XIV. — M, DE BAAS
GOUVERNEUR ET LIEUTENANT GÉNÉRAL DESIlES D'AMÉRIQUE, À GOLBERT'.
( Lettre originalo.)
La Martinique, lo novembre 1670.
Monseigneur, j*ay reçu le 98 de septembre dernier, plusieure paquets qui m*ont esté rendus par le capitaine Roland Jansen , commandant le navire le SamtJeanrBaptûie. Dans le premier, qui est
* En marge : «11 faut establir TobéisBanee que lo la nuit outre le vaisseau de corps de garde, et s'A capitaine du port doit recevoir, absolue sur tout ce ue suffira pas que la patacbe serve le jour.* qui concerne le service.^) * Voir CoUmUs, pièce d" 3 a.
* £fi marge : «Examiner 8*il fandra une patache
du 10 juin, est Tordoniiancedu roy Gonteaant la défense du comiperce, et Texplicabon du partage des prises faîtes sur les eslrangers, avec une lettre de Sa Majesté et une des vostres. Monseigneur, du mesme jour.
Dans le second est l'ordonnance de Sa Majesté du 9 du mesme mois, portant abolition des taxes sur les marchandises d'Europe qui viennent aux isles, avec une lettre de Sa Majesté et une des vosires, Monseigneur, du 16 du mesme mois.
Le troisième est une lettre du Roy, du s s juin , où Sa Majesté explique ses intentions sur le 00mmerce des estrangers, et mesme sur celuy des François qui ne seront porteurs de ses commis-
Le quatrième est une autre lettre du Roy, du 37 juin , pour ruiner entièrement la partie angloise de Saint-Christophe, pour prendre possession en son nom des isles habitées par les Caraïbes, qui seront utiles à ses sujets, et pour tenir secrètes les résolutions qui se prendront avec M. 6abaiet.
Plus une de vos lettres , Monseigneur, pour faire la restitution du navire la Reyne^Eitker, d*Édim. bomg, qui avoit esté pris à la Grenade.
Et en dernier lieu une autre de vos lettres. Monseigneur, du 3 juillet, en réponse aux miennes des 9& février, 6 et sa mars derniers.
Tontes ces dépesches. Monseigneur, portent des marques essentielles que Sa Majesté désire que les colonies françoises qui sont en Amérique s'augmentent en nombre et en biens, et enfin en un estât si heureux et si élevé qu'il prenne enrie aux peuples d'Europe de venir mettre en valeur le reste des terres qui n'y sont pas. Il y a desjà longtemps, Monseigneur, que je i'ay ainsy compris, et je me reproche souvent à moy-mesme que mes désirs sont plus ardens pour cela qu'ils ne le sont pour mon salut Et, si je n'ay suivy les intentions de Sa Majesté ni les vostres, pour décider sur plusieurs chefii dont j'estois incertain, c'est que j'ay cru qu'il estoit plus de mon devoir d'en demander Texplication que de les prévenir témérairement Ainsy, Monseigneur, j'ay voulu sçavoir sur le sujet ded'Artiague, s'il fattoit punir les François d'Europequi porteroient dans les isles des marchai^ses prises des estrangers, parce que la première ordonnance du roy ne défend le commerce que des estrangers avec les halntans des isles, et comme la mesme ordonnance ne porte point de peine eooire lee estrangers, je n'ay pas traité avec eux comme contre des ennemis déclarés. Lorsqu'ils se sont présentés pour traiter des chevaux et des n^res, je les ay renvoyés sans les écouter, tesmoin k gaKole qui venoit de Curaçao, que vous avei si bien remarquée. En taisant ainsy, je croyois fiure justement ce que vous aves justement condamné par cette dernière explication, qui m'a fait eoonoistre mon erreur, ou pour mieux dire qui a découvert Tesprit qui m'estoit inconnu. Je ne doute pas. Monseigneur, que ce discours ne vous importune, et mesme qu'il ne vous chagrine, ayant a£&ire à une intelligence dure comme est la mienne, qui ne peut découvrir un sens cadié sans demander un commentaire. Mais, Monseigneur, j'aime mieux estre imparfait en cela que de faire l'habile en interprétations hardies, dont je pounrois estre désapprouvé et puny. C'est ce que fay cra vous devoir dire brièvement, et vous demander pardon , en mesme temps, de la peine que vousaorex prise pour m'ayder à me bien conduire.
