L TEMPS DE COLBERT (1648-1683) ET AU TEMPS ACTUEL
Quelle est la différence de la valeur comparative de l'argent dans la seconde moitié du xvii* siècle et au moment présent ?
Il uous paraît, utile de donner quelques explications à cet égard au début d'un livre où ce problème , car c'en est un réellement et très-diflicile à résoudre autrement que d'une manière approximative , se présentera si souvent à l'esprit du lecteur.
L'avilissement (jraduel ou la diminution de valeur de l'or et de l'argent , surtout depuis un quart de siècle, n'est pas un fait douteux; et il est aussi aisé d'en fournir la preuve qu'il serait laborieux et incertain d'en préciser la mesure. Au mois de novembre 1678, madame de Maintenon, faisant le budget de la jeune marquise d'Aubigné, sa uièce, qui venait de se marier, évaluait à ia,ooo livres1 la dépense d'une maison composée de douze personnes, dont dix domestiques, plus quatre chevaux. Une marquise du xix' siècle, apparentée à la cour et voulant tenir honorablement son rang, c'est-à-dire ayant plusieurs voitures, quatre chevaux, maisons de ville et de campagne, et dix domestiques, y parviendrait-elle aujourd'hui k moins de 60,000 livres ?
D'un autre coté, nous voyons dans un consciencieux écrivain* que la dépense des états-majors et des équipages d'une armée navale de 7 1 ,000 hommes, qui était en 1 693 de i,3oa,63o livres par mois, serait actuellement de 5 millions. Et ce phénomène économique n'est pas particulier à la France; il se produit dans toute l'Europe. Pour ne citer qu'un exemple, un célèbre historien, Macaulay. estimait, il y a environ vingt ans,
' Le détail de cette évaluation n'étant pas sans intérêt pour l'éclaircissement de la question même qui nous occupe, nous le donnons ici :
Dépense de bouche 6,000 livres
Habils de Madame i .000
Loyer de maison 1,000
Gages et habits des gens 1 ,000
Habits et magnificences de Monsieur; Opéra 3,ooo
I Sl.OOO
' fcWre. maritime* <k la Frime* ; h»t de Toulon, par M. Brtm, commissaire général de U "urin* , 1, 98.
oui VALKLMl COMPARÉE DE L'ARGENT.
dans son Essai sur lord Clive, qu'une somme de Ao.ooo livres, vers 1760, représenlail déjà une valeur effective de 100,000 livres.
Pour ce qui touche les époques et le pays dont nous avons à nous occuper, celle différence dans la valeur comparative des monnaies vient de deux causes bien distinctes.
En premier lieu, le poids de l'unité monétaire, bien que celle-ci ait gardé son nom (livre ou franc), n'est pas resté" le même.
Ainsi, dans un marc d'argent fin \ on taillait en 1 055, d'après les Table» des 1 MMM d'Abot de Bazinghem. près de trente-deux lys (31.897). ayant cours pour livre.
Or, on taille aujourd'hui , dans la même quantité* de métal, plus de cinquante-quatre francs (56.333).
D'autre part, l'abondante production des métaux précieux , surtout depuis la découverte de» mines de la Californie et de l'Australie, le développement prodigieux de la richesse publique et l'usage de plus en plus général du crédit ont amené un avilissement progressif et incontestable du numéraire.
Il faut donc, pour connaître à peu près exactement la valeur comparative de Fargenl aux deux époques déterminées, être fixé.
1" Sur le poids de métal lin contenu dans l'unité monétaire à ces époques;
1* Sur la valeur effective ou puissance d'achat de ce même poids de métal.
Un secrétaire de la chambre du roi Louis XIII, Scipion de Gramont, avait nette ment posé, dès 1630, le problème de la variation de valeur de l'argent.
Suivant lui. un million du temps de Charles VII pesait k millions du temps cl** Louis XIII et avait un pouvoir effectif de 3a millions, de sorte que Louis XIII ne faisait pas plus de choses avec les 3a millions qu'il tirait des impôts que Charles VU avec un million , la livre de son temps contenant quatre fois moins d'argent et l'argent luimême valant huit fois moins *.
Cependant la plupart des historiens continuèrent à ne tenir compte que des changements survenus dans le prix du marc d'argent, sans avoir égard au pouvoir effectif. Voltaire lui-même a commis cette erreur, où quelques personnes tombent encore; mais depuis le xvur* siècle, de nombreux auteurs parmi lesquels figurent des économiste*
d'or et du
1 Le poids du marc est de %kk gra
oici le prix du
marr d'argent à diverses époques du rtynp de Ixmis XIV et au tem
ps présent:
kmntm.
Or.
Argent.
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Aujourd'hui
xfiV 00'
Il est inutile de faire observer que
le prix du marc d'or ou
i argent représ
nombre de livres ou de francs taillés dans chaque marc de métal fin.
1 /i*> Armer royal, traité curieux A* For rl de l'argent, par Scipion de (îramonl, sieur d«» Saint (iermain, secrétaire ordinaire de In rhamhre du Roy. Paris, 1690; in-14.
