‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 154 sur 258 · A M. DE LA HAYE · texte numérisé non relu

A M. DE LA HAYE

LIEUTENANT GENERAL DANS LES INDES ORIENTALES

Saint-Germain, 3o juin 167s.

Je reçus hier, par le sieur Dandron , vos lettres datées de l'isle Dauphine les i*' et 5 aoust dernier, dans le temps de vostre départ pour les Indes, avec le journal de tout ce qui s'est passé depuis le précédent que vous m'avez cy-devant envoyé; un mémoire écrit de vostre main contenant la mauvaise conduite de tous les officiers de marine, et un autre contenant vos avis sur tout ce qui est à faire pour l'habitation de l'isle Dauphine et celle de Bourbon.

Comme je vois par vostre mémoire que vous vous plaignez de tous les officiers de marine, à l'exception du sieur Langnillet, que vous estes sage et que l'on peut sagement vous confier toutes choses, qu'il est important que vous soyez averty de tout ce qui se passe près de vous et que je sais assuré que vous me garderez le secret, je vous diray que, par le mesme Dandron, j'ay reçu une lettre signée du sieur Turelles et de tous les autres officiers de l'escadre qui se plaignent des mauvais traitemens qu'ils disent recevoir de vous. Vous pouvez croire que toutes ces lettres et toutes .ces plaintes ne font rien à vostre égard dans l'esprit du Roy, qui ne manque jamais, ainsy que vous le sçavez bien, d'affermir toujours l'autorité entre les mains de celuy à qui il l'a donnée, d'autant plus que Sa Majesté est très-persuadée de vostre bonne conduite et qu'il ne faut pas moins de sévérité que celle que vous apportez pour establir ce qui concerne le bien de son service et celuy de la compagnie, qui sont inséparables en ce pays, qui a esté jusqu'à présent presque inconnu et dans lequel Tautorité, l'obéissance et la subordination ont esté presque aussy inconnues.

Nonobstant ces raisons. Sa Majesté n'a pas laissé de m'ordonner de vous donner part en abrégé des principales plaintes que ces officiers font, et de vous expliquer ensuite ses pensées sur la conduite que vous devez tenir à leur égard.

Ces plaintes sont donc :

Que vous ordonnez toute la navigation sans prendre leur avis ;

Que vous vous servez de menaces dures en tout rencontre ;

Que vous dépossédez des officiers de manne pour les moindres fautes et en establissez d'autres en leurs places;

Que vous n'avez point voulu partir à la mousson de mars, encore qu'ils vous ayent fait conuoistre tous en corps qu'il estoit absolument nécessaire pour ne point retarder jusqu'à la mousson d'aoust;

Et que vous les empeschez de profiter des facilités qu'ils peuvent rencontrer pour faire leurs vivres.

Pour le premier point, s'il est véritable, Sa Majesté estime qu'il auroit esté bon que vous eussiez pris l'avis des principaux officiers, et particulièrement du sieur Turelles et des autres capitaines qui ont une grande expérience en la navigation.

Sur le second, elle estime que vous devez toujours avoir quelque douceur dans le commandement, estant du naturel des François d'estre traités avec quelque sorte de douceur, en les faisant obéir.

Sur le troisième, il a paru à Sa Majesté que vous aviez osté les charges à Forant, Menillet^ et La Houssaye^. A l'égard du premier, elle a fait faire à Lisbonne, et mesme dans le Brésil, des informations secrètes et publiques pour sçavoir s'il avoit fait quelque commerce ou s'il avoit reiascbé dans ces deux lieux-là pour quelque mauvaise raison; mais je dois vous assurer qu'il ne s'en est rien trouvé contre luy; néanmoins elle estime bien que vous ne l'avez pas trouvé propre, non plus que les deux autres, à faire leurs charges.

Sur les deux autres points de leur plainte. Sa Majesté ne doute pas que vous n'ayez eu raison d'en user ainsy que vous avez fait.

En général, elle est très-satisfaite et a fort approuvé tout ce que vous avez fait et a fort blasmé les lettres que les officiers m'ont écrites, qui sont des formes de protestation contre le commandant qu'elle a estably et l'obéissance qu'ils vous doivent; et vous verrez par les lettres qu'elle écrit au sieur Turelles, que vous trouverez cy-jointes,de quelle sorte elle leur explique ses sentimens sur cette conduite.

Mais, en mesme temps, elle m'ordonne de vous dire que ce qui luy a fait un peu de peine dans une aussy grande entreprise que celle qui vous est confiée , c'est de voir que vous n'estes satisfait d'aucun des officiers qui servent sous vous, et qu'aucun d'eux aussy n'est satisfait de vous. A leur égard, Sa Majesté sçaura bien les contenir dans l'obéissance qu'ils vous doivent et sçaura bien les punir s'ils y manquent ; mais , à vostre égard ,

* Enseigne de vaisseau en 1 668 , aide-major brûlot en 1 668 , se retira en Suisse en 1 67 à . en 1670. Mort en 1671 . Rétabli dans son grade en 1676, il ne reprit

* De La«Hou8save, de Zurich, capitaine de plus de service.