Je paaseny. Monseigneur, à la réponse de vostre lettre du 3 juin , et répondray, s'il vous [daist, à tous les articles pour satisfaire vostre esprit en plusieurs chefs et pour me justifier, car il est néeessaire que je fasse Tun et l'autre :
1*. Il a esté à propos de faire publier, dans tous les ports de France, l'ordonnance qui défend de tuer les marchandises qui seront portées d'Europe dans les isles, afin que les marchands en soyent avertis, et que cette liberté, qui leur marque un gain apparent, y en fasse venir un grand nombre. Mais, à l'^rd de ce pays, on eustpu retrancher celte précaution. Car, aussytost que vos intentions mW esté connues, toutes les taxes ont esté abolies, et les marchands vendent comme il leur plaist, sans antre opposition que celle de l'acheteur, qui se défend tant qu'il peut. Ainsy, Monseigneur, vous deviez, s'il vous plaist, mettre vostre esprit en repos sur ce fait, car, quoyque le peuple civye que cette liberté luy soit préjudiciable, il n'y aura néanmoins nulle contravention, et la volonté de Sa Majesté sera exactement suivie.
Les Hollandois ne s'approdient plus de nos costes, et, tant qu'il y aura des vaisseaux du roy,
ib les ruiront, comme on fuit i« écaeils dangerem. M. Gabarel, qui veille eontinaellemenl à les surprendre , leur tend des pièges tant qu^il peut; mais je crois qn^à Tavenir il ne les verra qnede loin ,car ils sont grandement effarouchés. L^isle Saint-Enstache, un peu trop voisine de Saint-Gliiw> tophe est un appeau continuel par le bon marché que font les Hollandois aux habitans, ciirle baril de bœuf d'Irlande leur est donné pour 80 livres de sucre, au lieu de 3oo livres qa*ib fadièteiit des marchands françois, et ainsy des autres choses. G*est â ce prix que Gombant, habitant delà Guadeloupe, avoit fait son achat, qui pour cela a eu sa barque et ses marchandises confisqoéei, et c*e8t la raison pourquoy leshabitans se prédpitenl, et s'exposent â recevoir des cbastîmens.
Les Caraïbes qui habitent Tisle de Saint-Vincent vinrent, il y a quelque temps, me denniider permission de faire la guerre aux Flamands. Je leur dis qne« s'ils estoient assez hardis pour oeb, je leur ferois donner des armes , des munitions et des vivres, et que mesme, s'il vouloient faire une descente à SaintrEustache , pour y brasier les cases, je ferois tenir un navire françois fort près de i'isie pour favoriser leur retraite. Ils ont promis de faire merveille; mais je n'ay nulle confiance en cette sorte de gens, pure canaille, et qui d'ailleurs n'en veulent qu'aux habitans de l^bago, qui depuis peu ont coulé à fond deux de leurs pirogues.
a* et 3*. J'empescheray avec toute l'autorité dont le Roy m'a honoré, que les estrangers ne trafiquent, ni ne naviguent autour des isles françoises, et j'ordonneray de nouveau à tons eeox qui sont sous ma charge d'avoir des soins extraordinaires pour servir Sa Majesté en ce point essentiel et capital. J'employeray aussy contre eux autant de sévérité qu'il en faut pour faire exécuter les intentions de Sa Majesté; mais. Monseigneur, dispenseat-moy, s'il vousplaist, d'employer ni contre eux, ni contre personne, celle qu'on croit qui m'est naturdle. Car, en tontes choses, j'entre en antray autant que je puis, et les dtsgrAces des hommes m'attendrissent au lieu de me donner de b joye. Si en ces rencontres j*agissois suivant mon naturel, je serois humain et non pas sévère; j'aime la justice, la discipline et Tordre, et si quelqu'un m'a dépeint autrement, le poiîrait ne me réassemble pas.
Les marchands françois ne se plaindront pas de moy, car ils y trouvent douceur et liberté antant qu'ils en demandent, et j'espère. Monseigneur, que vous ne vous plaindrez pas non plus qoe je ne me donne l'honneur de vous écrire, car je m'acquitte de ce devoir par toutes les commoditéB.
h*. Si l'augmentation de la colonie ne dépend que de la soumission de mes sens aux ordres et aux intentions de Sa Majesté, je vous assure. Monseigneur, qu'elle flenrira pai^essns toutes lei colonies du monde, car le Roy n'a point de sujet plus soumis, ni plus zélé â son service que moy. Le droit et le devoir naturel le veulent ainsy ; mais , outre cela , j'ay une si profonde reconnotannoedes grâces que j'ay reçues de Sa Majesté, que toutes les peines et tous les maux mèneront agréables, en la servant Ainsy, Monseigneur, soyez certain que je suivray ponctuellement tout œ qui me seia commandé.
