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subit les conséquences de la défaveur paternelle, et son importance politique fut subordonnée à celle du secrétaire d'État de la guerre. D'autres motifs y contribuèrent. En matière de finances, d'industrie , de commerce, toutes les grandes choses que comportait l'époque étaient réalisées par Colbert, et, quant à la marine, bien qu'aucun souverain n'ait fait pour elle autant que Louis XIV, elle n'avait pas ses sympathies, réservées aux opérations militaires o{\ l'entraînait Louvois, à ce point qu'il ne visita jamais un seul des arsenaux créés sous son règne. Seignelay, d'autre part, était moins âgé que Louvois de dix ans, et il mourut à trente-neuf, épuisé, dit-on , par l'excès des plaisirs. Enfin , cette vivacité de conception , cette ardeur fébrile pour le travail comme pour la dissipation, une magnificence poussée à l'extrême, des prétentions nobiliaires exagérées et justement contestées, donnaient à ses allures un cachet de légèreté, qui, aux yeux du public, gâtait en partie son mérite. En résumé, son principal titre pour le gros des contemporains fut l'illustration de son père; et, sur ce point, les historiens ont été jusqu'à présent du même avis. On verra pourtant que ce favori de la fortune, ce ministre de vingt ans, eut de bonne heure sa valeur propre, et ne fut pas un simple reflet. Sans doute les circonstances lui furent propices, et les fées aimables le prirent à son berceau par la main. Privé de ce précieux concours, il n'eût jamais figuré au nombre des hommes célèbres de son pays, car il n'avait pas les vertus premières indispensables pour forcer les obstacles. Dans une société ordonnée et classée comme celle de son temps, une capacité éclatante et une ambition immense pouvaient seules, indépeiïdamment d'une heureuse coïncidence des événements, pousser au ministère, à moins que le hasard n'en fît tous les frais, comme cela arriva pour Ghamillart. Voluptueux par nature, le marquis de Seignelay aurait vraisemblablement cédé à ses instincts, si Golbert, le lançant tout jeune, et docile encore, dans le flot des grandes aflaires, ne l'eût fait en quelque sorte ministre d'autorité. Ajoutons que ce qui fit sa force, quand il fut au pouvoir, ce fui précisément sa rivalité persistante, opiniâtre, avec Louvois. Là fut le stimulant, le ressort de sa vie publique. Entraîné par l'exemple, jaloux de la faveur du maître, il brûla lui aussi du désir d'accom-
piir de grandes choses, et prouva que, s'il n'avait pas les qualités maîtresses qui portent au premier rang, il était du moins assez heureusement doué pour remplir avec honneur une des places les pitt8 honorables du second.
La compagnie de Jésus comptait parmi ses membres les plus distingués, vers le milieu du xvn® siècle, un homme disert, bel esprit, un peu maniéré, d'une physionomie agréable et spirituelle, le père Bouhours, dont on disait, à raison de ses publications alternatives d'ouvrages httéraires et de livres de piété, qu'il servoit h monde et le ciel par êemestre. Il était à Dunkerque, avec la mission de répandre dans cette ville nouvellement rachetée les idées françaises, quand Golbert le demanda à ses supérieurs pour lui confier f éducation du marquis de Seignelay ^ C'était vers 1 664 , et celui-ci, né le 3 1 octobre i65i, entrait dans sa treizième année. Le père Bouhours avait déjà fait l'éducation des princes de Longueville. Le moins orthodoxe sans doute de ses correspondants, Bussy-Rabutin, loi écrivait un jour, à l'occasion du mariage de Seignelay avec mademoiselle d'Alègre, dont il prétendait être un peu parent, qu'il ne doutait pas qu'un homme élevé par lui n'eût l'esprit et le cœur bien faits; mais Bussy parlera plus tard bien différemment de Seignelay. Le père Bouhours ne fut pas d'ailleurs chargé seul de cette éducation importante. Son élève fréquenta un des grands collèges de Paris , où son orgueil et sa hauteur le firent détester de ses camarades. Leur irritation aurait même, dit-on, été poussée si loin qu'ils avaient résolu de le jeter par la fenêtre, et qu'ils l'auraient fait si l'un d'eux n'avait prévenu Colbert, qui s'empressa de le rappeler auprès de loi. Quelques années plus tard, ajoutent les chroniqueurs, Seignelay, entraîné par ses passions naissantes, donna de vifs sujets de mécontentement à son père, qui n'aurait pas reculé devant les corrections les plus énergiques, et qui, pour l'arracher aux séduc-
* Jowmal de Trévoux et Jowmal des Sor une anecdote qai %aya les contempo- , jwSei 1 709. — On peut lire dans rains aux dépens du père Bouhours.
le» Mmaire9 de l'abbé Legendre, liv. III,
lions de Paris, l'envoya d'abord à Rochefort, Marseille, Toulon, ensuite en Italie. A Toulon, il rencontra, dit-on encore, le camarade qui lui avait sauvé la vie à Paris, et lui avoua, en le suppliant, mais en vain, de lui venir en aide, qu'il était fort en peine pour entretenir correspondance avec une maîtresse qu'il y avait laissée ^ Qu'il a-t-il de vrai dans ces particularités ? Rien peut-être, à l'exception des indications de caractère , et je ne les rappelle ici , bien entendu, que sous toutes réserves.
Si habiles que fussent le père Bouhours et les autres maîtres du jeune Seignelay, Colbert, qui n'entendait pas restreindre ses études à la connaissance des belles-lettres et qui était sûr des bontés du Roi, flt composer à son intention, par les hommes les plus éclairés de son temps ^, de nombreux traités concernant les diverses questions de droit public et ecclésiastique sur lesquelles il était bon que Seignelay pût, l'occasion se présentant, formuler une opinion raisonnée. L'une des collections qui les renferment est intitulée , Mornuscrit original du cours de hautes études du fils de Colbert; et telle est en effet la qualification la plus exacte de ces traités ayant pour objet les libertés de l'Eglise gallicane, la prétendue infaillibilité et la prétendue autorité monarchique du pape, les assemblées, les dîmes et les rentes du clergé, les impositions que le roi pouvait en exiger, les universités de Paris et du royaume, les états généraux et leur mode de convocation, la noblesse, les coutumes, les grâces, les sceaux, les arrêts du conseil, etc.' Jeune, emporté par la fougue de l'âge, Seignelay dut ne jeter d'abord qu'un œil distrait et rapide sur ces savants mémoires; mais il en connaissait du moins les points de vue généraux; ils étaient sous sa main, et, si une question venait à se produire où il eût besoin de notions approfondies, il pouvait les acquérir sans peine pour le prochain conseil.
' Mémoires du due de Luynes, t. X, tier, prévôt des marchands , qui remplaça
p. 389. — Le duc de Luynes, qui écn- ensuite Colbert comme contrôleur général
vait d'ailleurs un siècle plus tard, mêle à des finances; Foucault, secrétaire ducon-
cette petite histoire rétrospective de la seil du roi; un avocat nommé Gomont^
jeunesse de Seignelay le nom de Tom*- secrétaire de Colbert; Tabbé Bourzeis, et
ville, qui, d après les dates, n'a pu y bien d'autres,
figurer. * Voirla liste deces mémoires, page /i 9,
* Notamment Baluze , Patni , Le Pelé- note.
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. v
U lie s'agissait là que de connaissances générales. Une série d'instructions préparées par Colbert lui traça ses devoirs particuliers de citoyen et d'administrateur. Nulle part on ne voit mieux le caractère et le patriotisme du grand ministre. Celle qu'il lui remit (juillet 1670) en l'envoyant à son cousin Colbert de Terron, intendant de Rochefort, choisi pour lui apprendre les premiers éléments de la marine, abonde en recommandations élevées. (tLa principale et seule partie d'un honneste homme, disait-il en commençant, est de faire toujours bien son devoir à l'égard de Dieu, d'autant qu il est impossible qu'il s'acquitte de tous les autres s'il manque à ce premier. y> Il lui demandait ensuite d'employer tous les matins trois heures à lire des livres de marine et les traités qu il avait fait faire pour lui tr sur toutes les plus importantes et les plus agréables matières de l'Ëstat.D Arrivé à Rochefort, il devait visiter en détail l'arsenal et les vaisseaux, interroger attentivement sur tout ce qu'il verrait, dresser la liste des oflTiciers du port et se faire expliquer leurs fonctions, apprendre les noms de toutes les pièces d'un bâtiment, etc. Mais tout cela ne servirait de rien s'il ne le faisait spontanément, avec ardeur, cr parce que c'est la volonté qui donne le plaisir à tout ce que l'on doit faire, et c'est le plaisir qui donne l'application, i^ Colbert espérait, ajoutait-il, cette satisfaction de son fils, qui le payerait ainsi avec usure de l'amitié dont il recevait tant de marques. U lui recommandait, en terminant, de se faire aimer des différentes personnes qu'il allait voir, d'être doux et poli avec tous, de se concilier l'estime et l'affection des gens de mer, afin qu'ils exécutassent plus tard avec empressement les ordres qu'il aurait à leur donner. I Les réponses de Seignelay aux instructions de son père annon-
I cent l'accord heureux d'une nature ouverte, intelligente, et d'un travail facile. A dix-neuf ans, il écrivait de la manière la plus aisée ! et la plus sensée des lettres d'affaires, où toutes les questions que ' soulevait l'administration d'un grand port étaient abordées. La pre- ^ fflière que Ton a de lui se termine par ces mots : (rJe voudrois pouvoir bien vous persuader combien grande est l'envie que j'ay de vous satisfaire. Je vous assure que je ne perdray point d'occasion dans ce voyage de vous montrer que j'ay la volonté de m'ap-
pliquer à toutes les choses qui seront de mon devoir, d Puis, un peu plus tard : îp Je connois assez lestendue de ce que je dois apprendre , et je vous assure que je suis fort persuadé que je ne puis me rendre habile que par un grand travail et une grande application. Ainsy l'envie que j'ay de sçavoir fera que je n'espargneray ni peine ni travail pour cela.T)
Exigeant (il avait le droit de l'être), Golbert gourmanda pendant bien longtemps le marquis de Seignelay sur son défaut d'exactitude, sur la confusion de ses lettres, sur les incorrections du style et les négligences de l'écriture, résultat inévitable du peu de temps qu'il y consacrait, ce J'ay vu, écrivait-il à Golbert de Terron, le mémoire de mon fils, que j'ay trouvé assez bien, mais un peu superficiel, et sur lequel je suis persuadé qu'il n'a pas fait assez de réflexion. Son plus grand défaut, tant qu'il a esté auprès de moy, a esté d'attendre toujours à faire ce qu'il avoit à faire, se fiant à son esprit, travaillant vite, à l'extrémité. T) Craignant qu'il ne donnât trop de temps aux amusements, s'il continuait d'habiter la Rochelle avec ses cousines, il le fit partir pour Rochefort. (r A l'égard de sa santé, ajoutait-il, comme, à Rochefort, il n'aura que le travail sans beaucoup de divertissemens, il pourra dormir. Mais comme il est fort et robuste, et mesme un peu trop gras, je ne crois pas que le travail et mesme un peu de veille puisse luy faire du mal. ■» Après trois mois environ de séjour dans cette ville, où il avait eu à diriger, entre autres opérations, plusieurs armements et désarmements de vaisseaux, il fallut voir d'autres ports et d'autres administrateurs. Golbert avait écrit à son cousin de Terron, en le remerciant : (fS'il sçait un jour bien sa charge, il vous en aura toute l'obligation. Je le crois à présent sur le chemin de Provence, et après qu'il sera demeuré douze à quinze jours à Marseille, et un mois ou six semaines à Toulon, je le retireray auprès de moy.Tî Cependant, trois mois après, au lieu de rappeler Seignelay à Paris, il lui adressait une Instruction pour son voyage d'Italie.
La même exactitude minutieuse qui caractérisait tous les actes de Golbert se retrouve dans cet écrit. Sans dédaigner les petites principautés italiennes, fragments informes d'un faisceau glorieux, il insistait sur ce que Seignelay aurait à faire à Gênes, qu'il devait visiter
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dans le plus grand détait, bien qu'en très-peu de jours. Ces recommandations s'expliquent. La puissance politique de Venise était déjà bien affaiblie, et sa marine seule, devenue un objet de luxe, méritait d'être étudiée à fond, ce à quoi Seignelay ne manqua pas. Il y avait i\est vrai, à Rome, des questions considérables toujours pendantes; mais, à son âge, était-il capable de les apprécier? Naples était à f Espagne. Quant aux autres Etats, sauf le Piémont, leur importance était fort secondaire. Gênes seule réclamait donc, à raison de sa position si rapprochée de la France, de ses sympathies pour iUspagne, du nombre de ses vaisseaux, une attention particulière. Peu redoutable si elle était réduite à ses propres forces, ayant plus d orgueil que de puissance, plus de prestige que de force, elle fwuvait néanmoins apporter un appoint précieux aux Espagnols, avec lesquels la France était presque toujours en guerre depuis le mariage qui devait cimenter la paix entre les deux pays, ce II verra principalement, disait l'instruction de Seignelay, la ville, sa situation, sa force, le nombre de ses peuples, la grandeur de l'Estat, le nombre et le nom des autres villes, bourgades et villages, la forme du gouvernement, et, comme il est aristocratique, il s'informera des noms et de la quantité des familles nobles qui ont ou qui peuvent avoir part au gouvernement de la République, "n 11 semble, en lisant cette instruction, que le siège de Gênes, qui eut lieu quatorze ans après, soit chose arrêtée. A Rome, Seignelay devait voir particulièrement le directeur de l'Académie de France et le cavalier Bernin , qui travaillait aloi's à cette fameuse statue équestre de Louis XIV, dont on fut plus tard si embarrassé. Il devait aussi faire causer les meilleurs artistes, s'inspirer de leurs avis, et prendre, si c était possible, le goût de la peinture et de la sculpture, pour remplir un jour avec honneur la charge de surintendant des bâtiments, que Golbert occupait, mais qu'il fit donner plus tard à un autre de ses fils, que Louvois en dépouilla. Sa recommandation dernière était ic de se souvenir toujours de son devoir envers Dieu et de bire ses dévotions à Lorette. n
Une intéressante relation de ce voyage de Seignelay a été conservée et va voir ici le jour pour la première fois'. Accompagné de ' Voir page «a i .
