‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 48 sur 258 · MÉMOIRE POUR MON FILS · texte numérisé non relu

MÉMOIRE POUR MON FILS

(Minute autographe.)

Je le prie de faire en sorte que ce soit la fin de mes instructions, et ()u enfin je voye quelque fruit et quelque soulagement de tant de peine et d'application que je me donne depuis dix ans.

L'ordre que j'ay tenu depuis deux mois entiers que je fais toute la marine luy doit servir d'une dernière instruction, la plus claire, la plus précise et la plus intelligible de toutes celles que je luy ay données jusqu'à présent.

Il voit, par tout ce qui a esté fait pendant ces deux mois, la diligence de l'expédition, le peu d'embarras que cette diligence donne, le temps qui reste pour penser, résoudre et expédier les choses plus importantes, et enfin combien peu de temps occupe toute la marine, et combien il en reste pour toutes les autres choses qui sont à faire.

II doit observer combien de fois je vois, lis et relis toutes les dépesches et expéditions.

Je lis d'abord les dépesches des ports, j'en lis les extraits, je fais mes réponses en marge, fort amples ^ et mesme presque toutes sont écrites mot à mot; j'en lis et corrige les expéditions.

Je fais un grand et ample extrait pour le lire au Roy, et je relis encore au Roy toutes les expéditions faites.

C'est cette répétition fréquente de lecture et d'application qui imprime fortement dans mon esprit toutes les matières et qui me donne la grande facilité que j'ay d'en parler. Outre cela, il n'y a point d'estat, ni de mémoire qui vienne des ports que je ne voye et que je n'examine avec soin, et duquel je ne tire le fruit que je me suis proposé, quand j'ay estably tous les ordres et règlemens de marine.

Il résulte de tout cecy que, si mon fils ne se donne cette application et cette diligence pour prendre tout le temps qui luy est nécessaire pour faire des estudes particulières des règlemens de marine et de tous les ordres qui ont esté donnés , il est impossible qu'il puisse devenir habile homme.

Quoyque les mémoires qu'il a faits sur tout ce que j'ay fait depuis deux mois et demy soyent bons, il ne peut trop y faire réflexion et les trop estudier, parce qu'il connoistra par là une très-grande quantité d'affaires importantes négligées depuis sept à huit ans, relevées et achevées, et cela en peu de temps et sans embarras; au contraire, me restant beaucoup de temps pour mes autres affaires, et mesme pour mes promenades.

Je ne répéteray pas icy tout ce qui a esté fait, parce que le mémoire quil a fait est assez précis; mais je suis bien ayse de luy dire en peu de mois tout ce qu'il doit observer pour continuer cette conduite, qui luy donnera beaucoup de soulagement et de facilité s'il veut s'appliquer à la suivre, sçavoir :

Expédier toutes les lettres et dépesches au jour mesme qu'elles arrivent, oaie lendemain au plus tard, sans intermission pour quelque cause que ce soit;

Voir et tirer le fruit de tous les estats , papiers et mémoires qui y sont joiols ;

Bien prendre l'esprit de ces mémoires pour tenir la main à ce qu'on les envoyé toujours, et demander tous les nouveaux que l'on estimera nécessaires pour conserver et augmenter le bon ordre qui est estably dans la marine ;

Suivre exactement tout ce que j'ay fait pour la lecture des dépesches, les extraits, les réponses; relire les expéditions avec un très*gi*and soin, faire les extraits pour le Roy et les relire à Sa Majesté.

II faut observer seulement que mon fils doit faire les dépesches de sa main et les relire avec un très-grand soin pour se former à un style clair et intelligible, et qu'en relisant il se mette toujours en la place de celuy h qui il écrit, pour connoistre s'il entendra bien clairement les ordres qu'il donne.

J'estime que ce point est le plus important, parce que c'est celuy auquel il manque le plus^

Il faut qu'il relise tant de fois les règlemens de marine qu'il se les rende lainiliers et qu'il les sçache par cœur; qu'il mette ensemble tout ce qui doit estre imprimé ensuite, et qu'il en prenne soin.

Il faut chercher le rè^ement des saints dont les rois se servent.

II faut achever les tables des projets des dépenses de marine de l'année 167&, aussytost que les projets seront venus des ports, pour les faire régler par le Roy.

Observer en cela la différence de la paix ou de la guerre, penser à régler ensuite les armemens de l'année prochaine.

Il faut que cela soit résolu dans le mois de décembre, pour mettre en mer les vaisseaux à la fin de février, tant en Levant qu'en Ponant.

Faire régler de mesme Testât des galères et résoudre les voyages qu'elles feront, pour régler en mesme temps l'extraordinaire;

Tenir soigneusement la main que tout ce qui a esté écrit pour les arri-

' Voir pièce n^ 97, page 80, note.

vages des marchandises, achats en trois années de tout ce qui est nécessaire pour bien garnir les magasins, ouvrages et bastimens des arsenaux, entretiens des soldats, des quatre premiers officiers sur US vaisseaux, écoles d'hydrographie et du canon , fonctions de tous les officiers, matelots et soldats sur ces vaisseaux, théorie des constructions, décharges du trésorier de la marine et en géhéral tous les ordres généraux des galères et de la marine qui ont esté donnés s'exécutent avec soin;

Les pavois, les couleurs des pavillons, enseignes et flammes.

Donner une application tout entière à la théorie des constructions ; voir et examiner les rapports des officiers ; faire et régler les termes dont on se servira dans tous les ports pour cette théorie, afin que l'on puisse, par l'uniformité des termes, parvenir plus facilement à former cette théorie.