5". Je vous ay autrefois écrit. Monseigneur, ce que je croyois estre bon pour l'avantage de ii compagnie et pour celuy des habitans des isles; mais ce n'a pas esté en présumant que mes pensées dussent estre suivies. Je les ay soumises aux connoissances vives et pénétrantes que vous avez pour la grandeur de i'Estat el pour le bien général du peuple. Vous m'avez fait connoîstre que j'avois mal raisonné, aussy ne m'en suîs-je pas étonné, car cela m'est ordinaire, et j'ay fortbiea compris que les habitans des isles seront heureux lorsque les marchands françois leur porteront les choses nécessaires et que la compagnie fera le commerce des nègres, qui est la meilleare marchandise et la plus précieuse qui puisse venir en ce pays. Ainsy i'exdusion à la compagnie pour faire seule le commerce, l'exclusion entière des estrangers, l'abolition des taxes, la bbertéan marchands françois et aux habitans sont des choses présentes à mon esprit et qui n*en seront pmat effacées.
6"*. Ce que je vous ay écrit, Monseigneur, sur les différentes faces que l'on a données an gonvernementdes isles et au commerce dont les habitans se sont plaints, et. duquel, en effet, j'esloii prévenu , estoit pour appuyer mon sentiment sur l'intérest de la compagnie. Mais tontes ces choseï ont esté anéanties , aussylost que la première intention de Sa Majesté a esté connue. Ainsy, Monseigneur, il n'est plus nécessaire, s'il vous plaist, qu'elles repassent dons vostre esprit, pour ne les faire rejeter, car je n'y pense plus.
7*. Je vous ay. Monseigneur, des obligations infinies de ne vous estre laissé ni prévenir, ni Miqvendre par les discours de ceux qui m'ont voulu nuire ; s'ils eussent trouvé un espiit moins juste et moins sage que le vostre , peut-estre qu'ils m'auroient perdu. J'entends , Monseigneur, que si je n'avoÎB plus voetre estime je serois perdu, puisqu'elle est le fondement des grâces que vous m'avei dûtes et de la continuation que j'en espère. 11 est vray. Monseigneur, qu'estant comme vous estes dans les plus grandes chai^ du monde, accablé d'un nonabre infiny d'affaires et pour ainsy dire assi^ de tant de personnes qui ne tasdient qu'à vous surprendre, il est presque impoBiîble, que vous ne le soyez quelquefois , puisqu'il £iudroit estre un demy-dieu , pour n'estre jaiMis sujet à une si grande épreuve de l'humaine infirmité. En tout cas, Monseigneur, je n'employeray jamais personne pour justifier mes intentions , ni mes actions , parce qu'elles sont droites ; faUendray toujours vos ordres, et j'espéreray en vos bontés.
