‹ Lettres, instructions et mémoires de ColbertChapitre 70 sur 108 · XII. — MAZAR11N A COLBERT · texte numérisé non relu

XII. — MAZAR11N A COLBERT

Saint-Jcan-de-Lux, at octobre 1659.

J'ay reçu le mémoire cl achevé de le lire un moment auparavant que M. !♦• Surintendant fust arrivé. J'ay esté bien ayse des lumières que j'en ay tirées, et j'en profiteray autant que la constitution des affaires présentes le peut permettre.

Je vous diray seulement que M. le Surintendant me faisant des plaintes des discours qu'Hervart tenoit à son préjudice, disant à ses plus grands confidens que luy Surintendant sortiroit bientost des finances, que c'esloit une chose résolue, qu'il agissoit en cela de concert avec vous et que vous l'aviez conseillé de tenir le tout bien secret, et que, connoissant comme vous faites le Surintendant, il ne falloit pas dire un mot qui ne poussast au mesme temps l'affaire jusqu'au bout, parce que, autrement, demeurant en son poste, il se vengerait :

Il m'a ajouté que, vous ayant pratiqué longtemps, il avoit eu le moyen de vous connoistre un peu, et qu'il ne doutoit pas que vous n'aviez plus pour luy la mesme affection que par le passé, s'estant aperçu que depuis quelque temps vous luy parliez froidement, quoyqu'il ne vous eust pas donné sujet à cela, ayant pour vous la dernière estime et ayant toujours souhaité avec la dernière passion d'avoir vostre amitié, sçachant d'ailleurs l'affection et la confiance qu<> j'avois en vous; sur quoy il s'est fort estendu, ne luy estant échappé une parole

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qui ne fust à vostre avantage, et se plaignant seulement de la liaison dans laquelle vous estiez avec Hervarl et l'avocat général Talon, à son préjudice, et d'autant plus que vous ne pouviez pas douter que, sans tous ces préparatifs, je u'avois qu'à dire un mol pour qu'il se relirasl et me remist non-seulement la surintendance, mais la charge de procureur général.

Et sur ce que je luy ay tcsmoigué d'estre étonné de ce qu'il me disoit , puisque je n'en avois la moindre connoissance, pouvant, au contraire, répondre que vous m'aviez toujours parlé de luy comme de la personne du monde dont vous estimiez le plus les grandes lumières et les talens, et qu'après mon départ vous ne m'aviez rien mandé au contraire, il m'a répliqué qu'il sçavoit dans la source tout ce qu'il m'avoit dit, et en outre qu'Hervart vous avoil donné plusieurs mémoires , et que , si je n'en avois reçu un touchant les finances , je le devois recevoir bientost, car il estoit assuré que vous y travailliez.

Ce sont les paroles précises qu'il m'a dites, et vous pouvez aysément vous imaginer à quel point j'en ay esté surpris. Mais je me suis ensuite si bien détneslé de tout cela, que le Surintendant est demeuré persuadé que vous ne m'aviez rien mandé à son préjudice, mais non pas que ce qui s'est passé à Paris soit autrement que ce qu'il m'a dit. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je mettray toutes pièces en œuvre pour renvoyer le Surintendant persuadé que vous ne m'aviez rien mandé; et vous pouvez parler et vous éclaircir avec luy en cette conformité; car je reconnois qu'il souhaite furieusement de bien vivre avec vous et profiter de vos conseils, m'ayant dit que d'autres fois vous les luy donniez avec liberté, ce que vous ne faites pas depuis quelque temps.

Hcrvart n'a jamais esté secret; et, par le motif d'une certaine vanité qui n'est bonne à rien, dit à plusieurs personnes tout ce qu'il sçait; et ainsy je ne doute pas que ses discours n'ayent donné lieu au Surintendant de pénétrer les choses qu'il m'a dites.

Je n'ay rien à répliquer sur ce qui se fait à l'égard des nobles de Normandie , et particulièrement d'Annery, mais à louer tçujours vos diligences, qui ne peuvent estre plus grandes et mieux appliquées.

J'ay reçu les cinq cassettes que vous avez envoyées par les ordinaires, compris celle que Montgaillard m'a apportée; mais le malheur veut qu'elles ne me peuvent servir de rien, n'estant pas encore arrivée la caisse marquée 63 qui devoil arriver à Bordeaux le q6 du passé, à ce que vous m'avez mandé, parce que, contenant les rubans, baudriers et gants, je devois envoyer cela, avec les autres choses qui sont dans les petites cassettes, à Bridieu1 ; et tout présentement je viens de recevoir des lettres de Bordeaux qui me disent que la voiture avec laquelle venoit la caisse marquée 63 n'estoit pas encore arrivée le i h de ce mois. Je ne sçais à quoy tient cet accident qui empesche l'exécution de mes projets, sans espérer d'y pouvoir remédier, car je suis à la veille de partir d'icy pour Toulouse.

