‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 77 sur 258 · DE LA RÉPUBLIQUE DE GÈNES · texte numérisé non relu

DE LA RÉPUBLIQUE DE GÈNES

Gomme je ne pense pas qu'il soit nécessaire de dire autre chose du petit Estât de Monaco que ce que j'en ay marqué dans mon journal , je commenceray par oeluy de Gênes.

La république de Gènes, qui a pris son origine dans le x* siècle, s'est tellement accrue en peu de temps par la navigation , qu'elle s'est mise en estât de disputer l'empire de la mer avec les Vénitiens et les Pisans , sur lesquels elle a conquis le royaume de Corse.

Sa richesse et Tabondance de ses peuples luy ont donné moyen d'establir des colonies OQosidérables en divers endroits du monde, conmie en l'isle de Chio dans l'Archipel, h Gilata 8OU8 Gonstantinople, et à Gaffa dans la Ch«w)nèse Taurique et sur les Palus HéotideB : la plupart des chasteaux de la Bulgarie et de la Thrace portent encore le nom debmilieBgéfioises, et c'est Améric Vespuce, Tnn des sujets de cette république, qui a le premier découvert et donné le nom à la quatrième partie du monde.

Mais les gentilshommes qui la gouvemoient ne pouvant jouir du repos de leur bonbeor, et s'estant partagés en deux factions sous les Doria et les Spinola d'une part, et les Fîesques et les Grimaidi de l'autre, ik mirent la république en de si horribles démdiespar leur ambition particulière, que, ne pouvant souffrir leur tyrannie, die aima aïeux se somnettre à la domination esbrangère et chercher, tantost la protection des empereurs d'Allemagne, tantost cdle des rois de Naples de la maison d'Anjou, et se donner enfin à Gharies VU , roy de France , qui la gouverna assez heureusement jusqu'à ce que , pendant les désordres de l'Estat, par les divisions des maisons d'Oriéans et de Bourgogne, les ducs de Mflan s'emparèrent de la ville de Gènes, pour laquelle ils ont rendu H« temps en temps des hommages à la couronne de France.

I/mgtemps après, les Génois ayant sous la conduite du Boccanegra chassé les Mila-

nois de leur pays , pour assurer la liberté qu'ils avoient recouvrée, ils ostèrent, par uoe ordonnance authentique, à la noblesse qui avoit esté cause de leur malheur le gouvernement de la Républiqne, qui fut déposé entre les mains des familles populaires, lesquelles néanmoins ne purent pas se maintenir fort longtemps dans le repos; et par l'adresse des nobles le feu s'alluma de telle sorte entre elles , que , se faisant deux partis sous le nom des Fregoses et des Adomes , ils plongèrent de rechef dans ses premiers désordres la République, qui se vit déchirer tantost par les siens, taniost par les estrangers sous la domination desquels efle fut réduite.

n est vray qu'un des Fregoses, ayant chassé les François de la ville de Gènes et rasé la citadelle qu'ils y tenoient, eut la pensée de donner à sa patrie des lois qui la pussent tenir en repos à Tavenir, ayant pour cet effet estably douze des principaux citoyens pour travailler à arracher les semences des divisions passées et, en abolissant ces noms de nobles et de populaires, réunir les espnts par une appellation commune. Mais ce dessein fut de rechef interrompu par les Adomes , jusqu'à ce que André Doria , pour récompense de sa perfidie à l'yard de François I*', eust obtenu de Charles-Quinl la liberté de son pays.

D reprit pour cet effet ce qu'Octavien Fregose avoit commencé , et jugeant bien que l'exclusion que l'on avoit donnée aux nobles pour les dignité de la République estoît la cause la plus constante des maux qui luy estoient arrivés, il fit faire une ordonnance pour les rappeler conjointement avec les familles populaires , voulant , pour oster le prétexte de cette différence odieuse des nobles et du peuple, que, de toutes les familles de l'un et l'autre ordre , l'on choisist indifféremment toutes celles qui se trouveroient avoir six maisons ou branches différentes du mesme nom et d'une mesme tige , lesquelles seroient dorénavant appelées patriciennes , et dans lesquelles toutes les autres familles moins amples et moins abondantes en branches et en sujets seroient insérées par adoption et prendroient le nom et les armes de celles où elles entreroient.

