‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 170 sur 258 · LOUIS XIV AU COMTE DE FRONTENAC · texte numérisé non relu

LOUIS XIV AU COMTE DE FRONTENAC

GOUVERNEUR ET LIEUTENANT GÉNÉRAL DU CANADA

(Copie portant : De la mam de Colbert. )

Versailles, sa avril 1675.

J'ay vu avec attention tout ce qui est contenu en vos dépesches des 16 février et i4 novembre 167/1. ^^"*' ^^^^ expliquer mes intentions sur tout ce quelles contiennent, je vous diray premièrement que je veux qu'à l'avenir vous m'écriviez directement et que vous adressiez vos dépesches au sieur Colbert ou au sieur marquis de Seignelay.

J'ay vu et examiné avec soin tout ce que vous avez envoyé . concernant ce qui s'est passé à l'égard du sieur Perrot, gouverneur à Montréal; et, après avoir de mesme vu tous les mémoires qu'il a donnés pour sa défense.

' Jean Gertsen , dit Bakre , natiftle Griihen , en AUeinagne, était établi depuis vingt ans à la Martinique, lorsqu'il obtint, sur sa demande, en avril 1676 , des lettres de naturaiîntioii pour loi et Marie Wandesvate, sa femme. {Ordru du roi, fol. ho.)

* Voici rapoetilJe dont il est question : «Le gouverneur n^est point dit supérieur de Tescadre. Celoy qui la commande a seulement

ordre de Iny obéir; et comme le commandement sur une escadre de vaisseaux n*a jamais esté donné à un officier de terre. Sa Majesté veut que le gouverneur use bien de cette grâce et qu^il laisse Tentière exécution de ses ordres à celuy qui conunande l'escadre, lequel doit donner ses ordres en conformité de ceux du gouverneur. n {Ordret du roi, fol. A 5.)

j'ay condamné Taction qu ii a faite d'avoir donné un sei^ent et un soldat à l'officier de vos gardes que vous aviez envoyé à Montréal, et, pour l'en punir, je l'ay fait mettre dans la Bastille pour quelque temps, en sorte qu'en retournant en ce pays-là non-seulement cette punition le rendra plus circonspect sur ce qui concerne son devoir, mais il servira encore d'exemple pour contenir les autres.

Mais pour vous instruire de mes sentimens, après avoir donné cette satisfaction à mon autorité, qui a esté violée en vostre personne, je vous diray que, sans une nécessité absolue, vous ne devez point faii*e exécuter vos ordres dans l'estendue d'un gouvernement particulier sans en avoir donné part au gouverneur; et la punition de dix mois de prison que vous luy avez fait souffrir m'a paru assez grande pour la faute qu'il avoit faite; c'est pourquoy je ne luy ay fait souffrir la prison de la Bastille que* pour réparer publiquement le violement de mon autorité.

Une autre fois, j'estime qu'en faute pareille, en cas qu'il en arrive, vous devez vous contenter des satisfactions qui vous seront offertes ou de quelques mois de prison , ou me renvoyer l'affaire pour la décider, en faisant repasser en France l'officier qui aura manqué, la prison de dix mois estant un peu trop rigoureuse.

J'ay blasmé l'action de l'abbé de Fénelon\ et je luy ay ordonné de ne plus retourner en Canada; mais je dois vous dire qu'il estoit difficile d'instruire une procédure criminelle contre luy, ni d'obliger les prostrés du séminaire de Saint-Sulpice qui sont à Montréal de déposer aussy contre luy; il falloit le remettre entre les mains de son évesque ou du grand vicaire pour le punir par les peines ecclésiastiques , ou l'arrester et le faire ensuite repasser en France parle premier vaisseau.

Mais comme ce dififérend est entièrement apaisé et ne peut pas tirer de conséquence, et d'ailleurs que le supérieur du séminaire de Saint-Su^ice m'a assuré que tous les prostrés de sa communauté qui sont à Montréal vivent avec l'obéissance et le respect qu'ils me doivent et à vostre caractère, je désire que vous oubliiez tout ce qui s'est passé, que vous travailliez avec soin à réunir à vous tous les esprits que ces différends peuvent avoir divisés, et que vous fassiez en sorte que chacun travaille au bien qu'il doit produire avec paix, amitié et concorde. Pour cet effet, dans une colonie foible comme est celle où vous estes, où vostre principale et presque

