‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 164 sur 258 · A M. GUESTON · texte numérisé non relu

A M. GUESTON

DIRECTEUR DE LA COMPAGNIE DES INDES ORIENTALES

Paris, 6 septembre 1673.

J'ay reçu la lettre que vous m'avez écrite le 1 2 aoust de l'année dernière. Je vous avoue que j'ay esté un peu surpris de voir que, nonobstant tout ce que je vous avois dit et toutes les protestations que vous m'aviez faites lors de vostre arrivée dans les Indes, il se soit meu des différends entre vous et le sieur Blot, qui n'ont cessé que par sa mort, et je crains bien qu'il n'en arrive de mesme avec le sieur Baron.

Quoyque je ne veuille pas douter que la faute ne vinst entièrement d'eux , je ne laisse pas de vous dire qu'assurément le plus sage , dans Testât auquel vous estes, est celuy qui préfère la satisfaction du Roy, le bien public de son pays et le succès de l'affaire pour laquelle il a pris résolution de faire un si grand voyage , à tout ce qui peut estre de ses intérests ou de ses ressentimens particuliers, d'autant que, pour peu de réflexion que vous y ayez fait, vous aurez trouvé certainement cpie ces trois grands points de la satisfaction du Roy, du bien de vostre pays et du succès de vostre voyage , ne peuvent en aucune façon subsister avec les dissensions particulières. Et

quoyque je ne doute pas que vostre expérience et le souvenir de tout ce que nous avons dit sur ce sujet ne vous ayt fait prendre la résolution de prendre sur vous tout ce qui peut estre de fascbeux ou d'incompatible dans l'esprit des autres et de compatir à leurs défauts et les convier, par une grande ouverture de cœur et une grande honnesteté, pour vous remettre tous dans une parfaite union , et employer ensemble tout ce que vous avez d'esprit, d'industrie et de mérite au bien commun, pour lequel vous vous estes abandonnés dans une si longue séparation de vos familles, je ne laisse pas de vous conjurer encore de le faire , si vous ne l'avez pas fait, ou d'augmenter vostre douceur et vostre honnesteté et mesnie vostre patience pour faire cesser une fois pour toutes ces divisions, qui ne font autre chose que de priver le Roy et le public, dont vous avez en main la satisfaction et les avantages, de la force de vos esprits, pour en employer la plus grande partie à ces petites dissensions. Comme je ne doute pas que vous ne fassiez fortement ce que je vous conseille , je continuera^ de vous dire que vous ne devez point avoir d'autre vue en ce pay&-là que celle du commerce , vous appliquer tout de bon à bien connoistre les marchandises qui peuvent estre d'un bon débit en Europe, chercher tous les moyens possibles de les avoir à bon marché et les bien assortir, faire les mesmes réflexions sur celles que vous pouvez tirer d'icy et qui peuvent estre de débit dans les Indes, bien establir vos comptoirs dans tous les lieux qui peuvent vous apporter du profit, bien establir le commerce d'Inde en Inde, bien conduire tous ceux qui servent bien la compagnie et les tenir dans la règle et l'obéissance qu'ils doivent, prendre garde que les livres soyent bien tenus, ^i sorte que la compagnie ayt une connoissance véritable et exacte , par les retours de ses vaisseaux, de Testât de ses affaires, et, en un mot, prendre en tout le véritable et seul esprit du commerce.

Gomme il y a lieu d'espérer que M. de La Haye aura maintenu le poste de Saint-Thomé et que Sa Majesté a résolu de luy envoyer tous les ans deux vaisseaux pour luy porter les hommes et les rafraischissemens nécessaires pour maintenir ce poste , dont la compagnie pourra tirer de grands avantages, vous pourrez alors y establir un comptoir et examiner si vous pourrez en faire vostre principal entrepost.

Pour ce qui est de vostre congé , puisque vous avez tant fait jusqu'à préfient, il me semble que vostre honneur et vostre satisfaction ne seroient pas complets si vous abandonniez cette entreprise en Testât qu elle est. Nous travaillons icy à faire choix d'une ou deux personnes pour vous relever dans les Indes; mais auparavant qu'elles soyent arrivées, je ne crois

pas que vous voulussiez vous servir de vostre congé , quand vous l'au:riez.

Pour vostre famille, vous pouvez vous en reposer sur moy et vous assurer que tout ce qui regarderoit vos avantages et vostre satisfaction, je m'y employeray avec autant et plua de chaleur que pour moy-mesme.

(Areb. de la Mar. Ordm du roi pour les compagm»t da Inàm, 167$, fol. &3.)

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