VIII INTRODUCTION
trois personnes qui Tavaient rejoint à Toulon , Isarn , le rival de Pellisson auprès de mademoiselle de Scudéry, un neveu de Pierre Mignard , excellent dessinateur, et François Blondel , architecte célèbre , il visita l'Italie entière, depuis Gênes jusqu'à Naples, consignant ses observations dans un journal régulièrement adressé à son père. Inventaire exact et précieux des tableaux, statues, curiosités de toute sorte que renfermaient à cette époque les cités italiennes, cette relation est complètement muette sur les beautés naturelles du pays, si vivement appréciées par les Romains de la décadence, et sur lesquelles il semblerait qu'un voile épais, bien déchiré depuis, eût été jeté. Le jeune touriste est également fort sobre d'observations étrangères aux beaux-arts, et c'est à peine s'il parle des hommes ; mais il s'y hasarde parfois, et la touche fine et légère qui trahit alors sa vive nature fait regretter qu'il n'ait pas osé s'y abandonner plus souvent. Peutr-être se conformait-il sur ce point aux prudentes recommandations de son père. A Rome pourtant, le vendredi saint, un spectacle le frappa : c était une procession de pénitents qui se fouettaient jusqu'au sang, escortés de quelques amis et domestiques chargés de leur donner du vin, quand ils étaient sur le point de tomber en défaillance. (rLa plupart, dit Seignelay, sont pieds nus et ont le dos tout sanglant et déchiré; il y en a mesme quelques-uns qui ne se contentent pas de la discipline ordinaire, qui ont un fouet avec une boule de plomb, qui fait premièrement contusion au lieu ofi elle touche, ensuite de quoy elle y fait un trou.D Il en compta près de six cents, dont beaucoup de qualité. Quant aux cardinaux, ils se contentaient d'envoyer à la procession qui les prenait pour patrons un magnifique luminaire, accompagné de leur livrée. Une observation piquante de Seignelay contraste avec ce tableau éminemment espagnol. Il visitait, à Bologne, le couvent de Saint-François, a Les principaux religieux, dit-il, ont non-seulement des chambres très-propres pour cellules, mais ils en ont quatre ou cinq qui font un très-joly appartement; ils en ont mesme un d'esté et un d'hyver, un agréable jardin et une bonne cave, et c'est ainsy que ces bons Pères se mortifient, n Un dernier trait n'est pas sans porter son enseignement. On semble croire aujourd'hui que le banditisme est un fait nouveau dans l'Italie méridionale, et Ton est
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sarpris* que le royaume de Naples n en soit pas encore délivré. Rétrogradons de deux cents ans. crNous avons esté obligés, dit Seignday, pendant tout ce jour-cy, de marcher ensemble à cause des bandits qui vont tantost du royaume de Naples dans l'Ëstat ecdésiastique, et de cet Estât dans le royaume de Naples, cherchant ainsy à se mettre à couvert en se sauvant de l'un dans lautre . . . On assure que les Espagnols ne se soucient pas trop de les détraire, soit qu'ils ne soyent pas faschés de tenir les gens du pays dans quelque espèce de crainte ou qu'ils veuillent se servir de ces sortes de gens^là pour renforcer quelquefois leurs troupes, ayant ^ceoustumé de leur donner grâce, pourvu qu'ils viennent servir volontaireoient le roy catholique quelques années, et qu'ils finissent leurs crimes en en commettant un autre, qui est d'apporter la teste d*un de leur camarades, -n Pour s'excuser d'avoir conté à son père cette hagaleUey Seignelay ajoute qu'il n'avait rien à lui dire. Quel dommage qu'il n'ait pas été plus souvent réduit aux bagatelles! Son îoumal n en eût été que plus intéressant. Mais que l'on s'étonne encore de la démoralisation profonde de populations si longtemps gouvernées par de tels moyens!
Le voyage d'Italie avait duré jusqu'au mois de juin 1671. Bien que très-utile à Seignelay, dont il avait développé le goût pour les beaux-arts et mûri le jugement, la récréation et l'agrément y avaient tenu la plus grande place. Les choses sérieuses suivirent immédiatement. Au mois de juillet, il entreprit, d'après un plan qu'il s'était fait à lui-même sur les indications de son père, le voyage de Hollande et d'Angleterre, à la suite duquel il composa plusieurs mémoires considérables sur ces pays, où il avait tant à apprendre. Deux de ces mémoires, consacrés à la marine anglaise, prouvent l'importance que Colbert attachait à ce sujet, toujours actuel. Après avoir raconté l'histoire de sa formation et de son développement, Seignelay examinait, lune après l'autre, comme un vieux praticien, lootes les parties d'un service si détaillé. Résumant les opinions qu'il avait entendu exprimer sur la marine de France, il constatait quêtes Anglais la jugeaient plus favorablement que celle des Holhndais. L'expérience seule, disaient-ils, nous manquait, et ils avaient peine à comprendre comment nous avions pu, en aussi peu
de temps, mettre en mer un aussi grand nombre de vaisseaux. Bien des gens parmi eux eu doutaient; dautres s'en montraient jaloux. <rQui semble vouloir disputer l'empire des mers aux Anglois, observait Seignelay, les touche dans la partie la plus sensible ... Cependant ils nous croyent très-braves . . . Ainsy ils nous louent assez et pensent que, si l'on continue en France à cultiver la marine, elle y sera aussy bonne qu'ailleurs. C'est beaucoup faire pour eux que de ne pas nous blasmer en cela (c'eût été peu courtois devant le fils du ministre) et de nous traiter avec honneur, car, lorsqu'ils parlent des HoUandois, ils les traitent avec un mépris et une haine implacables, n
De retour à Paris, Seignelay prit une part active aux travaux de la marine. Il avait à peine vingt ans, mais il venait de prouver par ses mémoires sur les arsenaux de Venise, de la Hollande et de l'Angleterre, qu'il pouvait donner à son père un concours efficace. C'est alors que celui-ci prépara pour lui son instruction la plus importante, celle qui devait l'initier à ses fonctions de secrétaire d'État. Outre la marine, les galères, le commerce et l'industrie, les colonies et les grandes compagnies maritimes, cette charge comprenait l'administration de la Maison du roi et le gouvernement de Paris, de l'Ile-de-France et de l'Orléanais. Avant toutes choses, Colbert invitait son fils à bien réfléchir (r à ce que sa naissance l'auroit fait estre, si Dieu n'avoit pas bény son travail, et si ce travail n'avoit pas esté extrême. . . tî 11 le prévenait que, le Roi consacrant chaque jour cinq à six heures à ses affaires, il ne fîillait pas songer à s'avancer dans ses bonnes grâces si l'on n'était soi-même laborieux et appliqué. Il passait ensuite en revue chacune de ses attributions et donnait à son fils les conseils qu'elle comportait. Peu de temps après (23 mars 1672), Seignelay était admis à suivre les affaires de la marine et à signer les dépêches, qui, on le pense bien, furent longtemps contrôlées avec un soin particulier. Pendant plus de six ans, les observations, les invitations à mieux faire, les reproches, ne lui sont pas épargnés et prouvent que Colbert conservait toujours la haute main.
Le 10 avril 1672, il lui recommandait de mieux diviser et ap- [)rofondir ses matières, de mettre plus de temps à ses lettres; il en
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avût cependant lu une au Roi, qui l'avait trouvée assez bien. L'ordinaire suivant fut moins satisfaisant, tr Les mémoires que vous écrivez au Roy ne sont pas assez polis, c est-à-dire que vous les faites encore en galopant, et je vois clairement, par la manière dont ils sont écrits, que vous n'avez point exécuté ce que je vous avois dit avec Uni d'înstauce de faire, qui est de vous enfermer tous les matins une heure ou deux ... On voit de plus aussy clairement que vous ne faites point de minute de vos dépesches, ce qui, entre nous, est une chose honteuse, et qui dénote une négligence et un défaut d'application qui ne se peut excuser ni exprimer, vu qu'il n'y a aucun de tous ceux qui servent le Roy en quelque fonction que ce soit qui, ayant à écrire à Sa Majesté, ne fasse une minute de sa lettre, ne la relise, ne la corrige, ne la change quelquefois dun houtà l'autre; et cependant vous, qui n'avez que vingt ans, faites des lettres au Roy sans minute ... Et, outre la précipitation qui y paroist toujours en grand lustre, vostre paresse est telle que, encore que vous reconnoissiez des fautes grossières dans la construction , vous ne pouvez vous résoudre à les corriger, crainte de brouiller vostre lettre et d^estre obligé de la refaire, t)
L'année suivante, un nouveau voyage de Seignelay donne lieu à des observations qui nous montrent ce que devaient être les leçons verbales : ses lettres sont toujours trop précipitées, les matières manquent d'ordre, le style n'est pas encore assez poli. Pourtant les reproches s'adoucissent, et des paroles d'encouragement s'y mêlent parfois. «Je trouve dans tout ce que vous m'avez écrit et envoyé un peu plus d'application que vous n'avez eu jusqu'à présent, et vous pouvez croire combien ces apparences, quelque légères qu'elles soyent, me donnent de satisfaction.^ Mais, au moment où l'on s'y attend le moins, le coup de griffe se fait sentir. On lit par exemple, en apostille d'un mémoire de Seignelay dont plusieurs mots se terminaient en demi-cercle : <c Toutes ces fins de ligne font pitié! Il n'y a que les femmes qui écrivent de cette sorte, et jamais homme qui se mesle d'écrire ne doit le faire, n
Le moment vint enfin où le père et le ministre recueillirent le fruit de tant de sollicitude. C'était en 1676, et Colbert, c'est luimême qui nous l'apprend, s'occupait do l'éducation de son fils de-
xii INTRODUCTION.
puis treize ans. Il lavait envoyé en Provence diriger quelques expéditions urgentes pour Messine, et des lettres rapides, animées, mais claires, précises, où tout s'enchaînait, lui rendaient compte du résultat de ce voyage. La note suivante, en marge de lune d'elles, a de i'intérêt : ffMon fils, je n'ay presque rien à vous dire sur toutes ces dépesches, qui sont d'un autre style et tout autrement bien que tout ce que vous avez fait jusqu'à présent; et, pour vous dire la vérité et vous répéter ce que je vous ay desjà dit : je commence à me reconnoistre. 11 11 ne lui restait plus, ajoutait-il, qu'à bien revoir ses instructions, s'en pénétrer, et les suivre ponctuellement. De la sorte, au bout de six mois, non-seulement il deviendrait maître de son travail, mais il l'expédierait en se jouant. Néanmoins, quelques jours après, il lui recommandait encore de mieux diviser ses dépêches, de les relire et de les polir. Il fallait aussi mettre plus d'ordre dans ses portefeuilles; il n'est pas jusqu'à sa signature, «rplus semblable au seing d'un notaire de village ou d'un procureur qu'à celuy d'un secrétaire d'Ëstat, » qu'il ne l'invitât à modifier. Encouragé par ces félicitations, Seignelay s'était empressé de répondre qu'il réformerait son écriture, sa signature, qu'il redoublerait d'efforts pour soulager son père, et qu'il espérait bien y parvenir, (r J'ay peur, disait-il en terminant, d'avoir manqué par cette lettre à ce qui regarde l'écriture; mais excusez, s'il vous plaist, la fatigue et l'envie de dormir, ce qu'il y a deux jour» que je n'ay fait, r,
On pourrait croire que le temps des grandes réprimandes était passé; on se tromperait. Seignelay reçut bientôt une lettre d'une extrême sévérité, motivée par quelques négligences nouvelles dans sa correspondance. Colbert ne contestait pas son application; mais, dans la position qu'il occupait, et sa fortune dépendant absolument du Roi, un homme de sens devait être plus difficile envers soi. «Bien faire et bien rendre compte de tout, ajoutait-il, c'est la perfection; mal faire et mal rendre compte, c'est l'abisme. Mais, d'un homme qui feroit bien et qui ne rendroit pas bon compte , ou d'un autre qui feroit mal et qui rendroit bon compte, celuy-cy se sauveroit plutost que l'autre, en sorte qu'il n'y a rien qui vous importe davantage que cette application à vos dépesches • . . Vous me pou
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vies espargner tout ce discours, et vous 1 auriez fait en me disant que vous Vobserverez une autre fois; mais c'est ma destinée d avoir plus à combattre le revestement que la substance de vos lettres, n Deux années s'écoulent, et, bien que Seignelay ait alors vingt-sept ans, nous rencontrons des reproches encore plus vifs, plus de mauvaise humeur, dans une lettre du a 2 février 1678. Il accompagnait Louis XIV en Lorraine et recevait régulièrement les portefeuilles pour l'expédition des affaires courantes; puis, après avoir pris les ordres du Roi, il devait les renvoyer à son père. Au lieu de cela, soit quil fût souffrant, soit impossibilité matérielle, soit incurie, beaucoup de courriers partaient du camp sans dépêches de la marine. Ces retards fréquents désespéraient Colbert, qui lui écrivit un jour : (r Si vous ne voulez pas faire réflexion à tout ce qui regarde la marine, vous verrez que tout menace une ruine prochaine par une suite d'événemens fascheux qui arriveront immanquablement coup sur coup pour s'estre amassés et accumulés de longue main, et tout cela parce que vous ne voulez pas faire ce que je vous ay desjà écrit cinq ou six fois, et ce que je vous ay dit peut-estre cinq cents. . . v Ce que voulait Colbert, c'était que son fils, s'il ne pouvait écrire, pensât au moins aux choses principales, ne fût-^e qu'en carrosse ou en s'habillant, et donnât des ordres en consécjuence à ses commis. crJe demeure d'accord, ajoutait-il, que ces ordres ne seront pas si bien que si vous les faisiez vousmesme, mais au moins verra-t-on dans les ports que vous pensez à ce que vous avez à faire ... Il y a quinze jours que vous estes pariy, et je n ay encore reçu de vous qu'un seul paquet de lettres pour les ports . . . Comment est-il possible qu'une machine d'aussy grande conséquence en ce temps icy puisse agir comme elle doit^? . . .
