AU COMTE DE FRONTENAC
(SOUVERNEUR ET LIEUTENANT GÉNÉRAL DU CANADA
Paris, i3 juÎD 1673.
Je fais réponse à la lettre que j'ay reçue de vous, datée du 2 novembre (le l'année dernière, contenant tout ce que vous avez reconnu dans la Nouvelle-France depuis que vous y estes arrivé; et, quoyque les grandes affaires dont j'ay esté surchargé pendant Thyver passé et jusqu'au départ du Roy ne m'ayent pas permis d'examiner à fond, autant que j'aurois désiré, les affaires de ce pays-là , pour, après avoir pris l'ordre du Roy sur tout ce qu'il y auroit eu à faire,, vous expliquer plus nettement et plus clairement ses intentions sur tous les points contenus en vostre dépesche , je ne laisseray pas de vous faire sçavoir ses volontés le plus exactement qu'il me sera possible.
Je vous diray donc que Sa Majesté n'ayant pas fait dessein de donner aucune assistance au Canada cette année , par les grandes et prodigieuses dépenses qu'elle a esté obligée de faire pour l'entretènement de plus de plus de 3 00,000 hommes qu'elle a à présent sur pied, et de 100 vaisseaux et 25 galères qu'elle a en mer, elle n'a pas laissé de faire encore la dépense de l'envoy de soixante filles et de donner quelque assistance à l'hospital de Québec et à quelques autres particuliers; mais c'est tout ce qu'elle a pu faire cette année, se réservant à faire quelque chose davantage les années suivantes, si Dieu nous donne la paix.
Sa Majesté désire donc que, aussytost que ces soixante filles seront arrivées, vous teniez la main à ce qu'elles soyent promptement pourvues, n'y ayant rien de, plus important et de plus nécessaire pour le bien de son service et pour sa satisfaction que de travailler toujours à l'augmentation de cette colonie par les mariages.
Sa Majesté veut aussy que vous vous fassiez rendre compte soigneusement, par chacun an, du nombre des mariages qui se font, de garçons et filles nés dans le pays, et mesme du nombre des enfans qui naistront, et que vous m'envoyiez, en fin de chacune année, les mémoires certifiés de Tévesque et des curés.
Elle désire aussy que vous fassiez faire et que vous m'envoyiez tous les ans un dénombrement général des habitans de tout sexe et âge qui se trouveront dans toute Testendue dudit pays.
Il n'y a rien à quoy Sa Majesté veuille que vous vous appliquiez plus fortement qu'à détruire tous les coureurs et chasseurs françois qui se retirent dans les bois avec insubordination , n'y ayant rien qui soit plus contraire à l'union qu'il faut faire de tous les habitans dudit pays et à l'augmentation de la colonie que ce libertinage, dont elle veut que vous fassiez punir les auteurs avec une très-grande sévérité. Pour cet effet, elle m'a ordonné de vous envoyer l'ordonnance cy-j ointe, laquelle elle veut que vous exécutiez et, fassiez exécuter avec sévérité ^
A l'égard des Iroquois, comme la colonie est fort nombreuse, Sa Majesté ne doute pas que vous ne les conteniez facilement dans leur devoir et dans les termes de l'obéissance qu'ils ont jurée et promise; mais vous ne devez pas vous attendre qu'elle puisse vous envoyer des troupes d'icy, vu qu'elle n'a pas jugé que cela fust nécessaire, et qu'elle désire que vous exécutiez ponctuellement ce qui est contenu dans vostre instruction pour aguerrir les habitans de ce pays-là , en les rangeant sous des compagnies et leur faisant faire l'exercice le plus souvent qu'il se pourra, en telle sorte que vous puissiez vous en servir dans toutes les occasions où vous en pourrez avoir besoin.
L'assemblée et la division que vous avez faite de tous les habitans en trois ordres ou estats pour leur faire prester le serment de fidélité pouvoit produire un bon effet dans ce moment-là; mais il est bon que vous observiez que, comme vous devez toujours suivre dans le gouvernement et la conduite de ce pays-là, les formes qui se pratiquent icy, et que nos rois ont estimé du bien de leur service depuis longtemps de ne point assembler les estats généraux de leur royaume, pour peut-estre anéantir insensiblement cette forme ancienne, vous ne devez aussy donner que très-rarement et, pour mieux dire, jamais, cette forme au corps des habitans dudit pays; il faudra mesme, avec un peu de temps, et lorsque la colonie sera
* Voir aux archives de la Marine, dans le vain, défendant aux Français établis au Caméme volume, fol. a/i , une ordonnance', daiëe nada d^abandonner leurs maisons et de vaguer du camp de Vossen , entre Bruxelles et Lou- dans les bois plus de vin|vt-quatre heures.
encore plus forte qu'elle n'est, supprimer insensiblement le syndic, qui présente des requestes au nom de tous les habitans , estant bon que chacun parle pour soy et que personne ne parle pour tous.
Sur la requeste qui a esté présentée à M. Talon par le commis de la compagnie, au bas de laquelle il a mis la permission de visiter les maisons des habitans pour faire payer le droit des pelleteries , permission dont il a depuis, sur la requeste des mesmes habitans, suspendu l'exécution , je vous diray que l'intention de Sa Majesté est que vous employiez toute l'autorité qu'elle vous a mise en main pour faire payer exactement les impositions qui sont establies, remédier à tous les abus qui se peuvent commettre et faire en sorte qu'aucun ne s'exempte du payement des droits; mais en mesme temps elle veut que vous teniez la main à ce que le commerce soit libre entre les habitans pour toutes les marchandises sur lesquelles elle n'aura point donné de privilège ni apporté de restrictions par ses ordres exprès, auxquels, en ce cas, vous déférerez lorsqu'ils vous seront présentés.
