MADEMOISELLE RENAN, CHEZ MONSIEUR LE COMTE ANDRÉ ZAMOYSKI
Par Cracovie, Zawichost. — à Zwierziniec (Pologne).
Issy, i5 septembre i84a.
Je n'ose me plaindre, ma bonne Henriette, de la rareté de tes leltres, tant l'espace qui nous sépare est désespérant. Pourtant, qu'il m'en coûte de n'avoir de toi que des nouvelles indirectes par maman et Alain ; elles suffisent, il est vrai, à me rassurer sur les inquiétudes que je pourrais concevoir, mais elles
ne peuvent satisfaire au besoin que je m'étais fait de m'entretenir seul à seul avec toi. Je voudrais des volumes, et à peine ai-je quelques mots. Si nos cœurs étaient faits autrement, nous devrions presque être étrangers l'un à l'autre; mais, ma très chère Henriette, entre nous, c'est un malheur que nous n'aurons jamais à craindre.
Tu sais probablement que, cette année, je ne vais pas passer mes vacances en Bretagne. La privation de voir ma bonne mère et des amis auxquels je suis sincèrement attaché a bien pu me coûter quelques regrets ; mais ils ont dû céder aux avantages réels de transporter le voyage à l'an prochain. Car, puisque nos finances ne nous permettent pas de l'exécuter chaque année, j'aime beaucoup mieux y renoncer en faveur de l'an prochain. Alors j'aurai achevé ma philosophie et mon séjour à Issy, et, étant sur le point d'entrer au séminaire de Paris, le voyage de Bretagne formera une fort agréable transition. De plus, cette année a passé si vite qu'il me semble encore être à mon retour de Bretagne : jamais mes impressions n'avaient été si frai-
ches. D'ailleurs, ma bonne Henriette, comment me plaindre quand je pense à toi et au courage avec lequel tu supportes ton exil, bien plus long et plus pénible que le mien, qui, après tout, n'en est un que par mon éloignement des objets que j'aime.
Du reste, Issy est fort propre à passer d'agréables vacances. La position en est agréable, le parc vraiment délicieux. On y jouit d'un repos et d'une tranquillité qui entrent merveilleusement dans mes goûts. On peut y penser et y étudier à son aise. La société y est assez choisie, on y trouve même d'agréables délassements, et la liberté y est pleine et entière. Du reste, je m'y trouve si bien que j'ai peine à en sortir, comme pendant l'année, où il m'arrivait de passer des trois et quatre mois sans sortir de la maison. Les courses par ici sont si longues et pour moi presque toutes si indifférentes depuis ton départ, ,que }e manque de courage toutes les fois qu'il faut sortir, et que je me réduis au strict nécessaire en fait de visites.
Nous avons couronné dernièrement notre première année de philosophie et de mathé-
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matiques. C'est une chose singulière que la révélation que ces études opèrent dans l'esprit au sortir des études frivoles de la rhétorique. On y fait autant de chemin en un an que le genre humain en un siècle. On voit les choses d'une manière si différente ; on reconnaît tant de préjugés et d'erreurs, là où l'on ne croyait voir que vérité, qu'on serait tenté d'embrasser un scepticisme universel. C'est là la première impression de l'étude de la philosophie. On est frappé de l'incertitude des connaissances humaines et du. peu de fonds de toutes les opinions qui ne sont fondées que sur la raison. On serait porté à douter de tout, si la nature le permettait et si rejeter toute vérité n'était pas plus absurde encore que d'embrasser toutes les erreurs. C'est là, il est vrai, un résultat bien négatif et peut-être faudrait-il être sobre de louanges envers la philosophie, si elle n'avait d'autre effet que d'ébranler toute conviction. Mais elle en a d'autres infiniment précieux, surtout quand on y joint l'étude des mathématiques qu'on ne doit jamais en séparer, non plus que la physique. Elle forme à une raison inflexible, elle apprend à tout voir
à nu et sans voile, ce qui est aussi rare que difficile, à observer les faits, à les combiner, à raisonner sur ces laits, et surtout a ne pas vivre en aveugle au milieu des merveilles et des singularités qui nous environnent de toutes parts, plus encore dans Tordre intellectuel que dans l'ordre physique, et auxquelles on ne fait aucune attention. C'est encore là une des impressions les plus vives de l'étude de la philosophie, c'est de montrer des singularités partout. Si elle ne donne pas la solution des problèmes, au moins apprendelle à les voir. J'aime beaucoup la manière de tes penseurs allemands, quoique un peu sceptiques et panthéistes. Si tu vas jamais à Kônigsberg, je te charge d'un pèlerinage au tombeau de Kant.
