‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 159 sur 258 · A MM. GUESTON, BLOT ET BARON · texte numérisé non relu

A MM. GUESTON, BLOT ET BARON

DIRECTEURS DE LA COMPAGNIE DES INDES ORIENTALES, A fiURATE.

Saint-Geimain , 1*' mars 1 673.

Sa Majesté vous fait sçavoir ses intentions par la lettre cy-jointe, à quoy elle ma ordonné d'ajouter qu'elle conçoit beaucoup d'espérance du succès du grand dessein pour lequel vous avez esté envoyés , particulièrement par toutes les lettres qui ont esté écrites à la compagnie, dont elle a entendu la lecture entière. Il ne reste qu'à continuer, ainsy que vous avez si bien commencé. Sa Majesté sçait les difficultés que vous avez rencontrées et celles que vous rencontrerez encore avant que cet establissement soit bien formé; mais elle n'attend pas moins de voslre application et de la résolution que vous avez prise de quitter vos familles et vostre pays pour vous transporter en un pays aussy éloigné que celuy-là ; et elle attend de vous des effets proporlionnés à cette résolution. Et, quoyqu'elle soit bien persuadée que vous n'oublierez rien, elle n'a pas laissé dem'ordonner de vous répéter icy en peu de mots les principaux points auxquels elle désire que vous vous appliquiez, afin que, non-seulement vous ayez la satisfaction de voir que vous exécutez les ordres et les intentions du maistre , mais mesme que vous agissiez avec plus de force et d'autorité sur tous ceux qui sont soumis à vostre conduite.

Sa Majesté veut donc que, en mesme temps que vous vous appliquez à bien régir le courant des affaires de la compagnie, c'est-à-dire à faire l'achat des marchandises que vous sçavcz estre d'usage et de bon débit dans le royaume, à chercher avec soin les meilleures et les lieux où vous les pourrez recouvrer à meilleur prix, vous travailliez, avec le mesme soin, à bien reconnoistre tous les abus qui se sont commis jusqu'à présent, qui ne peuvent avoir esté que grands et considérables; qu'en cette recherche, vous vous donniez bien de garde de vous laisser prévenir; qu'en pénétrant les abus et mesme en trouvant les preuves , vous ne laissiez pas d'agir avec un esprit de charité et de douceur, et que vous entriez dans les difficultés

qui se rencontrent toujours dans Texécution d'un aussy grand dessein et d'un establissement aussy nouveau que celuy-là l'estoit dans le royaume, ce qui peut causer toujours beaucoup de désordres d'autant plus pardonnables qu'ils proviennent, à l'égard des principaux employés à faire des establissemens de cette nature, ou de défaut de connoissance, ou de négligence, ou de prévention.

Sa Majesté ne peut pas croire, qu'à l'égard des principaux, vous trouviez des fautes de malice grossière ou d'intérests particuliers; mais en cas que vous en trouviez, elle veut que vous les approfondissiez et que vous en liriez la preuve et en envoyiez icy toutes les pièces afin qu'elle y puisse pourvoir. A l'égard des subalternes. Sa Majesté veut que vous agissiez avec eux avec plus de rigueur et que vous les fassiez punir suivant le pouvoir qu'elle vous a donné, et surtout que vous retranchiez à la compagnie tous les gages et salaires inutiles qu'elle paye, en renvoyant tous ceux que vous n'estimerez pas propres à la servir, et mesme tous ceux dont vous pourrez vous passer, ce que Sa Majesté ne doute point que vous n'exécutiez ponctuellement puisque vous sçavez mieux que personne qu'il n'y a que le mesnage et l'économie qui puissent faire fleurir et rendre avantageux toute sorte de commerce.

Sa Majesté veut, sur toutes choses, que vous vous mainteniez ensemble dans une parfaite union, sans jamais vous en départir pour quelque cause que ce soit ; et sur une matière aussy importante et aussy délicate, elle ne recevra ni n'examinera les raisons et excuses d'aucun de vous, mais elle blasmera et tesmoignera la mauvaise satisfaction qu'elle aura de tous. Et en cas qu'il arrive quelque semence de division entre vous, elle veut que vous vous en expliquiez ensemble; et, si vous ne pouvez pas convenir, que vous choisissiez aussy tost une personne tierce qui vous accommode en secret, en sorte qu'aucun commencement de division ne paroisse en public.

