MADEMOISELLE RENAN, CHEZ MONSIEUR LE COMTE ANDRÉ ZAMOYSKI
Zwierziniec-Zaivichost, par Cracovie (Pologne).
Issy, 17 janvier i843.
Depuis que j'ai reçu ta dernière lettre, ma très chère Henriette, elle m'est un continuel entretien. L/afTection sans bornes dont j'y retrouve l'expression est une bien douce consolation pour mon cœur, et les réflexions si sages et si vraies que tu m'y proposes sont le perpétuel objet de ma pensée. Je ne
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puis t'exprimer tout ce que sa lecture répétée a fait naître en mon âme de sentiments contraires, de désirs qui se combattent.
Depuis longtemps, j'avais commencé à regarder d'un œil sérieux ce qu'auparavant je n'avais fait qu'entrevoir, ce que j'avais même évité d'approfondir : ta lettre est venue me plonger plus avant encore dans ces importantes réflexions.
Le tableau que tu me traces des innombrables difficultés auxquelles m'expose le choix de l'état ecclésiastique, n'oiïre aucun trait que mon imagination ne m'eût déjà présenté. Une autorité ombrageuse et souvent crédule, un lien indissoluble, l'obligation (si c'en est une) de suivre les voies tracées, fussent-elles les moins droites, la nécessité d'appeler ses frères et ses collègues ceux que souvent on est forcé de mépriser, tout cela m'avait apparu, grossi même peut-être par la surprise de l'imagination étonnée de trouver des difficultés là où auparavant elle ne voyait nul obstacle. La singulière conformité de la peinture que tu m'en fais avec les impressions qui me dominaient m'a étonnamment frappé,
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et m'a fait remonter qu'elles ne fussent que trop vraies. J'ai désiré bien des fois que le coup décisif eût été porté d'un côté ou de l'autre pour trancher tant de pénibles incertitudes, quoique plus souvent je me sois réjoui d'avoir encore en mon pouvoir cette liberté, le plus précieux de tous nos biens, et par là même le plus difficile à conserver. Quand je traite la grande question qui occupe mes pensées les plus sérieuses, je pose toujours en principe que chacun, pour connaître l'état auquel il est destiné, doit chercher dans l'étude de lui-même la solution de ce problème, le plus important et le plus négligé de tous. Les goûts et les penchants de chaque homme en sont les véritables données, et je crois qu'il n'y a si peu d'hommes à leur place que parce qu'il y en a si peu qui se connaissent. Ceci étant démontré pour moi, je cherche de toutes mes forces et avec toute l'application dont je suis capable, a connaître mes inclinations et mes penchants. Or, je le répète, une seule chose a ressorti pour moi de cet examen, c'est un goût constant et exclusif pour une vie retirée
et tranquille, pour une vie d'étude et de réflexion. Toutes les ocpupations ordinaires des hommes me paraissent fades et insipides, leurs plaisirs feraient mon ennui, les mobiles qui les gouvernent dans leurs diverses conditions ne m'inspirent que du dégoût : d'où je conclus sans hésiter que je ne suis pas fait pour elles.
La carrière de l'instruction elle— même, quoique mieux accommodée à mes goûts studieux et sédentaires, me répugne par les manœuvres qu'elle nécessite pour sortir de la poussière de l'enseignement élémentaire. Mais, me diras-tu, l'état ecclésiastique t'oflre-t-il plus de facilité pour te livrer à tes goûts chéris? Hélas! ma bonne Henriette, je te le répète, je ne me flatte point le tableau : j'ai vu et je vois encore les choses de trop près pour me livrer à des illusions, qui seraient désormais impardonnables comme provenant d'une irréflexion maniteste. Mais, que veuxtu donc que je fasse ? Une de ces carrières toutes remplies d'occupations extérieures répugne à mes goûts; là, on ne vit point avec soi, on ne réfléchit pas, on est étranger à soi-
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même. Une vie toute privée, si je peux lo dire, ferait bien mon bonheur ; mais elle me paraît entachée d'égoïsme : là on vit bien avec soi, mais aussi on ne vit que pour soi; d'ailleurs pourrais-je soutenir la pensée d'être à charge à ceux que j'aime? L'état ecclésiastique, au contraire, en réunit tous les avantages, sans en avoir les inconvénients : le prêtre est le dépositaire de la sagesse et des conseils, c'est l'homme de l'étude et de la méditation, et c'est avec cela l'homme de ses frères.
Cet heureux mélange de vie privée et publique, de solitude pour soi, de sacrifice pour les autres, constituerait pour moi le beau idéal de la vie heureuse et parfaite. Pourquoi faut-il que la malice des hommes vienne le troubler ! Du reste, c'est une chose à laquelle il faut s'attendre : tout ce qu'il y a de plus beau et de plus pur s'altère et se corrompt en passant par leurs mains. Quoi de plus bienfaisant et de plus grand que la religion ! quoi de plus funeste et de plus petit, si on la considère dans les hommes, qui en font l'instrument de leurs passions, et la rabaissent au niveau de leur petitesse! Quoi de plus
sublime que le sacerdoce! quoi de plus vil si on l'envisage en ceux qui l'exercent par un méprisable intérêt ! Mais il faut s'accoutumer à s'élever au-dessus de ces vues superficielles, faire abstraction des hommes, et voir les choses en elles-mêmes, si on veut trouver quelque chose de bon et de beau.