Cette disposition d'esprit à la réflexion, jointe à la tranquillité et à la liberté d'esprit dont on iouit ici, vu qu'aucune occupation n'est imposée, m'a permis de réfléchir un peu sur moi et sur mon avenir. Jusqu'ici, je l'avoue, j'y avais peu pensé, et je m'étais contenté de suivre les impulsions que l'on me donnait ; j'ai commencé enfin à y porter un
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examen attentif. J'ai d'abord été frappé de l'influence prodigieuse des premiers actes de la vie sur cet avenir, et pourtant de la légèreté avec laquelle on les fait. Je me suis alors rappelé tout ce que tu m'as souvent répété, mais que je ne comprenais guère autrefois. J'ai d'abord craint d'avoir fait quelques démarches téméraires, et je me suis réjoui de n'en avoir fait aucune de décisive et d'irrévocable. Toutefois, après y avoir mûrement réfléchi, après avoir étudié mes goûts et le fond de mon caractère, après avoir examiné l'esprit de l'état que je voulais embrasser, les diverses carrières qu'il pourrait m'offrir, et le caractère de ceux que j'aurais pour collègues, enfin après avoir bien pesé mes convictions (quelque ébranlées quelles aient pu être par les premières études de la philosophie, qui donnent toujours un peu de fièvre), j'ai cru que je n'avais pas à me repentir des premiers pas que j'avais faits, et que si j'étais a refaire le choix, je ferais le même.
Ce n'est pas que sur tous les points que j'ai mentionnés je n'aie trouvé d'immenses inconvénients : j'avouerai même à une sœur
pour qui je n'ai rien de caché, qu'il y a bien des choses que l'opinion a classées dans l'esprit de cet état et qui jamais ne sauraient entrer dans le mien; que si j'étais condamné à vivre avec plusieurs de mes futurs collègues, dont je connais la frivolité, la duplicité, le caractère courtisan et rampant, j'aimerais mieux vivre à jamais séparé des hommes. Je ne me suis pas caché que je me soumettais à une autorité quelquefois ombrageuse, et qui ne me fera iamais plier si en pliant il faut faire une bassesse. Mais ces énormes inconvénients, je les rencontrais ailleurs, avec mille autres qui méritaient moins d'être appelés inconvénients qu'impossibilités ; j'ai cru remarquer qu'aucun autre état ne me mettait plus à portée de me livrer à mes goûts. Une vie retirée, libre, indépendante des volontés ou caprices d'un autre, utile toutefois, en un mot une vie d'études et de travail, tel est depuis longtemps mon but et mon désir. J'ai cru découvrir avec certitude que je n'étais pas fait pour vivre dans ce que l'on appelle vulgairement le monde, c'est-à-dire les cercles et les salons. Il faut pour cela tout ce que je n'ai
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pas, et tout ce que j'ai y est complètement inutile. D'ailleurs mes goûts y répugnent. Je ne suis pas né pour des fadaises et des niaiseries, et j'ai cru remarquer que ce monde, puisqu'il faut l'appeler ainsi, en était pétri.
