IL — A TOURVILLE
Versailles, A juillet 1690.
Je vous avoue à regret que le peu de volonté qui paroist en vous pour Teiécution des ordres qui vous ont esté donnés me cause l'inquiétude la plus grande que j'aye eue de ma vie, et je ne puis m'empescher de remarquer que je n'ay pas encore reçu un mot de vous qui ne soit d'un homme qui veut éviter Teiécution des ordres de Sa Majesté et se préparer des excuses. Dieu veuille que je me trompe! et que nous n'ayons pas, vous et moy, la honte d'avoir passé la campagne entière sans tirer aucun avantage de la foiblesse des ennemis dans le temps que le Roy a de si heureux succès du costé de terre.
Bien que la nouvelle que j'ay reçue que les ennemis dévoient aller vers les Sorlingues ' pour s'y assembler ne mérite aucune réflexion et qu elle ne soit pas vraysemblable , ne venant pas mesme d'un lieu fort seur, je ne laisse pas de vous en donner avis, afin que, en rangeant les costes d'Angleterre, vous fassiez la manœuvre nécessaire pour découvrir s'ils ne font pas route de ce costé, de quoy vous serez sufiîsamment éclairé lorsque vous serez vers l'isle de >^'ight.
(Arch. delà Mar. Dépêchée de la tnar. de Ponant, 1690, fol. 18.)
Versailles, 6 juillet 1690.
J'ay rendu compte au Roy de la lettre que vous m'avez écrite sur Testât où vous avez trouvé les ennemis le 3 de ce mois, et Sa Majesté m'en a paru satisfaite à un point que je ne puis vous l'exprimer, estant persuadé que vous n'avez pas manqué de profiter de cette occasion pour ruiner la flotte ennemie; et l'espérance certaine que j'ay du gain de la bataille que, selon les apparences,
* Iles appelées par les Anglais Snlljf^ siluoesà la pointe S. 0. de TAnglclerre, près le rap Finisterre.
les ennemis n^auront pu éviter, me donne Heu de vous féHciler par avance de la gloire que tous avez acquise dans cette occasion.
Mais, comme il ne faut pas en demeurer là, je serois bien ayse que,au8sytost après le combat , vous me fassiez sçavoir ce que vous pensez sur Temploy de la flotte pendant le reste de la campagne, et que vous fassiez un projet de ce qui poarroit estre exécuté, en cas que nous ayons tout l'avantage qu'il y a lieu d'espérer.
(Arcb. de la Mar. Dépéehêt de la nutr, de PonatU, 169c , fol. 33.)
Versailles, 7 juillet 1690.
Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez écrite du 5 de ce mois, et je
vois avec regret que le vent vous a empesché de profiter de l'avantage que les
ennemis vous avoient donné en s'enfermant dans la rade de Sainte-Hélène ^ et
qn il est à craindre qu'ils ne profitent des vents favorables pour repasser devant
vous le Pa&-de-Calais et se sauver dans leurs bancs.
le vous avoue que si, après l'espérance presque certaine que vous avez eue d*un combat, on estoit assez malheureux pour en perdre l'occasion, je nesçais comment ou pourroit excuser auprès du Roy une pareille chose, et ce seroit le^lus grand malheur du monde pour la marine, pour vous et pour moy. Cependant la connoissance certaine que j'ay que les ennemis ne peuvent mettre ensemble plus de soixante vaisseaux et que, par conséquent, il n'y a rien àat* tendre pour eux ni d'Angleterre, ni de' Hollande, qui les mette en estât de combattre à force égale avec la flotte du Roy, me fait craindre avec raison qu'ils ne mettent toute leur industrie à profiter des vents favorables pour éviter le combat- et pour se retirer dans la Tamise ou dans les bancs de Hollande; et ce malheur extrême feroit échapper une occasion qui paroist presque certaine et feroit perdre toute la considération que le Roy a pour sa marine, quand il verroit du costé de terre des succès aussy grands que ceux dont je vous ay fait part, et qu'il ne verroit du costé de la mer qu'une dépense immense, sans aucun fruit, dans un temps auquel personne n'a cru qu'il fust possible aux ennemis d'éviter un combat inégal^.
* Sar la partie est de Tile de Wight, au bf^e de PorCsmouth.
' Le 1 1, Seignelay lui écrivait à ce sujet :
■Je sois bien ayae de tous dire , sur ce que
foas me marquez que vous appréhendez que
les ennemis ne vous canonnent de ioin et
qa'ik oe vous fessent consommer vos muni-
CioosiaufiierneDt, que c'est ce que vous devez
errfiT. OJa ne convient oullement aux affairos
du roy, et Sa Majesté m'ordonne de vous recommander de prendre vos mesures de ma-^ nière que, lorsque vous comba Itrez , vous puissiez engager les ennemis dans une affaire décisive, ne doutant point qu'avec la supériorité que son armée a sur la leur vous ne puissiez remporter un avantage tel que les ennemis soyent hors d'eslat de paroistre à la mer de cette campagne ...» (Dép. de la mar, de Panant, fol. /19.)