Et comme dans l'exacte recension qui en fut faite il ne se trouva pour lors que vingthuit familles qui eussent cette quantité de maisons on branches distinctes d'une mesme tige, tout le gouvernement fut mis entre leurs mains, et les autres n'y eurent aucune part que sous le nom de l'une de ces vingt-huit par qui elles avoient esté adoptées.

Entre ces vingt-huit familles il s'en trouva vingt-trois de l'ancienne noblesse et cinq populaires. Voicy les noms des nobles : Doria, Spinola, Grimaldi, Fieschi, Cibo, Centurioni, Imperiali, Gaivi, Cattanei, Gentilli, Lomellini, Pallavicini, Negro, Lescari, Vivaldi, Ctgala, Negroni, Interiani, Vesodimare, Pinelli, Salvahi, Martini et Grilii; les noms des populaires sont Giustiniani , Sauli , Fomari , Franchi et Promontorii.

Et pour laisser au reste de la populace une porte pour arriver aux dignités de la République, chacune de ces principales familles eut la faculté de choisir tons les ans dans le peuple dix citoyens éminens en vertu et en richesse, et, en les adoptant, les réhabiliter comme les autres nobles à tontes les charges et honneurs de la seigneurie.

Le gouvernement demeura donc en cette manière entre les mains du Grand Conseil, composé de quatre cents citoyens tirés au sort de toutes ces familles indifféremment, jusqu'à ce que, après que la conspiration des Fiesques fut assoupie, l'on eust estably huit personnes pour la réformation des ordonnances , qui réduisirent le nombre des quatre cents du Grand Conseil qui se tiroient conune nous l'avons dit au sort , à celuy de tron cents, auquel ils ajoutèrent cent conseillers élus par les suffrages, afin de favoriser par ce moyen les anciens nobles , qui , estant en plus grand nombre de familles , avoient aussy plus de voix et de suffrages dans les assemblées.

De sorte que ces cent conseillers ajoutés ayant la faculté d'en choisir vingt-huit autres

à qui Tod donnoit le pouvoir de créer le doge, les sénateurs et les autres principaux offiicien de la République, toute ladministration tomba par ce moyen une autre fois eotre les mains des anciens nobles , ce qui renouvela les discussions et partagea TEstat eo filetions sous le nom de la vieille et la nouvelle noblesse et troubla tellement le repos de la République que les princes chrestiens en eurent pitié et particulièrement le pape, rempereur et le roy d'Espagne, qui firent faire par leurs ambassadeurs assemblés à Casaie des lois nouvelles pour le gouvernement de la seigneurie de Gènes, sous lesquelles les Génois ont vécu assez paisiblement jusqu'à pcésent.

Ib abolirent premièrement les noms des factions et ceux de la vieille et de la nouvelle noblesse; ils ostèrent les adoptations des vingt-huit familles susdites, rendant à celles qui y avoient esté insérées leur premier nom et leurs armes. Ils firent faire un livre de toutes les familles , qui auroient indifféremment part au gouvernement , laissant auGrand Conseil la fiMnilté d'agréger tous les ans parmy les nobles dix des principaiu sujets tirés du peuple et les anoblir, sçavoir : sept de la ville et trois de la Rivière , pourvu qu'ils eussent pendant un certain temps abandonné l'exercice des arts mécaniques et vils prohibés aux geotilshommes.

Ik establirent deux conseils, l'un appelé le Grand Conseil , composé de quatre cents citoyens, et l'autre appdé le Petit Conseil, de cent citoyens, pris entre les quatre cents susdits; leur élection se fait comme nous dirons cy-dessous.

DES MAGISTRATS DB GÏtlVBS.