Je ne dis pas ceci par le zèle d'une dévotion spirituelle : oh ! non ; ce n'est plus là mon défaut ; la philosophie est merveilleusement propre à en corriger les excès, et une réaction trop violente sur ce point est seule à craindre. Autrefois, je l'ai haï par principe de religion : maintenant, je le hais par principe de raison et de philosophie, et, je le reconnais, aussi par goût. Une pareille vie où l'on ne pense pas, où l'on ne réfléchit pas, où l'on ne vit pas un moment avec soi est donc incompatible avec le fond de mon être. Cela posé, je dois donc regarder comme fermée pour moi toute carrière qui n'est pas d'étude et de méditation. Dès lors, la question est bien simple et le choix facile; de plus, la sublimité du sacerdoce, quand on le regarde d'un œil élevé et vrai, m'a toujours frappé; quand même le christianisme ne serait qu'une
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rêverie, le sacerdoce n'en serait pas moins un type divin. Je sais bien que s'il est si grand par lui-même, les hommes l'ont fait bien petit; il fallait bien qu'ils l'abaissassent à leur niveau: je m'explique même fort bien, tout en le regardant comme une prévention, le mépris que quelques-uns ont pour lui: mais cela ne regarde que les hommes qui l'exercent, et il est clair que dès qu'un ministère quelconque exigera de nombreux ministres, il se trouvera parmi eux des âmes basses et viles, qui le rabaisseront aux yeux de ceux qui, ne regardant les choses que superficiellement, mettent toujours l'homme à la place de son ministère ; mais il faut regarder les choses en ellesmêmes : d'ailleurs, ce n'est là qu'une opinion, et, grâce à Dieu, je crois être au-dessus de l'opinion.
Je viens de t'exposer, avec toute l'ouverture de cœur que tu me connais pour toi, le résultat de mes réflexions sur cet article important: ce n'est pas que j'aie cessé d'y penser : je cherche, au contraire, à m'éclairer et à raiïermir de plus en plus mes idées sur ce point; mais jusqu'ici, voilà ce que j'ai
trouvé de plus positif. Je t'en prie, ne parle pas à maman de ces hésitations ; si elles n'ont d'autre résultat que de me confirmer dans les dispositions du passé, il vaut mieux qu'elle les ignore : elles lui causeraient de l'inquiétude; toutefois, ne crois pas qu'elle ait jamais influencé mes décisions sur ce point ; on ne peut désirer une liberté plus entière que celle qu'elle m'a laissée.
J'ai reçu, avant-hier, une lettre de celte bonne mère ; elle m'y paraissait contente et en bonne santé : la veille, j'en avais reçu une d'Alain, également satisfaisante, sauf, toutefois, le torrent d'occupations dont il se plaignait et qui ne lui laissaient pas un moment de liberté. Quand donc ce pauvre Alain jouirat— il d'un peu de repos et de lui-même ! — Je me flatte de recevoir bientôt une lettre de toi : j'ai bien quelque crainte, en t' expédiant celle-ci, qu'elle ne puisse te parvenir ; je l'affranchis toujours jusqu'à Huningue, peut-être vaudrait-il mieux prendre une autre frontière. Dis-le-moi dans ta prochaine.
Adieu, ma bonne et chère Henriette ; quand même tout l'univers serait entre nous,
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je ne t'en aimerais pas moins, ta pensée ne m'en serait pas moins présente à tout moment. .Te ne cherche pas à t'exprimer mon amitié, tu la sais mieux que je ne pourrais la dire.
Ton frère et ami,
E. RENAN
3o octobre i8/j2.
Il y a environ douze jours que ta lettre du i5 septembre m'est parvenue, mon Ernest bien aimé ; puisses-tu, en lisant ces lignes, comprendre la joie qu'elle m'a donnée ! Oui, cher ami, un monde nous sépare, et, à voir la rareté de nos lettres, un indifférent pourrait croire que, pour nous aussi, l'éloignement a entraîné l'oubli; nos cœurs seuls sentent qu'un tel malheur ne peut nous atteindre, car tu ne saurais hésiter à croire que, dans tous les lieux, j'aurai pour toi une tendresse sans égale, un dévouement sans limites. Mon
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pauvre enfant ! je ne vis que de souvenirs ; mais aussi Ja pensée de ceux que j'aime ne me quitte jamais : qu'est-ce qui pourrait en détacher mon âme?...