Les hommes qui m'entourent (je parle des directeurs de la maison) seraient du reste assez propres à me faire concevoir des préventions iavorables, si je ne me souvenais qu'il en est bien peu qui leur ressemblent. Les séminaires de Saint- Sulpice et d'Issy sont dirigés par une congrégation de prêtres indépendante de l'autorité épiscopale et toujours connue par sa modération. M. Cousin vient de faire paraître un ouvrage où il en fait un éloge mérité. La parité que j'ai reconnue entre mes aspirations et celles de notre supérieur m'a fait prendre en lui une grande confiance. Je l'ai poussée jusqu'à m'ouvrir à lui sur le sujet qui nous occupe, avec la réserve, toutefois, qui ne doit jamais être exclue qu'en famille : « Monsieur, lui ai-je dit avec simplicité, je vous avoue que j'aimerais bien à n'être
comptable qu'à moi-même de mes actions : une vie libre et indépendante serait bien de mon goût. — Hélas ! mon cher ami, me répondit-il, où la trouverez-vous ? » Il avait l'air de me dire : « Moi aussi, je l'ai cherchée, et je l'ai cherchée en vain. » Je le reconnais, pour être libre dans un siècle comme le nôtre, il faut commander : cela seul serait capable de me donner de l'ambition. Du reste, c'est une réflexion que je fais souvent et qui me console. L'homme a toujours une ressource assurée : c'est de se retrancher en lui-même, et là de se venger, en jouissant de lui, de toutes les servitudes extérieures. C'est un bienfait inestimable de celui qui est l'auteur de notre être d'avoir cette liberté intérieure à l'abri de toute force extérieure, du moins pour qui sait la conserver : car ce bien encore, combien peu en jouissent?
Si je faisais cet examen froidement et en parfait équilibre, il ne me serait pas aussi pénible. Mais ce qui me cause une peine indicible, c'est que je ne sens que trop que le bonheur de ma pauvre mère en dépend. Cela ne m'influencera pas: car ma conscience
me le défend. Mais il me faut, pour l'empêcher, recueillir toutes les forces dont je suis capable. Car je t'assure bien du fond de mon âme, que s'il ne s'agissait que de mon bonheur, je consentirais volontiers à être malheureux toute ma vie, plutôt que de lui causer une heure de déplaisir.
Continue, je t'en prie, ma bonne Henriette, à m'entretenir avec toute ta franchise. Dis-moi ta pensée tout entière et ne crains pas d'indiscrétion. Tu peux me faire parvenir les lettres directement : elles ne sont point ouvertes ; d'ailleurs nous pouvons aller les prendre chez le concierge, à l'heure où le courrier les remet. Je t'envoie cette lettre par l'entremise d'Alain : l'affranchissement jusqu'à la frontière est une affaire trop compliquée pour l'esprit du domestique que je suis obligé d'en charger ; j'ai toutes les peines du monde à la lui faire comprendre et plus de crainte encore qu'il ne sache pas l'exécuter.
L'étude de la philosophie et de la physique qui m'occupe cette année continue à avoir pour moi le môme attrait et m'est un véritable soutien. Ce que tu me dis dans ta lettre des charmes de l'étude est d'une ravissante vérité,
et j'en fais tous les jours l'expérience. Notre professeur de physique est un homme de premier mérite : ses digressions sur l'histoire de la science et l'esprit propre qui la caractérise sont du plus grand intérêt. Quant à la philosophie, notre professeur en est à ses premiers essais : mais je me convaincs de jour en jour que, pour la philosophie, la médiocrité du professeur est un fort mince inconvénient : pour bien faire la philosophie, il faut à la lettre la faire soi-même : nulle part le dire du professeur ne doit avoir moins d'influence. Je lis en ce moment avec un extrême plaisir les œuvres philosophiques de Malcbranche, qui était bien le plus beau rêveur et le plus terrible logicien qui ait jamais existé. J'y trouve une double joie : Malebranche était sans doute un hardi penseur, et pourtant il était prêtre, bien plus, membre d'une congrégation religieuse, et il vécut tranquille à une époque où le concours de l'autorité séculière et l'esprit du siècle donnaient à l'autorité ecclésiastique encore plus de fierté et de pouvoir. Voilà comme l'homme est porté par son propre poids vers l'espérance.
L'espace me manque, ma chère et excellente Henriette; je m'effraie en songeant que, dans un mois peut-être, cette lettre ne te sera point parvenue, et que plusieurs mois s'écouleront peut-être avant qu'il me soit donne d'en recevoir la réponse. Je te supplie que ce soit le plus tôt possible. Adieu, ma très chère Henriette ; mon bonheur est de me reposer dans ta pensée : ton amitié fait toute ma joie; puisses-tu comprendre combien je te paie de retour I
E. RENAN
la mars i843.
Mon Ernest, Ta dernière lettre est arrivée dans mon désert depuis environ quinze jours. Comme nul doute sur ma tendresse pour toi ne peut, je l'espère, entrer dans ton cœur, je ne te répéterai point que recevoir un témoignage de ton amitié est l'une des joies les plus vives qui puissent m être accordées. Oui, c'est une douce pensée que celle d'avoir une affection
à l'abri de tout changement au milieu d'une vie où tout est si instable, si incertain ; eh bien ! mon bon frère, ce bonheur-là, le seul qu'il me soit donné de t'ofïrir, tu peux toujours y compter en t'appuyant sur ma vieille et dévouée amitié. Rappelle-toi quelquefois ce souvenir qui me fortifie fréquemment et qu'il me serait si précieux de t'inspirer. Que ne m'est-il possible de partager plus directement ce qui a tant d'écho dans ma pensée, ce qui est toujours dans mon cœur!... Pauvre ami 1 comme, en lisant ta lettre, j'ai cruellement senti combien il est dur d'être séparés quand l'esprit et Famé ont besoin d'appui 1
Je reviens, cher bien-aimé, aux idées que ta lettre m'exprime. Tu as parfaitement raison en disant que les goûts et l'inclination de chaque homme sont la base sur laquelle doit s'appuyer toute décision relative à son sort. Cela est tellement vrai que tout le monde trouvera naturellement cette conclusion que ce qui ferait la félicité des uns ne serait souvent pour les autres qu'une source de malheurs. En te répétant souvent que ta décision ne peut venir que de toi seul, j'ai appliqué ce
principe à ce que j'ai de plus cher sur la terre, à ton repos, à ton avenir, mon pauvre ami. Cependant, sois-en certain, autant je désire que tes détermina lions viennent de toi-même, autant je suis résolue à te dire toujours sans restriction mon avis et mes craintes. Jamais je n'ai eu ni n'aurai la pensée de te les imposer ; je ne veux qu'appeler ton attention sur ce qui me frappe, et te laisser ensuite la plus grande liberté d'action en ce qui touche mes conseils. Que ceci, je t'en prie, soit bien entendu dans toutes les circonstances.