' Une antre fois , en 1 676, Colbert écn- la diligence nécessaire , parce qu'un jour,
vaiteneore : deux jours font, ou réussir ou périr en-
'Si vous ne suivez pas mon conseil , vous tièrement les affaires les plus importantes. » renverseres tous les establissemens , et, On peut encore citer, dans un ordre
chemin âiisant et avant que vous en ayez d'idées tout différent, deux passages dont
kaoooap fait, vous vous renverserez vous- le rapprochement est curieux. Colbert di-
?; e'est à qaoy vous devez bien sait à Seignelay, dans une dépêche du
prendre garde.'» 3 mars 1678, destinée à passer sous les
Pois, te 1 6 février 1 678 : yeux du Roi :
r Pensez k vos affaires, et pensez-y avec «rDes nouvelles viennent d'arriver que
Ce que je vous demande peut se faire par l'homme le plus incommodé, et quelque indisposition que j'aye eue, j'en ay toujours fait beaucoup davantage. Mais encore, pour dernière extrémité et si vous ne le pouvez pas faire, faites-le-moy sçavoir et renvoyez-moy les lettres afin que j'y puisse donner ordre . . • d Que répondait Seignelay? Des douleurs de tête très-vives, deux jours d'oppression continuelle, des insomnies constantes et de grands étourdissements, enfin les fatigues et les incommodités d'un long voyage par des chemins épouvantables, à travers plusieurs provinces et dans la plus mauvaise saison de l'année, l'avaient empêché de mieux faire, cr Je suis fort las, ajoutait-il (lettre du 5 mars 1678), de vous entretenir de ce détail, et je ne le feroîs pas si je pou vois faire en sorte que mon travail aille à l'ordinaire; mais quand je suis tourmenté de ces maux, cela m'est entièrement impossible. L'agitation les a augmentés et m'a furieusement échauffé. J'espère que le repos me remettra, et alors je feray en sorte de bien employer tout mon temps et de vous satisfaire en faisant mon devoir. C'est ce que je souhaite le plus, fi
Au style de ces lettres on comprend que , tant qu'il vécut, Colbert dut donner l'impulsion aux grandes affaires. La carrière ministérielle de Seignelay ne commença donc, à vrai dire, qu'au mois de septembre i683, alors que, livré à ses propres forces, il exerça en titre la charge de secrétaire d'Etat. H y a pourtant, dans la correspondance de la marine antérieure à cette époque, bien des lettres écrites par lui qu'il faudrait signaler pour le tour heureux, la clarté, la vivacité qui les distinguent. Nous n'en citerons qu'une seule, d'une simplicité charmante, adressée au duc de Mortemart, son beaufrère, que Louis XIV venait de nommer à dix-huit ans, par condescendance pour le duc de Vivonne, intendant général des galères :
Gand est assiégé et que le Roy y vole. Sans comparaison , nous devons tirer exemple de la gloire et des avantages que son application et sa prodigieuse vertu luy donnent, pour nous exciter à l'imiter de loin, n
Et, dans une lettre parliculièro dn même jour :
<tII y a quelquefois dans mes lettres et
mes mémoires de certains endroits , comme celuy-cy, desquels, si vous tourniez avec adresse et esprit le compte des affaires que vous rendez au Roy, en sorte que, sans affectation et naturellement, vous luy en puissiez faire lecture, vous feriez bien vostre coiu" auprès de Sa Majesté et pour vous et pour moy. u
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«C'est avec bien de la joye que je vous apprends, mon cher frère, que l'on ne peut estre plus content que le Roy ne l'a esté de voslre première campagne et de la relation que vous luy en avez faite. . . J'espère que, continuant comme vous avez commencé, et vous appliquant comme vous faites à tout ce qui concerne vostre e&arge, vous mettrez les galères sur un pied qui vous donnera beaucoup de satisfaction , et qui sera très-avantageux au service de Sa Majesté. Vous jugez aysément avec quel plaisir je profiteray des oecasions de faire valoir vostre zèle, et quelle joye j'auray d'apprendre que le bon ordre que je souhaite depuis si longtemps de voir estably dans les galères soit un ouvrage de vostre application, le ne doute pas que vous ne soyez aussy sensible que vous le devez estre au premier succès de vos soins, et il ne me reste qu'à souhaiter que vous le soyez autant que vous le devez à la tendre amitié que j'ay pour vous^t>
Ce duc de Mortemart, à qui Seignelay écrivait une lettre si gracieusement affectueuse, eut dans sa courte carrière un jour de fortune. Les corsaires de Tripoli avaient violé les traités. Le 38 juillet 1686, il arriva devant la ville, et, par sa seule attitude, la força de rendre tous les esclaves chrétiens et de remplir de blé un vaisseau du roi^. Ces débuts annonçaient un marin résolu, énergique; il mourut deux ans après.
Madame de Maintenon écrivait à une de ses amies, le 9 septembre 1 683 , que le marquis de Seignelay avait voulu envahir tous les emplois de Colbert, mais qu'il n'en n'avait obtenu aucun, crll a de l'esprit, ajoutait-elle, mais peu de conduite. Ses plaisirs passent toujours devant ses devoirs. Il a si fort exagéré les qualités et les services de son père, qu'il a convaincu tout le monde qu'il n'étoit oi digne ni capable de le remplacer. •» Telle était, en ce moment, la situation des Colbert à la cour. A moins d'une disgrâce éclatante, le discrédit ne pouvait être plus grand. Un des frères du
' Arebi^eB de la Marine. — Lettre du ' Vie de Jean-Bapliste Colbert, par San-
*7 jaiM 1 681 . àrets de Cotirtfls.
XVI INTRODUCTION
marquis de Seignelay, le marquis de Blainville et d'Ormoy, avait la survivance de la Maison du roi et des bâtiments; on les lui reprit pour les donner à Louvois, qui eût bien voulu obtenir aussi, et c'eût été tout naturel, les places fortes du département de Golbert; mais il ne les eut que sept ans après, a la mort de Seignelay.
Une affaire importante , qui eut en Europe un long retentissement, mit bientôt dans tout leur jour les qualités et les défauts du nouveau secrétaire d'Etat de la marine. Toutes les histoires racontent le bombardement de Gênes en i68/i, la résistance héroïque des habitants, leur défaite inévitable, leur soumission et les nobles paroles du doge dans les appartements de Versailles. Ce que nous voudrions préciser, c'est le motif de cette guerre et la part qu'y eut Seignelay. On se rappelle les instructions qui lui adressa Golbert au sujet de Gènes; peu d'années avant sa mort, il l'invitait encore, dans ces communications intimes qu'on peut appeler son testament politique, à penser continuellement aux moyens de rendre le Roi maistre de la Méditerranée, crGe doit estre, ajoutait-il, l'application ordinaire de l'esprit de mon fils. S'en faire une affaire d'honneur et se piquer d'y réussir, t) L'idée première du siège de Gênes est là; mais c'est Seignelay qui, de longue main, en prépara et dirigea l'exécution. Dévoués aux Espagnols et faisant avec eux leur principal commerce, inquiets du voisinage de la France depuis l'accroissement de sa marine , les Génois avaient éveillé les susceptibilités de Louis XIV, et l'on n'attendait plus que le semblant d'un prétexte pour abaisser leur orgueil. Ils avaient jadis été autorisés à ne pas saluer en mer la galère Patronne que montait le commandant en second de l'escadre. Dépouillés depuis de ce privilège, ils en sollicitaient le rétablissement; mais Louis XIV fut inflexible.
«fLe Roy a dit, écrivait le 8 février 1679 l'ambassadeur de Venise à son gouvernement, qu'il estoit maintenant trop engagé d'honneur et qu'il vouloit mortifier les Génois. Ils sont dans la plus grande agitation; d'après ce qui transpire, ils craignent pour leur salut, et ils considèrent leur situation comme des plus périlleuse$^^î L'intention de mortifier les Génois étant bien arrêtée, il
^ Archives des missions scientifiques et liUeraires, I, a* sërie, p. 159. Commanicaiion de M. (le Mas-Latrie snr les relations et les dépêches des ambassadeurs vénitiens.
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. xvii
ne restait pins qu^à choisir le temps. Un agent de l'ambassade française à Rome, M. de Saint-Olon, s'était fait remarquer par son outrecuidance envers le Saint-Siège, à l'occasion des lieux de refuge réclamés par Louis XIV, contrairement aux lois des États pontificaux et à ia justice. On l'envoya à Gènes avec la mission d'y créer des difficultés, suscitargarbugli^ dit un contemporain ^ C'était trop facile. Au bout de peu de temps, Saint-Olon dressait de ses griefs principaux contre le sénat de Gênes une liste de quatre pages. Tout en inclinant pour le sénat, l'historien Gregorio Leti reconnaît que les Génois n'étaient pas exempts de faute, qu'ils avaient la France en horreur^ surtout depuis qu'elle avait pris parti pour les ennemis de la patrie, notamment pour les Fiesque, et porté ses prétentions jusqu'à demander le désarmement de quatre galères neuves qu on accusait le sénat d'avoir fait construire pour l'Espagne. Suivant lui pourtant les Génois devaient donner satisfaction à plus puissant qu'eux. Cette satisfaction ayant été refusée, une coUision était devenue inévitable, et l'on a vu que tout le monde s'y attendait.
Quel fut le rôle de Seignelay dans les préparatifs du drame militaire qui allait se jouer ? Sa correspondance ne l'apprend qu'en partie, car les dépêches officielles ne disent pas tout; et qui ne sait, dans les questions délicates, la quantité de faits qui ne sont pas même confiés au papier, ou que le feu anéantit pour jamais? Au mois de septembre i683, Seignelay envoyait à Gênes pour vérifier adroitement l'état de la ville et des batteries, le nombre de canons regardant la rade, les mouillages, et il recommandait à Du Quesne de faire ample provision de projectiles incendiaires. Une fabrique de bombes, dans le genre de celles qui venaient de réussir contre Alger, avait été établie près de Fréjus. Tout en se réjouissant de leur bonne qualité et multipliant les commandes, Seignelay donnait Tordre de ne rien négliger pour obtenir de longues portées. Peu après, il prévient Du Quesne, sous le sceau du secret, qu'au mois d'avril le Roi punira l'insolence des Génois, «r Pensez mcessamment, ajoute-l>-il , à faire réussir cette entreprise, dont le SQccès est d'autant plus vraysemblable que l'on n'a pas affaire à ' Teatro GaUico, di Grepforio M, parte secunda, libro VIII; Amsterodamo , 1691.
xvm IINTHODUGTION.
une ville de guerre comme Alger, mais à une ville remplie de marchands, et dont la noblesse n'a jamais vu tirer un coup de canon, ^n Quels motifs pouvait avoir Du Quesne pour contrarier les desseins de Seignelay et du Roi? On ne sait. Peut-être n avait-il pas pardonné au jeune ministre divers ordres donnés dans une forme hautaine, cavalière, et éprouvait-il un vif dépit de relever directement de lui; ou bien encore croyait-il savoir que Seignelay s'était vanté de le mettre à la raison, et de le réduire, comme tous les autres chefs d'escadre, à l'obéissance passive.
Une lettre du lo janvier i68/i autorise cette dernière supposition. Après avoir chargé Tourville d'aller à Gênes sonder discrètement la rade, Seignelay ajoute : (tj'ay lieu de croire que cette entreprise n'est pas du goust de M. Du Quesne, mais il n'y a rien au monde qui tienne tant à cœur au Roy et que je souhaite en mon particulier plus ardemment pour les raisons que je vous expliqueray quelque jour. Ainsy, loin d'y chercher des difficultés dans vostre rapport, je vous prie de vous appliquer à les lever toutes, en m'écrivant véritablement vostre sentiment sur tout cela. Vous devez observer aussy que M. Du Quesne voudroit bien différer cette entreprise jusqu'au mois de juin ou de juillet, parce qu'il espère quelle deviendroit impraticable en ce temps, estant vraysemblable qu'on aura à chercher la flotte d'Espagne pour la combattre . . . r» Bientôt, emporté par une aveugle colère, Seignelay oublie complètement les grands services de Du Quesne, et, après lui avoir recommandé (6 avril 1684) d'assurer à tout prix le succès de l'affaire, il écrit le même jour à l'intendant de la flotte : «r J'ay reçu vos lettres et vu ce que vous me mandez des bonnes dispositions dans lesquelles M. Du Quesne paroist estre. Vous me connoissez assez pour sçavoir que je ne veux point avoir d'éclaircissement avec cet homme, et que, ne cherchant à cet égard que le service du roy et de luy faire exécuter ponctuellement les intentions de Sa Majesté, je sçauray bien le contenir dans son devoir. Cependant vous avez bien fait de le laisser écrire à Sa Majesté, mais je crois qu'il faut qu'il mérite les distinctions qu'il demande par des services d'une autre nature que ceux qu'il a rendus jusqu'à présent, v
C'est en ces termes que l'ii'ascible et présomptueux ministre en
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était venu à parler du marin illustre qui avait triomphé de Tromp etdeRuyter. A partir de ce moment, les événements deviennent publics et rhistoire les déroule au grand jour. Le 17 mai, l'escadre française , dont Seignelay avait pris le commandement, parut devant Gènes, avec Du Quesne pour commandant en second. Les sommations au sénat, ses fières réponses, Texaspératiou et le courage de la noblesse et des bourgeois sont bien connus. Aidés de quelques compagnies espagnoles expédiées à la hâte de Milan , ils se défendirent avec Vacharnement du patriotisme poussé jusqu'à l'exaltation. Vains efforts! La ville s'écroulait sous les bombes. Le ss, Seignelay crut être généreux en demandant au doge de remettre au Roi les quatre galères construites pour l'Espagne, d'envoyer à Versailles quatre des principaux sénateurs pour lui faire leur soumission, et de payer 600,000 livres, à titre d'indemnité. Si éprouvés que fussent les Génois, tant d'humiliations les révoltèrent. Ils se souvenaient de la conduite des Hollandais en pareille circonstance, et ils firent comme eux; mais le résultat fut différent.
Le bombardement recommença donc avec une nouvelle fureur. En même temps les Français débarquèrent au faubourg Saint- Pîerre-d'Arena, qu'ils mirent en cendres. Le 28, l'œuvre de destruction était bien près d'être accomplie, et Seignelay écrivait que plus des trois quarts de la ville étaient brûlés ou renversés. «Peutêtre, dit Gregorio Leti, au sujet de cet immense désastre, les bombes, ayant égard à la piété d'un si grand roi, épargnèrentelles les églises, les monastères, les hôpitaux. Loin de là, il semble qu^elles avaient ordre de les frapper de préférence, car ils furent <^Q partie ruinés. . . d Les Génois étant pour le moment assez mortifiés, la flotte, qui avait d'ailleurs épuisé ses bombes, reprit le chemin de Toulon, et Seignelay revint à Paris vers le milieu de juin, laissant devant Gènes les négociateurs chargés de régler le sort réservé à la trop confiante république. Veut-on savoir l'effet que cette expédition avait produit sur le parti militaire, à la cour? &i écrivant au maréchal de Créqui qu'on avait jeté dans Gênes «5,000 bombes, que le palais du doge, la banque Saint-Georges ^l les grands magasins de l'arsenal étaient en flammes, qu'il en Hait de même de 3, 000 maisons, et que tout ce qui était encore
debout avait été envahi par les pillards, Louvois ajoutait froidement : cr II y a bien de l'apparence qu'un si rude chastiment apprendra aux Génois à devenir sages, et donnera une grande terreur à tous les princes qui ont des villes considérables au bord de la mer K t)
Erreur funeste que la France paya cher ! En réalité, si l'expédition dirigée par Seignelay avec tant de hauteur et de dureté anéantit pour jamais le prestige et la puissance de Géiies, elle inspira aux Etats du Nord des sentiments de méfiance qui, joints à d'anciens ressentiments, aboutirent en 1687 à une coalition formidable* Le seul résultat heureux du voyage de Seignelay à Toulon fut sa réconciliation avec Du Quesne, dont on a la preuve dans la lettre affectueuse qu'il lui écrivit le â/i juillet 168 /i : (c Je suis dans une extrême inquiétude de vostre santé. Je souhaiterois fort d'avoir appris que vous vous estes fait porter à terre pour vous faire traiter avec plus de commodité que sur les vaisseaux. Je vous prie d'en avoir soin par préférence à toutes choses, et j'attends avec beaucoup d'impatience des nouvelles de vostre guérison que j'espère et désire, tant par l'intérest que je prends à ce qui vous regarde, que pour celuy du Roy.-n Ainsi, la circonstance qui semblait devoir provoquer un éclat entre ces deux natures également susceptibles amena un effet tout opposé. Cela fait oublier, heureusement pour Seignelay, sa triste lettre du 6 avril.