Ta lettre, mon Ernest, est, depuis que je l'ai reçue, l'objet de mes continuelles réflexions. Involontairement, je frissonne en lisant les questions qui s'agitent dans ton esprit et en songeant que tu es livré à ces graves pensées dans l'âge où la vie est ordinairement insouciante et frivole ; et, cependant, malgré toute ma tendresse pour toi, je ne puis qu'être heureuse en te voyant envisager sérieusement ce que tant d'autres ne jugent qu'avec légèreté ou d'après les passions de leur cœur. Oui, mon bon ami, les premiers débuts de la vie ont une influence souvent irréparable sur toute l'existence et je le sentais profondément lorsque j'appelais sans cesse tes réflexions sur cette vérité. On prend pour un goût inné les velléités que témoigne un adolescent de quatorze à seize ans, sans songer que l'homme de seize ans et celui de trente ans sont deux êtres presque différents.
Je ne saurais trop te le répéter, mon
Ernest chéri, et te le demander avec une tendresse presque maternelle : que rien de précipité ne te lie ; que tu sois capable de connaître, avant de les accepter, les engagements qui fixeront ton sort. Je pourrais peut-être, cher ami, employer envers toi l'ascendant que me donnent mon amitié et l'expérience d'une vie éprouvée ; mais j'en serai sobre parce que je crois en ta raison et que je me contenterai toujours d'y faire appel. Tu le dis avec vérité, mon Ernest, tu n'es point né pour une vie légère, et je conviendrais avec toi que celle dont tu te fais l'idée serait peut-être la meilleure pour tes goûts, si elle pouvait se réaliser. Plus que tout autre, ta sœur est capable de comprendre le charme d'une vie retirée, libre, indépendante, laborieuse et surtout utile; mais où la trouver?... Partout je crois cette indépendance, sinon impossible, du moins accordée à un bien petit nombre, et pour ma part je ne l'ai jamais connue ; comment donc puis-je espérer qu'elle sera ton partage dans une société dont la hiérarchie est la première base et où tu entrevois avec raison une autorité soupçonneuse?...
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Il ne faut pas se faire d'illusion ; cette autorité existe dans toutes les carrières ; mais ici n'est-elle pas plus à redouter qu'ailleurs, puisqu'un serment indélébile oblige de s'y soumettre? Je ne te pose ceci qu'en question, te laissant entièrement la liberté d'y répondre, le droit d'en décider. A cette demande j'en ajouterai une autre qui en dépend : un ecclésiastique peut-il disposer de lui-même? n'est-il pas obligé de suivre la direction que lui donnent ses supérieurs ? Je ne combattrai point ce que tu me dis de l'élévation de ce ministère ; certainement, si tous ceux qui l'embrassent l'envisageaient comme toi, rien ne serait plus grand, plus digne d'une âme supérieure que de consacrer sa vie à alléger le malheur, à propager et à mettre en pratique les sublimes vérités de l'Evangile : je n'ajouterai qu'un mot à tes réflexions. Tu souffres, mon Ernest, en découvrant personnalité et ambition où ton cœur droit et pur n'avait rêvé qu'abnégation et dévouement ; tu as senti qu'une grande partie de ceux qui semblent voués a cette mission sont loin de la comprendre et de la pratiquer dignement ; mais
te sera-t-il accordé de choisir la voie que tu voudras suivre ? n'y a-t-il pas un chemin tracé duquel il ne faut en rien s'écarter? Le nombre et la coutume n'entraînent-ils pas la minorité et le devoir?... Je te le répète, mon ami, je ne te pose ici que des questions ; puissent ta raison et ta conscience t'aider f» les résoudre !... J'ai beaucoup vécu, je t'aime comme un cœur dévoué sait aimer, — et pourtant je m'arrête lorsqu'il s'agit en cette circonstance de te donner des conseils. Si précédemment il avait dépendu de moi de guider ta carrière, je ne me serais pas contentée de te laisser une entière liberté, car tu n'étais encore qu'un enfant; j'aurais cru devoir résister longtemps avant de céder aux goûts que tu témoignais ; — aujourd'hui, j'agis différemment parce que je te crois une raison au-dessus de ton âge et que je sens qu'il faut que ta détermination vienne de toi seul et non des convictions d'autrui. Mais, mon bon Ernest, c'est un motif de plus pour te supplier de ne rien hâter en un sujet de telle importance. Laisse venir l'âge où -tu seras homme et, capable de juger ce que tu repous-
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ses, ce que tu acceptes. Lors même que tu persisterais dans tes opinions présentes, ne te serait-il pas toujours nécessaire d'avoir acquis l'expérience de la vie avant de te trouver chargé d'y conduire les autres ? Comment un jeune homme de vingt-quatre ou de vingtcinq ans, qui ne serait jamais sorli d'une studieuse retraite, serait-il capable de servir de guide ou d'appui à ceux qui ont sans cesse à lutter contre mille orages ?