8*. Je ne sçais. Monseigneur, si MM. les gouverneurs vous ont fait plainte que je voulois dimiooer l'autorité de leurs charges , et je ne puis trouver le sens de ces mots, particulièrement en ce qui regarde l'exercice des armes, à quoy il faut accoustumer les peuples. Est-ce que je leur ay défendu de faire faire l'exercice aux habitans, ou que j'ay conmiandé aux habitans de ne leur obéir ea ce point? Il faudroit que j'eusse perdu le sens. Est-ce qu'ils prétendent de pourvoir aux charges vacantes de la miliee? Gela ne seroit pas juste. Mais cette question n'a jamais esté agitée entre nous, et le chevalier de Saint-Laurent y a loujours pourvu, sans qne j'aye fait semblant de m'en apercevoir. M. Du Lion n'a pas fait de mesme , car, de deux compagnies qui ont vaqné , il me pria , estant à la Guadeloupe, de pourvoir de mes commissions deux habitans, qu'il me nonmia; cela fut fûL S'il les eust fait reconnoistre sans m'en parler, je ne m'en serois point ému; ce n'est pas que cela ne regarde ma chai^, mais j'estime si peu cette prérogative , que je les en laisseray jouir paisiblement tant qu'ils y mettront de bons sujets comme ils ont lait jusqu'à présent. Je ne connois donc pas. Monseigneur, quel grief ils peuvent avoir sur ce qui regarde Texercice des armes, car je leor recommande cela plus expressément que les autres choses. Néanmoins, je m'en expliqueray avec eux, et je leiu* feray voir l'article de vostre lettre où ils verront vostre inlention sur le fait de la justice et de la police dont ils se croycnt directeurs. Cette lecture sans doute les contiendra, cur, outre l'extrême désir qu'ils ont de vous obéir, leur esprit et leur bon sens leur feront connoistre qu'ils le doivent
9*. Je vous ay fait sçavoir. Monseigneur, il y a longtemps, que les plus considérables habitans des isles, estoient les religieux, les sucriers, les artisans et les peschenrs, qui faisoient vivre le pauvre peuple, et que le reste estoit de fort petite considération ; qu'il estoit bon que la compagnie y fist passer des engagés, particidièrement pour Saint-Ghrislophe, où il en manque pour commander les nègres; qu'à l'^rd des maladies populaires, dont vous avec désiré d'estre informé, j'en ay désigné quelques-unes qui affligent les habitans et qui se rendent asses souvent incurables ; que les chirurgiens qui sont icy sont ignorans et tuent beaucoup plus de personnes qu'ils n'en guérissent, et que, s'il y avoit un médecin dans chacune des trois isles capable de connoistre la cause de tous ces maux et y donner des remèdes, ils feroient bien leurs affaires. Vous répondex à cela, Monseigneur, d'une manière qui lesmoigne que la lecture vous a donné du chagrin. C'est pourquoy je je ne vous parleray plus de choses semblables, et je suivray exactement la réponse que vous y faites.
10*. Je vous assure. Monseigneur, que M. Pélissier ne se plaint pas de moy, et qu'il n'aura pas sujet de s'en plaindre. Quand il seroit venu sans porter aucune lettre du Roy, ni des vostres, je Taurois toujours considéré pour son mérite, et il auroit esté satisfit de moy, par la facilité que j'ay de bien vivre avec un bonneste homme. J'en dis de mesme de M. Du Kuau , tant il est vray que ces deux hommes ont esté bien choisb.
1 1*. La matière contenue eu cet article est délicate, et il la faut manier au temps présent avec adresse. Il est certain que les officiers de la Martinique auront de la peine d'estre assujettis à payer les droits, et à digérer le chagrin de l'ordonnance qui ostera leur pririlége, car ils appellent privilège cinq ou six années de tolérance qu'on a eues, pour ne les pas contraindre au payement des droits. La révolte de Saint-Domingue a fait que plusieurs habitans se sont échappés à parler licencieusement; j'ay fait mettre en prison un sergent des bandes, pour avoir dit publiquement
qu*il8 avoient bien fait, et M. Du Lion me mande qu*il en a asé de mcsme envers nn habitant de la Guadeloupe, qui avoil dit encore quelque chose de plus. Tellement qu'il faut conduire ce peuple avec dextériié, jusqu'à ce que Sa Majesté ayt ordonne ce qu'elle jugera à propos pour le chiitiment des rebelles. Néanmoins, M. Péiissier et moy avons résolu de casser ce privil^c dans le règlement général des isles auquel nous travaillons, et faire qu'ils oonnoiasent eai-mesmes que ce retranchement est utile.
