A M. DE BAAS
GOUVERNEUR ET LIEUTENANT GÉNÉRAL DES ILES D'AMÉRIQUE
Paris, 5 septembre 1673.
Il y a longtemps que le Roy m*a ordonné de faire réponse à vos lettres. La quantité d'affaires dont Sa Majesté a esté surchargée par la déclaration de la guerre qu'elle a esté obligée de faire contre les HoUandois en a est^ en partie la cause , mais beaucoup davantage la confiance qu'elle a eue en vous pour la conservation des isles dont elle vous a donné le commandement ; d'autant plus que , donnant dans toute l'Europe beaucoup d'occupation à ses ennemis, elle estoit bien assurée qu'il ne leur restoit, ni assez de temps, ni assez d'argent, ni assez de troupes pour pensera quelque entreprise sur les isles.
Sa Majesté a esté très-ayse d'apprendre l'entreprise que vous aviez faite
^ Golbert complétait, dans le passage sui- avantage du service du roy, et luy faire con-
vant de la lettre déjà citée, les recommanda- noistre en détail tous les princes souveraios
tiens faites par le Roi à M . de La Haye : « Je crois de ce pays-là , la constitution de leurs Estats ,
devoir vous dire que vous devez faire des rela- leurs guerres, leurs intérests particolien, et
tions exactes de tout ce qui se passe de plus im- généralement tout ce qui peut faire conooistre
portant et mesme dire aussy vos sentimens sur à Sa Majesté Testât du pays . . .f tout ce qui peut estre fait pour le plus grand
sur Curaçao, ayant grande espérance qu'elle dust réussir entre vos mains; mais elle est bien persuadée que vous avez fait, en cette occasion, tout ce que le zèle que vous avez pour son service et vostre longue expérience pouYoient désirer; et ainsy, elle s est consolée facilement que vous ayez manqué cette entreprise ; mais je vous avoue qu'elle a esté sensiblement touchée de la perte du sieur d'Ogeron et du nombre considérable de François de Tisle de Saint-Domingue qui estoient embarqués avec iuy. Sa Ma* jesté m'ordonne de vous dire qu'elle veut que vous fassiez toutes diligences pour apprendre s'il est dans l'isle de Porto-Rico , sur l'avis qui vous en a esté donné; et, comme vous sçavez très-bien qu'il n'y a rien qu'elle ayt tant à cœur que la conservation des hommes en des pays aussy éloignés que celuy où vous estes, elle veut que, dans toute vostre conduite, vous ne formiez jamais aucun dessein qui puisse vous faire courre risque <j[e diminuer le nombre des hommes de ces colonies, et au contraire, que TOUS employiez toute vostre industrie et tout vostre sçavoir-faire pour l'augmenter par tous moyens possibles.
Pour cet effet. Sa Majesté veut que vous vous appliquiez toujours à maintenir les peuples en repos, à tenir la main à ce que la justice leur soit bien administrée par les officiers establis par la compagnie et par les conseils souverains, à maintenir toujours la liberté aux marchands de vendre et débiter les marchandises qu'ils y portent , sans restreindre cette liberté pour quelque cause et sous quelque prétexte que ce soit, comme aussy aux kalntans des isles la mesme liberté de vendre leurs sucres et autres marchandises, sans y mettre ni souffrir qu'il y soit mis aucun taux ni prix. Sa Majesté veut surtout que vous redoubliez toujours vos soins pour empesdier qu'aucun estranger n'y fasse commerce , et qu'aucun vaisseau estranger n'y aborde, ou n'y décharge aucune marchandise , estant bien assurée que, hors les accidens extraordinaires de guerre ou autres de cette qualité, ces seds moyens peuvent augmenter le nombre des habitans et le défrichement et la culture des terres.
Sa Majesté a bien reconnu, par l'information qu'elle a prise de tout ce qui s'est passé à l'égard du commerce des isles depuis deux ans, ou que l'abondance des sucres y a esté trop grande, ou que la consommation n'en a point esté si grande dans son royaume; et c'est ce qui l'a persuadée que les habitans des isles connoissent que cette trop grande abondance leur peut nuire , d'autant que , lorsque la terre produit plus de fruits qu'il ne s'en consomme, il faut de nécessité qu'ils tombent en non-valeurs. Sa Majesté a cru , dis-je , que cette connoissance obligeroit les habitans des isles i«diviser la semence et la culture de leurs terres et, pour cet effet, à faire
des essais de graines de lin, de chanvre et d'autres semences, mesmeà faire des «xpëriences de poivre et autres épiceries. Ils pourroient aussy rechercher si le ver k soye pourroit y estre nourry, estant certain que, si toutes ces cultures ou quelques-unes pouvoient réussir dans les isles, elles y apporteroîent assurément un très-grand avantage, non-seulement parcequ'eiies sont presque toutes d'un plus grand prix que les sucres, mais mesroe parce que la multiplicité remédieroit au mal que les habitans souffrent quand l'abondance des sucres est trop grande, ou qu'il n'y en a pas assez de eonsommation.