Qu'aucune considération sur l'intérêt de ta famille ne puisse t'arrêter; je te demande en grâce de ne point exposer le bonheur de ta vie entière pour calmer les craintes de ton bon cœur : ne trouvé-je pas un allégement à mes travaux en songeant que le Iruit en peut être utile à ceux que je chéris, à mon enfant d'adoption, à mon Ernest bien-aimé ? Un jour, ce sera ton tour, si je reste longtemps sur la terre ; d'ailleurs, pense-t-on à s'acquitter envers ceux que l'on aime?
Sois parfaitement tranquille sur le secret que tu me demandes à l'égard de maman ; j'en sens toute l'importance. Tu sais que sans agir avec dissimulation, j'aime à ne lui rien faire
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connaître de ce qui peut troubler son repos. Sa tranquillité est le bien de ma vie. Dis-moi toujours ta pensée tout entière et sois sûr qu'elle ne sortira jamais de mon cœur. Ecrismoi plus souvent, je t'en supplie; j'ai besoin de lire dans ton âme, de me sentir encore et toujours ta première amie. Dans mes réponses, il m'arrivera sans doute, comme aujourd'hui, de te redire des choses que je t'aurai déjà exprimées plusieurs fois ; mais je ne te les répète que parce qu'elles occupent vivement ma pensée. Mon pauvre enfant ! Souviens-toi que, quoi qu'il arrive, tu as pour tout partager avec toi une sœur dont tu seras toujours l'affection chérie ! Reçois ce que je pourrai te dire comme étant dépouillé de tout sentiment personnel et dicté par le plus tendre intérêt, par le plus grand désir de te voir heureux. Heureux!... l'est-on sur cette terre de troubles et de douleurs !... Et sans compter les coups des hommes et du sort, ne trouvet-on pas dans son propre cœur une source intarissable d'agitations et de misères?...
Ce que tu me dis de ton goût pour les philosophes germaniques me lait plaisir sans
m'étonner : l'Allemagne est la terre classique de la tranquille rêverie et des raisonnements métaphysiques. Difficilement les autres nations de l'Europe élèveront leur école philosophique à la hauteur où s'est placée l'école allemande ; son humeur contemplative, ses mœurs tranquilles, son climat même, tout tend à développer chez l'Allemand du Nord celte liberté d'esprit qui fait partie de son être et dont il jouit entièrement. Notre esprit français si vif, si aimable, si prompt à tout saisir, est généralement trop léger pour être profondément philosophe ; l'Anglais est froid, calculateur, soumettant tout au plus glacé des raisonnements ; mais l'Allemand, conservant partout sa bonhomie, même dans les questions les plus élevées, se laisse aller à sentir, à penser, à tout poétiser. Si tu continues tes éludes dans la langue de Kant, de Hegel, de Gœlhe et de Schiller, tu trouveras bien de douces distractioDS dans cette littérature si riche et si variée : je ne puis saisir que des parcelles de ces richesses, mais ce peu-là m'a fait souvent bien plaisir. Malheureusement, loin d'avancer, je recule depuis mon séjour en Pologne ; nous
habitons un désert où il m'est impossible d'avoir un maître, et en étudiant seule je me trouve arrêtée à chaque pas. — L'étude, mon bon Ernest, fait oublier bien des dégoûts; on vit alors dans un monde idéal qui, quel qu'il soit, vaut toujours mieux que le monde positif. Moins il m'est possible de m'y livrer, plus j'en apprécie le charme et la douceur.