VALEUR COMPARÉE DE L'ARGENT. cliu
célèbres, Quesnny, Adam Smith, Jean-Baptiste Say; et des savants dont les travaux font autorité, tels que MM. (ïnérard, de Pasloret, Leber, sont arrivés, sans ovoir connu , «•semble, la manière de procéder de Scipion de Gramont, à opérer comme lui1.
Nous citerons notamment deux remarquables mémoires lus en 1 835 , par M. Leber, à l'Académie des inscriptions et belles-lettres1. Dans l'opinion de M. ï-eber, il faudrait, pour avoir la valeur effective des monnaies, soit de compte soit réelles, en usage vers le milieu du xvn* siècle, quadrupler les sommes de cette époque. Cette évaluation pouvait Atre fondée au temps où écrivait M. I^eber. Mais, son travail remontant aujourd'hui à plus de vingt-cinq ans, nous croyons que la puissance ou valeur d'achat des métaux précieux a été affectée par différentes causes, et notamment par l'importation en Europe et en Krance de quantités d'or considérables, de façon qu'une somme de mille livres de Tannée i65o à 1700 représente approximativement cinq mille francs d'aujourd'hui3.
Le Dictionnaire de l'Académie de 1 696 (c'est la plus ancienne édition de ce dictionnaire) délinit comme il suit les mots pistole , franc , louis, êcu, livre.
Pistole. — «Monnoie d'or étrangère, du poids du louis d'or. Quand on dit pistole sans ajouter d'or, on n'entend que la valeur de dix francs.'»
Franc. — «C'était autrefois une pièce de monnoie, valant vingt sols. Aujourd'hny, ce n'est plus qu'une monnoie de compte de la raesme valeur \»>
Louis. — « Espèce de monnoie valant 16 francs (en 169a).» Il y avait des tonis d argent, aussi nommés écus d'argent, outre les pièces d'argent de 3o, i5 et 5 sons représentant Louis XIII et Louis XIV.
Éeu. — * Pièce de monnoie d'or ou d'argent." Il y avait des écus d'or et des écus
blancs ou d'arwnt.
L'écu était aussi une monnaie de compte de la valeur de 60 sous tournois.
Litre. — La livre tournois valait ao sous; la livre parisis , 9 5 sous.
Enfin, la livre proprement dite était une monnaie de compte valant ao sous.
On sait que la valeur légale des monnaies éprouvait fréquemment , sous l'ancienne monarchie, des variations qui jetaient une perturbation fAcheuse dans les transactions, tant entre les regnicoles qu'entre ceux-ci et les étrangers. Le règne de Louis XIV n'é-
1 Nous avons tracé nous-même avec quelque développement l'historique de celte question dans une Notice sur la valeur relative des anciennes monnaies françaises. (Voir Jacques Cour et Ckarkn VU, ou la France au iv' siècle, I, p. lx à c.)
* M. Leber a depuis complété ces mémoires, qu'il a publiés en un volume intitulé: Essai tuv l'appréciation de la fortune privée. Paris, 1847: in-8°.
' M. Michelet {Revue dèt deux momies du 1" avril 1860: La HrinvilUerâ) s'en tient à l'évaluation de M. Leber, qui nous parait au-dessous de la réalité d'un cinquième, par la raison que nous donnons.
1 Le Dictionnaire de l'Académie de 169'! fait observer, au mot livre , qu'on disait générale ment 3,ooo francs, /i,ooo f anes, cl que dans les nombres rompus le mot livre était préféré, comme: io3 hères, 5og livres. Quand il s'agissait de rentes , c'est le mot livre qui était employé: mille atrrt, cinq mille livres de rente. — Kn t658, Russy-Rabulin voulait, dit-il, emprunter a madame de Scvigné une somme de dix mill- ,'m./«-n qu'elle refusa de lui prêter. — «Ce sont vinjjt 'mille franc» qu'if m'en pourra coûter,?» dit à son tour Alceste,dans le Misanthrope , acte v, scène 11.
routine et de l'ignorance de» temps. Ainsi, le louis d'or valut tantôt 10 livres, tantôt M livres, et il s'éleva à xk livres en 1696. L'écu d'or varia de 5 livres A sous à 6 livres h sous, et l'écu blanc ou écu d'argent fut taxé tour à tour 3 livres 18 sous et 3 livres 10 sous. Telles étaient du moins les prescriptions de plusieurs déclarations royales; mais, dans la pratique, les choses se passaient différemment, et la valeur des monnaies à l'intérieur était fortement influencée par leur valeur intrinsèque et leur cours à l'étranger. C'est ce qui fait dire à un écrivain contemporain très-compétent. m sujet d'une déclaration du 1" janvier 1666, qui en avait diminué le taux légal: rCe «rabais ayant été cause qu'on transporta les raonnoies hors du royaume, le 10 sep- «tembre 1 666 , on remit les louis d'or à 1 1 livres , les écus blancs à 3 livres et les autres (tmonnoies à proportion \»
En résumé , les louis , les écus d'or et les écus d'argent purent valoir, en moyenne, aV i648 à i683, époque qui nous occupe :
D'après ce qui précède, nous croyons nous rapprocher le plus possible de la véril»'
Les louis
Les écus d'or,
19 livres 3 ,
en donnant aux monnaies de cette
' Traité huUmqtie de»
iea de France , par Lo Blanc, p. 390 . Paru, 1 690, in-/i°.