Le doge ou duc, sur la personne duquel réside la majesté de la souveraineté, qui demeure dans le palais et a une garde de cinq cents Allemands; son pouvoir n'est que de deux années , qui se*comptent du jour et de l'heure précise de son élection ; pub les douze gooverneon qui composent le sénat, lequel avec le doge s'appelle la Signoria; ensuite les procurateurs, dont les uns sont perpétuels, et les autres au nombre de huit, dont les deu s'élisent de six en six mois; et leur pouvoir, comme celuy des gouverneurs, est de deux années; les uns et les autres composent ce qui s'appelle les collèges souverains, qui résolvent toutes les affaires ordinaires du gouvernement et disposent les propositions des eUraordinaires qui se doivent faire aux deux conseils, au grand et au petit

Les doges sortant de charge , s'ils s'en sont acquittés selon les lois , deviennent procurâleurs perpétuels; ils sont aussy bien que tous les autres ofiiciers de la République soumis à la censure d'un tribunal souverain de cinq citoyens que Ton appelle les souverains syndicateurs et que l'on élit tous les ans pour censurer les actions particuUères des magistrats et rendre compte de leur administration, recevant pour cet effet toutes les plaintes et délations qui se peuvent faire conti'e eux.

D y a de plus des conservateurs des lois , qui peuvent s'opposer aux élections et délibérations, lorsqu'il s'y trouve quelque chose contraire à la constitution de la Républiqoe. Puis les conservateurs de la paix, qui ont soin d'entrer dans les affaires des personnes et d'aecommoder les différends des familles; les préfets de la marine ou du port, «Bx de Tannone ou des vivres , ceux de la santé , les ofiiciers de la compagnie de Saint- Georges, et celuy de la justice civile et criminelle.

Et ce qui est de plus singulier dans cette République est ce qu'ils appellent le sémiaaire perpétuel des grands magistrats, qui se remplit à mesure que les places y vaquent par la mort on par t'exdusion légitime des sujets, et qui n'est autre chose qu'un petit raffre de fer fermé de trois différentes serrures dont le doge a une clef, les gouverneui's

une oatre, et les procurateurs la troisième, et qui est mis dans uo cofire de fer qui ne s ouvre que par des clefs différentes qui sont déposées entre les mains des conservateurs des lois et du chancelier; et dans ce coffire il y a les noms de cent vingt des principaux citoyens sur des billets égaux, roulés et passés chacun dans un petit anneau d'argent. Il s'ouvre de six en six mois , et , en la présence du doge et du Grand Conseil , il se tire au hasard et par les mains d'un enfant cinq billets , dont les trois premiers donnent les noms des gouverneurs ou sénateurs et les deux suivans ceux des procurateurs électib. Si deux d'une mesme famille se rencontrent, le premier est sénateur et le second procurateur, et s'il en vient plus de deux ou mesme deux, après que le nombre des sénateurs est remply, on rejette le surplus dans le coffre pour en tirer un autre, ne voulant pas qu'il y ayt plus d'un sujet d'une famille dans chacun des coll^[es.