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elle m'ordonne de vous faire observer que, dans touslesconunandemensjl est nécessaire de souffrir quelquefois les défauts des hommes, de les dissi^ muler, de prendre garde qu'ils ne nuisent pas au service que l'on veut tirer d eux et se servir avantageusement de ce qu'ils peuvent avoir de bon pour le succès des actions dans lesquelles ils doivent agir. Les rois mesmes ne pourroient pas se faire obéir par tous leurs sujets par force et avec contrainte, beaucoup moins ceux qui commandent sous leurs ordres; ainsy leur maxime est de connoistre les défauts des hommes , de les souffrir en les dissimulant, et relever seulement et punir les fautes un peu considérables.

Outre les plaintes générales de tous les officiers, le sieur Languillet se plaint en particulier, le sieur de Grateloup^ pareillement, et le sieur de Champmargou.

Sa Majesté connoist bien que toutes ces plaintes ne viennent que du bon ordre que vous avez voulu mettre à toutes choses, et dans TisleDauphine et dans tout ce que vous commandez; mais elle estime que, en remédiant aux plus grands désordres , vous devez remettre à remédier aux autres dans la suite des temps, pour ne pas trouver en mesme temps tous les esprits contraires à l'ordre que vous voulez establir.

Le sieur de Champmargou se plaint fort que vous ayez rendu le commandement qu'il a dans l'isle, ensuite de la commission du roy, entièrement dépendant du major que vous y avez estably, ce qui a paru de conséquence à Sa Majesté , d'autant plus qu'il a envoyé la copie des ordres et des instructions que vous avez donnés au sieur de La Bretesche^, major, par lesquels il paroist clairement que vous avez fort retranché le pouvoir du commandant pour le donner audit major, et elle n'estime pas que cela puisse subsister, à moins que de retirer ledit sieur de Champmargou et luy accorder le congé qu'il demande. Mais elle estime que cela est de grande conséquence , vu le long temps qu'il y a qu'il est dans cette isie, l'expérience des mœurs des naturels du pays et l'habitude qu'il a avec eux.

Sa Majesté est toutefois persuadée que vous avez eu des raisons puissantes qui vous ont obligé d'en user ainsy, et que si vous y trouvez quelque inconvénient dans la suite, à vostre retour vous y apporterez les remèdes nécessaires pour le plus grand avantage de son service.

Après vous avoir expliqué les sentimens de Sa Majesté sur tout ce détail, elle m'ordonne de vous dire qu'elle a esté bien ayse d'apprendre

^ Maréchal de camp des armées du roi. dans celte charge , et fut en même temps

Mort le 3 1 mars 1679. nommé capitaine d'une compagoie dHnfanterie

* Lieutenant réforme. Ayant épousé la fîile an fort Dauphin, de M. de La Case, major de Ttle, il lui succéda

par vostre relation tout ce qui s'est passé dans vostre navigation, et tout ce qui concerne i'isle Dauphine et Tisle Bourbon. Gomme vostre sentiment est qae l'on ne peut faire des colonies considérables dans la première et qa'il faudra en faire dans la seconde, à cause de sa fertilité, de son bon air, de l'abondance de la chasse et des autres commodités que l'on peut y trouver, et que l'on pourroit se servir des ports de Sainte-Marie et de la baye d'Antongil, dans I'isle Dauphine, Sa Majesté désire que vous commenciez à donner toute la disposition qui dépendra de vous à faire ces establissemens, et elle auroit esté bien ayse de recevoir le rôle exact de tous les habitans françois et de toutes les habitations de ces deux isles.

Elle désire que vous observiez bien que, sur le fait des colonies nouvelles, il faut laisser un peu de liberté à ceux qui s'y veulent establir, et appuyer fortement ce qui se trouve desjà fait, s'il n'y a des raisons trèspressantes pour le changer. Par exemple , s'il y a bon nombre de François establis à I'isle Dauphine qui y veulent demeurer, il faut appuyer cet establissement,raugmenterpar tous moyens possibles; mais, s'il couroit risque d'estre enlevé par les naturels du pays, ou que l'infertilité de la terre fust telle qu'il fust impossible d'augmenter les colonies en cela, il seroit bon d'inviter, et mesme de forcer les habitans ou de changer de poste dans la mesme isie ou de passer dans I'isle Bourbon.

Sa Majesté m'ordonne aussy de vous faire observer qu'il faut chercher les moyens de pourvoir de femmes les habitans qui sont en ces pays-là ; parce que, sans cela, il est impossible que les colonies subsistent longtemps. Au surplus, elle ne doute point que vous ne donniez toutes les dispositions qui pourront dépendre de vous pour faire les establissemens que vous estimerez à propos dans ces deux isles Dauphine et Bourbon.

Sa Majesté fera observer régulièrement les avis que vous donnez sur le temps des partances de France.

