‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 162 sur 258 · III · texte numérisé non relu

III

le caractère de vostre esprit qui s'afTermit dans les plus grandes difficultés pour les surmonter, parvenir à conserver un poste dont je connois bien l'importance et par le moyen duquel je parviendray à faire connoistre ma puissance dans un pays où Ton en avoit à peine entendu parler.

Je désire surtout que, non-seulement vous ayez toujours présent dans l'esprit l'importance du service que vous me rendez, mais mesme que vous le fassiez connoistre souvent à tous les officiers et soldats qui servent sous vostre commandement, afm que la connoissance que j'ay de leurs services les excite à surmonter toutes les difficultés qu'ils rencontreront dans la suite.

Vous aurez appris que le sieur Caron a péry dans la rivière de Lisbonne avec mon vaisseau le Jules et tout ce qui estoit dessus, à l'exception d'une bonne partie de l'équipage, qui s'est sauvée, d'un père Capucin* et du fils dudit Caron , qui ont tous deux fait un récit fort exact de Testât auquel vous vous trouviez dans la ville de Saint-Thomé. Depuis ce temps, je vous ay renvoyé le sieur de Beauregard avec trente bons hommes qui vous auront servy à remplacer un pareil nombre de ceux qui seront morts ou hors d'estat de servir.

Je vois, par vostre lettre du 1 4 septembre dernier, l'espérance que vous aviez de pouvoir vous saisir d'un poste à trois lieues de Saint-Thomé, duquel vous espériez tirer de grandes commodités; mais encore q[ue cela me fasse connoistre que vous vous estes mis en estât, non-seulement de pouvoir conserver cette ville, mais mesme de faire quelque entreprise au dehors, je ne laisse pas de vous dire que la conservation de cette ville est d'une si grande conséquence que je veux croire que vous aurez renferma tous vos soins à la mettre en estât de pouvoir estre conservée.

Je ne vous dis rien sur la conduite du sieur Caron , Dieu en ayant disposé; mais, puisque vous aviez quelque sujet de le soupçonner, vous avez fort bien fait de le faire repasser en France.

Quoyque je fusse bien ayse de vous accorder vostre congé pour retourner près de moy, vous voyez bien clairement que Testât des affaires de ce payslà ne permet pas que vous les puissiez quitter. Ainsy, comme je me suis confié à vous pour en faire Testablissement , je désire que vous y demeuriez tout autant de temps qu'il sera nécessaire pour Taffermir en telle sorte que, toutes les difficultés estant surmontées, il n'y ayt plus qu'à consener ce que vous aurez si bien estably pour ma gloire et pour ma satisfaction.

Et pour vous en donner le moyen , encore que vous soyez assez infornw^*

' Le père Denis, de Quimper.

de U>m les efforts et des grandes dépenses que je suis obligé de soutenir dans la guerre que j'ay esté obligé d'entreprendre contre les Hollandois et contre leurs alliés, dans laquelle j'ay desjà reçu des marques visibles de la protection de Dieu par la prise de quarante places et des provinces entières de Zutphen, Over-Issel, Utrecht et Gueldre, que je fis Tannée dernière, et par la prise de MaëstrichtS que j'ay emportée cette année en treize joui*s de tranchée ouverte, sur une garnison de 6,000 hommes de pied et de i,âOO chevaux, je ne laisse pas de faire estât de vous envoyer tous les ans, en deux temps différens, deux vaisseaux avec cent bons hommes sur chacun et les agrès, armes, munitions et mesme quelque argent pour fortifier, rafraischir la garnison de Saint -Thomé, et vous donner toujours d'autant plus de moyen de maintenir cette place.

Pour conunencer, je fais partir une fluste nommée l'Éléphant, sous la conduite du capitaine Barbant^, avec les armes, munitions, agrès et argent contenus au mémoire cy-joint; et, dans le mois de may prochain, je feray encore partir un vaisseau de plus grande force avec d'autres secours plus considérables.

Je vous recommande surtout de bien conserver les hommes que vous ayez; et quoyque je sçache que c'est vostre talent particulier, entre toutes les autres bonnes qualités que vous avez, je veux que vous croyiez toujours que la conservation d'un homme est ce que vous pouvez faire qui me soit le plus agréable. Pour cela , il est nécessaire que vous travailliez à leur faire avoir tout ce qui leur peut estre de besoin pour la vie et leur enlretènement; et , comme vous ne manquez pas de prendre ce soin, vous pouvez aussy les obliger de travailler et de faire des actions de vigueur et de force pour imprimer de la crainte dans les esprits des ennemis et se mettre, par ce moyen , en estât de subsister avec facilité et mesme d'estendre les conquestes que vous avez faites.

Vous sçavez aussy fort bien combien il seroit avantageux de rappeler tous les naturels du pays qui habitent dans cette ville-là, en prenant les précautions nécessaires pour empescher les accidens qui peuvent arriver, parce qu'il n'y a que le nombre des habitans qui donne aux soldats les commodités nécessaires pour la vie.

* Eo écrivant à M. de La Haye, le h sep- vera dans un autre volume (Âffainê gM-

lembre suivant, Colbert lui disait : «Sa Ma- rale$) la lettre singulière qu'écrivit Golbert A

jesté en personne a assise Maëstricht, et elle Louis XIV, le à juillet 1 678 , au sujet du même

s essuyé tous les risques que le moindre général fait d'armes.

(farmëe, dans le siège d'une place qui a esté * Jacques Barbant, de Dieppe, capitaine de

tiMiien et très-vigonrensement défendue , peut fldte à Rochefort , on 1 665 , cassé en 1 67a ,

courir. ff (Ordre* du roi^ fol. 36.) — On trou- pour avoir perdu VEiàphaM,

Je vous ay fait sçavoir amplement la conduite que vous deviez tenir à l'égard des HoUandois, et je vous répéteray souvent que, conune vous estes foible par mer, vous ne devez point leur déclarer la guerre ni faire aucun acte d'hostilité contre eux s'ils ne vous y forcent; mais, en ce cas , travailler à gagner les Portugais dans la mesme guerre contre lesdits HoUandois.

Je me remets entièrement à vous sur la conduite que vous devez tenir, tant à l'égard du roy de Ceylan que de tous les autres princes de ce payslà. Surtout, je veux que vous exécutiez ponctuellement les ordres que je vous ay donnés pour le renvoy de mes vaisseaux , ou tous ensemble ou deux à deux, et soyez bien assuré que je les remplaceray par Tenvoy de deux tous les ans; mais prenez bien garde de ne les tenir au plus que deux ou trois mois chacun dans les Indes.

Prenez aussy un soin particulier de me donner souvent de vos nouvelles en m'envoyant des relations bien exactes de tout ce qui se passe, ce que vous pourrez faire facilement par la voye des Capucins et par les vaisseaux ang^ois ^ . . .

(Arch. de la Mar. Ordres du roi pour Isê eompagnUi dtê Indu, 1673, fd. 39.)

Page 1