L'élection du doge se fait en cette manière : an la présence du Grand Goueil des quatro cents Ton met dans une botte dix ballottes dorées et marquées chacune d'une lettre différente de l'alphabet, et l'on tire au hasard une d'elles, laquelle n'est vue de personne que des conservateurs des lois , qui font mettre ensuite dans une autre botte cinquante ballottes dorées et marquées de la lettre que portoit la ballotte qui avoit esté précédemment tirée, que l'on accompagne d'un certain nombre de ballottes argentées et sans marque, de la mesme grosseur, poids et figure des premières; en sorte que le nombre de toutes les ballottes dorées et ai^ntées est égal à celuy des conseillers assemblés au conseil. Ceux-cy tirent à leur rang chacun une ballotte hors de la botte oii elles sont premièrement bien mesiées , et les cinquante qui ont tiré les dorées écrivent chacun le nom d'un citoyen sur un billet que les conservateurs des lois et le chancelier font incontinent transcrire dans un livre afin que tout le monde les voye, et les vingt citoyens nommés par cette manière et qui ont le plus de voix sont réduits par le Grand Conseil au nombre de quinze par les suffrages, et ce sont eux que l'on appdie les proposés à la dignité de doge , dont les noms sont envoyés au Conseil des cent, qui les réduit au nombre de six ; et ces derniers sont de rechef examinés par le Grand Conseil , qui fait pour doge l'un de ces six à qui il donne plus de suffrages. Où il est à remarquer qu'il faut que les six choisis au Petit Conseil n'ayent pas moins des trois cinquièmes de toutes les voix , ce qui fait que souvent cette élection dure beaucoup de temps et se fait à plusieurs reprises, pour la difficulté qu'ils ont de s'accorder en si grand nombre sur un si petit nombre de sujets.

Les conseils grand et petit se font de cette manière : celuy des cent élit tons les ans à la pluralité des suffi^ages trente citoyens que l'on appelle les électeurs, parce qu'ils ont la faculté de tirer du corps de la noblesse quatre cents sujets qu'ils estiment le plus capables d'administrer la République pom* composer le Grand Conseil, dans iequd réside la souveraineté, qui par ce moyen est purement aristocratique. Ces mesmes âecteurs font un second choix, à la pluralité des suffrages, de cent citoyens pris dans les quatre cents susdits, qui composent le Petit Conseil , lequel avec le doge et les collèges résout la plupart des affaii^es, dispose avec eux les propositions les plus importantes et extraor^ dinaires qui se doivent résoudre au Grand Conseil. Ces conseils se changent tous les ans ; leui*s lois ont ordinairement un temps limité de durée.

Les magistratures et les principaux gouvememens, les généralités et capitaineries des galères et plusieura autres charges de judicature et de milice ne se confèrent que par le Grand Conseil et à des gentilshommes inscrits dans le livre de la noblesse habile au gouvernement de l'Estat. Mais les petits gouvernemens et les petites charges de judicature et dp milice, les offices des secrétaii'es et des notaires de la République, ceux des

douanes, les seconds offices de la santé, de Tannone, de la marine et plusieurs autres ne flont conférés qu'aux Génois qui ne sont point de Tordre aristocratique.

Au reste , quoyque Ton dise que la République de Gènes possède la plus grande partie du pays que Ton appeloit autrefois la Ligurie, compris au long de la mer entre les fleuves Magra du costé de Torient qui la sépare de TÉtrurie, et Var h Toccident, ou die se joint à la Provence, les termes néanmoins du Géiovesat sont au delà du Magra d'un oosté, et de Tautre 9s n'arrivent pas jusqu'au Var, parce que les Génois sont les nudslres de Sarzane et Sarzandia dans TÉtrurie, et ils ne s'avancent pas vers l'occident an ààk de Vintimiglia, laissant la principauté de Monaco et le comté de Nice jusqu'au Var. Le reste mesme de leur coste que l'on appelle la Rivière de Gènes est intei^ rompu par divers petits Estats, comme par la principauté d'Oneglia , qui appartient au doc de Savoie , et par le marquisat de Finale , que les Espagnols ont usurpé sur la maison deCarretto.

Toute sa longueur, qui est d'environ soixante lieues , est le long de la mer divisée en Rivière de Levant depuis Sarzane jusqu'à Gènes, et en ceUe de Ponant depuis Gènes jusqu'à Vintimiglia, en sorte que la ville se trouve quasy au milieu de l'une et de l'autre. Sa largeur du costé des terres est fort inhale et dans sa plus grande estendue n'a pas pins de huit on neuf lieues.