On a vu avec quel rare dédain madame de Main tenon avait parlé de Seignelay, à la mort de son père. La faveur, en ce moment, était toute à Louvois, et ceux qu'il n'aimait pas s'en ressentaient. Peu «^ peu les choses changèrent et les hauteurs, les emportements du secrétaire d'Etat de la guerre amenèrent des surprises, puis des refroidissements qui se transformèrent, vers la fin, en une antipathie très-prononcée, dont Seignelay profita. 11 s'était senti en i685 sur un terrain assez solide pour offrir au Roi une fête dans sa terre de Sceaux, et son invitation avait été acceptée. Cette terre, fort agrandie par Colbert, qui allait volontiers s'y distraire en travaillant^, avait encore été embellie par son fils, dont le goût pour les tableaux, les belles statues, les jardins, s'était formé dans son
' Histoire de Louvois, par M. Rousset, * Un très-grand nombre do ses leUres
ni, p. 376. sont datées de Sceaux.
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irojage d'Italie , et qu'aucune magnificence n arrêtait. Le 1 6 juillet, LoaisXlV et loadame de Maîntenon s y rendirent avec toute la cour. Un journal du temps dit que les jardins passaient pour les plus beaux de TSurope. D après un contemporain , le Roi les aurait parcoaras dans une chaise à quatre places et à parasols, traînée par deshomoies; mais la Gazette de France prétend que crce prince infatigable i> préféra se promener à pied. Au pavillon de l'Aurore, les violons et les hautbois de l'Opéra firent entendre un délicieux concert* A Torangerie, d'autres instruments et les plus belles voix exécutèrent une ravissante idylle de Racine, dont Lulli avait composé la musique. Le sujet choisi par le poëte, la Paix y était bien propre à Tinspirer. Rien en effet ne s'adaptait mieux à sa tendre nature, et il y trouva des accents dignes des plus beaux chœurs A'EMAer:
Tu rends le fils à sa tremblante mère; Par toi, ia jeune épouse espère D*étre longtemps unie à son époux aimé.
De ton retour ie laboureur charmé , Ne craint pins désormais qu'une main étrangère Moissonne avant le temps le champ qu'il a semé. . ,
Un héros, des mortels Tamour et le plaisir. Un roi victorieux nous a fait ce loisir.
Virgile , à coup sûr, eût applaudi à cette interprétation du fameux : Nobis hœc Deus. . . La situation autorisait d'ailleurs ces éloges. Au fracas du bombardement de Gènes avait succédé une paix générale dont les clairvoyants se méQaient peut-être, mais que Racine, cet historiographe si peu fait pour raconter des batailles, pouvait croire durable. Après le concert, le repas commença. Placées au bord d'un canal où pissaient des gondoles garnies de dames, les tables qu'un ciel et des rideaux de damas blanc auraient pu au besoin garantir de la pluie , étaient éclairées par des milliers de bougies. De nouvelles symphonies, des rafraîchissements, une dlumination brillante et un feu d'artifice terminèrent la fête. Fête charmante, surtout si les vœux si bien exprimés par Racine avaient été exaucés ^ !
' Gazette de France; juillet i685. — Journal du marquis de Saurches. — Vie de /. S. CaHerî, par Sandras de Courtib.
XXII INTRODUCTION
Golbert, et cest là un de ses plus beaux titres de gloire, s'était montré d'une grande tolérance, non-seulemeut envers les réformés, mais même à l'égard des juifs. Si, vers la fin de sa vie, il fit expulser des emplois de finances ceux qui refusaient d'abjurer, c'est qu'il était obligé à des concessions pour n'être pas lui-même emporté par le torrent. Quelle fut, dans cette grave affaire, l'attitude de Seignelay? Craignant, s'il était soupçonné de tiédeur, qu'on ne lui en Ot un crime, il avait, on doit le dire, assez mai débuté, et on lit avec peine, dans une lettre à l'intendant de Brest, du /i juillet 1680, cette phrase hautaine : <rSa Majesté attendra encore un mois ou deux que les officiers de la religion prétendue réformée se mettent en estât de profiter de la grâce qu'elle a bien voulu leur accorder, et elle chassera ceux qui auront persévéré dans leur opiniastreté.T C'était le moment où l'influence toute-puissante de Louvois devenait menaçante pour Colbert et les siens. 11 fallait donc, dans une question où les ménagements étaient coupables, ne pas prêter le flanc à la malveillance et être violent soi-même, quoi qu'on en eût. Plus tard, les dispositions de la cour se modifièrent; madame de Maintenon, qui, dans les commencements, poussait les choses à l'extrême, se radoucit quand elle sut jusqu'oii la violence avait été portée. De son côté, Seignelay, si mal vu d'abord, avait gagné près d'elle le terrain perdu par Louvois. Plus libre dans ses allures, il se souvint des exemples de son père et s'attacha à remplir, autant que cela était possible au milieu des passions soulevées, le rôle de modérateur. Ramener les protestants par la discussion, telle fut son idée dominante, celle aussi de Fénelon. ce II faut, écrit-il, le 28 novembre 1 685, au procureur général du parlement de Paris, tascher de gagner doucement cinquante ou soixante des principaux, différer leur abjuration, et les assembler ensuite avec un pareil nombre de ceux qui ne seront pas encore gagnés, pour leur expliquer fortement les intentions de Sa Majesté. ^ En même temps, il était d'avis d'accorder des facilités aux ouvriers protestants qui recherchaient la maîtrise. Des femmes avaient été condamnées à être rasées et renfermées; quelques agents ayant poussé le zèle jusqu'à employer le bourreau, Seignelay s'en indigna. On regrette pourtant qu'il ait un moment consenti aux conversions
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. xxm
pargariiisaîres; la mesure, il eslvrai, ne devait êlre appliquée qu'aux plus récalcitrants ; mais où s arrèterailr-on?
Que dire en outre des confiscations et condamnations aux galères pour cause de religion ? Le cœur se serre à la pensée de ces iniquités. Les variations continuelles du gouvernement prouvent de reste ses embarras. Tantôt aucune mesure n'est assez sévère, tantôt la conciliation , les tempéraments sont recommandés. Pendant plusieurs années, on s'était opposé, par tous les moyens, à l'expatria- Uoa des protestants; en 1688, cest Seignelay qui nous l'apprend, ffle Roy prit la résolution de les faire conduire à la frontière, tî Quelque temps après, nouveau contre-ordre. Quant à lui, dès qu'il se vît soutenu par madame de Maintenon, ses dispositions à la bienveillance ne Grent qu'augmenter. L'intendant de la Rochelle, un de c^ux qui avaient fait raser des femmes par le bourreau, parlait d^eoiployer les dragons; il le lui interdit, à moins que tous les efforts n'eussent échoué. C'était encore trop , et une défense absolue eût été plus honorable. Etait-elle possible en ce moment? Au mois de déceoibre i685, il avait fait donner à Fénelon et à quelques jeones prêtres de Paris une mission en Saintonge. Toutes ses lettres à l'éloquent prélat ont été conservées ^ et il n'y a pas un mot qui ne les honore tous deux. Triste symptôme des mauvaises passions du temps 1 A peine arrivé, Fénelon avait été accusé de tolérance et dénoncé à la cour; mais il trouva un défenseur dans Seignelay qui lui écrivit, le 22 janvier 1686 :
ir J'ay rendu compte au Roy du fruit de la mission dont vous estes chargé et je suis bien ayse devons avertir qu'on a écrit icy que vous et tous ces Messieurs, qui vous accompagnent, vous rendiez trop faciles avec les nouveaux convertis sur l'invocation des saints et des images, et que vous disiez que le culte des images estoit inutile et qu'on pou voit croire la mesme chose de l'invocation des saints. Bien que je connoisse la fausseté de ces raisons, je ne laisse pas de vous en écrire, afin que je puisse faire voir à Sa Majesté, à qui on en a parié, la réponse que vous me ferez à ce sujet.
«J'ay vu ce que vous m'écrivez de la pauvreté du pays où vous estes et de la disette des bleds qu'il y a. J'ay chargé le munition-
' Archives de la Marine; Regiêire des dépêches, année 1686.
naire de ia marine d'en faire acheter dans les autres provinces et mesme hors du royaume pour y en envoyer, et il doit y en arriver incessamment, t)
Fénelon se justifia, et il insista dans toutes ses lettres sur la né* cessité d'user de douceur ^ C'était entrer en plein dans les vues de Seignelay qui lui écrivait (20 février) : (rTout le monde connoist qu'il n*y a rien à ajouter au zèle, à la prudence, à la douceur avec lesquels vous avez agy dans le pays où vous estes, et c'est le meilleur moyen pour parvenir à faire gouster à ces peuples les instructions qu'on veut leur donner, qui sont seules capables de leur faire perdre l'envie de quitter le royaume. -n Puis, le 22 avril : te Je suis persuadé comme vous qu'il n'y a pas de meilleur party pour faire revenir ces gens que la douceur . . . L'intention de Sa Majesté n'est pas de forcer les nouveaux convertis à se confesser et communier, et je crois que M. de la Rochelle est dans le mesme sentiment. . • v La mission de Fénelon terminée, Seignelay écrit encore (8 décembre 1686) à l'évêque de la Rochelle : «rJay appris que vous avez donné les ordres nécessaires pour empescher que les prédicateurs ne menacent dans leurs sermons les nouveaux convertis de faire venir les dragons. Et si, après cela, il s'en trouvoit encore quelqu'un qui, par un zèle indiscret, tinst de semblables discours, l'intention du Roy est que vous luy interdisiez la chaire pour éviter le mal qu'une pareille conduite est capable de causer.!) Qu'on rapproche ces lettres de la fameuse phrase de Louvois (f Sa Majesté veut qu'on fasse sentir les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pas suivre sa religion, tî et l'on aura en présence les deux systèmes, celui des Golbert et celui des Le Tellier*.
' Sa toiërance n'allait pas cependant alors jusqu'à permettre aux protestants de passer à Tëtranger :
ffJe prends la liberté, ëcrivait-il à Seignelay le 7 février 1686, de vous dire qull me semble que la garde des lieux où ils peuvent passer a besoin d'estre augmentée... L autorité du roy ne doit •e relascher en rien...)) (Corretpofidanee deFénelon, I, 4.)
* La révocation de Tédit de Nantes fut
suivie , dans le Languedoc , de troubles qui durèrent des années. Pour les réprimer, Louvois y envoya le duc de Noailles, et, sous ses ordres , le marquis de Saint-Ruth , espèce d'Hercule, aux traits hideux et menaçants, (rll ne respiroit que le carnage, a dit de lui le chancelier Dagueaseau, qui lavait vu à l'œuvre , et ne regardoit presque cette expédition que conune une partie de chasse propre à le distraire des ennuis de la paix. y> \je père du chancelier était à cette
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. xxv
Enfin, quatre ans après, le gouverneur des îles Sainte-Marguerite prévenait Seîgnelay que deux pasteurs protestants chantaient brayamment leurs psaumes et qu un d eux avait écrit sur de la vaisselle. On ne sait quelle punition leur fut infligée; mais, en répondant à Saint-Mars, le ministre lui reprocha sévèrement la dureté dont il avait usé sans ordre. (tVos soins, ajoutait-il, se doivent réduire à les faire garder et empescher qu'ils n'ayent communication, tant au dedans qu'au dehors, et la pension qui vous a esté réglée pour chacun d'eux est assez forte pour leur fournir tous leurs besoins et une bonne nourriture, i» Une assiette sur laquelle quelques mots ont été écrits, des prisonniers que le gouver* neur des îles Sainte-Marguerite a l'ordre de traiter convenablement, tout en les tenant au secret le plus rigoureux, n'y a-t-il pas là en germe la poétique et mystérieuse légende du Masque de fer? Si, dans la question religieuse, Seignelay avait fini par suivre ces inspirations généreuses, l'honneur en revient évidemment à Colbert. 11 en est de même de quelques mesures concernant le commerce, l'industrie, les manufactures. Tantôt il appelle à Paris des députés du commerce, sans distinction de religion; tantôt il écrit que tout privilège commercial est contraire au plus grand nombre. Une autre fois, à propos d'une augmentation sur les toiles de coton, qu'il reconnaît excessive, il recommande aux marchands d'importer, au lieu de ces toiles, d'autres objets tout aussi recherchés. Désireux, comme Golbert, de voir prospérer nos colonies d'Amérique, sans cesse compromises par la concurrence des colonies anglaises et hollandaises, mais plus encore par les fautes de nos agents, il invile ceux-ci à favoriser efficacement la culture du coton, du sucre, du café, de l'indigo. Les avantages du commerce avec les Indes orientales par la mer Rouge lui ayant été signalés, il écrit à l'ambassadeur de Gonstantinople qu'il faut tout tenter pour cela; mais un port de refuge est indispensable, et il
é»qae iotendant da Langaedoc , et , comment il ait pu tomber dans l'esprit h
coÊome OD le pense bien , il détestait ces M. Daguesseau d'inspii^er à M. de Saint-
rkâeaees. Oa en a la preuve dans mie Rath la patience qu'il a eue de soufinr les
lettre de Louvoie écrivant au duc de insultes de ces canailles. 9> (Bibl. Imp.
Voaî/f» ; .rll est difficile de comprendre Mss. S. F. A, 036, fol. 76.)
XXVI INTRODUCTION
importe de demander des garanties aux autorités turques. Lambassadeur lui avait aussi proposé de commercer avec l'Inde par TEuphrate. Il répondit, craignant d'embrasser trop de choses à la fois, que cela lui paraissait pour le moment impraticable. Dans une autre circonstance, il se réjouissait de voir nos draperies préférées dans le Levant à celles de Hollande; puis, afin que notre commerce n'y tombât pas entre des mains indignes, il défendait (précaution excessive!) de s'y établir sans autorisation.
Bien d'autres questions font de la correspondance de Seignelay une lecture des plus instructives. Les maîtres d'écoles de Paris pouvaient garder leurs élèves jusqu'à neuf ans, mais à condition de ne leur apprendre qu'à lire, à écrire, et les premiers principes de la langue latine. Ces conditions ayant été méconnues, l'Université invoqua son monopole, et Seignelay lui donna raison. Un professeur d'Orléans avait enseigné la philosophie de Descartes. L'intendant dut faire connaître les causes d'une pareille tolérance, le caractère du professeur, et s'il avait beaucoup d'écoliers. On voit là une preuve nouvelle de l'intervention incessante de l'autorité centrale dans l'administration des provinces, bien avant la grande crise politique de la fin du dernier siècle. A Paris, les ministres étaient consultés et statuaient sur tout. Le lieutenant civil avait, de sa propre autorité, envoyé aux Antilles des gens dont tout le crime était de vivre dans le désordre, cr Gomme cette punition n'est point connue en France, lui écrivit Seignelay, Sa Majesté ne veut pas que vous en ordonniez de pareilles.^ Quelques semaines après, c'étaient des contraintes judiciaires qui venaient échouer devant les franchises de l'enclos du Temple. (rSa Majesté, écrit-il encore, veut que les ordonnances de justice s'exécutent dans le Temple ainsy que dans les autres lieux de la ville de Paris; et si, dans la suite, elle reçoit de semblables plaintes, elle fera abattre les portes du Temple. Tî Une lettre, du i'"' avril 1689, à l'intendant de Tours montre toute la vigilance de la police, cr Je vous envoyé, par ordre du Roy, un homme qui est venu dénoncer icy que deux femmes de Montoire ont entendu dire à de nouveaux convertis qu'il se trouveroit encore un Ravaillac en France. Deux de ses camarades, garçons gantiers comme luy, ont entendu la mcsme chose, et Sa
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. xxvn
Majesté nVordonne de vous dire qu'il faut que vous vous transporûeiiQcessaTnaient audit lieu de Montoire, pour éclaircir ce fait autant que vous pourrez, et examiner s'il y a quelque fondement à ce que cet homme a déclaré, d
On a là un signe non équivoque de la fermentation qu'entretenaient dans les esprits les mesures contre les protestants. Heureusement ces prédictions sinistres ne se réalisèrent pas, et la France n'eut pas, sous Louis XIV, un second Ravaillac.