1 Louis de Bridieu, maréchal de camp m 1669, gouverneur dn Guise en 1675. Mort le a mare 1677.

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Je suis bien ayse que vous vous soyez avisé de in'envoyer du vin; ce sera un grand régal, s'il peut arriver sans se gaster.

Pour la devise du Roy, il nie semblerait que celle du soleil avec les parole*. Fecundis ignibus ardet, seroit bonne. Néanmoins je me remets à ce que vous résoudrez, après avoir fait examiner toutes les autres aux connoisseurs ; et de mesme je vous prie d'en choisir une pour moy parmy celles que vous m'avez envoyées1.

Je vous diray en grande confiance (vous priant de n'en rien tesmoigner jus qu'à tant que je vous aye entretenu de vive voix) que je n'ay pas sujet d'estre trop satisfait du sieur de Tcrron sur le sujet de ma nièce; car, après que j'ay fait rompre tout le commerce, il n'a pas laissé de le faire de fait, et de rendre, à mon insçu et à celuy de madame de Vencl , des lettres à ma nièce, avec grand secret, ce qu'il a fait valoir au Roy dans un dernier voyage à Bordeaux; et ayant reconnu , par ce que Blouin luy a dit, d'avoir mal fait, et que ledit Blouin m'avoit informé de tout, il m'écrivit une lettre, me faisant excuses s'il n'avoil rien communiqué à madame de Vencl, et me disant qu'il avoit bien résolu de me donner part de tout et me demander en quelle manière il en devoil user à l'avenir; à quoy j'ay répondu qu'il ne devoit plus rendre aucune lettre, et qu'il avoit mal fait d'en rendre à l'insçu de madame de Venel 2.

Je sçais en outre qu'après mon retour à La Rochelle, il a fait entretenir ma nièce, mal à propos; car il faut ayder à éteindre le feu et non pas porter matière pour allumer.

(Bibl. Imp. Ms». S. F. 3,700, fol. 1. — Coll. de do*, inéd. par M. Champollinn-Fifîeac , Il , 5oi .)

Saint-Jean-de-Liu, -js oclobre i65ç>.

Je vous écrivis hier au long sur diverses choses par un courrier de M. de- Nouveau; et, ayant pris la précaution que personne n'ouvrist un paquet particulier que vous-mesme, je m'assure que Picon 3 vous l'aura envoyé comme il est. Je veux aussy espérer que vostre voyage sera court, et que cette lettre vous trouvera de retour à Paris.

J'ay fait, ce me semble, ce que je devois avec M. le Surintendant, dans la conjoncture présente; et je suis satisfait de la manière qu'il m'a parlé et de la manière dont je suis convenu avec luy qu'il en useroit à l'avenir, luy avant déclaré que je voulois estre informé, mesme dans mon absence, des moindres petites choses, ce qu'il m'a solennellement promis, et non-seulement de vouloir bien vivre avec vous, mais de rechercher vostre amitié et en faire des avances, et avoir en vous la dernière confiance, vous parlant de toutes choses

' Mazarin adopta pour devise un rocher Golbert à Mazarin au sujet de la remise <1>

battu par les vagues avec ces mots : Quam frut- cette correspondance par Collwrt de Tcitod. tra et murmure quanto. Cette devise lui avait 1 Employé des bureaux du Cardinal , ebarg.'

été envoyée par Colbert. (Voir lettre 97.) particulièivmenl «le déchiffrer la

1 Voir, lettres îS3 et M A , les réponses de dance.

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comme il pourrait faire à moy-memie. Je vous prie donc de le voir lorsqu'il arrivera à Paris et de faire ce qui pourra dépendre de vous afin qu'il connoisse que rien n'est capable de vous empescher de vivre avec luy avec une sincère amitié, puisque, outre l'estime que vous faites de luy, vous sçavez que je le désire ainsy, et que j'ay toute confiance en sa personne. Je vous prie de vous bien acquitter de tout cecy, car il importe au service et vous me ferez plaisir.

Uervart n'est pas encore arrivé, et il y a a 3 jours qu'il est party de Paris. Il serait à souhaiter qu'il fust aussy habile qu'il a de bonne volonté pour moy; mais malaisément on le peut espérer.