Cet Estât, du costé de Vintimiglia, confine à la principauté de Monaco et au comté de Nice vers Albenga ; il ferme la principauté d'Oneglia et le marquisat de Finale entre Albenga etSavone; du costé des terres il touche au Piémont, au Montferrat, à l'Estat de Milan, à celny de Parme et au prince de Landi. lise joint vers la vallée de Magra aox sagneun de Pontremoli et de Finizano , à la principauté de Carrera et de Massa , et aox seigneuries de Fofr-di-Novo des marquis de Malespine.

Ses villes principales sont Gènes, Savone, Sarzane, Albenga, Vintimiglia, San-Remo, Noii , Rapallo , la Spezia , Brugneto , Novi , Porto-Maurizio , Voltaggio , Gavi , Résina , etc. D y a des forteresses quasy dans toutes ces places, on ils entretiennent garnison.

Us ont miné le fort de Vado près de Savone, qui estoit basty à la pointe du cap sur le pendiant de la montagne , et ils ont commencé une place assez grande sur le bord de la mer entre le bourg de Vado et le susdit cap. Sa figure est d'un pentagone irr^lier, dont il y a deux bastions qui regardent la terre et les trois autres sont bastis dans la mer; ce qu'ils ont fait pour se retirer autant qu'ils ont pu du commandement des montagnes voisines , qui les a mesme obligés de se resserrer de tdie sorte que leurs flancs nont pas plus de 8 ou 9 toises de feu, et leurs faces n'ont guère plus de 96 ou 9 5 toises. Qoelque soin qu'ils ayent pris de piloter dans leurs fondations, ils n'ont pas empesché qœ leur muraille ne soit creusée en plusieurs endroits, et il a fallu en reprendre la pios grande partie par le pied. Il n'y a point encore de rempart ni de fossé; la contrescarpe n'est que tracée, dont le contour a quelque chose de bizan*e dans la figure de ses angles saiHans , qui sont arrondis vers les pointes des redans pour empescher qu'elles ne s'avancent trop loin dans la campagne. 11 y a apparence qu'ils mettront des demylones vis-à-vis des trois courtines qui regardent la terre et qu'ils esplanaderont au plus loin qu'ils pourront tous les couverts qui sont présentement aux environs de la place.

De (dates les autres forteresses, la plus considérable est celle de Savone , qui est forte <IQoyque trèa-irrégulière; le port est grand et très-assuré. C'est un trè»-grand dommage que les Génois le laissent gaster et remplir tout exprès comme ils font, afin d'ostcr tout commerce à la viHe de Savone et de le transférer entièrement à celle de Gènes.

Il y a quantité de fort bons mouillages dans la coste de Gènes, dont les principaux

sont sous Aiassio, sous Tisle d'Alb«sga, à Vado, à Savone, à Porto-Fioo, au goife de Rapallo, à celuy de la Spezia et à Porto-Venere.

Les Génois, outre ce qu'ils tiennent en ten*e ferme, possèdent encore les isles de Corse et de Capraja; il y a qudques villes assez considérables en Corse, dont la capitale est Bastia, résidence du gouverneur, assez grande et bien fortifiée; les antres sont Ajaccio, Calvin San-Florenzo et Bonifacio; il y a un beau golfe et une petite forteresse à Porto-Vecchio.

Us entretiennent ordinairement sept galères dont ils se servent pour le trafic et particulièrement pour celuy des soyes de Messine, et pour tenir leur coste nette des coi^ saires. Il y a de plus des galères qui appartiennent à des gentilshonmies particuliers qui trafiquent, et d'autres qui sont entretenues par le roy d'Espagne, sous les princes Doria, ainsy que celles que le Roy fait subsister sous le commandement du marquis Centurion.

La République de Gènes a depuis peu prétendu d'aller au pair avec les testes couronnées à cause du royaume de Corse qu'elle possède, et elle a eu pour ce sujet plusieurs démesiés avec les princes qui ne l'ont pas voulu recoonoistre en cette qualité; et c'est pour cet effet qu'elle n'entretient plus d'ambassadeurs dans les cours estrangères, mais seulement des résidens sous le nom de gentilshommes envoyés.