Grâce aux. revirements d'amitié dont nous avons parlé, le marquis de Seignelay jouissait en 1688, malgré l'infériorité relative de ses services, de plus de crédit et de considération à la cour que son père lui-même dans les dernières années de sa vie. Il n'était pas encore ministre d'Etat, mais on en avait rarement vu de son âge, et , quand il le devint l'année suivante, une femme dont on colportait les saillies, madame Gornuel, dit, en revenant de Versailles, qu'elle y avait vu trun ministre au berceau.-» Saint-Simon nous apprend qu'il aspirait alors au grade de maréchal (celui d'amiral étant réservé à la famille royale), ce qui lui faisait rechercher les occasions de commander la flotte. Lettré et disert, parlant avec une merveilleuse facilité sur toutes choses, à l'opposé de Louvois, qui s'exprimait lourdement, il charmait tous ceux qui l'entendaient, ff C'est un joli causeur, observait à ce sujet le vieux Le Tellier avec une jalousie mal déguisée; quand il avancera en âge, il pensera plus et causera moins ^?) Deux brillants mariages, en faisant Seignelay très-riche, lui avaient fourni les moyens de satisfaire ses goûts pour le luxe, qui contrastaient avec la sévère austérité des Le Tellier. Les frondeurs du temps le chansonnaient là-dessus ^, et ils ne le ménageaient pas davantage sur des accès de dévotion intermittente qui s'accordaient mal avec d'autres entraînements. Sa pre-
' Mémoires de Vahhé Legendre, liv. II. Mais pour le métier d'amiral,
' Seignelay fait bien du fracas; Il le fait au moins aussi mal
Il est fort ma^ifique. Que Jean de Vert
Pùar ordonner un bon repas , ( Bibl. Imp. Mb». Recueil MaurupoM , t. IV, p. 3 A5.]
(Test un grand politique.
mière femme, très-haute, très-fière, et qui, suivant Tabbé de Choisy, se trouvait mésalliée, était morte en 1678 , après trois ans de mariage, (r La fortune a fait là un coup bien hardi d*oser fâcher M. Golbert, écrivit madame de Sévigné à Bussy. Lui et toute sa famille sont inconsolables. . . Cette grande héritière tant souhaitée et prise enfin avec tant de circonstances est morte à dix-huit ans. -n Une autre amie de Bussy, madame de Scudéry, fut moins sympathique encore à la douleur des Colbert. A Tentendre, ils avaient déployé, à cette occasion, une magnificence outrée et de parade. «rCes gens-là, dit-elle, font toujours des fêtes t quoi qu ils fassent. On a voit prié Madame au service , contre Tordre , comme vous savez. M. Golbert lui en est allé demander pardon. Nous reverrons une autre fête pour la noce de M. de Seignelay. On parle déjà de le remarier. On nomme fort mademoiselle de Piennes, qui a 1,200,000 livres de' biens, ou mademoiselle de Vardes. ti Voilà bien les méchantes langues du temps , et de tous les temps ! Seignelay se remaria seize mois après, mais il eut, dans l'intervalle, un de ces élans de dévotion qui prêtaient à la malignité des oisifs. crM. de Seignelay est à Vichy, écrivait Bussy le 1 6 juin 1678, vivant comme un missionnaire. Ces chaleurs-là sont d ordinaire de courte durée , surtout quand on est jeune et qu'on ne sort pas des occasions, ti Le public le mariait alors à une demoiselle Mazarin ; il épousa Tannée suivante mademoiselle de Matignon , d'une des plus illustres maisons, dont la grand'mère était d'Orléans- Longueville , fille d'un Bourbon ^ cr Ainsi , dit mademoiselle de Montpensier, ils ont Thonneur d'être aussi proches parents du Roi que M. le Prince, Marie de Bourbon étant cousine germaine du Roi, mon grand-père. Gela donne un grand air à M. de Seignelay, qui^ naturellement, avoit assez de vanité ^.^ Golbert lui avait pourtant
^ Trois ans après, la nouvelle mai^ quise de Seignelay dansait devant le Roi on ballet, k Trion^he de l'Amour, dans lequel le doucereux Benserade avait fait pouf elle les vers suivants :
Avec une moitié dignement assortie
Je goâte un bonheur pur que je fais en partie.
Ce ne sont que fleurs sous nos pas ;
Tout nous plait, rien ne nous chagrine,
Ou , ai parmi ces fleurs se trouve quelque épine » Elle pique si peu que Ton ne la sent pas.
Les stances de Benserade abondaient d ordinaire en allusions; et c'est sans doute ce qui en faisait supporter la fadeur. Cette épine ne serait-elle pas encore Louvois?
* Mémtnreê, édition Chéruel, t. IV ,^ p. 5i6.
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bien recommandé de penser souvent «rà ce que la naissance lauroil fait estre si Dieu n avoit pas bény son travaîL t» Pouvait-il faire meilleur marché de ses titres de noblesse? A la vérité, des Colbert avaient été anoblis au seizième siècle, mais c'était une noblesse de fraîche date, dépourvue de ce relief d'ancienneté auquel les famSles attachent d'ordinaire le plus de prix, et la branche dont il descendait était principalement adonnée au commerce. Les contemporains les plus autorisés, Bussy-Rabutin, l'abbé de Ghoisy, Olivier d*Ormesson, le duc de Saint-Simon et bien d'autres ont contesté Vantique origine à laquelle Seignelay et sa famille ne paraissent avoir songé qu'après la mort du grand ministre. Il est certain d^ailleurs qu'en 1687 des lettres patentes du roi d'Angleterre confirmèrent un acte du parlement concédant des lettres de naturalité «pour rendre, y était-il dit, l'illustre et très-noble famille des Colbert de France à ses amis et à son ancienne patrie, pour fermer la bouche de l'envie et pour donner un témoignage si certain de la vérité qu'il ne pût y avoir aucune contestation à l'avenir ^ D Mais Jacques II n'avait plus alors d'autre appui que Louis XIV, et nul homme en France ne pouvait lui être plus utile que le secrétaire d'Etat de la marine. Ecoutons maintenant Saint-Simon au sujet des prétentions de Seignelay : crSa vanité, dit-il, l'avoil porté à se persuader, par la conformité de nom, qu'il sortoit d'une famille d'Ecosse qui portoit le nom de Golhberg, et qui étoit bonne et ancienne parmi la noblesse. Il en fit faire des recherches et s'en fit descendre par une généalogie dont les ministres ne manquent jamais de trouver le secours. Il fut plus loin, car il écrivit au roi Charles II (c'était Jacques II) et en obtint des certificats en manière de patentes qui le déclaroient descendu de cette famille, et eut la folie de les présenter au Roi, qui n'en crut pas plus que le roi d'Angleterre lui-même. Le Roi néanmoins fut fort choqué d'une démarche si étrange, et, s'il garda le silence pendant sa vie, il s'en dédommagea publiquement à sa mort. Seignelay en avoit persuadé tente sa famille, qui n'en a plus douté, excepté la duchesse de Mortemart^ qui avoit le bon esprit d'en rire avec tous ses amis. Il faut
I ^y^ gur lajamille Colbert (Paris, i863), p. 34.
avouer que tous les Colbert ont eu Tâme et le courage élevés, et une valeur qui ne s'est pas démentie, tandis que le contraire s'est fait sentir dans tous les Tellier ^ . . tî
Rendons justice à Seignelay : ni le goût pour les arts et pour les jouissances de l'esprit, ni ses inclinations fastueuses, ni d'autres passions plus vives encore, ne lui firent jamais sacrifier les affaires aux plaisirs. Après le reproche très-mérité qu'on lui a adressé d'àvoii', par jalousie des brillants succès de Louvois, trop négligé le commerce, le plus grave est de n'avoir pas été assez économe des fonds de la marine, à une époque où, pour soutenir la guerre contre toute l'Europe, il eût fallu exagérer Téconomie. Sur ce point important, Colbert avait pourtant laissé des exemples toujours bons à imiter. Sous le rapport des armements, des classes, des galères, Seignelay continua le système en vigueur. On a blâmé sa sévérité, quelquefois excessive, surtout dans la forme; mais les punitions avaient été bien plus fréquentes sous son père, par suite du discrédit de la marine et du relâchement de la discipline depuis la Fronde. Sa sévérité d'ailleurs n'épargnait pas les forts et ménageait les faibles. On lui reprocherait avec plus de raison d'avoir armé des navires et fait faire la course pour son compte; il est vrai que les ministres des affaires étrangères et de la guerre partageaient les profits. Dix ans auparavant, madame de Montespan elle-même avait obtenu de Louis XIV que deux bâtiments de l'Etat feraient la course à son bénéfice, et la tradition se continuait. crLes prises que nos vaisseaux ont faites sur les Hollandais, ditDangeau le 17 avril 1689, montent déjà à plus de quatre millions depuis la déclaration
* Journal de Dangeau, note de Sainte Simon à la date du 5 novembre 1690, au sujet de la mort de Seignelay.
L'auteur de la Note sur la famille Colbert voit dans <r la malignité , l'envie , lorgueil de cour,» le mobile de l'appréciation des contemporains sur les prétentions de Seignelay. D'autre part, les jugements conformes portes de nos jours lui paraissent êti^e le fruit rrdun système duquel il résulterait que tout ce qu'il y a de beau et de grand ne peut sortir que des classes populaires. 71
Je suis , pour mon compte , fermement opposé à ce système, et je crois la noblesse aussi capable d'béroîsme (elle continue k le prouver) que les classes populaires.
Mais il n'y a pas de système engagé dans la question « et la vérité avant tout. Je me range donc h l'avis de Saint-Simon , trèssympathique aux Colbert, de Bussy-Rabutin , d'Olivier d'Ormesson , de labbë de Choisy, de l'abbé Legendre et de tous les contemporains.
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. xxxi
de guerre. M. de Seignelay est très-content; il nous a dit aujourd'hui qu'il avoit eu plus de so,ooo pistoles (près d'un million de nos jours) pour sa part, t) Que Seignelay fût content, on le conçoit;en était-il de même des armateurs français, dont les amiraux anglais et hollandais se partageaient sans doute les dépouilles avec la même satisfaction? Mentionnons, à un point de vue tout différent, une ordonnance demeurée célèbre, qui réunit en vingt-trois livres, dans un ordre logique, toutes les dispositions concernant le service de la marine sur mer et dans les ports. Entreprise par Golbert, qui en avait posé les bases, complétée par Seignelay avec le concours des officiers et des intendants les plus accrédités, l'ordonnance du i 5 avril 1689 se ressentait sans doute, dans maints articles, de la dureté des lois pénales de l'époque; mais, en fixant des points importants mal définis ou laissés à l'arbitraire des officiers et des intendants, elle constituait un progrès notable sur les règlements antérieurs.
Les événements dont l'Angleterre allait être le théâtre fournirent à Seignelay des occasions nouvelles de déployer l'activité qui le dévorait. L'inhabile et obstiné Jacques II marchait fatalement à sa perte. Prévoyant le contre-coup qu'elle aurait sur ses affaires, Louis XIV n'épargnait rien pour la prévenir; malheureusement son appui même la précipitait, en irritant les Anglais. La coalition de 1687, ce coup de maître de Guillaume d'Orange, l'avait pris au dépourvu. Au mois de septembre de l'année suivante, Seignelay chargeait un de ses agents d'avertir le roi d'Angleterre de ne pas compter en ce moment sur le concours de la France; il ajoutait que sa résolution de convoquer le parlement paraissait bien hardie. Etait-il au moins assuré de ses dispositions et connaissaitr-il bien Fétat des esprits pour s'engager dans une affaire de cette importance? Un mois après, le bruit courait à Versailles du prochain débarquement du prince d'Orange dans le nord de l'Angleterre. Ce débarquement, la fuite de la reine et du roi, la défaite de l'armée dlrlande. Je rappel des troupes mises à la disposition de Jacques II, tous ces faits se sut^cédant à de courts intervalles, furent autant de déconvenues pour Louis XIV. Seignelay, qui avait dans ses attributionsles affaires d'Irlande, faisait de son mieux et se multipliait.
XXXII INTRODUCTION
La mésintelligence des cheCs, la trahison et la jalousie des Anglais renversaient tous ses plans, te Vous estes en un pays et parray des gens, écrivait^il à un de ses agents, qui n*ont rien de si fortement dans le cœur que leur opinion et leur jalousie naturelle contre le» François, et il n y a rien de si important que l'union ... t) La France n'était-elle pas bien heureuse de s'épuiser d'hommes et d'argent pour de pareils alliés? Mais, indépendamment de la question religieuse, il y avait un grand principe en jeu, l'inviolabilité des souverains, et Louis XIV tenait à honneur de le faire triompher. Les premiers mois de 1689 furent employés à réunir la flotte, à compléter les cadres. Que devenait, dans ces circonstances, le système de recrutement si péniblement organisé par Colbert? Cet ordre de Seignelay va nous l'apprendre : cr N'hésitez pas de prendre les matelots de toutes les classes et mesme les équipages des bastimens marchands, et recherchez tous les bons matelots qui avoient esté exemptés du service, -n Une grande victoire navale pouvant encore tout sauver, il s'attache à cette idée avec une sorte d'acharnement. Il part pour Brest et, comme il avait fait cinq ans auparavant devant Gênes, il prend le commandement de la flotte. Le comte d'Estrées ne s'en consola pas. Ce voyage de Seignelay fut tout un événement, (tll étoit général en tout, dit madame de La Fayette dans ses Mémoires, hors qu'il ne donnoit pas le mot; et mesme il en avoit les habits et la mine.?) De son côté, Dangeau en parle fréquemment, enregistre tout ce qui s'y rattache, et ajoute, en annonçant que la flotte a mis à la voile le 1 5 août : cr tous les officiers ont fait leurs dévotions avant de partir, -n Madame de Sévigné constate aussi le déboire du comte d'Estrées et le triomphe de Seignelay sur qui, en ce moment, tous les yeux sont fixés. Cependant Tourville était parvenu à conduire devant Brest l'escadre de la Méditerranée. Nul doute que Seignelay ne brûlât du désir de rencontrer l'ennemi; une lettre du Roi (août 1689) lui lia les mains. Il lui défendait d'attaquer, à moins d'une tentative de descente sur nos côtes, ir Faites tout avec prudence, patience et sagesse, ajoutait-il, et ne précipitez rien dont on puisse se repentir. . . Vous n'avez* rien à craindre de l'absence ; soyez assuré que je suis très-content de vous et que je compte plus les services que vous me rendez où vous estes que si
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. xxxiii
vous estiez auprès de raa personne. . . ti En l'ésumé, Louis XIV disait à Seignelay de ne point sortir, mais de laisser croire qu'on le ferait à la première occasion et que Tordre était toujours d'aller mamnetnis ^.