Oui, mon ami, une vie de solitude pour soi, de dévouement pour autrui, d'indépendance envers tous serait certainement la réalité des rêves de toute âme généreuse ; malheureusement, elle n'existe pas sur notre terre. L'indépendance, ce premier des biens, est à elle seule une brillante chimère, et le supérieur qui s'est attiré ta confiance avait bien raison de te dire : « Hélas ! où la trouverezvous? » Que de fois, comme toi, je l'ai désirée au-dessus de tout ! Que de fois, dans un salon magnifique ou près d'une table somptueuse, je me suis écriée dans mon cœur :
« Mon Dieu! du pain, du repos et la jouissance de moi-même ! » Vains désirs, que bien d'autres ont sans doute inutilement formés et qui ne doivent se réaliser que pour un petit nombre. Je dirai avec toi qu'il est heureusement en nous des facultés que nul homme ne peut contraindre et dont le témoignage nous fait oublier bien des injustices ; mais, crois-moi, mon Ernest, je puis, par expérience, t'assurer qu'il faut bien des combats pour mettre cette liberté intérieure à l'abri de toute investigation et qu'il est bien difficile de faire comprendre à ceux qui paient qu'il est des choses dont on ne doit compte qu'à Dieu et à sa conscience.
Ces vérités sont pénibles à dire, plus pénibles encore à sentir ; mais cela est, il faut donc avoir le courage de l'envisager. Cependant, alors môme que. les conditions humaines enchaîneraient toujours, il y aurait encore la grande différence du plus au moins. Comme femme et comme institutrice, j'ai dû n'avoir en partage que le minimum; mais, mon bon Ernest, je suis loin d'être convaincue que, par opposition, la plus grande part de cette
chère indépendance se trouve dans la carrière que tu dois embrasser. Là particulièrement, la subordination me fait peur, parce qu'il ne reste aucun moyen de s'y soustraire. Je sais, mon ami, qu'on peut opposer beaucoup d'objections à mes craintes, et, si je ne le pensais pas, mon langage serait probablement plus explicite encore; je sais aussi que je puis être accusée de juger ce que je n'ai pas pu examiner de près ; — mais tu avoues toi-même que bien des espérances que tu avais formées se sont évanouies sous tes yeux ; comment donc ne serais-je pas portée à craindre pour l'avenir de nouvelles déceptions ? Mon Ernest, mon bien cher ami, pardonne-moi d'ajouter mes inquiétudes à celles de ton propre cœur, sans te rien dire qui puisse résoudre tant de difficultés. Je m'accuse souvent de creuser de plus en plus l'abîme de tes pensées en te portant à les sonder, en les approfondissant avec toi; mais, mon ami, il me serait impossible de te dissimuler la moindre de mes impressions ; pourrais-je par conséquent te cacher celles qui tiennent le premier rang dans mon nrur;1... Tu dis avec beaucoup de vérité, cher Ernest,
que les manœuvres qui font réussir dans la plupart des carrières, et même dans celle de l'enseignement, répugneraient à tes sentiments ; j'ajoute qu'elles pourraient souvent aussi blesser la droiture de ton âme. — L'instruction publique, prise à une certaine hauteur, offre une voie attrayante et noble en ce qu'elle permet une vie studieuse et qu'elle comporte les moyens d'être utile ; mais y arriver est fort difficile, et tout ce qui n'est pas à cette élévation est bien rebutant : comme moi, tu as pu voir ceci de bien près. Remarque cependant que, si je parle de grandes difficultés pour arriver au professorat, je suis loin de croire qu'on ne puisse pas y atteindre; d'autres y arrivent, ce n'est donc pas une chose impossible. D'ailleurs , il faut bien penser qu'il n'est pas une profession où les premiers pas ne soient difficiles. L'enseignement privé est, pour un homme, une carrière sans perspective qui souvent ne lui laisse pas Ja possibilité de songer aux jours à venir, et qui l'expose par conséquent à être bien ù plaindre dans sa vieillesse. C'est encore une vie où la dépendance et l'assujettissement
sont poussés à l'extrême, où il faut sans cesse renoncer à ses goûts et faire le sacrifice d'études chéries pour surveiller ou accompagner des élèves dont l'instruction est souvent hérissée de difficultés par la faiblesse de leurs parents. Elle exige moins de travaux et de fatigue que la carrière de l'enseignement public, et cependant, je crois que, pour un homme, cette dernière est bien préférable.
Je ne cherche, mon pauvre ami, à t'embellir aucun tableau ; partout, hélas ! je me vois forcée de dire que vivre c'est souffrir et combattre, que se faire un sort est une chose difficile. Cependant, il ne faut pas perdre courage, bien au contraire : si la route est pénible, nous avons beaucoup de forces pour en franchir les obstacles. Avoir en tout une conscience droite, un but louable, une volonté ferme et constante, c'est avoir déjà acquis le fonds principal sur lequel l'édifice doit reposer. Quoi qu'il arrive, mon bon, mon cher Ernest, tu auras, en tout cas, une coopération active et dévouée. Malheureusement ce que je puis est bien borné ; mais du moins ce peulà ne le faillira jamais. Courage, mon ami,
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continue à marcher avec droiture, raison et prudence, et, quel que soit ton choix, tu seras toujours un honnête homme. N'affaiblis jamais ta confiance en moi ; sois bien certain qu'elle me sera toujours chère et sacrée. J'y compterai toute ma vie, comme sur la réciprocité de l'affection sans bornes que je te porte; il est si doux de se sentir une telle force et de pouvoir s'y appuyer sans aucun mélange de crainte !