1 s^ M. Péiissier et moy avons retardé d'examiner à fond les moyens de loger et d'ertaUir Tévesqne que Sa Majesté veut envoyer aux isles, jusqu'à ce que nous soyons à la Gnad^upe ,ar, estant sur le lieu, on connoist et on juge mieux les choses que lorsqu'on est éloigné. Mais à dire vray. Monseigneur, je ne sçais jusqu'à présent aucune diose de mieux que ce que je vous en ay écrit. Néanmoins M. Péiissier, qui abonde en spéculations vives et profondes, pourra donner à moa projet une face qui aura de l'édal et de la beauté. Mais je ne sçais si pour le lien de la résidence, pour le logement de l'évesque, pour sa subsistance et celle de son clei^gé, il aura de meilleorBapédiens que ceux que j'ay proposés. Il est présentement en procès avec le supérieur des pères Jacobins de cette irie, pour retirer de ses mains une habitation qui avoit esté achetée il y a quttre ans par des rdigieuses de leur ordre et de laquelle le supérieur s'est emparé et jouit depuis kar mort M. Péiissier la demande comme un bien vacant pour y restablir de nouvdles rdigieittes qui viendront de France; le supérieur soutient que la succession appartient à l'Ordre. Ce procès sera bientost jugé. Si l'isle de la Martinique avoit une maison de religieuses, que celle de la Guadeloupe eust le siège de l'évesque, et fonder un collège à Saint-Christophe (conune le père Briou, supérieur des missionnaires de la Compagnie de Jésus, s'y portera avec des conditions honnestes), on pourroit faire de ce pays une province de France qui seroit considérable par la grandeur des terres, par le nombre des habitans, par les biens qui en peuvent sortir, par l'espérance de pouvoir prendre un poste à la terre ferme , et enfin faire le commerce avec les Espagnols et psrtager les richesses qu'ils en retirent. Mais , sans s'arrester a ces grandes idées , un bien solide, cotre les autres, seroit que les créoles des isles pourroient estre instruits, conune en France, et les dépenses que font les pères en les envoyant en Europe seroient retranchées. Toutes oeschoees. Monseigneur, peuvent estre exécutées, et, quoyqu'elles ne soyent qu'en projet, on les verra bientost en nature, si vous le désires. Mais l'establissement de la dixme , que vous proposes pour faire subsisler l'évesque et les curés des isles, ne se fera pas de mesme; car je crois que les habitans se porteront à toutes extrémités fdutost que d'y consentir. Ils croyent estre quittes pour le spirituel et pour le temporel en donnant loo livres de sucre par teste tous les ans, suivant la taxe et les oonventîoos des anciens seigneurs, tdiement que, si on leur demande la dixme, il faut abolir le droit; et si 1^ compagnie est privée du droit, jugez quel sera le préjudice de la seigneurie. J'ay cm. Monseigneur, que je devois vous écrire ces choses, avant d'en faire une déclaration ouverte; toutefois, ■ l'establissement de la dixme est nécessaire, je feray exécuter la volonté du Roy en la manière qu'il sera ordonné, sans mettre en avant ni excuse, ni raison contraire.
1 S*. Le sieur de Bordenave estoit allé à Cumana pour engager le gouverneur à permettre le commerce avec les François, et Iny proposer pour cela tous les avantages qu'il auroit désirés et mesme un présent de i,ooo pistoles tous les ans de la part des marchands françois. Cette proposition estoit faite pour occuper l'esprit et l'avarice du gouverneur, car les biens qui riennent sans peine ne sont pas rejelés, prindpalement par un homme pauvre; mais la véritable raison du voyage a esté pour connoistre la descente de Cumana, la situation de la ville, et les avenues des deux chasteaux qui servent pour sa défense. Si Bordenave a bien servy et qu'il ayt satisfait sur tous ces points Sa Majesté et vous, Monseigneur, je me remets à ce qu'il en a rapporté; mais ce qo'il vous a plu de m'en écrire marque que les difficultés sont grandes, ou qu'il n'a pas bien réosy. 1 &*. Je vous ay toujours écrit. Monseigneur, et me suis mesme opiniastré de représenter qnele Cul-de-sac royal de la Martinique doit estre fortifié, et je vous écris encore que le Roy doit, par ce moyen, s'assurer de cette isle, afin d'estre toujours maistre de toutes les autres. Vous avei pu voir, par le plan que je vous ay envoyé par M. de Bléor, quel en peut estre le travail et quelle en peot estre la défiense; il faut considérer qu'avec cette construction, Sa Majesté aura un port assuré, ou peuvent entrer un nombre de grands vaisseaux, et une infinité d'autres de moindre port, sans ap-
préhender ni la tempesle , ni les enoemis , ce qai n'est ni à la Guadeloupe , ni à SainIrChristopfae , ni en aucune des isles françoises qui composent la ehaisne , depuis Saint-Vincent jusqu'à Porto-Rico. Ce travail sera long, el il y faut du soin, du loisir et de la dépense, tellement que, si on y travaille paisiblement, il sera incomparablement meilleur que si on le faisoit lorsque le péril sera proche, car, en ce temps, les situations et les structures sont mal considérées.