Les Génois eurent, il y a environ trois ans, une grande querelle avec le Saint-Si^ au sujet de l'inquisiteur, qu'ils avoient chassé de leur ville pours'estre meslé d'ordonner diverses choses contre le bien et la seureté publique, et pour avoir mesme procédé de fait contre quelques-uns des magistrats principaux de la République; mais, cette affaire ayant esté accommodée au temps du mariage de don. . . Rospigliosi, neveu du pape Clément IX avec la fille de don. . . Giustiniani, g^tilhomme de la République, die s'est rompue de rechef après la mort de ce pape, sur ce que l'inquisiteur a voulu se servir d'un dominicain, religieux de son ordre, pour secrétaire ou gi^ffier, quoyqne par l'accoDunodement il dust en recevoir un de la main du sénat. Cet inquisiteur ayant esté de rechef obligé de se retirer, la cour de Rome a pris assez vigoureusement l'affir^ mative pour luy contre la Seigneurie , qui de son costé s'est roidie contre l'inquisition , è laquelle elle prétend donner les mesmes bornes que celle de Venise a establies pour elle; et elle ne veut plus souffrir que ce tribunal, qui va assez vite, fasse aucune procédure sans la présence de deux gentilshommes commissaires nommés par la République, afin qu'elle puisse estre informée de tout ce qui s'y passe.

C'est pour ce sujet que l'envoyé de Gènes s'est retiré il y a un mois de la viHe de Rome par l'ordre de ses supérieurs , parce qu'on ne luy a rien accordé sur ses demandes; et ce qui reste d'espérance d'ajustement ne roule que sur les avis que l'on a de l'armement du Grand Seigneur et la crainte qu'il n'ayt dessein d'entreprendre sur l'Italie, qui pourroient peut estre obliger les ministres de Sa Sainteté de se relascher et donner satisfaction à la République, qui, de son costé, pounx)it assister l'Église par des secours considérables.

Ils ont aussy eu un démesié assez important avec M. le duc de Savoie au sujet de certains villages contentieux entre eux pour les limites , qui ont esté réglées à la satisfaction des deux parties par les ministres du Roy, entre les mains duquel ils avoient rerois leurs intérests.

Ils sont encore sur le point d'avoir différend avec le grand-duc de Toscane au sujet du fief impérial de Fos-di-Novo, qui appartenoit aux marquis de Mnlespine, et dont les deux frères derniers de celte maison moururent au commencement du caresme dernier.

ie eadet ayant fait assassioer son aisné et ayant esté lue en mesme temps par on des geoB de son frère , en regardant par une fenestre raction de ses meurtriers. La veuve de l'ainé s'estant trouvée grosse, le Grand-Duc a envoyé des soldats se saisir du chasteau pour ie garder jusqu'à Taecouchement de ia dame, et les Génois ont peine à sou&rir cette invasion « prétendant que cette protection leur appartient plutost qu*à Taufre, à cause da voisinage de Sarsane.

Les antres intérests de la République sont ceux-cy ; elle est toujours en garde ,

Avec FEmpereur, qui luy dispute la souveraineté indépendante, et qui par ses auciens droits prétend avoir toujours sur elle une supériorité qui a mesme esté renouvelée dans ce siède, au sujet de l'affaire de la maison de Carretto et de Finale;

Avec les rois de France, à qui elle s*estoit autrefois donnée sans réserve, qui Tont si longtemps possédée, et qui, par le voisinage de ses costes et particulièrement de Mo- BMo, qui est maintenant sous leur protection, la tiennent continuellement eu bride et Tob^rât de vivre bonnestement avec eux.

