol. 59.)

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