Depuis bien longtemps, je n'ai pas de nouvelles de notre bonne et chère maman. Sans en concevoir aucune inquiétude particulière, j'en suis profondément attristée, et cela parce que je semble être coupable envers elle d'une négligence qui m'est pourtant bien involontaire. — Depuis près de trois mois, je lui ai promis une remise de fonds que ie m'étais mise en mesure de lui adresser. Comme j'habite un pays où je ne connais presque pas une âme et où par conséquent je ne puis rien par moi-même, j'ai été obligée, et je le suis toujours en pareil cas, de m'adresser au père de mes élèves. Il y a d'abord mis beaucoup de retard, comme les riches en mettent tou-
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jours, sans mauvaise intention, en affaires d'argent ; puis il s'est absenté et n'est pas encore de retour. Notre pauvre mère m'accuse peut-être, tandis que je n'ai rien négligé pour être exacte à remplir ma promesse ; il n'est pas un moment où je ne songe qu'elle est peut-être dans l'embarras, et que toimême... Mon Dieu ! cela me désole !... Pourquoi donc les grands ne peuvent-ils pas penser que ceux qui n'ont d'autre fortune que le fruit de leur travail ont besoin de le recevoir régulièrement ! C'est qu'hélas ! mon cher ami, l'homme ne sait entrer que dans les peines qu'il a souffertes, tout le reste n'existe pas pour lui : que de fois j'ai eu l'occasion de reconnaître cette vérité. Ceci n'est une accusation contre personne; au contraire, c'est une excuse. — J'espère que bientôt je pourrai lever cette difficulté qui me pèse si lourdement.
Dis-moi, mon ami, à quelle époque commencent tes vacances ; je n'oublie pas que tu dois les passer cette année près de notre bonne mère et je veux à l'avance prenrlre mes mesures pour la réalisation de ce cher projet. Ecris-moi, je t'en supplie, quand cela
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te sera possible. Ah ! si tu savais comme je suis heureuse en recevant une lettre de toi ! Pauvre Ernest ! que mon cœur a souffert en te quittant I Adieu , mon bien cher ami ! Aime-moi toujours, et sois bien assuré que j'invoque souvent ton souvenir dans les moments où mon âme est oppressée de cette tristesse que l'on retrouve fréquemment sur la terre étrangère, quels que soient les efforts que l'on fasse pour la vaincre. Que ceci ne t'attriste pas, cher Ernest; si j'ai rencontré bien des difficultés dans ma vie, j'ai aussi trouvé en moi bien du courage, et j'en puise de nouveau dans la pensée de ta bonne amitié. — Adieu encore ! n'oublie jamais que je serai toujours ta première amie.
Donne de mes nouvelles à maman, je te prie. Voici mon adresse exacte; il n'est pas nécessaire d'affranchir pour que les lettres me parviennent :
Mademoiselle R..., au château de Clemensow, poste de Zwierziniec, près Zamosc (Pologne).
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MADEMOISELLE RENAN
Au château de Clemensow, poste de Zwierziniec, près Zamosc (Pologne).
Issy, 16 juin i843.
Ma bonne Henriette, Tu me pardonneras mon long silence quand tu en connaîtras les motifs. Depuis nos derniers entretiens, il s'est passé bien des choses qui, dans une vie aussi paisible que la mienne peuvent passer pour des événements, et dont je sens plus que jamais le besoin de m'entretenir avec toi. Je n'avais jamais si bien senti quel mal est l'isolement de ses proches, que dans ces moments de perplexité, dont je vais me soulager en t'offrant le récit. Oh! que je me suis souvent rappelé avec envie ce temps heureux où mes peines n'étaient jamais longues; car je pouvais, en te les confiant, les calmer aussitôt. C'est maintenant, ma bonne
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Henriette, que j'aurais besoin de ta présence et de tes conseils. Mon Dieu ! c'est donc un sort jeté que nous n'apprécierons jamais nos biens que quand il ne nous est plus donné d'en jouir.
La fin de mon séjour à Issy a amené l'époque où l'usage de la maison est d'appeler à la tonsure ceux que l'on en a jugés dignes : eflectivement j'ai été du nombre de ceux que MM. les directeurs ont cru devoir inviter à faire ce premier pas de la carrière ecclésiastique. Tu conçois que ceci ne pouvait être un ordre, à peine même un conseil : ce n'était qu'une simple permission dont l'usage était laissé aux réflexions de chacun et aux conseils de son directeur particulier. Tu peux sentir, mais je ne peux t'exprimer toutes les incertitudes et les perplexités où une telle proposition a dû me plonger. Je ne crois ni m'être exagéré, ni m'clre dissimulé l'importance de la démarche qui faisait l'objet de mes réflexions. L'engagement que l'on me proposait n'était pas irrévocable : ce n'était pas un vœu, mais c'était une promesse, une promesse laite sur l'honneur et la conscience, une promesse
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faite à Dieu : or une telle promesse approche bien d'être un vœu. J'ai donc cru qu'elle exigeait avant d'être faite les plus sérieuses méditations, et ma conscience ne me reproche d'avoir omis aucun des moyens qui étaient à ma portée pour m'éclairer.
Les conseils ne m'ont pas manqué : Dieu m'a ménagé un trésor également rare et inestimable dans un directeur d'une sagesse et d'une bonté remarquables : j'ai trouvé en lui un caractère simple et vrai, parlaitement en harmonie avec le mien, et surtout un tact fin et exercé, habile à comprendre et à sentir ce qui ne peut se dire qu'à demi en des matières aussi délicates. Ses conseils ont d'abord penché vers une décision affirmative : à un certain moment même ils ont été positifs; mais mes tentations et mes incertitudes semblaient redoubler a mesure que j'envisageais avec plus de fixité une détermination d'une aussi haute portée.