Tirer les mémoires de toutes les fonctions des officiers de plusieurs endroits, de M. le Vice-Amiral et de du Quesne, et.de tous les ports; entretenir toujours à fond tous les officiers de marine, pour tirer tout ce que chacun d'eux peut avoir de connoissance , pour s'en former une parfaite de la marine.

Prendre soin, tous les trois mois régulièrement, d'écrire et se faire rendre compte de tous les articles généraux, écoles du canon, hydrographie, enrôlement des matelots, radoub des vaisseaux et autres.

Faire un travail particulier sur l'enrôlement des matelots et le faire vérifier tous les ans; examiner en particulier celuy de Rochefort, voir tout ce que j'ay écrit sur cela et m'en rendre compte ;

Mettre un garde-magasin public à Toulon;

Régler les officiers de la prévosté de la marine promptement;

Prendre soin d'arrester les estats des trésoriers de la marine et des galères promptement et diligemment, jusqu'à ce qu'ils soyent arrestés jusqu'en 1 677, et ensuite ne laisser passer aucune année sans les arrester.

Pour le surplus du travail de la charge, il faut de l'application et de la diligence , et se mettre fortement dans l'esprit que l'on languira toujours dans un estât de peu d'estime et de considération dans le monde , si l'on ne commence tout de bon à s'appliquer et à mettre plus de temps à examiner les affaires que l'on doit rapporter devant le Roy.

(Gabincl de M. le duc de Luynes. Mss. n" qS , carton 1.)

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50— MÉMOIRE

DES POINTS DE MARINE SUR LESQUELS MON FILS DOIT INCESSAMMENT TRAVAILLER ET FAIRE RÉFLEXION PENDANT LA CAMPAGNE ^

(Minute autographe de Seignelay.)

8 avril 1674*.

il faut penser continuellemenl à toutes les escadres qui sont ou doivent eslre mises en mer.

Relire dans tous les momens de loisir, ou, pour mieux dire, se faire une nëcessité indispensable d'employer, toutes les semaines, un matin et un soir tout entier à lire les dëpesches ordinaires et règlemens de marine qui sont de mon style et dont les minutes sont écrites de ma main, pour former son style sur le mien.

Lire soigneusement toutes les maximes que j'ay establies, les copier de sa main, en changer mesme le style pour se les rendre propres, et prendre garde de ne se jamais départir de leur exécution '.

Il seroit aussy très-nécessaire et très-profitable de relire quelquefois les instructions que j'ay données de temps en temps à mon fils, et particulièrement celle que je luy donnay à Ath , à son arrivée d'Italie, aux mois de juin el juillet 1671.

' On lit au dos de ce mémoire : « Mémoire de Monseigneur, copié par Monseigneur le marquis, sur ce qui est à faire pendant la campagne de 1676.3)

^ La veille , Seignela y avait remis à son père on mémoire autographe de dix-neuf pages, Sur tt qwi était à faire pour la marine pendant la tutpagne prochaine. Ce mémoire était sans doute sur des feuilles assez mal rassemblées, car Colbert écrivit en marge :

«C^est une chose bien eitraordinaire que «oQs n^ayez point encore appris à lier ensemble un cahier de papier. ?)

Seignelay commence ce mémoire par ce qui doit être fait en Ponant, et Colbert met en marge:

*D biloit rédiger ce mémoire par ordre; commencer par la plus importante escadre, qui ^odiede Levant, et ensuite passer aux autres, •4 ne mettre jamais un article qui concerne une •«adrc avec une autre.» (S. F. 3oi2 , Colbert « Seigtielay, VI , cote 1 9, pièce 9. )

Le même volume renferme, cote ao, pièce 1 , un second mémoire de la main de Seignelay, sur le même objet Ce mémoire a huit pages et demie; il est du 17 mai; et, conformément à Tobservation de son père, Seignelay le commence par ce qui regarde le Levant.

^ Quelques jours après, Seignelay écrivait à son père :

«(J^ay lu avec attention tous les ordres que vous avez donnés et toutes les lettres que vous avez écrites par le dernier ordinaire, et je me suis proposé pour exemple que je tascheray d^imitcr la netteté avec laqudle vous donnez les ordres , en remédiant mesme aux fautes que j^avois faites par Toubly de plusieurs choses importantes.

nJe crois qu^il est inutile de vous dire sur cela Tenvie extrême que j^ay de me corriger de ces fautes, et de vous satisfaire pendant lo cours de cette campagne; c^est par un travail assidu, continuel et appliqué que je prétends vous le persuader.»

Il faut faire réponse à toutes les lettres, encore plus soigneusement quil n'a esté fait par le passé ; revoir, toutes les semaines sans y manquer, tous les portefeuilles et exécuter les instructions que j*ay fait transcrire au dos de chacun; transcrire sur Tagenda des fonds de 167/1 l'instruction qui est au dos de la couverture de celuy de 1672; exécuter avec un très-grand soin et sans jamais s'en départir le mémoire que mon fils a fait sur ce qu'il doit faire chaque jour de la semaine ^

Au surplus, il faut penser avec réflexion, tous les matins en se levant, à ce qui concerne la marine, la conservation des costes maritimes, des arsenaux, des vsfisseaux du roy, tant ceux qui sont désarmés que ceux qui sont en mer; à tenir toujours les vaisseaux et les magasins en estât de faire tels armemens que le Roy ordonnera ; à procurer et augmenter la gloire des armemens maritimes de Sa Majesté, par toutes sortes de moyens.

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