A l'égard des i o p. o/o sur les marchandises liquides et des 5 p. o/o sur les sèches , je ne puis vous dire autre chose sinon qu'il faut faire lever toutes les impositions qui estoient establies dans le pays, lorsque vous y estes arrivé, ou qui l'ont esté ou le seront en vertu d'ordres du roy dont je vous donneray toujours part.
Pour ce qui concerne les dettes du pays et les impositions qui se sont levées jusqu'à présent pour les acquitter, vous devez laisser agir ceux qui s'en sont meslés jusqu'à présent, en attendant que le Roy ayt fait choix d'an intendant qui prendra connoissance , lorsqu'il sera sur les lieux, de tout ce qu'il y aura à faire sur ce sujet.
Le provincial des Récollets a fait partir depuis huit jours deux religieux, qui doivent s'embarquer pour se rendre dans leur couvent de Canada; et, pour en augmenter toujours le nombre, je fais dire aujourd'huy au mesme provincial qu'il en fasse partir deux autres des plus forts pour s'y rendre, et mesme je tiendray la main à ce que l'on en fasse passer tous les ans quelques-uns afin de pouvoir balancer, par ce moyen, la trop grande autorité que les Jésuites se sont donnée en ce pays-là.
Je ne vois pas M. l'évesque de Pétrée disposé à y repasser cette année.
Sa Majesté m'ordonne particulièrement de vous dire que, comme toute vostre application doit tendre à augmenter la colonie, pendant le temps que vous demeurerez en ce pays-là , non-seulement il faut travailler à y attirer de nouveaux François du royaume et prendre soin de la conservation de ceux qui y sont par les mariages, par tous les moyens contenus en
vostre instruction et par l'exécution des arrests et ordres dont vous avei eu copie , mais mesme , attirer les sauvages dans la société et dans la forme de vivre des François. Et comme jusqu'à présent il paroist que les Jésuites ont eu des maximes contraires, que les prestres de séminaire qui sont habitués à Montréal ne s'y sont pas appliqués, et que les Récollets n'ont pas encore eu assez de temps pour cela , Sa Majesté veut que vous vous appliquiez fortement à changer cette disposition et à les porter tous également, par émulation les uns à l'égard des autres, à agir dans cet esprit et à changer l'esprit de libertinage qu'ont tous les sauvages en celuy d'humanité et de société que les hommes doivent avoir naturellement. Pour cela elle estimeroit bien à propos que chacune de ces communautés prist un nonibre d'enfans sauvages pour les élever dans la connoissance de nostre religion et en faire, avec le temps, de bons habitans.
J'ay donné ordre à M. de Terron d'envoyer en Canada tout ce qui sera nécessaire pour mettre le vaisseau qui a esté basty pour le roy en estât de passer en France , et de le faire charger des bois qui ont esté fabriqués en ce pays-là. Vous ferez, s'il vous plaist, exécuter tous les ordres qui seront envoyés par ledit sieur de Terron sur ce sujet ; et comme je n'ay donné ordre de bastir ce vaisseau en Canada que pour donner quelque envie aux habitans d'en faire bastir d'autres moins grands, pour y introduire le commerce maritime, que j'estime d'un grand avantage, Sa Majesté désire que vous les y portiez autant qu'il vous sera possible et que vous leur fassiez connoistre que les isles ayant besoin de quantité de bois, de chairs salées et de farine pour leur subsistance , les habitans y peuvent estabUr avec facilité du Canada dans les isles et des isles en France un commerce qui leur sera fort avantageux.
Sa Majesté veut que vous donniez aussy toute la protection qui sera nécessaire au sieur Follin ^ pour l'establissement de la potasse, qui sera encore d'un très-grand avantage , d'autant que ce sont matières qui peuvent establir un bon commerce avec la France et donner lieu aux marchands françois d'y envoyer leurs vaisseaux. Je ne vous répéteray point ce qui est porté dans votre instmction concernant la pesche que les habitans peu-
^ GoU»er.l écrivait, le même jour, au sieur Follin : RPay este bien ayse d'apprendre que vous ayei trouvé les cendres de la Nouvelle- France, non-seulement de la qualité nécessaire pour bien faire la potasse , mais mesme à un prix raisonnable. . . Gomme M. Talon a fait faire tous les bastimens dont vous avez besoin et qu^il vous a laissé des fonds suffisamment pour
faire travailler pendant celte année, je m'assure que, par le retour des vaisseaux qui viendront cet byver, vous enverrez au moins dnq ou six c«nt8 milliers de cette marchandise, et qu'ainsy vous exciterez les intéressés à cette manufacture a augmenter le fonds qu'ils ont fait pour cet establissement.» {Ordm du ni, fol. ag.)
vent faire pour envoyer leur poisson dans les isles de l'Amërique et en France, la pesche sédentaire, la recherche des mines de fer el de cuivre, et Testablissement de toutes les manufactures nécessaires à la vie et à l'habillement des hommes, ne doutant point que vous ne donniez vostre application tout entière pour y réussir.
Sa Majesté veut que vous vous appliquiez aussy à la communication de re pays-là au Canada.
(Arcb. de la Mar. Ordrei du roi pour Iês cimpagvm det Indu, 1673, fol. 95.)