Arrêté par ces injonctions formelles, Seignelay revint à Brest, y séjourna quelques jours, jouant gros jeu et usant dans des plaisirs mortels Tactivité qu'il ne pouvait plus appliquer aux grandes affaires. 11 reprit bientôt le chemin de la cour. crNostre flotte est revenue paisiblement à Belle-Ile, écrivit le 7 septembre madame de Sévîgné, et M. de Seignelay revolé à Versailles; car c'est aussi un oiseau , moins gros que le duc de Gbaulnes. Vous voyez bien que cet homme ne disoit pas mal : il n'y a plus de combats de mer ni de bataille depuis celle d'Actium ... ^ La spirituelle marquise oublîaitr-elle donc le grand combat naval livré en 167 a contre les Anglais et les Hollandais, et les batailles devant Messine, où Ruyter avait été tué? Fallait-il, pour l'amusement des curieux, que la marine des trois nations fût engloutie tous les dix ans? Une paix avantageuse condue à la même époque avec les forbans d'Alger fut d'autant mieux accueillie qu'elle était inespérée. Non-seulement ils permettaient qu'on achetât sur leurs marchés des esclaves pour les galères, mais quinze vaisseaux, envoyés par eux dans l'Océan, devaient se mettre à la recherche des Hollandais, des Anglais, et leur counr sus. C'était un avantage considérable, uniquement dû à l'énergie de Seignelay, puisqu'on n'avait pas alors un seul bâtiment dans la Méditerranée. Sa santé, par malheur, commençait à l'inquiéter. Ce (ut d'abord la goutte, puis une maladie de langueur rebelle à tous les soins, que la faveur, tout à fait revenue , faisait paraître plus cruelle encore. crM. de Seignelay, avait dit madame de Maintenon à la mort de Colbert, ne se console point; l'ambition le dévore.-» Maintenant tout était changé. «L'Inquiet, écrivait- elle (il s'agit de Louvois), ne tient plus qu'à un fil. Il est fort choqué qu'on lui ait été la direction des affaires d'Irlande. Il s'en est pris à moi. H comptait sur des profits immenses; M. de Seignelay ne compte ^e sur des périls et des travaux. (On vient de voir si les parts de
' Œum-egde Louùf XIV, l. Vl,p. i5.
XXXIV INTRODUCTION
prises lui éUûenl indilTérentes.) Il réussira s'il ne prend les choses avec trop de hauteur. Le Roi n auroit pas de meilleur serviteur s'il pou voit se détacher un peu de son tempérament; il en convient lui-même, et cependant il ne se corrige pas. -n
Les affaires d'Irlande et la lutte avec l'Angleterre protestante remplirent en effet la dernière année du ministère de Seignelay. Jamais la flotte n'avait été aussi nombreuse, aussi brillante, aussi bien préparée à tenter quelque grande entreprise. Elle comptait quatre-vingts vaisseaux, vingt frégates, trente brûlots, quinze galères, sans les bâtiments de transport. Tourville, qui la commandait, joignait à l'autorité des services passés les qualités qui entraînent; il était à la fois hardi et prudent, résolu et circonspect; aussi la confiance en lui était entière. Seignelay seul lui reprochait un excès de précautions, cr Vous voilà dans la situation oii je vous souhaîtois, lui écrivait-il le 22 juin 1690, et en estât de faire l'action la plus glorieuse dont on ayt jamais ouï parler dans la marine. Dieu veuille que vous en profitiez !...•» Mais Tourville ne voulait livrer bataille qu'à coup sûr, et sondait le terrain. Perdant bientôt patience, l'impétueux Seignelay lui fit écrire par le Roi et lui adressa lui-même coup sur coup les lettres les plus pressantes ^
r Vous sçavez, lui disait-il le 3 juillet, que toute l'Europe a les yeux tournés sur vous; vous sçavez le succès que peut avoir le gain d'un combat naval et pour le service du roy et pour vos propres avantages; vous sçavez aussy qu'on n'osoit presque pas espérer que les armées de terre fissent autre chose cette année que se tenir sur la défensive, que tous les succès estoient tournés du costé de la mer, et que ce seroit une espèce de honte si la flotte ne remplissoit l'attente du Roy et de tout le public. Ce sont ces raisons qui doivent vous exciter si fortement qu'il est impossible d'y rien ajouter. . . C'est à vous à profiter d'une si favorable conjoncture, c'est à vous à vous montrer digne du choix que le Roy a fait de vous pour commander la plus forte armée navale qui ayt jamais esté en France, et à me donner occasion de faire valoir le service signalé que vous luy rendrez si vous battez les ennemis. C'est ce que je désire avec
^ Nous donnons à ia suite de celle ëlude {Annexes, p. xliii et suiv.) plusieurs lettres de Seignelay h Tourville , et une réponse de ce dernier.
LE MARQUIS DE SEIGNELAV. xxxv
ardeur, et que vous vouliez bien oublier en celte occasion i excès des précautions qui peuvent estre souvent des marques de prudence, et qui, dans cette conjoncture, vous feroient perdre des avantages presque certains, tî
La victoire de Fleurus vint, sur ces entrefaites, accroître le désir qu'avait Seignelay de voir la marine se signaler à son tour. Une lettre au comte de Lauzun, commandant les troupes françaises «n Irlande, trahit ces préoccupations, ail ne reste plus à souhaiter, lui disaît-il après lui avoir annoncé le triomphe de Fleurus, que le gain d'un combat naval, et il y a toute apparence de l'espérer. . . Les ennemis sont à Spithead, au nombre de cinquante-cinq vaisseaux. M. de Tourville a ordre de les attaquer partout, et, s'ils quittent ce poste pour aller dans la Tamise, il doit les poursuivre, tascher d'entrer après eux et de les brusler • . • y^ La lutte des maréchaux et des amiraux avec les ministres de la guerre et de la marine qui veulent diriger les opérations du fond de leur cabinet a été de tous les temps. Ne trouvant pas l'occasion aussi propice, Tourville exposait ses motifs, et Seignelay, de plus en plus impatient, lui reprochait ses hésitations, son peu de bonne volonté à se conformer aux ordres du roi, allant même jusqu'à lui dire un jour qu'il n'agirait pas autrement, s'il voulait se préparer des excuses pour ne pas combattre. «Dieu veuille que je me trompe! ajoutait-il, et que nous n'ayons pas, vous et moy, la honte d'avoir passé la campagne entière sans tirer aucun avantage de la foiblesse des ennemis dans le temps que le Roy a de si heureux succès du costé de la terre. 1» Enfin, après trois nouvelles lettres pleines d'anxiétés et de recommandations, Seignelay eut la joie de lui en écrire une pour le féliciter d'un grand succès qu'il venait de remporter. Le i o juillet, les flottes s'étaient rencontrées au cap de Bevezier [Bea^chy Head), sur la côte d'Angleterre, et Tourville avait brûlé ou coulé bas douze vaisseaux ennemis ^ Quatorze ou quinze autres, complètement démâtés, auraient été pris sans une fausse manœuvre de la flotte française. Quatre cents matelots tués et huit cents blessés témoignaient que la victoire avait été payée cher. Satisfait à demi, Seignelay accompagna ses éloges de restrictions et d'excitations nouvelles qui blessèrent
' Voir ^ relation de ce combat aux Anneœes, page xLvn.
XXXVI INTRODUCTION
Tourville. crJe vous suis extrêmement obligé, lui répondit-il le 1 5 juillet, de la part que vous avez prise à ce qui m'est arrivé dans le combat, par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de vostre main; mais vostre lettre du 1 2 , que j'ay reçue en mesme temps, a beaucoup diminué le plaisir que je venois de recevoir, puisqu'il paroist que vous avez pu douter de mon zèle et de mon ardeur pour l'exécution des ordres du roy. n Quels étaient ces doutes? Dans la crainte que Tourville ne voulût rentrer au port après sa victoire, Seignelay le lui avait défendu, dût-il s'exposer à perdre quelques vaisseaux. Quinze jours après, il lui donnait l'ordre d'incendier Plymouth. Tourville se borna à faire exécuter un débarquement à Tingmouth, où le jeune comte d'Estrées brûla douze bâtiments. Le 23 août enfin (les affaires d'Irlande étaient devenues désastreuses dans l'intervalle), le ministre, apprenant que Tourville était rentré à Brest, lui ordonna d'en repartir immédiatement pour protéger le retour des troupes françaises, ou de remettre sur-le-champ le commandement au comte d'Estrées. cr L'affaire de Plymouth manquée, ajoutait Seignelay, sans vous estre donné le loisir de la tenter, vostre impatience de revenir à Brest, nonobstant les ordres précis et réitérés que vous aviez reçus du Roy, me font clairement connoistre que rien ne peut vous obliger à rester en mer quand une fois l'impatience du retour vous a saisy . . . -n A l'égard d'un commandant victorieux, un pareil langage pouvait sembler sévère. Mais Seignelay savait par ses agents que la victoire de Bevezier avait occasionné une stupéfaction générale en Angleterre, et que les adversaires de Jacques II croyaient déjà tout perdu. Ces mots, les Français arrivent ^ coururent dans tout le royaume-uni comme un épouvantai!. crSi les Français, a dit l'anglais Burnet, partisan déclaré du prince d'Orange, profitant de la première consternation, s'étaient attachés à mettre le feu à nos villes maritimes, ils auraient entièrement ruiné l'Angleterre, où il n'y avait paâ alors 7,000 hommes de troupes, d De son côté, lord Macaulay, après avoir constaté l'immense effroi causé dans Londres par la défaite du cap Beachy, la panique générale, les craintes d'une invasion, ajoute : (r Beaucoup de personnes, surtout les ministres français, pensèrent que, si Tourville avait été plus entrepre-
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. xxxvii
ûanl, la flotte alliée aurait pu être détruite. Tourville paraît avoir
trop ressemUé , sous un rapport, à son adversaire vaincu (lamiral
TorringtoTi) . Quoique brave marin, il était commandant timide.
U exposait sa vie avec une gaieté pleine d'insouciance; mais il était,
dilrou, d^une anxiété nerveuse et d'une circonspection pusillanime,
lorsque sa réputation militaire était en jeu ^ v Seignelay avait donc
eu T^on de vouloir que Tourville, profitant de cette panique,
essayai de brûler Plymouth et d'autres ports. Mais l'occasion que
sou génie avait préparée fut manquée et ne revint plus.
Ses dernières lettres, aujourd'hui sans importance, n'ont trait quaui détails du service. Les grandes affaires étaient pour le moment terminées, et d'ailleurs la mort l'avait touché de son aile. Accueillons, avant d'arriver aux jours suprêmes, quelques faits qui révèlent Thomme de goût, le curieux des belles choses, le lettré. La description de la fête offerte à Louis XIV a pu donner une idée de sa magnificence. Jamais le luxe des meubles n'avait été poussé aussi loin ^. U faisait venir des marbres d'une ville d'Afrique détruite par un tremblement de terre*. Un sieur Alvarez lui avait acheté en Italie pour 3oo,ooo livres de tableaux, qui furent payés, disait-on, en lettres de course et en bâtiments prêtés*. Mais la correspondance prouve au contraire qu'il lui envoyait des sommes considérables. Un jour même, Alvarez ayant prétendu que, s'il s'était adressé à Louvois^, celui-ci eût payé sans marchander tout ce qu'il lui aurait demandé, Seignelay lui écrivit : (r C'est un discours qui mériteroit autre chose qu'une réponse, et je vous apprendray
■ ffîffotre i^Ai^leterre êous le règne de Colbert et Seignelay, à loccasion de tra-
GmâttoKme III; année 1 690. vaux exécutes au port de Toulon; tantôt il
* L^abbé de Choisy écrivit le 1 5 dé- se moquait avec ses intimes des bombar-
eembre 1690 à Bussy-Rabutin queiemo- deries et des pitoyables entreprises contre
bîiier de Seignelay avait été estimé a Alger. I^e siège de Gênes aurait dû pour-
1,700,000 livres. La Bibliothèque Impé- tant lui donner quelque estime pour Sei-
lîde (section des manuscrits) en possède gnelay. Enfin, ayant hérité, à la mort de
no inventaire formant un volume in-folio. son collègue , des places fortes , qu'il avait
' Pûaniol de La Force, Description de dans ses attributions, Louvois écrivit à
PmrÎM, t II, p. 1 8. Vauban, le 6 novembre 1690 , de Taider
^ Sandras de Courtils, Vie de Jean- à mettre un peu d'ordre dans ce service,
BtmùtU Colbert. où il y en avait si peu. Bonnes haines de
' Toinoors Louvois! Tantôt il dénonçait cour! Elles survivaient à la mort. jo Roi du même coup (16 février 1680)
iMvui INTRODUCTION.
à l'avenir à ne m'en pas tenir de pareils ^ t? Un ministre qui
n aurait pas eu la conscience nette eût-il parlé de la sorte? Les relations de Seignelay avec Boileau, Racine, Fénelon, annoncent un esprit élégant, cultivé, que les affaires et la société des femmes n absorbaient pas*. Boileau, juge sévère, que la richesse et le rang ne suffisaient pas pour attirer, lui avait dédié une de ses épîtres, et il a raconté avec sa verve incisive une anecdote où tous deux sont en scène de la manière la plus piquante. C'était à l'occasion d'une pièce de Quinault, Bellérophoriy à laquelle Boileau (les collaborations littéraires datent de loin) n'avait pas été étranger. Un soir, après dîner, Seignelay l'interpella, en présence de Racine et des ducs de Ghevreuse et de Beauvilliers, sur un endroit de la pièce qu'il trouvait invraisemblable, «c Après m'avoir harcelé, dit Boileau, par plusieurs raisons qui n'étoient pas trébuchantes, croyant m'avoir mis au pied du mur, il me dit , avec un sourire amer et dédaigneux : (r Répondez, répondez à cela.7) Gomme je vis que la chose étoit prise avec une hauteur qui ne me convenoit pas, j'eus le courage de lui dire : c Monsieur, j'ai toujours fait ma principale étude de la Poétique^ tout le monde convient même que j'en ai écrit avec assez de succès. Si vous voulez que je vous réponde, il faut que vous consentiez que je vous instruise au moins trois jours de suite, t) Après cela, je lui décochai six préceptes des plus importants d'Aristote. Il se sentit battu. Toute la compagnie rioit dans l'âme, et M. Racine, en sortant, me dit : (rO le brave homme que vous êtes! Achille en personne n'auroit pas mieux combattu que vous '. -n Ne croirait-on pas assister à ce grave débat ? Le feu des paroles, le bruit des voix, l'accent, rien n'y manque. Qui oserait affirmer aujourd'hui que Seignelay n'avait pas raison contre Aristote, Racine et Boileau?