J'avais d'ailleurs l'exemple de plusieurs de mes amis, qui s'étaient décidés à attendre leur séjour à Saint-Sulpice et l'époque de leurs études théologiques (suivant l'usage généra-
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lement établi), pour prendre leur premier engagement. En un mot toutes les difficultés qui m'avaient occupé se sont de nouveau présentées en foule à mon esprit : tes conseils, mes propres réflexions, tout contribuait à augmenter mon anxiété. Je dois, il est vrai, à la vérité de dire que l'idée de faire un pas en arrière de la carrière sacerdotale ne s'est pas présentée à moi : je n'ai jamais envisagé la question que comme un délai, et mon directeur m'a engagé à ne pas l'envisager autrement. Mais je n'ai pu lui cacher que ce délai était devenu presque un besoin pour moi. Enfin les nouvelles considérations que je lui ai présentées l'ont emporté sur son premier avis, et il m'a déclaré que puisqu'il n'y avait aucun inconvénient à attendre, et qu'il pouvait y en avoir à précipiter dans ma disposition actuelle, il consentait au délai que je lui demandais. « Mais toujours, ajouta-t-il, séparez la question qui nous occupe de celle de votre vocation à l'état ecclésiastique : elles sont entièrement et absolument distinctes, et vous savez ma décision sur la seconde. » Voilà, ma bonne Henriette, le simple récit
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de ce qui s'est passé. Peut-être traiteras-tu ma conduite d'irrésolution : reconnais au moins que le sujet le comportait, s'il en lut jamais. Dieu sait si l'inconstance et la légèreté ont eu quelque part à mes motifs. Si j'ai commis quelque faute, en tout ceci, c'est, peut-être, lorsque l'affaire sembla prendre une tournure plus décisive, de lavoir présentée à maman sous un point de vue trop positif, et peut-être d'avoir fait naître en elle des espérances qui lui étaient chères et que j'ai ensuite été obligé de lui ravir. C'est là, je te l'avoue, le point qui m'a été de beaucoup le plus sensible : il m'a fallu rappeler tout mon courage pour suivre la voix de ma conscience, contre celle du sang et de la tendresse, dans une occasion où je craignais de causer une vive peine à la plus chérie des mères. Ses lettres ont semblé me témoigner qu'elle n'en avait pas été trop affectée; néanmoins les terribles appréhensions que j'en ai conçues seront pour moi une grande leçon pour l'avenir.
Du reste, ma bonne Henriette, tu vas peutêtre être surprise, quand je te dirai que
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jamais mes idées sur l'état ecclésiastique n'avaient été plus arrêtées que depuis cette première épreuve à laquelle je viens d'être soumis. Jamais je n'ai cru plus intimement, jamais mes supérieurs ne m'ont assuré avec plus de concert que la volonté de Dieu était que ie fusse prêtre. Ce n'est pas que je m'y construise un idéal de bonheur humain. Ni mon caractère, ni l'expérience ne m'y portent. Mais après tout, ma bonne Henriette, c'est folie de nous amuser à courir après une telle chimère, puisqu'elle n'est pas d'ici-bas. Le devoir, la vertu et les jouissances inséparables de l'exercice des facultés nobles, voilà tout ce qu'il est permis et raisonnable à l'homme de rechercher ; la jouissance, dans le sens le plus étendu du mot, n'est pas faite pour lui, il s'épuise en vain à la poursuivre. Le christianisme une fois posé, comme cela se peut rationnellement, il a bien une autre fin à remplir. Rien ne me prouve mieux la divinité de la théorie chrétienne de l'homme et du bonheur, que les reproches mêmes que lui (ont si amèrement les écoles modernes, d'obliger l'homme à sortir sans cesse de lui-
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même, à refluer, pour ainsi dire, contre sa nature, à placer son bonheur hors du moi et des jouissances. En vérité, je leur pardonne bien volontiers de n'admettre pas le christianisme ; l'homme n'est pas chrétien par lui-même, mais par Dieu; ce n'est donc qu'à demi leur taute; mais je ne leur pardonne pas de n'avoir pas vu que cette théorie n'est que l'expression d'un fait, la déchéance et la misère actuelle de l'homme; la simple étude expérimentale de l'homme aurait dû les y conduire.
Ce point établi, le christianisme prouvé, et la volonté de Dieu manilestée, comme j'ai lieu de croire qu'elle l'a été pour moi, la conséquence logique est, ce me semble, inévitable. Il est pourtant une difficulté qui m'a souvent occupé. Supposé même, comme je le crois, que la crainte de me priver de quelques douceurs et peut-être de m'attirer bien des peines, ne soit pas une raison suffisante pour reculer, au moins, me suis-je dit à moimême, le désir de conserver cette douce liberté et cette honnête indépendance si nécessaire pour la pleine action des facultés intel-
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lectuelles et morales, ne pourrait-il pas suffire pour me dispenser d'embrasser une carrière où je ne puis me dissimuler que je ne saurais guère les trouver?
Voici ce que je me suis répondu : Il y a deux sortes d'indépendance d'esprit, l'une, hardie, présomptueuse, frondant tout ce qui est respectable: celle-là, mon devoir de prêtre me l'interdit; mais, quand même j'embrasserais une autre voie, ma conscience et l'amour sincère de la vérité me l'interdiraient encore ; ce n'est donc pas de cette sorte d'indépendance qu'il peut être question. Il en est une autre plus sage, respectant ce qui est respectable, ne méprisant ni les croyances ni les personnes, examinant avec calme et bonne foi, usant de sa raison puisque Dieu la lui a donnée pour s'en servir, ne rejetant ni n'adoptant jamais une opinion sur une simple raison d'autorité humaine. Voilà celle qui est permise à tous, et pourquoi ne le serait-elle pas au prêtre? Il est vrai qu'il est soumis sur ce point à un devoir de plus que les autres. C'est de savoir se taire à propos et de garder pour lui sa pensée : car le nombre de ceux
qui s'effarouchent de ce qu'ils ne comprennent pas est infini. Mais après tout, est-il donc si pénible de ne penser que pour soi, et n'est-ce pas par un secret mobile de vanité que l'on est si empressé de communiquer ses réflexions aux autres ? La loi de silence dont je viens de parler, tout homme qui veut vivre en paix ne doit-il pas se l'imposer? « Il faut avoir une pensée de derrière, dit Pascal, et juger du tout par là, en parlant cependant comme le peuple. » C'est aussi ce que me disait l'habile directeur dont je t'ai déjà dit quelques mots, et qui a tant appuyé sur ce point qu'il semblait en parler par expérience : « Mon cher, me disait-il, si je savais que vous n'eussiez pas la force de vous taire, je vous supplierais de ne pas entrer dans l'état ecclésiastique. — Monsieur, lui ai-je répondu, je me suis consulté, et j'ai cru pouvoir me répondre de la trouver. »
Voilà, ma bonne Henriette, le récit historique de l'état où je me trouve. C'est pour moi une indicible consolation, de songer que j'aurai au moins toujours dans ton cœur un refuge où je pourrai trouver cette liberté qu'il
est si difficile de rencontrer hors de soi. Je crois que c'est par un effet tout spécial de bienveillance, que Dieu a ménagé à l'homme, dans les jouissances et l'abandon de la famille, une compensation aux contraintes auxquelles il est nécessairement soumis par les conditions de la société. J'éprouve souvent beaucoup de plaisir à rêver à ces vieux temps où elle constituait l'unique lien social. On a, dit-on, beaucoup progressé depuis: en vérité, tout est relatif.