La mesme chose est à Tégard des rois d'Espagne, à cause des prétentions des rois de Naples et des ducs de Milan , et du voisinage de Finale et du Milanois , que les Espagnols possèdent, et qui donnent beaucoup de jalousie à la République, laquelle est daOleors entièreinent picmgée dans les intérests des Espagnols, qui tiennent dans leurs mains les fortunes des familles les plus accréditées de Gènes par les grandes sommes qu'elles ont prestées aux rois d'Espagne depuis Charles-Quint, lesquels leur ont affecté la plos grande partie des revenus tant des royaumes de l'Europe que des Indes, et mesme les plus beaux fiefs du royaume de Naples, ce qui tient les Génois dans une espèee de servitude sous les Espagnols, qui de temps en temps font des banqueroutes, soos prétexte de modérer les intérests excessiis ou de faire de nouvelles supputations de leors dettes.

Le Grand-Duc a des prétentions contre la République au sujet des places de Sarzane et Sarzanella, qu'elle possède au delà du Magra, dans l'Étrurie, et qui estoient autrefois du domaine des Florentins; et au sujet de l'isle de Corse, que les Génois ont reprise sor les Pisans, qui la leur avoient ostée peu de temps après qu'ils eurent chassé les Satrazins.

La paix que la République a avec tout le monde la dispense de l'entretien de beau- «wp de troupes; quoyqu'die ayt un très-grand nombre de places à garder, elle n'a pourtant pas plus de lo ou 19,000 hommes de gens de solde; il est xtay que dans le besoin elle pourroit mettre sur pied une armée de 3o,ooo hommes; mais il luy seroit difficile de les faire subsister longtemps, parce que ses revenus et la plupart des fonds de son domaine sont engagés à la compagnie de Saint-Georges, de qui, dans ses besoins, elle a emprunté de grandes sommes; et Ton dit de Gènes un proverbe: Paovre public, riches sujets; au contraire de Venise ou l'on dit : Pauvres sujets, riche poUic

11 y a dans Gènes une puissance très-considérable et d'un si grand crédit par ses ridasses qu'elle donne indirectement le branle à toutes les affaires du gouvernement. Cest la compagnie de Saint-Georges, dont voicy l'origine : la République, se trouvant «toefois dans la nécessité, fut obligée d'emprunter de ses citoyens, moitié de gré, moitié de force , des sommes considérables , et , ne se trouvant pas en estât de les rembourser, aie leur assigna certains revenus en forme d'aliénation pour la seureté de leurs créances et le payement des intérests , dont il se fit diverses sociétés de créanciers, qui prirent le Mm des fermes qui leur estoient affectées. Mais comme , pour estre plus facilement III. — 3* 19

l'aies, elles forent toutes réduites en une sous ie nom de compagnie de SaintrCeorges, les créances furent réglées de sorte que celuy qui avoit preste i oo livres à la République eut un lieu qu'ils appellent campera dans la compagnie, et deux lieux celuy qui estoit créancier de âoo livres, et ainsy des autres. L'on choisit tous les ans cettain nombre de créanciers pour administrer tous les fonds et revenus, k proportion desquels ils payent pour intérest h chacun des intéressés ce qui luy peut revenir, selon la quantité de lieux qu'il possède. Et ces fonds se sont tellement augmentés par le bon mesnage, qu'ils ont absorbé quasy tous les revenus de la RépuMique, la plupart de ses domaines de terre ferme et ceux mesmes de l'isle de Corse. Leurs privil^pes sont si grands que la République roesme ne sçauroit rien changer ni altérer dans leur administration, et ils manient leurs affaires avec tant d'adresse et de secret qu'il n'a jamais esté possible è personne, non pas mesme aux princes qui ont esté maistres de Gènes, de leur donner aucune atteinte; de sorte que c'est comme une r^ublique dans la république de Gènes, avec cette différence que celle-cy est sujette aux chaînes et est souvent tombée sous des tyrans et sous des estrangere , au Keu que celle de Saint-Georges est étemelle , et ne s'est jamais démentie de sa première manière de gouverner. Elle a ses magistrats et sa juridiction séparée de toutes les autres, par qui toutes les matières qui la concernent, ^tanl entre les créanciers qu'avec les autres, sont souverainement décidées '.

(Bibl. Imp. Mbs. Mélanffeê Colbert, vol. 9h.) H.

Page 1