^ «L'abbë de Salignac-Fënelon, qui étoît M. Perrot, lear gouveroenr, qae M. de Froo-

du séminaire de Saint^alpioe , fut mis en pri- tenac avoit fait mettre aux arrèia.* ( Hiat. dr k

son 80U8 prétexte qu'il avoit prêché contre le NtmvM'France , Gharievoix, II, a56.)— Cet

comte de Frontenac et qu*il avoit tiré des attes- abbé de Féndon, nommé François, était le

tations des habitans de Montréal en faveur de frère du ceièbre archevêque de Cambrai.

unique application doit estre de maintenir et conserver tous les habitans qai y sont et d'en appeler de nouveaux, vous ne devez user du pouvoir que je vous donne qu'avec beaucoup de tempérament et de douceur, en ne' punissant que les fautes capitales et évitant avec soin d'en tirer les punitions en longueur, parce que les esprits se divisent, s'aigrissent et se divertissent entièrement de leur principal travail , qui consiste à pourvoir à la seureté et subsistance de leurs familles. Vous devez encore observer plus particulièrement cette conduite à l'égard des ecclésiastiques , que vous devez maintenir dans toutes leui-s fonctions avec paix et concorde sans leur donner aucun trouble, m'assurant qu'ils ne manqueront jamais à l'obéissance qu'ils me doivent, ni à inspirer les mesmes sentimens à mes peuples. .

Quoyque je n'ajoute point de foy à tout ce qui m'a esté dit de plusieurs petits troubles que vous donneriez aux ecclésiastiques dans leurs fonctions, j^estime toutefois «nécessaire pour le bien de mon service de vous en avertir afin que vous vous en corrigiez s ils sont véritables; mais ce que je vous ordonne présentement est de ne faire connoistre à personne que je vous en aye écrit, et quand mesme l'évesque ou les ecclésiastiques en parleroient, que vous n'en conserviez aucun ressentiment contre eux. Cela est d'une telle conséquence qu'il seroit impossible que mon service n'en reçust un préjudice fort considérable, si on en usoit autrement.

L'on a dit donc icy que vous n'aviez pas voulu permettre que le grand vicaire de l'évesque de Pétrée prist sa séance suivant le règlement du conseil souverain du mois d'avril 1 663 ;

Que vous ne vouliez pas permettre que les ecclésiastiques et autres pussent vaquer à leurs missions et à leurs fonctions, ni mesme- sortir des lieux de leurs demeures sans passe-ports de Montréal à Québec ;

Que vous les faisiez venir souvent pour des causes très-légères ;

Que vous interceptiez leurs lettres et ne leur laissiez point la liberté d'écrire;

Et enfin que vous n'aviez pas voulu laisser repasser en France un valet de l'abbé d'Urfé ^ avec son maistre.

Si le tout ou partie de ces choses sont véritables, vous devez vous en corriger et, pour cet effet, faire exécuter le règlement du conseil, tant à l'égard de l'évesque que de son grand vicaire;

Laisser à tous les ecclésiastiques la liberté d'aller et venir par tout le

^ François d^Urfé, abbé de Sainl-Just, puis d'Urfé, qui avait épousé, en i633 , Marguerite d^Uiercbe. Mort le 3o juin 1701. — Il était d'Aiègre, dont la nièce, Marie-Morguerite, defils de Charies-Emioanuel de Lascaris , marquis vint la marquise dft Seignelay.

Canada, sans les obliger de prendre aucun passe-port, et en mesme temps leur donner une entière liberté pour leurs lettres, les laissant dans leur séjour ordinaire sans les obliger de venir à Québec, que pour des raisons indispensables, qui doivent estre fort rares.

J'ay restably le sieur de Villeray en sa charge de premier conseiller du conseil souverain ^ et ainsy vous le ferez recevoir et reconnoistre aussytost son arrivée. Je vous accorde volontiers une de ces charges de conseiller au mesme conseil pour le sieur de Tilly*; vous en recevrez les provisions avec cette lettre , et j'envoye en mesme temps les provisions des charges dudil sieur de Villeray et des sieurs Le Gardeur de TlHy, Damours', Dupont*, Ghartier de Lotbinière^, de Peyras® et Denis"', lesquelles vous ferez exécuter, recevoir et reconnoistre des officiers en la manière accoustumée.