Une consolation un peu moins chimérique est celle que j'éprouve à songer qu'avant peu je jouirai de ma bonne mère et de notre cher Alain. Jamais, je crois, je n'avais désiré avec tant d'empressement de les revoir. Les itinéraires sont déjà dressés. Il est décidé que j'irai directement à Tréguicr et que, vers la fin des vacances, nous nous rendrons, maman et moi, à Saint-Malo. Maman y fera quelque séjour après mon départ. Serait-ce ici un acheminement à une réunion plus décisive ? Je me permettrais de l'espérer, si les considérations pleines de prudence dont tu me faisais part en ta dernière lettre ne me rendaient bien
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circonspect en mes désirs dans une affaire aussi délicate. Enfin, ce sera toujours un essai, lequel, comme tu l'as bien senti, devait en être le préliminaire indispensable.
Tu as sans doute appris l'heureuse affaire qu'Alain vient de conclure, en se chargeant de la suite des opérations commerciales de M. Lemonnier. Quoique je sois bien peu à portée d'en apprécier les suites, je m'imagine pourtant qu'elle devra lui être fort avantageuse.
Rassure-moi, ma bonne Henriette, sur les alarmes que m'avait fait concevoir un passage de ta dernière lettre. Tu semblais m'y dire à demi-mot, du moins j'ai cru comprendre, que la famille à laquelle tu t'es attachée semblait peu attentive à payer de retour les immenses sacrifices que tu as faits pour elle, et qu'il te fallait bien des combats pour mettre à l'abri de toute investigation cette liberté intérieure qui est notre premier bien. 0 mon Henriette, serait-il possible que l'on payât ainsi tes services et que ce fût là le prix de ton exil! Dismoi tout, ie t'en supplie, ne mets pas plus de réserve à m'exposcr tes peines, que je n'en
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mets à te confier les miennes. Je souffrirai moins en voyant la triste réalité qu'en songeant que, peut-être, tu en es réduite à concentrer en toi-même des chagrins d'autant plus vifs qu'ils supposent une indigne ingratitude en ceux à qui tu as consacré ta vie. C'était là la plus terrible de mes appréhensions. Faudrait-il qu'elle se fût vérifiée? Rassure-moi, je t'en prie. Alain m'a fait passer un billet de deux cents francs pour les frais du voyage et de la fin d'année, et maman m'a parlé d'un envoi plus considérable que tu lui avais fait pour remonter ma garde-robe. C'est donc sur toi que tout cela doit retomber de droit ? Pauvre Henriette, que te rendrai-je pour tout ce que je te dois! Dieu sait que le plus grand sacrifice que je lui fais en me consacrant à lui est de renoncer à la pensée, non de te payer de retour, mais de le faire autant que tu le mérites. Ma tendresse y suppléera.
Mon départ aura lieu du 20 au 28 juillet; si donc ta réponse, d'après tes calculs, ne pouvait me parvenir avant cette époque, tu me l'adresseras en Bretagne. J'aimerais pourtant beaucoup à la recevoir ici. Dis- moi donc
un peu, est-ce que tu n'aurais pas quelque lueur d'espoir d'un voyage en France avant quelques années, soit en accompagnant tes élèves, ou la famille, ou autrement? Tu m'en avais parlé lors de ton départ. Cette pensée me revient très souvent. Dis-moi si c'est un rêve.
Adieu, ma chère, mon excellente Henriette. Puisque l'unique consolation ici-bas est d'aimer et d'être aimé, aimons-nous sans réserve. Espérons aussi : espérer est toujours un bonheur et souvent un acte de courage.
Soutenons-nous par ces pensées : pour moi, je n'aurai jamais de peine incurable tandis que je pourrai m'appuyer sur ton affection. Puisses-tu comprendre combien je sais la reconnaître !
fi. RENAN.
IO
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MADEMOISELLE RENAN
Palais Zamoyski, Varsovie (Pologne).
Paris, 27 novembre i843.
C'est avec bonheur, ma chère Henrietle, que je reprends la suite de nos entretiens, qu'avaient interrompue les divers changements qui, depuis quelques mois, sont venus rompre la monotomie accoutumée de mon existence. Mon départ d'Issy, mon voyage, à Tréguier et à. Saint-Malo, mon installation à Saint- Sulpice sont autant d'événements, qui m'ont fait de très vives, quoique bien dilTérentes impressions. Maintenant que je suis enfin rentré dans le cours ordinaire de ma vie, je viens, ma bonne Henriette, repasser un instant avec toi sur le passé, et essayer de te donner quelque idée de mon état présent. Tu es peut-être le seul être au monde à qui ie puisse en faire l'entière confidence, sans voile et sans ménagements.