Elle a appris, par les lettres des sieurs Blot et Baron, vostre arrivée à Surate ou Soûaly, le 29 octobre dernier; elle auroit esté bien ayse d'en recevoir de vous en mesme temps. Elle m'a ordonné de vous faire sçavoir sur ce sujet que vous devez bien pratiquer, à l'égard des directeurs de la compagnie, ce que je viens de vous expliquer de ses pensées à l'égard des officiers qui sont sous vostre charge, c'est-à-dire qu'il faut que vous souffriez leurs défauts et que vous les appuyiez, quand mesme vous verriez clairement qu'ils font mal, parce qu'il est de la dernière conséquence pour le service du roy que tous les Indiens et les François qui sont en ce pays-là connoissent et soyent fortement persuadés que Sa Majesté appuyera et protégera tout ce que les directeurs feront et qu'elle establira par son au-

torité et par sa puissance la subordination qui doit estrc entre eux, c'està-dire le commandement entier et absolu en la personne des directeurs et Tobéissanee à l'égard de tous les autres.

Gomme Sa Majesté voit, par toutes les relations qui sont venues depuis trois ans de ce pays-là , les plaintes que tous les François font de la conduite du sieur Caron , et que jusqu'à présent sa qualité de directeur et la raison de la subordination ont voulu qu'elle l'ayt appuyé et n'ayt rien voulu entendre contre luy, la compagnie ayant à présent des directeurs françois en ce pays-là, qui sont sages et bien informés des intentions de Sa Majesté et de la compagnie sur tout ce qui concerne ses affaires dans les Indes, elle veut que vous appuyiez fortement les ordres que les directeurs auront délibérés dans leur assemblée sur toutes leurs affaires et fassiez entendre de vous-mesme audit sieur Caron qu'il ne doit rien entreprendre de son cbef. Et, en cas que les directeurs françois, d'un commun consentement, estimassent à propos de faire quelque chose pour empescher les mauvais effets de la conduite dudit Caron, encore qu'elle fust bonne ou mauvaise , Sa Majesté veut que vous appuyiez en toutes choses l'avis des directeurs françois , et que vous teniez cet ordre fort secret pour le sieur Caron.

Sa Majesté s'attend que vous avez fait à présent quelque establissement et que vous le rendrez assez fort et assez considérable pour soutenir les establissemens de la compagnie et servir de retraite seure à leurs vaisseaux et à ceux que Sa Majesté y voudra envoyer.

Sa Majesté ne doute pas que, en exécutant les ordres qu'elle vous a cydevant envoyés, vous n'ayez desjà fait partir une bonne partie des vaisseaux que vous commandez pour s'en revenir en France, et que, aussytost que ce poste sera estably, vous ne vous en reveniez vous-mesme. C'est à quoy elle désire que vous ne perdiez point de temps, estant impossible que les vaisseaux puissent demeurer plus longtemps en ce pays-là sans dépérir exlraordinairement; et, sur ce point. Sa Majesté veut que vous les fassiez souvent visiter et calfater.

Sa Majesté m'ordonne de vous dire qu'elle veut que vous fassiez tenir par le commissaire Du Tremblay * un mémoire exact de toute la dépense que les capitaines font pour les achats de vivres nécessaires pour les équipages de leurs vaisseaux, et un contrôle exact de la mort de tous les officiers et matelots, avec des extraits de revues bien exacts des équipages.

* Commissaire ordinaire de marine à la Ro- même grade en 1 670 , et partit avec M. de La cliellc en 1667, '^ passa à Rochefurt avec le Haye, comme commissaire de Tescadre.

COLONIES. 5/iy

ne voulant pas estre chargée de payer aux oiBciers les vivres de leurs équipages, ni sur le pied du nombre qu'ils ont embarqué , ni sur le pied de ce qu'il faut payer ordinairement pour chaque ration.

Vous apprendrez par la relation cy-jointe les grandes conquestes du Roy sur les Hollandois.

Sa Majesté leur a déclaré la guerre en février, et a marché à la teste de 130,000 hommes en quatre armées contre eux, le li may. Le â juin, le Roy a attaqué quatre places en mesme temps , sçavoir : Orsoi, Rheinberg, Wesel et Burick; il les a prises toutes quatre à discrétion en deux jours de temps ^ Depuis, Sa Majesté a pris Rées, Ëmeric, Doëtekum, Loken, Borkelo, GroU, Bridvord; a passé le Rhin à la nage près du fort de Skenk, a pris Arnheim et Nimègue , a passé Tlssel et est maistresse de toutes les places qui sont sur cette rivière, et, en un mot, elle çera maistresse de toute la Hollande avant la fin du mois de juillet. Ce sont des conquestes qui auront peine à estre crues dans un pays aussy éloigné que vous estes et dans les siècles à venir.

D'ailleurs, Sa Majesté et le roy d'Angleterre, avec une. armée navale de cent vaisseaux, ont desjà donné un grand combat^, dans lequel les Hollandois ont esté battus et ont perdu dix de leurs vaisseaux et les Anglois un seul.

Je dois vous dire que le Roy n'enverra point de vaisseaux dans les Iodes.

(Areh. delà Mar. Ordreê du roi pour les compagniet det Indes, 1679, fol. 7^1.)

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