Sa Majesté sera bien ayse de sçavoir lestât de la maladie du sieur Dubois ^ gouverneur de Sainte-Croix ; et , en cas que Dieu dispose de luy, elle pourvoira à son gouvernement.
Elle a donné ses ordres pour faire vendre le bois de Gampéche^ dont estoit chargé le vaisseau qui a esté conduit à la Rochelle par le sieur Du Boisneau. En pareilles occasions, Sa Majesté veut que vous fassiez toujours faire quelque procédure par laquelle elle puisse estre informée du lieu d'où viennent ces vaisseaux et à qui ils appartiennent, cela estant absolument nécessaire pour le jugement de ces prises.
Les vaisseaux le Belliqueux, la Fée et la Sibylle sont arrivés; ces deux derniers sont en si mauvais estât qu'il est impossible qu'ils puissent servir davantage; et, sur cela. Sa Majesté a résolu qu'à l'avenir les vaisseaux qu'elle enverra dans les isles n'y séjourneront qu'une année entière.
Sa Majesté a envoyé dans les Indes ses vaisseaux F Alcyon, les Jeux et la Friponne j commandés par les capitaines Biteaud de Bléor, d'AmUimont et Grosbois ', pour y demeurer pendant une année entière et vous obéir; et elle m'ordonne de vous dire en peu de mots que vous ne devez les employer à autre chose qu'à chasser tous les vaisseaux estrangers qui voudront venir dans les rades ou y aborder, soit pour guerre, soit pour marchandise.
Sa Majesté a permis à ses sujets de porter dans les isles du bœuf d'Irlande ; mais comme elle n'est pas persuadée que la disette paisse y estre si grande à l'avenir, vu que, par le grand nombre de vaisseaux de guerre qu'elle a en mer, elle tiendra les mers libres, et que les vaisseaux de ses sujets pourront naviguer dans les isles, elle ne veut point que vous
' D*abord commandanl de i'fle de Sainte- alors l'unique entrepôt du bois de teinture
Croix en 1 669 , il en devint lieutenant général qm porte son nom.
en 166] , après avoir épousé la fille de M. de ^ Capitaine de frégate en 1671, de vainean
Grand-Fontaine. Mort et remplace le 19 mai en 1698. Mort à la Rochelle, le 96 décembre
• Ville maritime du Mexique. — C'était
doimiez jamais aucune permission de trafiquer dans les isles et pays occupés par aucune nation estrangère , joint qu'elle est persuadée que la nécessité des habitons les portera à rechercher tous les moyens pour s'en tirer, et les obligera à faire des expériences qui, dans la suite des temps, leur seront fort avantageuses. Sur ce sujet, elle m'ordonne de vous dire qu'elle veut que vous régliez vostre conduite sur cette maxime , qui est immanquable dans le commerce , c'est-à-dire que la nécessité dans les isles produira infailliblement des effets contraires , vu que les marchands françois qui en auront avis y porteront les vivres, denrées et marchandises dont les hàbitans auront besoin , et que , comme la nécessité fera que les marchands auront la liberté de choisir les meilleurs sucres , ceux des hàbitans des isles qui auront les meilleurs les débiteront mieux et plus facilement. Gela excitera tous les autres à mieux travailler qu'ils n'ont fait jttsqua présent, et c'est le seul moyen de rendre les isles plus abondantes qu'elles n'ont esté.
Sa Majesté ayant pourvu le sieur de Sainte-Marthe ^ du gouvernement de la Martinique, elle n'a rien à vous dire sur ce sujet sinon qu'elle est persuadée qu'il s'en acquittera bien.
A l'égard des gouverneurs particuliers des isles, Sa Majesté a fort approuvé que vous n'ayez point reçu les requestes des hàbitans contre eux ; son autorité en jiuroit trop souffert, et ne pourroit subsister si eUe toléroit que des inférieiirs entrassent en un procès réglé contre celuy qui a son pouvoir pour les commander; elle veut seulement que vous l'informiez de tout ce qui concerne leur conduite, afin d'y apporter les remèdes qu'elle estimera nécessaires.