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Le temps de mon séjour à Tréguier a été pour moi, chère Henriette, un vrai temps de bonheur. Il est vrai que j'en avais un extrême besoin : le travail sérieux et assidu auquel je me suis livré durant mes deux années d'Issy, le manque de vacances de l'année dernière, — car je ne compte pas pour vacances celles que j'y ai passées dans une solitude presque absolue — et surtout des peines sensibles que j'ai éprouvées sur la fin de ma seconde année, m'avaient tellement abattu au physique et au moral, que j'en étais devenu méconnaissable. J'ai presque eflrayé toutes nos connaissances, et je n'ai pas été peu surpris à la question qu'on m'a parfois adressée, si i'étais enfin remis de ma maladie. Tu sais comme dans ce pays on est fécond en hypothèses, surtout sur le compte d'autrui. Quoi qu'il en soit, les soins de notre bonne mère m'ont complètement remis de mes fatigues, et les douceurs que j'ai goûtées auprès d'elle ont dissipé au moins momentanément les soucis qui depuis longtemps obsédaient ma pensée. Je ne crois pas, en effet, avoir jamais passé deux mois plus heureux dans ma vie, surtout à cause
de contraste qu'ils faisaient avec le passé. J'y ai trouvé une vie douce et tranquille, accommodée à mes goûts, une amitié franche et sincère, le plaisir de revoir ma Bretagne, auquel je serai toujours sensible, et par-dessus tout j'y ai trouvé ce cœur si bon, si aimant, si attentif, si sensible qu'on ne saurait trouver qu'en une mère et dont la nôtre est vraiment le modèle. C'est à peine si je l'ai quittée durant ces deux mois; je ne trouvais nulle part autant de douceur qu'avec elle, car nulle part je ne trouvais tant d'abandon, de simplicité, de vérité. J'ai été ravi, ma chère Henriette, de l'état satisfaisant où j'ai trouvé notre mère sous tous les rapports. Sa santé est aussi bonne qu'elle peut l'être à son âge et après une vie comme la sienne ; elle a dans le caractère un courage et même une gaîté qui lui font parfaitement supporter son isolement, et d'ailleurs elle est entourée de tous les égards possibles de la part de nos parents et de tous ses compatriotes : enfin, ma bonne Henriette, c'est un bonheur pour moi d'avoir vu tout cela de mes yeux, et de pouvoir me rassurer complètement sur son état ; je suis persuadé que,
tant qu'à être séparée de ses enfants, il est impossible que nulle part elle soit mieux.
J'en viens maintenant, ma bonne Henriette, à ce qui me concerne personnellement, et vais commencer par te dire quelques mots de la nouvelle maison que j'habite. Elle ne ressemble guère aux deux par lesquelles j'ai déjà passé. Le régime y est plus large et plus général qu'à Issy. Tout ce qui sentait encore à Issy la maison d'éducation est ici éliminé ; en effet, ce sont tous des jeunes gens de vingt à trente ans, ayant, pour la plupart, terminé leurs études ecclésiastiques, et travaillant en leur particulier. Aussi chacun a-t-il, pour ainsi dire, sa vie particulière. Le ton des élèves est excellent; ce sont des égards parfaits, mais une froideur et une indifférence remarquables. L'immense majorité venant des provinces pour y passer un ou deux ans, on se soucie peu d'y faire des connaissances, qu'on ne reverrait plus. C'est donc une vie absolument particulière. D'ailleurs, on est si nombreux (environ deux cent vingt), qu'on se voit à peine l'un l'autre tous les deux ou trois mois. Tu peux juger, d'après cela, que les intimités sont rares. Tu
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conçois aussi que sur ce grand nombre il doit y avoir bie\i du mélange. Cela est vrai, pourtant le mauvais esprit, l'esprit intrigant, l'esprit envieux, etc., est comprimé, sinon étouffé.
La vie n'a pas ici cette monotonie qui rendait le séjour d'Issy insupportable à ceux qui ne savaient pas réfléchir. Pour moi, je me plaindrais plutôt de sa dissipation, et si je regrette quelque chose a Issy, c'est la douce quoique un peu triste tranquillité dont on y jouissait, à cause du petit nombre des élèves et du calme des lieux. Quant aux directeurs, ce sont encore des attentions et des soins admirables, mais on sent que tout cela est mécanique, que ce sont des hommes accoutumés, depuis vingt à trente ans, a en faire autant au premier venu, et qui n'envisagent en vous que l'élève confié à leur soin, et non votre individualité personnelle. Du reste, j'ai été surpris du nombre d'hommes distingués et savanes qui se trouvent ici réunis. De tous les professeurs, il n'en est aucun qui n'ait un mérite réel, et quelques-uns sont remarquables par leurs talents et leur érudition. Les
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cours sont faits avec un soin extrême, et l'instruction y est beaucoup plus complète qu'en aucune autre maison ecclésiastique ; en un mot, on y trouve toutes les facilités possibles pour le travail. Quant au matériel, tout est parfait; la propreté même y approche du luxe, tout en s'arrêtantàla limite convenable. Quant aux études, l'unique, à proprement parler, qui soit ici professée, c'est la théologie avec tous ses accessoires, droit canon, Ecriture sainte, etc. L'hébreu est la seule science, indépendante de la théologie, qui y ait un cours spécial. Il y a dans la théologie deux parties bien distinctes, aussi différentes parleur objet que par leur méthode, et pour lesquelles aussi je suis bien différemment disposé. L'une est ce que j'appellerais, pour ainsi dire, partie de démonstration ou apologétique, laquelle établit les principes généraux, les preuves de la religion, de l'Église, etc. La seconde, que j'appellerais partie d'exposition, laquelle, supposant lu première, expose les décisions, les dogmes définis par l'Église ou contenus dans les Écritures. La première de ces parties est grande et belle:
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c'est une vraie philosophie, nécessitant des analyses de l'homme, de la société, des discussions de critique, des recherches toutes expérimentales, en un mot. Elle est liée aux plus hautes questions qui ont préoccupé l'esprit humain, et me semble indispensable à tout homme qui veut réfléchir.
Il n'en est pas de même de la seconde. Sans doute, rien de plus profond que les dogmes qui en font la matière, mais c'est précisément là la source du mal. L'esprit humain a voulu pénétrer ces abîmes et s'y est perdu. En voulant catégoriser et soumettre à la forme de son entendement ce qui est d'un autre ordre de choses, il n'a entante que d'inconcevables subtilités, d'inintelligibles explications. Telle est cette seconde partie de la théologie, toute empreinte de la scolastique du moyen âge, moulée encore, pour ainsi dire, sur les formules abstraites et creuses de l'école. Heureusement que cette forme ne tait rien au fond des choses ; il y a eu une théologie dogmatique sans scolastique, rien n'emprche qu'elle s'en rende de nouveau indépendante. Rien n'en prouve mieux la possibilité que la
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forme si belle et vraie de la théologie apologétique, toute fondée sur des faits et des inductions, ce qui n'empêche pas qu'elle soit d'une profondeur étonnante; car c'est, à mon sens, une des plus grandes marques de vérité du christianisme, que, pour en prouver la vérité, il faille analyser tout ce qu'il y a de plus profond dans l'homme: son nœud est là. S'il était faux, au contraire, l'analyse ne pourrait que le détruire.