Je suis convenu avec M. Pélissier qu'il fera faire une batterie de huit pièces de canon pour garder cette rade, car elle n'a aucune défense pour empescher l'abord des vaisseaux estrangers, et les navires y sont exposés comme s'ils estoient en pleine mer.
i5*. La lecture de cet article. Monseigneur, m'a mis dans un si grand étonnement que je n'en suis pas encore revenu, et je ne puis comprendre comment on a pu vous persuader que je me sois porté avec trop de chaleur contre M. Du Lion, car je n^use jamais de tant de circonspection que quand il faut employer l'autorité, parce que j'appréhende toujours d'y trouver un piège, outre que je sçais, il y a longtemps, que le pouvoir légitime doit estre dans le devoir, et non pas dans le vouloir; mais comme ce fait ne regarde que les frais et les vacations du juge de la Martinique en Taflaire qui s'est passée contre de Court, je voos informeray des raisons de ma taxe par un délai! qui ne peut estre contredit.
Vous sçeurei donc, s'il vous plaist, que, pour plusieurs raisons, je ne pus me dispenser d'envoyer le juge de la Martinique à la Guadeloupe; que ce juge n'a pu partir de cette isle qu'avec un valet pour le servir, et un greffier pour écrire; que son transport de la Martinique à la Guadeloupe ne s'est pu faire que dans une barque, et qu'aucun maistre de barque ne va d'icy à la Guadeloupe à moins de i,5oo livres de sucre. Les cabaretiers ne nourrissent leurs hostes à moins de /lo livres de sucre par jour, comptant 3o livres pour les deux repas et lo livres pour le déjeuner, c'est-Â-dire que, manger ou non, il faut payer; en calculant donc trente jours qui ont esté employés à faire les informations de tontes parts à ho livres pour la dépense du juge, autant pour le greffier, et ao pour le valet, on trouvera 3,ooo livres; ajoutex-en i,5oo pour aUer à la Guadeloupe, et autant pour revenir à la Martinique, ou trouvera 6,000 livres. Il faut ajouter encore à cela les salaires du juge et du greffier, qui sont taxés et payés dans toutes les juridictions où se rend la justice, et voas jugerez. Monseigneur, si 3,ooo livres suffisent pour le remboursement des frais du juge, et pour le payement des salaires de luy et de son greffier. Ainsy vous voyex comme j^abose de l'autorité du roy contre M. Du Lion , et comme je le veux ruiner par une taxe exorbitante.
Je vous ay écrit. Monseigneur, la vérité pure sur ce sujet, sans y avoir meslé ni l'art, ni la passion , que je ne connois pas ; mais je vous avoue ingénuement que le reproche qui est dans vostre lettre m'a percé le cœur, en voyant le mépris que vous feites de la vérité, si sincère et si sainte , que je dépose en vos mains. Je l'appelle «ointe, parce que je traite avec vous comme je fais avec Dieu, devant lequel je ne puis mentir. Ainsy, Monseigneur, agréez, s'il vous plaist que je retrace ce que j'ay desjà écrit, qu'il est impossible qu'un homme accablé de diverses affaires ne soit quelquefois surpris. Si néanmoins vous avez bien résolu que M. Du Lion ne paye au juge que 3,000 livres de sucre, il n'en sera que cela, mais je ne puis m'empescher, ni en honneur, ni en conscience , de payer le surplus, puisqu'il n'a agy que par mes ordres, et qu'il est en droit de me les demander. Cette affaire restera suspendue. Monseigneur, jusqu'à ce que j'aye l'honneur de sçavoir vos intentions là-dessus.
1 6*. L'affaire de Royer a esté jugée durant que j'estois à Saint-Christophe. Vous l'avez sçu ; jusqu'à présent il ne méritoit pas la mort pour avoir contrevenu à la défense de Sa Majesté. C'est ponrquoy il n'a esté condamné qu'à une amende de 6,000 livres de sucre. Je l'ay taxé au delà de ses facultés, car il n'en sçauroit payer la moitié. Il est cassé, et ses affaires sont en mauvais estât; c'est le plus grand chastiment qu'on puisse luy faire.
1 7*. Le corps du navire la Re^ftis-Either a esté restitué au capitaine Georges Backer, qui le commandoit; (1 partira d'icy quand il voudra, pour s'en aller, à Saint-Christophe, recevoir du commis général les marchandises qui sont entre ses mains ^ suivant l'inventaire qui en a esté lait et signé de luy. A l'égard des captures qui seront faites à l'avenir, vous n'en entendrez plus parier. Je les jngeray icy, puisque c'est la volonté du Roy.