‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 56 sur 258 · SUR CE QUI EST À FAIRE PAR MON FILS PENDANT LE VOYAGE DU ROY · texte numérisé non relu

SUR CE QUI EST À FAIRE PAR MON FILS PENDANT LE VOYAGE DU ROY

(Minule autographe.)

i3 avril 1676.

11 n'est pas nécessaire de luy dire qu'il doit s'attacher uniquement à bien servir le Roy dans toutes les fonctions de ma charge, c'est-à-dire qu'il faut, par préférence à toutes choses, mesme à l'assiduité auprès de Sa Majesté, se donner tout le temps nécessaire pour bien penser et méditer sur tout ce qui est à faire, et le bien exécuter; il faut penser continuellement que Ruyter est le maistre à présent des mers de Sicile, parce que l'armée navale da roy ne peut quitter Messine; qu'il peut attaquer les galères dans leur passage, qu'il peut attaquer et prendre le chevalier de Château-Renault et son convoy, et empescher qu'aucun vaisseau n'arrive à Messine, réduire dans la dernière nécessité cette ville-là et l'armée du roy, et que tout cela roule sur ses soins, que les mauvais événemens tomberont sur luyl C'est pourquoy il faut penser nuit et jour à tous les expédiens qui se peuvent pratiquer pour les empescher et pour les prévenir.

Il faut penser de plus qu'il y a un convoy tout prest à Toulon , et qu'il faut profiter de tous les momens pour le tenir toujours prest et pour le ^ partir.

Les isles de l'Amérique méritent aussy une grande application et une grande réflexion, les HoUandois y ayant envoyé une escadre de dix ou douze vaisseaux. 11 faut y penser et y pourvoir en faisant partir prompte-

ment les vusseaux qui y sont destinés. Cette affaire est encore d'une grande conséquence.

Il faut aussy penser continuellement à la garde des costes; observer que les vaisseaux soyent bien disposés et les faire assembler, selon les besoins, pour combattre les ennemis et les chasser des costes, particulièrement de celles de Bretagne.

Observer que, par le peu de réflexion que Ton en a fait, il se trouve que le plus ancien capitaine des vaisseaux garde-costes c'est le sieur Forant, dont la réputation n'est pas trop bonne.

Il faut aussy penser à l'escorte des matériaux pour les fortifications de Dunkerque et de Calais; à l'escorte des bleds, vivres et munitions pour l'armée de Catalogne, et aux garde-costes de Levant contre les corsaires de Mayorque.

Penser pareillement aux points suivans :

Remplacement des marchandises dans les magasins; vivres des équipages.

Voir ce qui se pratique dans les troupes de terre pour avoir de bons hommes et pour rendre et maintenir les compagnies complètes , ce qui est un point et une application si grande, si utile et si nécessaire que toute la gloire et la grandeur du Roy en dépendent, et que c'est là le sujet, et la plus essentielle comme la plus grande matière de l'application du Roy.

11 faut faire la mesme chose sur le sujet des armes et sur toutes les marchandises et munitions qui doivent estre fournies dans les magasins et arsenaux de marine.

Pour avoir et pour former de bons équipages, il n'y a rien de si nécessaire et de si important à faire que de revoir avec grand soin et grande application tout ce qui a esté fait cy-devant, et dès le commencement , pour l'enrôlement général des matelots. Revoir les édits, les ordonnances, les instructions, les rôles et tout ce qui a esté fait et écrit sur ce sujet. Faire une sérieuse réflexion sur le tout, et bien examiner ce qui est à faire pour rendre l'enrôlement complet dans toutes les provinces maritimes.

Prendre garde qu'aucun matelot ne s'en exempte. Chercher les moyens de rendre ce service facile et exact. Faire vérifier partout l'enrôlement général, le rendre parfait.

Observer que le nombre des matelots diminue partout; qu'ils passent aux estrangers, et qu'il faut avoir pour but deux choses, et y parvenir, quoyqu'elles soyent difficiles : l'une, d'augmenter le nombre des matelots, et l'autre de bien faire à présent le service du roy.

Il faut se mettre fortement dans l'esprit qu'aucun homme n'a de mérite.

de satisfaction et de gloire dans le monde, qu'autant qu'il entreprend des choses difficiles et qu'il en vient à bout.

Autres points :

Avoir un très-grand soin de faire réponse à toutes les dépescbes, de rendre les dépesches complètes. C'est à quoy mon fils manque presque toujours.

Faire tous les enregistremens avec soin. Enregistrer soy-mesme toutes les parties à Tagenda des fonds, m'en envoyer tous les mois les mémoires et faire arrester la balance à la fin du mois de juin.

Il faut aussy prendre garde que les estais des marchandises à recevoir par les compagnies soyent bien tenus, et qu'elles soyent exactement livrées.

Examiner bien ce qui regarde les bois de Bourgogne; voir ce qui en a esté livré depuis cinq ou six ans et ce qui en reste, tant débité que sur

Outre tout ce qui concerne la marine, il faut faire avec soin toutes les autres expédition^ qui regardent ma charge.

Mon fils ne sçauroit faire un travail qui luy soit plus utile que de IravaiUer à former son style et de rendre ses dépesches complètes, en relisant beaucoup de fois et selon les occasions tout ce qui a esté fait depuis dix ans dans la marine , en voyant tout ce qui a esté fait pour rendre une d^esche complète, c'est-à-dire, pour donner tous les ordres nécessaires pour faire que les ordres du roy soyent bien exécutés.

11 faut de plus lire tous les règlemens et ordonnances concernant les prises qui se font en mer, voir tous les traités faits avec les estrangers et se rendre savant sur cette matière, ce qui ne se peut qu'en lisant les ordonnances d'Oieron et autres traités, et toutes les ordonnances de nos rois sur le fait de la marine.

En faisant et exécutant bien le contenu de ce mémoire, j'espère que mon fils deviendra tel que je le désire, c'est-à-dire habile homme et tel qu'il faut estre pour bien servir le Roy et pour se donner du mérite auprès de Sa Majesté.

(Bibl. Inip. Mss. S. F. 3,oi9, ColberietSeignelay, VI, cote 3i , piècn i.)

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