A l'étude de la théologie, j'ai ajouté celle de l'hébreu, et je compte donner à cette dernière une ample part de mes heures de travail. Nous avons un excellent professeur dune érudition immense et au courant de tout ce que la science moderne a ajouté à celte étude. Il nous a parlé plusieurs lois de ce M. Latouche, dont, ce me semble, je t'ai souvent entendu parler. J'ai entre les mains son ouvrage sur la grammaire hébraïque, et j'ai pris connaissance de sa méthode en général. Ses principes me semblent vrais, mais, autant que j'en puis juger, c'est une tête trop ardente pour construire l'édifice d'une science : il a outré presque tous ses principes, quoique, je
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le répète, parfaitement vrais en eux-mêmes. Toutefois, il y a là des vues excellentes, et surtout une pénétration et un esprit d observation et de généralisation vraiment rares. C'est aussi le jugement de notre professeur. Nous suivons pour texte des leçons un abrégé français de la grammaire du célèbre Gésénius. Ici encore la palme aux Allemands : ce sont eux qui ont fait de l'hébreu une vraie science, toute rationnelle, une géométrie en un mot. Aussi la mémoire y joue-t-elle un rôle très minime. Après tout, les difficultés n'y sont que médiocres, dès qu'on s'est accoutumé au mode bizarre de l'écriture sans voyelles, et à la variété des sons qui sont communs à une même lettre. Du reste, celte étude mène à des lois de linguistique si importantes, et est d'une si indispensable nécessité pour entendre le plus ancien et le plus singulier, quand même on ne dirait pas le plus respectable des livres, qu'on ne saurait se repentir d'en payer les avantages par quelques travaux.
Tu t'étonneras peut-être qu'ayant déjà commencé l'allemand, j'aie entrepris l'étude d'une autre langue avant d'avoir poussé un peu
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loin la première. S'il faut te faire ma confession, voici le fait. Tu sauras qu'à l'époque où ie commençai cette étude, les finances étant en souffrance, je vécus d'abord en parasite pour les livres, c'est-à-dire qu'au lieu d'acheter grammaire, dictionnaire, auteurs d'explication, etc., je me contentai de les emprunter à un de mes condisciples, qui avait fort cultivé cette étude. Mais il est arrivé par malheur que ce condisciple a quitté la maison, emportant avec lui toute ma bibliothèque allemande. Force dono m'a été d'interrompre pour un temps. Arrivé à Saint-Sulpice, j'aurais pu reprendre la suite de mes éludes ; mais comme i'avais ici l'avantage d'un cours spécial d'hébreu, fait avec un soin et un talent remarquables, tu comprends que j'ai dû préférer la seconde langue à la première, dans laquelle je n'eusse pu me diriger que par mes études particulières.
L'espace va bientôt me manquer, ma bonne Henriette, et je ne t'ai encore rien dit de la grave pensée qui occupe mon esprit, durant tous les instants où il n'est pas rempli par l'étude. Tu la devines sans peine. De nou-
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velles invitations, quoique nullement impératives, de faire un premier pas, m'ont été adressées presque dès mon entrée dans la maison. Me voilà donc rejeté dans toutes mes incertitudes et mes troubles. Je n'avais été heureux durant les vacances qu'en m'imposant la loi de la plus sévère abstraction à cet égard. C'est maintenant un devoir pour moi de reprendre l'examen, quelque pénible qu'il puisse être. Mon Dieu ! qu'il est dur de se décider si jeune sur une question qui doit avoir 1 influence la plus immédiate sur toute l'existence. Mais enfin, ma bonne Henriette, c'est une nécessité entièrement inévitable et, de quelque côté que je me tourne, je suis obligé de la subir. Car enfin, l'éviterais-je en renonçant à l'état ecclésiastique ? Non sans doute ; c'est une décision pour une décision, mais toujours une décision : or ce mot est terrible. S'il y avait un parti pour éviter la décision, bien certainement je le prendrais ; mais il n'y en a pas : c'est un dilemme dune inflexible rigueur. A droite ou a gauche, c'est toujours un abîme. Jamais je n'avais compris combien l'action de la Providence est puissante sur
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les destinées de chaque homme, qu'en voyant combien l'acte le plus influent sur cette destinée est peu en son pouvoir. Car enfin, je ne puis me cacher à moi-même que toutes mes réflexions ne peuvent que fort médiocrement me diriger, vu que l'avenir, qui seul pourrait me donner un point fixe en cette recherche, m'est impitoyablement caché. Oui sans doute, nous sommes menés... Heureusement que le chrétien peut ajouter : nous sommes bien, menés. Voilà à vrai dire la seule consolation logique et vraiment solide.
Du reste, mes idées sont à peu près les mêmes. Les choses en elles-mêmes, abstraction faite des faits, Fa priori m'attire, mais l'expérience m'épouvante. Mes réflexions et les faits dont je suis journalièrement témoin ne font que confirmer ces deux tendances opposées. Croirais-tu que déjà j'en puis appeler sur ce point à ma propre expérience! Si l'espace me le permettait, ma bonne Henriette, je te raconterais diverses choses qui te feraient comprendre que mes craintes ne sont pas imaginaires, et que si je persévère, ce ne sera pas sans sacrifice de moi-même. Il te suffira de
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savoir mie l'envie et le petit esprit ont bien empoisonné les derniers mois de mon séjour à Issy. Heureusement qu'après tout l'avantage m'est resté devant ma conscience et même devant les hommes.
Adieu, ma bonne Henriette. J'attends sans tarder une lettre de toi. Il m'a semblé par les dates que mentionnait le billet de mademoiselle Ulliac1 que les lettres parviennent plus rapidement de Varsovie. Je serai donc en attente dans quelques jours. Oh ! si tu savais comme tes lettres me rendent heureux ! Ce sont des époques dans ma vie.
Adieu : encore une fois tu connais la confiance sans bornes et la tendre aflection de ton