Sa Majesté est assurée qu'en cas que M. de La Haye soit encore dans les Indes, après les ordres exprès et réitérés qu'elle luy a donnés, il contribuera à vous maintenir dans cette union et n'y apportera jamais aucun obstacle en tout ce qui le pourra regarder.

Sa Majesté veut de plus que vous vous appliquiez à arrester tous les comptes du passé, en sorte que la compagnie puisse clairement connoistre Testât auquel elle est à présent, et que vous establissiez des teneurs de livres dans tous les comptoirs, et en mesme temps l'ordre de rapporter tous les comptes particuliers dans un compte ou livre général, et envoyer, par tous les vaisseaux de la compagnie, la balance de ses livres, afin qu'elle sçache toujours Testât auquel seront ses affaires dans les Indes. Sa Majesté

veut que vous vous appliquiez à ce point comme au plus important et plus nécessaire pour le succès de cette entreprise.

Elle ne doute point que vous n'ayez estably des comptoirs dans tous les principaux lieux des Indes où vous croirez pouvoir mieux débiter les marchandises qui vous seront envoyées, et tirer à meilleur prLx celles qui se peuvent consommer dans le royaume et dans le reste de l'Europe, et qu'à l'avenir les vaisseaux ne se trouvent chargés de meilleures marchandises, mieux assorties et de meilleur prix qu'elles n'ont esté par le passé; en quoy vous n^ manquerez pas de cuivre les avis et les mémoires qui vous sont envoyés; comme, de la part des directeurs de la compagnie, ils ne manqueront pas de suivre les mémoires et instructions que vous leur enverrez.

Sa Majesté est aussy bien assurée que vous aurez estably tout le commerce qui se peut faire d'Inde en Inde , qui est celuy qui a toujours esté reconnu pour donner autant et plus de profit que celuy des retours en Europe.

A l'égard de l'establissement fait en l'isle de Ceylan, Sa Majesté a résolu de renvoyer le sieur de Beauregard^par le mesme bastiment qui l'a apporté en France, avec trente bons hommes qu'il a ordre de lever et seize filles qui luy ont esté données; et Sa Majesté a ordonné de débarquer les seize filles dans l'isle de Bourbon pour ayder à la peupler et de porter les trente hommes dans le poste qui a esté occupé et fortifié par le sieur de La Haye à Ceylan, en la baye de Trinquemalé. Sa Majesté veut qu'en cas que ce poste ayt esté maintenu jusqu'à présent, vous le considériez comme le lieu qui peut servir d'une retraite assurée et d'un establissement seur à vostre conmierce, et que vous travailliez, par toute sorte de soins, à le maintenir, en envoyant, non-seulement les vivres et rafraischissemens nécessaires à la garnison sur le pied de sa force, mais mesme en luy faisant fournir les autres nécessités dont elle pourra avoir besoin, suivant la correspondance que vous tiendrez avec celuy qui y commandera et la connoissance que vous pourrez prendre par vous-mesme de ses besoins; et vous aurez soin de m'envoyer, par tous les vaisseaux de retour, les comptes de tout ce que vous ferez fournir à ladite garnison.

Vous apprendrez, par la lettre de la compagnie, qu'elle fait partir trois vaisseaux qui Vous portent encore 700,000 livres de capital, tant en argent qu'en bonnes marchandises, et Sa Majesté s'attend que vous pren-

' Capitaine des gardes. Il avait été envoyé 1 67a , il était revenu en France pour en appoi^

par M. de La Haye comme ambassadeur auprès ter la nouvelle à la cour. Renvoyé aux iles, il y

du roi de Geylan pour n^ocier la donation de obtint une lieutenance en 1 685 , et fut rem-

Trinquemalé et du pays de Goutiari. Le 8 juillet placé Tannée suivante.

(irez si bien vos mesures que vous pourrez renvoyer toujours deux ou trois vaisseaux tous les ans, chargés de bonnes marchandises bien assorties.

Sa Majesté m'ordonne surtout de vous bien recommander d'exécuter ponctuellement tous les mémoires et instructions qui vous sont envoyés par la compagnie touchant la qualité et les assortimens des marchandises dont TOUS chargerez les vaisseaux ; comme , de la part des directeurs , ils feront pareillement exécuter avec soin les mémoires et instructions que vous leur enverrez touchant les marchandises à envoyer dans les Indes.

(Arcli. de !a Mur. Ordres du roi pour la compagmet des Inde», 1673, fd. i3.)

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