J'ai passé à Varsovie, dont nous sommes à environ soixante lieues, le mois d'août et une partie de septembre : nous ne sommes de retour que depuis environ un mois. — Pour te former une idée du pays que j'habite, il faut, mon bon ami, te représenter d'immenses et monotones plaines de sable qui feraient penser à l'Arabie ou à l'Afrique, si d'interminables forêts de sapins et de bouleaux ne venaient, en les interrompant, rappeler qu'on se trouve dans le voisinage du nord. D'ailleurs, le climat ne le laisse pas oublier : il a déjà fait froid, mais froid comme à Paris à la fin de décembre. Le 3o avril, j'ai vu tomber de la neige en traversant la Galicie, et, le i4 octobre, j'ai revu des glaçons, en me promenant à midi sur le bord de la rivière. Le printemps,
l'été et l'automne occupent ici un intervalle de cinq mois; l'hiver prend tout le reste.
Nous passerons celui qui commence, dans cette solitude dont rien en France ne peut donner une idée. C'est une fort belle demeure, entourée d'immenses forêts et où l'on vit entièrement séparé du reste de l'univers. Ceci me serait bien égal si les correspondances n'y étaient si lentes et si difficiles : ce ne sont point les nouvelles de ce pays que je regrette, ce sont celles de ma famille chérie et si éloignée ! Il est des lettres qui m'arrivent assez promptement, mais d'autres ne me parviennent qu'ouvertes, retardées...
Tu vois, mon cher Ernest, que mes goûts laborieux et sédentaires sont ici un bienfait. Qu'irais-je d'ailleurs chercher au dehors ? Le paysan polonais est l'être le plus pauvre, le plus abruti que l'on puisse se représenter ; les deux tiers de la population des villes sont formés de juifs, malpropres et dégoûtantes créatures qui vivent dans un état d'abjection inimaginable. Nulle part, on ne pousse plus loin que dans ce pays l'esprit de fanatisme et de haine religieuse ; nulle part, on ne couvrit
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plus souvent les passions des hommes du nom de la divinité : battre un juif est une action méritoire pour un chrétien ; voler un chrétien est le seul but de l'israélite. Ce n'est pas tout encore : les dissidences du christianisme ne sont guère plus tolérantes entre elles, et partout on voit se former des haines au nom de celui qui n'a enseigné que paix et charité. « Pardonnez-leur, Seigneur, ils ne savent ce qu'ils font ! »
J'ai reçu hier une lettre de maman, du 22 septembre ; elle paraît bien portante et tranquille. De Varsovie, je lui ai fait une remise sur laquelle je la priais de Renvoyer cent cinquante francs pour ton commencement d'hiver. Je lui demandais cependant de ne pas se gêner, et, en réalité, si elle ne te les a pas envoyés, je trouverai un autre moyen pour te les faire parvenir. Dis-le-moi franchement et n'en parle qu'à moi seule. Sois tranquille, mon bon enfant, tout cela m'est possible. Je fais peu de dépenses personnelles : quoique obligée de vivre dans le monde que tu appelles avec raison vain et frivole , j'y porte mes goûts de simplicité ; il est impossible que je croie acqué-
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rir un mérite de plus en m'en*ourant d'une robe plus brillante. Adieu, mon bon Ernest! j'ai peine à me séparer de toi. Pour t'écrire plus longuement, j'ai rétréci mon écriture, j'ai rempli tous les coins de mon papier. — Conserve-moi ton souvenir et ton affection et ne doute jamais de mon inaltérable amitié. Adieu! oh! bien tendrement adieu!