Mais le temps des controverses littéraires, des affaires, des rivalités ardentes, des amours illicites était passé pour toujoure. Nous sommes au mois de juillet 1690, et l'on sait à la cour, pen-
^ Archives de la Marine; lettre da 99 no- Esprit supérieur, on qui la volupté
vembre 1 685. ^^ déroba jamais rien à Tbabilelé. . .
* L'abbëdeChaulieuTaju^^èsa ma- ^ Bolœana; Œuvres de Boileau; édit.
nière, dans ce passage de son «^pîlre nu de Saint-Mnrc, t. V, p. 6. chevalier de Bouillon :
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. xxxix
dant que Seignelay signe ces dépêches où éclatent ses dernières impatiences, que ses jours sont comptés. D'après Bussy, qui, n'en ayant rien tiré, ne le ménage plus, cr c'est sa fortune qui lui coupe la gorge, et, s'il n'avoit pas pu tout ce qu'il a voulu, il vivroit plus longtemps, n II n'avait pas attendu jusqu'alors pour songer aux intérêts de Tâme. Dans une longue lettre qui parait remonter au mois de juin, Fénelon lui avait conseillé de se réconcilier défiiiitivement avec Dieu. D'autres lettres avaient suivi , et une correspondance réglée s'était établie. En homme qui vit au centre des grands égarements et qui en voit tous les jours les effets, l'illustre prélat lui montrait résolument la voie de la réhabilitation et le pressait d'y entrer. Ses lettres, répondant à une série de confessions écrites, nous montrent l'homme de cour aux prises avec la mort, soulèvent les voiles de la vie intime et ouvrent les replis d'un cœur dans lequel toutes les passions ont régné.
«Vous n'aurez plus, disait Fénelon, de ces plaisirs furieux qui enivrent r&me, qui lui font oublier son malheur à force de l'étourdir; mais vous aurez ce calme intérieur et ce tesmoignage consolant qui soutient contre lootes les peines; vous serez d'accord avec vous-mesme. . .
«Rien n'est meilleur que de vous défier de vous-mesme. C'est le fruit que vous devez tirer de vos chutes. C'est pour vous humilier que Dieu a permis qu'elles ayent été si fréquentes, si longues, si profondes, et, après tant de grâces reçues autrefois, vous aviez plus besoin qu'un autre de tomber de bien haut, parce qu'il faut abaisser vostre hauteur, qui est extrême. . .
«Qu'aucun domestique ni amy n'ose vous donner des lettres ou vous lire des choses touchantes de la part des personnes ^. . .
«Ce qui m'embarrasse le plus n'est ni vostre promptitude contre vos domestiques, ni vos oppositions pour les gens qui vous traversent; ce (jue je crains pour vous, c'est vostre hauteur naturelle et vostre violente pente aux plaisirs. . .
«Vous estes environné de gens de plaisir; tout ne respire chez vous que l'amusement et la joie profane. Tous les amis qui ont vostre confiance ne saat pleins que de maximes sensuelles; ils sont en possession de vous parfer suivanC leurs cœurs corrompus. . .
' Les points plac<^ à la suite de ce que, pendant la maladie de Seignelay, moi sont daMte la lettre (elle qu^elle a été une de ses maîtresses se déguisa en gghij^^ . Sandras de Courtils raconte courrier pour arriver jusqu'à lui.
XL ÎISTRODUCTlOiN.
c(Il n'est pas question de prescber ni de baisser les yeux; rnais il s'agit de se taire, de tourner ailleurs la conversation, de ne tesmoigner nulle complaisance pour le mal, de ne rire jamais d'une raillerie libertine ou d'une parole impure. . .
c( Parlez , Monsieur, à madame la marquise de Seignelay comme vous l'avez résolu , et tout au plus tôt. . . Lisez aussy ou faites-vous lire par M. le duc de Chevreuse un cbapitre de Y Imitation chaque jour ^ . . »
Quel effet produisaient ces conseils sur celui dont ils font si bien connaître les emportements et les faiblesses? Les lettres de Fénelon témoignent qu'il supportait impatiemment son mal et que l'amour de la vie luttait en lui contre la mort, de plus en plus imminente. Un docteur célèbre, Helvétius, avait été appelé : il ne le soulagea pas. En désespoir de cause, on lit venir un empirique du Languedoc, nommé Pailhoux, à qui l'on donna /i,ooo livres, et qui ne fut pas plus heureux. Le 5 octobre, le Roi étant allé à Fontainebleau, Seignelay, indice fatal et significatif, n'eut pas assez de force pour l'y suivre. Le i û , il régla les pensions de ses domestiques; quatre jours après, il écrivait : «c L'incertitude oii je suis de l'événement de ma maladie m'oblige à donner ordre à mes affaires et à faire sçavoir par cet écrit quelle est ma dernière volonté sur la disposition de mes biens. ..t) En même temps, il conGa la tutelle de ses enfants à sa femme, (rne pouvant, disait-il, leur donner une personne d'une vertu plus solide et d'un plus véritable mérite^. . . *» Sans doute Fénelon, interrompant sa correspondance, le visitait alors assidûment. De son côté, le pieux Racine allait fréquemment lui lire les psaumes, dont il lui faisait des paraphrases, et l'abbé Renaudot, l'un des auditeurs, dit qu'il y enlevait tous les cœurs. Le 2 2 octobre 1690, Seignelay se fit conduire à Versailles, et il y mourut le 3 novembre, a Quelle jeunesse! quelle fortune! quels établissements! s'écria madame de Sévigné à cette nouvelle. Rien ne manquait à son bonheur; il nous semble que c'est la Splendeur qui est morte, y^ Le bruit courut en même temps qu'il laissait cinq millions de dettes et que la marquise de Seignelay renonçait à la communauté; mais l'abbé de Choisy, alors à Paris, écrivit à Bussy
' Correspondance de Fénehn, i.l,p,^S * Bibl. Inip. Mss. Cabinet des titres:
et suivantes. Colbert.
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. au
que, toutes dettes payées, Seignelay laissait encore ûoo,ooo livres de rente.
Voltaire, dont le tact historique était des plus fins, malgré des erreurs de détail systématiquement exagérées, a dit de Seignelay «qu'il avait un génie plus vaste encore que celui de son père, n Le grand chroniqueur du dix-septième siècle, Saint-Simon, l'avait jugé de même. wM. de Seignelay, dit-il, avoit toutes les parties d'un grand ministre d'Etat et désespéroit M. de Louvois, qu'il mettoit souvent à n'avoir pas mot à répondre devant le Roi. v Cela explique la mauvaise humeur de Le Tellier contre le joli causeur. Ses plus grands défauts, et ils étaient poussés à l'extrême, venaient de sa fierté, de sa hauteur, de son emportement incorrigibles. Inférieur à son père comme organisateur, il semble l'avoir dépassé par la hardiesse des vues et la grandeur des projets. Gênes, l'Espagne, Alger, les Etats barbaresques, l'Angleterre, la Hollande sont là pour le prouver. Plus de préoccupation du commerce et de Findustrie aurait mieux servi les véritables intérêts du roi et du royaume: l'élan en sens contraire était malheureusement donné par Louvois. Seignelay eut le tort de le copier, on peut dire aveuglément, et la gloire de réussir. La marine française, née de la veille, n'a jamais été plus brillante et plus heureuse que souà son ministère; après lui, elle ne fit que décroître; jamais tant de marins célèbres ne soutinrent à la fois le pavillon. C'est l'époque de Du Qnesne, de Château-Renault, de Tourville; le commencement de Forbin, de Duguay-Trouin , de Jean Bart. Le siècle des grands prosateurs, des grands poëtes, des grands prédicateurs, des grands capitaines, a été aussi celui des grands marins. Comment s'étonner que, malgré les fautes du règne et les vices du temps, ce siècle soit toujours l'objet de la prédilection publique? La mode viendra, elle est déjà venue, au siècle de Louis XV; celui de Louis XIV ne pourra qu'y gagner. Si je ne me trompe, la figure de Seignelay ne déparera pas, quand elle sera mieux éclairée par l'histoire, la vaste toile où se groupe la foule des illustrations contemporaines. Laissons parler une dernière fois Saint-Simon, qui l'avait connu et qui le juge sans passion d'aucune sorte : «Ses défauts, dit-il, répondoient à ses grandes qualités. . . Pour la haine et l'amitié, il n'eut
xLii INTRODUCTION.
de pareil que Louvois. Savant, éclairé, beaucoup d'esprit, de délicatesse, d'étendue, de pénétration, de justesse, beaucoup d'humeur, même avec ses amis, tî On vient de voir que pour le goût, l'esprit, et surtout la liberté de l'esprit, il luttait déjà contre Boileau, fatalement emprisonné dans les liens de la règle et les formules d'Aristote. Un autre contemporain , bien capable de le juger aussi et qui l'avait vu à l'œuvre, le comte de Forbin, dit que sa mort prématurée fut une perte considérable pour la marine, qu'il avait portée bien haut, et qu'il aurait sans doute encore perfectionnée. cLa France, ajoute-t-il, a eu peu de ministres si actifs, si laborieux, si vigilants que lui. . .t? On peut apprécier aujourd'hui cette activité exubérante dont les preuves vont en6n sortir de l'ombre des archives. Si Seignelay sacriBa' au plaisir, au point d'y trouver la mort, du moins les affaires de l'Etat passèrent toujours devant. Déjà atteint et condamné, ses dépêches à Tourville, à Lauzun, aux intendants de la flotte, ont une ardeur, une flamme singulière. Ses jours sont comptés, et l'amour des grandes choseà le dévore : il voudrait brûler Plymouth et apprendre que les escadres anglaises ont été anéanties. Impatience généreuse, patriotique, bien digne du fils de Colbert, mais qui le consume et précipite sa fin î Les instructions de Fénelon, les entretiens de Racine, les conversations pieuses du duc de Chevreuse et de sa famille, rien ne calme cette imagination surexcitée par tant d'excès. Quelle n'eût pas été sa douleur s'il avait vu le désastre de la Hogue, si près d'éclater! Mais ce désastre, qui projette sur nos annales maritimes une lueur sinistre, il l'aurait sans nul doute prévenu par des ordres énergiques, par sa présence même, et l'on peut être sûr, en songeant aii siège de Gênes et à la rare bravoure de sa race, qu'il eût sans hésiter risqué sa vie pour sauver d'une destruction "honteuse les plus beaux navires de cette flotte que lui et son père avaient mis leur gloire à créer.
Versailles, 3 juillet 1690.
Vous verrez par la lettre du Roy cy-jointe TimpatieDce avec laquelle Sa Majesté attend la nouvelle d'un succès considérable sur mer. Je vous avoue qu'il seroitblen Tascheux que vous ne trouvassiez pas le moyen de profiter de la su^ fénoTÎté de la flotte de Sa Majesté que vous commandez , puisqu'il paroist, par \a démarche que les ennemis ont faite de mouiller à Spithead^ qu'ils viennent au-devant de vous pour faciliter leur défaite, dans une rade où vous pouvez les attaquer facilement et avec tout l'avantage que l'armée du Roy aura sur ccHc des ennemis qu'elle trouvera mouillée le long de leurs costes et qui, par 1^ nouvelles assurances que nous avons de tous costés, n'a pas la moitié des matelots nécessaires pour rendre complets les équipages des vaisseaux. C'est dans cette occasion où un homme de courage et qui a une véritable gloire doit tout hasarder, et c'est avec une impatience que je ne puis vous exprimer que fattendray des nouvelles de ce que vous aurez fait, ne doutant pas du «accès , dès que vous aurez occasion d'attaquer les ennemis.
Vous sçavez que toute l'Europe a les yeux tournés sur vous à présent; vous sçarex le succès que peut avoir le gain d'un combat naval , et pour le service du roy et pour vos propres avantages; vous sçavez aussy qu'on n'osoit presque pas espérer que les armées de terre fissent autre chose cette année que de se tenir sur la défensive, que tous les succès estoient attendus du costé de la mer et cjue ce seroit une espèce de honte si la flotte ne remplissoit l'attente du Boy et de tout le public. Ce sont des raisons qui doivent vous exciter si fortement qu'il est impossible d'y rien ajouter. La conjoncture n'a jamais esté plus laTorable; les ennemis viennent au-devant de vous pour se faire battre, et le prince d'Orange, qui se voit accablé de tous costés, ne se soucie plus de tout hasarder, voyant qu'un succès est capable de restablir ses affaires presque perdnes en Angleterre et que la perte d'un nouveau combat ne les gastera pas davantage qu elles ne le sont.
Cest à vous à profiter d'une si favorable conjoncture, c'est à vous à vous montrer digne du choix que le Roy a fait de vous pour commander la plus forte armée navale qui ayt jamais esté en France, et à me donner occasion de faire valoir le service signalé que vous luy rendrez si vous battez les ennemis. C'est
• Radi> dp Port«TM)iith , entre Tile de Wiglil el la cote méridionale de fAngleterre.
xLii INTRODUCTION.
de pareil que Louvois. Savant, éclairé, beaucoup d'esprit, de délicatesse, d'étendue, de pénétration ,• de justesse, beaucoup d'humeur, même avec ses amis, n On vient de voir que pour le goût, l'esprit, et surtout la liberté de l'esprit, il luttait déjà contre Boiïeau, fatalement emprisonné dans les liens de la règle et les formules d'Aristote. Un autre contemporain , bien capable de le juger aussi et qui l'avait vu à l'œuvre, le comte de Forbin, dit que sa mort prématurée fut une perte considérable pour la marine, qu'il avait portée bien haut, et qu'il aurait sans doute encore perfectionnée. crLa France, ajoute-t-il, a eu peu de ministres si actifs, si laborieux, si vigilants que lui. . .t? On peut apprécier aujourd'hui cette activité exubérante dont les preuves vont enfin sortir de l'ombre des archives. Si Seignelay sacrifia au plaisir, au point d'y trouver la mort, du moins les affaires de l'Etat passèrent toujours devant. Déjà atteint et condamné, ses dépêches à Tourville, à Lauzun, aux intendants de la flotte, ont une ardeur, une flamme singulière. Ses jours sont comptés, et l'amour des grandes choses le dévore : il voudrait brûler Plymouth et apprendre que les escadres anglaises ont été anéanties. Impatience généreuse, patriotique, bien digne du fils de Colbert, mais qui le consume et précipite sa fin! Les instructions de Fénelon, les entretiens de Racine, les conversations pieuses du duc de Chevreuse et de sa famille, rien ne calme cette imagination surexcitée par tant d'excès. Quelle n'eût pas été sa douleur s'il avait vu le désastre de la Hogue, si près d'éclater! Mais ce désastre, qui projette sur nos annales maritimes une lueur sinistre, il l'aurait sans nul doute prévenu par des ordres énergiques, par sa présence même, et l'on peut être sûr, en songeant au siège de Gênes et à la rare bravoure de sa race, qu'il eût sans hésiter risqué sa vie pour sauver d'une destruction honteuse les plus beaux navires de cette flotte que lui et son père avaient mis leur gloire à créer.
l. — L.E MARQUIS DE SEIGNELAY A TOLRVILLE.
Versailles, 3 juillet 1690.