Au reste, je n'ay qu'à approuver tout ce que vous avez fait à l'égard de Neuvy et des diligences pour attraper Anncry et Créqui. Il faut qu'ils ayent perdu l'esprit, puisque, lors mesme que les armées se retirent en quartier d'hyver, ils parlent de faire monter à cheval la noblesse, sans considérer que si le royaume fust révolté, le Roy aurait assez de forces pour le réduire. J'espère que Dieu permettra à la fin qu'ils soyent chastiés; et en tout cas, il y a apparence qu'ils passent de mescbantes nuits, estant galopés comme ils le sont. Je crois que le comte d'Harcourt sera icy demain, tesmoignant d'y vouloir tout de bon prendre une conduite agréable à Sa Majesté, et qui efface la passée. Je me serviray utilement de la copie que vous m'avez envoyée après que j'auray entretenu ledit sieur comte, lequel sera d'autant plus obligé à la bonté du roy, voyant qu'il aurait de quoy le punir et que, au lieu de cela, je me suis employé pour le restablir dans l'honneur de la bienveillance du roy.

Je suis obligé de vous dire encore quelque chose du sieur de Terron, qui vous fera peine, comme il me l'a fait à moy l\ 1 1 i ordinairement : c'est que , luy ayant écrit de ne rendre aucune lettre à ma nièce en cas qu'on luy en adressast pour cet effet, non-seulement il me répond fort froidement là-dessus, me disant qu'il faudrait qu'il s'éloignast sous quelque prétexte de La Rochelle, mais il a communiqué en grande confiance ma lettre à ma nièce, luy tesmoignant grand déplaisir de l'ordre que je luy donnois. Et ainsy, un commerce qui estoit tout à fait cessé, après les efforts que j'avois faits pour cela (jusqu'à demander mon congé au Roy, eu résolution de quitter tout et me mettre en un vaisseau avec mes nièces pour m'en aller où je pourrais, s'il ne se rompoit) , est sur le point de se renouer plus que jamais par les soins dudil Terron, lequel en un mot a prétendu faire une grande fortune par ce moyen, s'estant laissé aller aux liâttories qu'il a reçues des deux personnes qui a voient ce commerce. A présent, la personne qui est à Toulouse sçaura l'ordre que j'ay donné à Terron, et elle en sera au désespoir. Dieu veuille que cela ne produise quelque grand inconvé nient, car je ne vous sçaurois assez dire à quel point toutes choses sont disposées pour cela, et tout ce que Terron a mis dans l'esprit de ma nièce, la Hallanl au dernier point et la considérant comme le principal instrument pour son élévation auprès de l'autre personne. Enfin, il s'est laissé emporter par l'ambiliou, cl le jugement et la considération de mou service ont esté des liens trop (bibles pour le retenir. Je ne vous puis dire davantage, remettant le détail à la

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vive voix, espérant que dans six semaines ou deux mois vous pourrez faire un tour à Toulouse; et de quoy je vous conjure présentement, c'est de n'en rien tesmoigner audit Terron , pour quelque raison que ce puisse estre; car vous me mettriez en d'estranges embarras, vous protestant que cette affaire est peutestre la plus délicate que j'aye eue de ma vie, et qui m'a donné le plus d'inquiétude; je vous charge donc de n'en faire rien pénétrer et de ne vous dispenser de cela en aucune façon, quand mesme vous seriez persuadé de bien faire.

Je suis bien ayse des chapeaux, et je vous prie de faire travailler incessamment à toutes les autres choses que je vous ay demandées. La montre est jolie et à bon prix à l'égard de celuy que Courtet m'a 'fait payer de deux semblables que vous m'avez envoyées , et je suis bien ayse que vous en ayez ordonné d'autres qui cousteront encore moins. Souvenez-vous que je n'ay pas encore reçu les deux que Courtet me doit. Vous serez aussy fort étonné d'apprendre qu'on n'a pas encore nouvelle à Bordeaux de la voiture qui partit de Paris le » a du mois passé, et bien moins de celle qui est partie le a du courant, et cependant nous en comptons a a aujourd'huy. Il faut que ces voituriers soyent de grands fripons.

Je voudrois que vous ordonnassiez huit montres un peu plus grandes que celle que vous m'avez envoyée, mais sans diamans, souhaitant seulement que l'étuy soit garny de clous d'or bien proprement.

(Bibl. Imp. Mss. S. F. 3,700, fol. 3. — Coll. de doc. inéd. Mehxngr* kutonqu». par M. Chaiiipolliou-Figeac,!!, 4g5.)

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