Je vous recommande toujours d'exercer les habitans au maniement des armes , ne doutant pas que vous ne les ayez divisés par compagnies , n'y ayant rien qui soit plus nécessaire pour leur seureté et pour leur conservation, mesme pour empescher que les ennemis ni les sauvages n'entreprenneitt rien sur les habitations. Et sur ce que vous dites, par vostre lettre, quii y en a peu qui soyent armés et qu'il n'y a presque point de munitions ni d'armes dans le Canada, je vous diray que, les François estant naturellement braves, je ne vois pas qu'en aucun lieu de mon royaume j'aye eu de la peine à les faire armer, mais bien souvent à les empescher d'estre armés; ainsy je ne doute pas que, pour peu que vous les excitiez et donniez quelque autorité dans les charges de gueiTe à ceux qui sont les mieux armés, je ne doute pas, dis-je, que vous ne les portiez tous à s'armer en peu de temps, et qu'aussytost qu'ils en auront envie les marchands de mon royaume ne leur portent toutes les armes et munitions dont ils auront

Outre les armes et munitions que les habitans peuvent avoir, je donne ordre que l'on envoyé les armes et munitions contenues au mémoire cyjoint, lesquelles vous ferez mettre en magasin pour ne vous en servir qu'en cas de nécessité.

' Voir page 58o. bord cinquième conseiller, lieutenant général

* Charles Le Gardeur de Tilly, nommé de la prévôté de Québec en 1677. Il paan

deuxième conseiller à Québec, le a 6 mai 1675, premier conseiller, en 1703. Mort et rein-

remplacé par son fils, le 94 mai 1689. placé par son fils, Louis-Théodore, le 5 mai

' Mathieu Damours, troisième conseiller. 1710.

^ Nicolas Dupont, quatrième conseiller, * Jean-Baptiste de Peyra8,niièine conseit-

doyen et garde des sceaux en 1703. Mort ei 1er.

remplacé le 1 " avril 1717. ' Charles Denis , seplième conseiller. Rem-

^ René-Louis Chartier de Lotbinière, d\i- placé en 1709.

Pour ce qui concerne les ecclésiastiques , je fais passer en Canada cinq RécoUets pour fortifier la communauté de ces religieux qui y est desjà establie, mon dessein estant, par ce moyen, de donner un peu plus de liberté aux consciences qu'elles n'ont eu jusqu'à présent; mais, encore que ce soit mon dessein, vous ne devez point vous mesler de tout ce qui concerne les consciences et la conduite de l'évesque, prestres. Jésuites et Récollets, que par raison, par douceur et par exhortations, travaillant toujours, autant que vous le pourrez, par ce moyen, à diminuer la trop grande autorité que ces ecclésiastiques s'estoient donnée en gesnant peutestre un peu trop la conscience de ces peuples.

Je ne doute point que le poste que vous avez pris l'année dernière sur le lac Ontario^ ne soit avantageux, et qu'il n'ayt attiré un grand nombre de sauvages dans les habitations françaises; mais vous devez toujours observer de resserrer, autant qu'il se pourra, les habitans afin d'augmenter le peuple , et qu'il soit plus uny et plus assemblé pour se pouvoir défendre.

Je veux que vous continuiez à faire chercher et arrester partout et punir sévèrement tous les coureurs de bois, et mesme qu'avec le conseil souverain et par l'avis des principaux habitans vous fassiez des règlemens de police et empeschiez, sous des peines sévères, qu'aucun habitant ne fasse aucun trafic particulier avec les sauvages et n'aille au-devant d'eux dans les bois et ailleurs, et que vous establissiez des lieux et des jours de marchés pubhcs où tous les sauvages apportent leurs marchandises.

Je me remets à tout ce que vous estimerez plus à propos pour le bien de mon service sur tout ce qui est arrivé en FAcadie ; je ne doute pas que vous ne fassiez tout ce qui sera possible pour restablir le fort et l'habitation qui y estoient, estant important de maintenir mes sujets en possession de ce pays-là, qui servira utilement et avantageusement un jour pour establir une plus facile communication avec le Canada.

Après avoir laissé quelques jours à la Bastille le sieur Perrot, je le renverray en son gouvernement, et je luy ordonneray auparavant de vous voir et de vous faire ses excuses de tout ce qui s'est passé, après quoy je désire que vous ne conserviez aucun ressentiment contre luy et vous le traitiez suivant le pouvoir que je luy ay donné.

-(Areh. de laMar. Ordreg du ni pour le$ compagmetâes Indo$, 1676 , fol. 10.)

' Le fort Frontenac, établi à Galarakoui, au centes, fut concédé au sieur de La Salle, par

poiol où le Saint-Laurefit sort du lac Ontario. lettres patentes du i3 mai 1676. ( Ordres du

— Kingston a été plus tard établie sur cet em- rot, fol. 97.) placement. — Ce fort, avec les terres adja-

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