Vous verrez par la lettre du Roy cy-joinle l'impatience avec laquelle Sa Majesté attend \a nouvelle d*UD succès considérable sur mer. Je vous avoue qu'il aeroît bien fascheux que vous ne trouvassiez pas le moyen de profiter de la su^ fénonté de la flotte de Sa Majesté que vous commandez, puisqu'il paroist, par \a démarche que les ennemis ont faite de mouiller à Spithead^ qu'ils viennent au-devant de vous pour faciliter leur défaite, dans une rade où vous pouvez les attaquer facilement et avec tout l'avantage que l'armée du Roy aura sur celle des ennemis qu'elle trouvera mouillée le long de leurs costes et qui, par les Doavelles assurances que nous avons de tous costés, n'a pas la moitié des matelots nécessaires pour rendre complets les équipages des vaisseaux. C'est dans cette occasion où un homme de courage et qui a une véritable gloire doit tout hasarder, et c'est avec une impatience que je ne puis vous exprimer que j'attendray des nouvelles de ce que vous aurez fait, ne doutant pas du succès , dès que vous aurez occasion d'attaquer les ennemis.
Vous gravez que toute l'Europe a les yeux tournés sur vous à présent; vous sçavex le succès que peut avoir le gain d'un combat naval , et pour le service du roy el pour vos propres avantages; vous sçavez aussy qu'on n'osoit presque pas espérer que les armées de terre fissent autre chose cette année que de se tenir sur la défensive, que tous les succès estoient attendus du costé de la mer et que ce seroit une espèce de honte si la flotte ne remplissoit l'attente du Roy et de tout le public. Ce sont des raisons qui doivent vous exciter si fortement qu'il est impossible d'y rien ajouter. La conjoncture n'a jamais esté plus favorable; les ennemis viennent au-devant de vous pour se faire battre, et le prince d'Orange, qui se voit accablé de tous costés, ne se soucie plus de tout hasarder, voyant qu'un succès est capable de restablir ses affaires presque perdues en Angleterre et que la perte d'un nouveau combat ne les gastera pas davantage qu'elles ne le sont.
(Test a vous à profiter d'une si favorable conjoncture, c'est à vous à vous montrer digne du choix que le Roy a fait de vous pour commander la plus forte année navale qui ayt jamais esté en France, et à me donner occasion de faire valoir le service signalé que vous luy rendrez si vous battez les ennemis. C'est
* Rad«> do Porlsmonlh , pnire Pilede Wigh» cl la cAle méridionalo de TAnglelerre.
xtii INTRODUCTION.
de pareil que Louvois. Savant, éclairé, beaucoup d'esprit, de délicatesse, d'étendue, de pénétration,- de justesse, beaucoup d'humeur, même avec ses amis, tî On vient de voir que pour le goût, l'esprit, et surtout la liberté de l'esprit, il luttait déjà contre Boileau, fatalement emprisonné dans les liens de la règle et les formules d'Aristote. Un autre contemporain, bien capable de le juger aussi et qui l'avait vu à l'œuvre, le comte de Forbin, dit que sa mort prématurée fut une perte considérable pour la marine, qu'il avait portée bien haut, et qu'il aurait sans doute encore perfectionnée. (cLa France, ajoute-t^il, a eu peu de ministres si actifs, si laborieux, si vigilants que lui. ..u On peut apprécier aujourd'hui cette activité exubérante dont les preuves vont en6n sortir de l'ombre des archives. Si Seignelay sacriBa au jplaisir, au point d'y trouver la mort, du moins les affaires de l'Etat passèrent toujours devant. Déjà atteint et condamné, ses dépêches à Tourville, à Lauzun, aux intendants de la flotte, ont une ardeur, une flamme singulière. Ses jours sont comptés, et l'amour des grandes choses le dévore : il voudrait brûler Plymouth et apprendre que les escadres anglaises ont été anéanties. Impatience généreuse, patriotique, bien digne du 61s de Colbert, mais qui le consume et précipite sa fin! Les instructions de Fénelon, les entretiens de Racine, les conversations pieuses du duc de Ghevreuse et de sa famille, rien ne calme cette imagination surexcitée par tant d'excès. Quelle n'eût pas été sa douleur s'il avait vu le désastre de la Hogue, si près d'éclater! Mais ce désastre, qui projette sur nos annales maritimes une lueur sinistre, il l'aurait sans nul doute prévenu par des ordres énergiques, par sa présence même, et l'on peut être sûr, en songeant au siège de Gênes et à la rare bravoure de sa race, qu'il eût sans hésiter risqué sa vie pour sauver d'une destruction 'honteuse les plus beaux navires de cette flotte que lui et son père avaient mis leur gloire à créer.
Versailles, 3 juillet 1690.
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les nouvelles assurances que nous avons de tous costés , n'a pas la moitié des
matelots nécessaires pour rendre complets les équipages des vaisseaux. C'est
dans cette occasion où un homme de courage et qui a une véritable gloire
doit tout hasarder, et c'est avec une impatience que je ne puis vous exprimer
que j^attendray des nouvelles de ce que vous aurez fait, ne doutant pas du
succès , dès que vous aurez occasion d'attaquer les ennemis.
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Cest à vous à profiter d'une si favorable conjoncture, c'est à vous à vous montrer digne du choix que le Roy a fait de vous pour commander la plus forte année navale qui ayt jamais esté en France , et à me donner occasion de faire valoir le service signalé que vous luy rendrez si vous battez les ennemis. C'est
* Rade dp Portamoiilh , nnlre I'Hp de Wighi c»l la riMe méridionale de l'Angleterre.
XLU INTRODUCTION.
de pareil que Louvois. Savant, éclairé, beaucoup d'esprit, de délicatesse, d'étendue, de pénétration, de justesse, beaucoup d'humeur, même avec ses amis, n On vient de voir que pour le goût, l'esprit, et surtout la liberté de l'esprit, il luttait déjà contre Boileau, fatalement emprisonné dans les liens de la règle et les formules d'Aristote. Un autre contemporain , bien capable de le juger aussi et qui l'avait vu à l'œuvre, le comte de Forbin, dit que sa mort prématurée fut une perte considérable pour la marine, qu'il avait portée bien haut, et qu'il aurait sans doute encore perfectionnée. crLa France, ajoute-t-il, a eu peu de ministres si actifs, si laborieux, si vigilants que lui. ..d On peut apprécier aujourd'hui cette activité exubérante dont les preuves vont enfin sortir de l'ombre des archives. Si Seignelay sacrifia au plaisir, au point d'y trouver la mort, du moins les affaires de l'Etat passèrent toujours devant. Déjà atteint et condamné, ses dépêches à Tourville, à Lauzun, aux intendants de la flotte, ont une ardeur, une flamme singulière. Ses jours sont comptés, et l'amour des grandes choses le dévore : il voudrait brûler Plymouth et apprendre que les escadres anglaises ont été anéanties. Impatience généreuse, patriotique, bien digne du fils de Colbert, mais qui le consume et précipite sa fin! Les instructions de Fénelon, les entretiens de Racine, les conversations pieuses du duc de Ghevreuse et de sa famille, rien ne calme cette imagination surexcitée par tant d'excès. Quelle n'eût pas été sa douleur s'il avait vu le désastre de la Hogue, si près d'éclater! Mais ce désastre, qui projette sur nos annales maritimes une lueur sinistre, il l'aurait sans nul doute prévenu par des ordres énergiques, par sa présence même, et l'on peut être sûr, en songeant au siège de Gênes et à la rare bravoure de sa race, qu'il eût sans hésiter risqué sa vie pour sauver d'une destruction honteuse les plus beaux navires de cette flotte que lui et son père avaient mis leur gloire à créer.
/. — LE MARQUIS DE SEIGNELAY A TOtRVILLE.
Versailles , 3 juillet 1 690.
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Y&\k allend la nouvelle d*uD succès considérable sur mer. Je vous avoue qu'il
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pinofilé de la flolle de Sa Majesté que vous commandez, puisqu'il paroist, par
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au-devant de vous pour faciliter leur défaite, dans une rade où vous pouvez
\f» attaquer facilement et avec tout l'avantage que Tarmée du Roy aura sur
celle des ennemis qu'elle trouvera mouillée le long de leurs costes et qui , par
les nouvelles assurances que nous avons de tous costés, n'a pas la moitié des
matelots nécessaires pour rendre complets les équipages des vaisseaux. C'est
dans cette occasion où un homme de courage et qui a une véritable gloire
doit tout hasarder, et c'est avec une impatience que je ne puis vous exprimer
que j^attendray des nouvelles de ce que vous aurez fait, ne doutant pas du
soccès , dès que vous aurez occasion d'attaquer les ennemis.
Vous gravez que toute l'Europe a les yeux tournés sur vous à présent; vous sçavez le succès que peut avoir le gain d'un combat naval , et pour le service du roy et pour vos propres avantages; vous sçavez aussy qu'on n'osoit presque pas espérer que les armées de terre fissent autre chose cette année que de se lenîr sur la défensive , que tous les succès estoient attendus du costé de la mer et que ce seroit une espèce de honte si la flotte ne remplissoit l'attente du Roy et de tout le public. Ce sont des raisons qui doivent vous exciter si fortement qu'il est impossible d'y rien c'ijouter. La conjoncture n'a jamais esté plus favorable; les ennemis viennent au-devant de vous pour se faire battre, et le prince d'Orange, qui se voit accablé de tous costés, ne se soucie plus de tout hasarder, voyant qu'un succès est capable de restablir ses affaires presque perdues en Angleterre et que la perte d'un nouveau combat ne les gastera pas davantage qu'elles ne le sont.
(Test à vous à profiter d'une si favorable conjoncture, c'est à vous à vous montrer digne du choix que le Roy a fait de vous pour commander la plus forte année navale qui ayt jamais esté en France, et à me donner occasion de faire valoir le service signalé que vous luy rendrez si vous battez les ennemis. C'est
' Bade dp Porlsmoiith, pntre l'île do Wighi cl la rAle méridionale de TAngleterre.
XLii INTRODUCTION.
de pareil que Louvois. Savant, éclairé, beaucoup d'esprit, de délicatesse, d'étendue, de pénétration, de justesse, beaucoup d'humeur, même avec ses amis.iî On vient de voir que pour le goût, l'esprit, et surtout la liberté de l'esprit, il luttait déjà contre Boileau, fatalement emprisonné dans les liens de la règle et les formules d'Aristote. Un autre contemporain , bien capable de le juger aussi et qui l'avait vu à l'œuvre, le comte de Forbin, dit que sa mort prématurée fut une perte considérable pour la marine, qu'il avait portée bien haut, et qu'il aurait sans doute encore perfectionnée. crLa France, ajoute-t^il, a eu peu de ministres si actifs, si laborieux, si vigilants que lui. ..t) On peut apprécier aujourd'hui cette activité exubérante dont les preuves vont en6n sortir de l'ombre des archives. Si Seignelay sacriBa au plaisir, au point d'y trouver la mort, du moins les affaires de l'Etat passèrent toujours devant. Déjà atteint et condamné, ses dépêches à Tourville, à Lauzun, aux intendants de la flotte, ont une ardeur, une flamme singulière. Ses jours sont comptés, et l'amour des grandes choses le dévore : il voudrait brûler Plymouth et apprendre que les escadres anglaises ont été anéanties. Impatience généreuse, patriotique, bien digne du fils de Colbert, mais qui le consume et précipite sa fin! Les instructions de Fénelon, les entretiens de Racine, les conversations pieuses du duc de Ghevreuse et de sa famille, rien ne calme cette imagination surexcitée par tant d'excès. Quelle n'eût pas été sa douleur s'il avait vu le désastre de la Hogue, si près d'éclater! Mais ce désastre, qui projette sur nos annales maritimes une lueur sinistre, il l'aurait sans nul doute prévenu par des ordres énergiques, par sa présence même, et l'on peut être sûr, en songeant au siège de Gênes et à la rare bravoure de sa race, qu'il eût sans hésiter risqué sa vie pour sauver d'une destruction 'honteuse les plus beaux navires de cette flotte que lui et son père avaient mis leur gloire à créer.
Versailles, 3 juillet 1690.
Vous verrez par la lettre du Roy cy-jointe l'impatience avec laquelle Sa Majesté aiiend la nouvelle d'un succès considérable sur mer. Je vous avoue qu'il seroilbien fascheux que vous ne trouvassiez pas le moyen de profiter de la su^ périoTÎié de la flotte de Sa Majesté que vous commandez , puisqu'il paroist, par la démarche que les ennemis ont faite de mouiller à Spithead^ qu'ils viennent au-devant de vous pour faciliter leur défaite, dans une rade où vous pouvez les attaquer facileuient et avec tout l'avantage que l'armée du Roy aura sur celle des ennemis qu'elle trouvera mouillée le long de leurs costes et qui, par les nouvelles assurances que nous avons de tous costés, n'a pas la moitié des matelots nécessaires pour rendre complets les équipages des vaisseaux. C'est dans cette occasion où un homme de courage et qui a une véritable gloire doit tout hasarder, et c'est avec une impatience que je ne puis vous exprimer que f attendray des nouvelles de ce que vous aurez fait, ne doutant pas du succès , dès que vous aurez occasion d'attaquer les ennemis.
Vous sravez que toute l'Europe a les yeux tournés sur vous à présent; vous sçavez le succès que peut avoir le gain d'un combat naval , et pour le service du roy et pour vos propres avantages; vous sçavez aussy qu'on n'osoit presque pas espérer que les armées de terre fissent autre chose cette année que de se tenir sur la défensive, que tous les succès estoient attendus du costé de la mer et que ce seroit une espèce de honte si la flotte ne remplissoit l'attente du Roy et de tout le public. Ce sont des raisons qui doivent vous exciter si fortement qu'il est impossible d'y rien ajouter. La conjoncture n'a jamais esté plus favorable; les ennemis viennent au-devant de vous pour se faire battre, et le prince d'Orange, qui se voit accablé de tous costés, ne se soucie plus de tout hasarder, voyant qu'un succès est capable de restablir ses afiaires presque perdues en Angleterre et que la perte d'un nouveau combat ne les gastera pas davantage qu'elles ne le sont.
(Test à vous à profiter d'une si favorable conjoncture, c'est à vous à vous
montrer digne du choix que le Roy a fait de vous pour commander la plus forte
année navale qui ayt jamais esté en France, et à me donner occasion de faire
faioir le service signalé que vous luy rendrez si vous battez les ennemis. C'est
' Badi* d*> Portemoiilh , entre TîIp He Wight el la cAle méridionale de TAnglelerre.
xLiv INTRODUCTION (ANNEXES).
ce que je désii*e avec ardeur, et que vous vouliez bien oublier eu cette occasion Fexcès des précautions qui peuvent estre souvent des marques de prudence, et qui, dans cette conjoncture, vous feroient perdre des avantages presque certains.
Je le souhaite passionnément pour la gloire du Roy, pour Tintérest de son service, pour vostre réputation et pour vos propres avantages, que je me feray un plaisir sensible de vous procurer quand vous voudrez m'en ouvrir les voyes par le service important que vous estes en estât de rendre.
( Arch. de U Mar. Dépêches de la mar. de Ponant, 1690 , foi. 6. )