L'intention de Sa Majesté est qu'ils s'appliquent à maintenir les hàbitans des isles dans l'exercice des armes , afin qu'ils soyent toujours en estât de se défendre contre les ennemis, à empescher tout abord de vaisseaux estrangers et tout commerce avec eux , à protéger et appuyer fortement les principaux officiers de justice et tenir la main à ce que leurs jugemens SQyent exécutés sans les troubler dans leurs fonctions , à assister aux conseils sMverains suivant le rang et séance que Sa Majesté leur a donnés, et à y donner leurs avis sans forcer les suffrages pour quelque cause et sous quelque prétexte que ce soit; au surplus, à maintenir les hàbitans en concorde et union entre eux et travailler continuellement, par tous moyens possibles, à augmenter le nombre des hàbitans de chacune isle.
Sa Majesté veut que vous leur montriez l'exemple de cette conduite , et
' Le Prévost de SaiDte-Marthe avait élc Martinique depuis le 16 mai 167a. Mort et 6 commandant et gouverneur de la rcmphicé le 7 juin 1680.
en cas que quelqu'un s'en départe , elle veut que vous luy en donniez avis.
A l'ëgard du commerce cpe lesdits gouverneurs peuvent faire, pareui ou par leurs femmes , Sa Majesté seroit beaucoup plus ayse qu'ils n'en fissent aucun et qu'ils se meslassent seulement du commandement des armes ; mais , comme la constitution de ce pays-là est telle qu'il n'y a que le commerce et la liberté qui le peuvent establir, elle veut bien le souffrir, pourvu qu'il ne paroisse pas que ce soyent eux-mesmes qui le fassent, qu'à l'égard de ce commerce ils subissent les lois générales portées par les ordonnances et les règlemens, et qu'ils ne donnent aucune atteinte à la liberté dont tous les marchands et les habitans doivent jouir de vendre et débiter leurs denrées et marchandises à tel prix et telles conditions que bon leur semble.
Si la femme de l'un desdits gouverneurs a acheté quelques marchandises à la Barbade, qu'elle ayt vendues chèrement auxdits habitans, pourvu qu'elle n'ayt rien fait de particulier, envoyant acheter des marchandises à la Barbade , il n'y a aucun mal d'avoir vendu à tel prix que bon luy a semblé.
A l'égard de la compagnie, Sa Majesté m'ordonne de vous dire qu'en laissant la liberté à tous les marchands françois d'aller aux isles, elle l'a toujours obligée d'y conserver quelque sorte de commerce en y envoyant quelques vaisseaux , particulièrement en Guinée , pour continuer et augmenter le commerce des nègres. Elle veut que vous continuiez de luy donner une entière protection , non-seulement pour le recouvrement de tous ses effets, en tenant la main que tous les débiteurs payent suivant le règlement qu'elle en a fait, qui a esté envoyé dans les Indes, mais mesme que vous la mainteniez dans la liberté entière de toutes ses fonctions el de toutes les grâces et pouvoirs qu'elle luy a accordés par ses lettres d'establissement.
Comme le principal point.de la seureté des peuples consiste en Testai auquel sont les forts des isles. Sa Majesté veut que vous vous appliquiez toujours à y faire travailler et à les mettre au meilleur estât qu'il sera possible; elle désire que vous luy envoyiez, par la première occasion, un estât de la dépense qui a esté faite par vos ordres des 20,000 livres quelle envoya l'année dernière.
Elle- a bien approuvé que vous vous soyez saisy de l'argent qui fui trouvé, l'année dernière, sur un vaisseau espagnol qui échoua à la Martinique; mais vous sçavez que ces sortes de prises ne sont pas bonnes, attendu que Sa Majesté n'est point en guerre contre l'Espagne ; il auroit
esté nécessaire de garder cet argent jusqu'à ce qu'il fust réclamé ; mais , comme jusqu'à présent personne ne s'est présenté pour réclamer cette somme. Sa Majesté a approuvé l'employ que vous en avez fait pour l'entreprise de Curaçao , dont elle attend Testât.
Sur le sujet des commandans des escadres qu'elle envoyé dans les isles, elle veut qu'ils vous obéissent, mais elle veut aussy qu'ils fassent le détail de leur escadre, et que vous ne détachiez et ne commandiez aucun vaisseau de leur escadre que par leurs ordres , c'est-à-dire que vous leur donnerez les ordres de ce que leur escadre en corps ou les vaisseaux en particulier auront à faire et' qu'ils les feront exécuter.
Sa Majesté est persuadée que tous les différends que vous avez eus dans le restablissement des Anglois dans l'isle de Saint-Christophe sont à présent finis , d'autant que vous n'en écrivez plus rien et que le roy d'Angleterre l'a fait assurer qu'il avoit donné de si bons ordres à ses gouverneurs qu'il n'arriveroit plus aucun différend. Elle veut que vous viviez en parfaite intelligence avec eux et que vous leur fassiez bien connoistre que vous avez cet ordre.
(Areb. de la Mar. Ordres du roi pour le$ eompagnieê dês Indes , 1673 , fol. à.)