II. R
J'emploie pour te faire parvenir cette lettre le même moyen que j'ai déjà mis en usage pour les précédentes. N'oublie pas, mon ami, d'envoyer mon adresse à maman et à Alain. Dans deux ou trois mois, tu les embrasseras pom moi.
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MADEMOISELLE RENAN
Au château de Clemensow, près Zamosc (Pologne). Paris, le il juillet i844-
Je veux, avant d'aller embrasser notre bonne mère, ma chère et excellente Henriette m'entretenir encore une fois avec tôt:. Je pense que quand tu recevras ces lignes, je serai bien près de me réunir à elle, mon départ étant fixé du 20 au 25 de ce mois. Cette pensée depuis longtemps m'occupe tout entier ; elle est le centre naturel où se portent mes désirs et mes espérances, dans les moments où je les laisse libres de suivre leur pente naturelle. La vie solitaire a sans doute ses douceurs ; mais quand elle est dénuée de ces douces affections qui sont la vie de l'âme, et quand, avec cela, elle est longtemps prolongée, elle devient un cruel supplice. Figure-toi que pendant les dix mois que je viens de passer
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ici, il ne m'a pas été donné une seule fois de voir un visage connu, hors ceux qu'un concours forluit a amenés ici simultanément avec moi. Triste amitié que celle qui n'est fondée que sur un rapprochement si étranger au cœur !
Je ne me plains pas de la privation de ces visites indifférentes, qui peuvent suffire à ceux qui ne cherchent, dans le commerce du dehors, qu'une occasion de sortir d'eux-mêmes et d'étouffer l'ennui inséparable de la réflexion sur le moi. Celles-là, je me réjouis d'en être privé. Mais celles dont l'absence me fait éprouver un vide cruel, ce sont celles de ces personnes qu'une affection si pure et si légitime m'a attachées ; ce sont ces doux entretiens où l'âme peut parler à une autre comme elle se parle à elle-même, tels, en un mot, que Dieu me les avait accordés, au temps où il voulait m'acclimater à une vie si nouvelle pour moi, et dont pourtant j'ignorais encore alors toutes les épines. Mais j'ai honte, ô ma bonne Henriette, de le parler des souffrances de l'isolement, quand je songe que c'est toi qui les souffres dans toute leur
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amertume, privée même de ce repos annuel gui vient interrompre pour moi la série accoutumée de ma pauvre vie. La pensée du bonheur dont je vais jouir ne me revient jamais, qu'elle ne me rappelle que celle à qui je le devrai en sera elle-même privée, peut-être encore durant des années. Celte pensée m'est bien pénible, ma bonne Henriette, et je n'y trouve d'adoucissement que par l'espérance et la conscience de cette affection qui est le seul retour par lequel on peut payer le dévouement. Te rappelles-tu qu'il y a cinq ans, quand je te quittai pour aller revoir noire bonne mère, tu pleurais. Je n'y pense jamais sans en faire presque autant. Pauvre Henriette, que dirions-nous maintenant? Oh! que ta pensée nous sera présente durant les doux instants qui s'approchent. L'an dernier, c'était là que se tournaient toutes nos conversations.
Je dois t'apprendre, ma chère Henriette, que depuis ma dernière lettre, j'ai fait un pas de plus dans la carrière ecclésiastique. Mais celui-ci ne m'a pas coûté les soucis et les longues alternatives de doute qui avaient accompagné le premier. 11 n'en est, pour ainsi
dire, que l'annexe, et n'a ajouté aucun lien, aucune obligation à l'état qui le précède, st qui n'entraîne lui-même aucun lien, ni aucune obligation. Je n'ai donc pas dû beaucoup hésiter. Mais désormais il n'en sera plus de la sorte. Le premier pas qui se présente maintenant à moi, sera définitivement irrévocable * ; heureusement qu'il ne se montre encore à moi que dans un avenir bien éloigné, dont le strict minimum est une année, mais qui, je le pense, s'étendra au delà. Je ne peux y penser sans crainte, et, quand je pense aux angoisses du passé, ô mon Dieu ! mon Dieu I m'écrié-je, éloignez de moi ce calice. L'hésitation est si cruelle quand elle a pour objet une démarche qui pèsera sur la vie entière. Cependant que sa volonté soit faite et non la mienne. Tu me soutiendras, n'est-ce pas, mon Henriette, au moins en m'assurant que tu m'aimes?
Parmi les pensées d'avenir qui nous ont occupés dans nos dernières correspondances, il y en a une, ma bonne Henriette, sur laquelle je sens le besoin de revenir ; cai je ne veux
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pas du tout que tu te méprennes sur mes vr'His sentiments sur ce point. Ils sont parfaitement arrêtés et les voici. Quand je te manifestai le goût qui m'entraînait vers une vie studieuse et retirée, de préférence aux fonctions du ministère extérieur, tu semblas craindre que je ne cherchasse la réalisation de ce projet en m'agrégeant à quelque congrégation ou société religieuse. Cette pensée t'alarma, et je le conçois ; car je t'assure que, tout aussi bien que toi, je suis singulièrement éloigné de ce genre de vie qui absorbe l'individu dans un être abstrait ; un corps détruit, comme tu le dis si bien, tout sentiment personnel, et oblige celui qui s'y engage à faire pour un corps ce qu'il n'eût jamais entrepris comme homme privé. Je te le répète, j'ai sur ce point des idées fort décidées, car je les crois justes. Je suis persuadé que les corporations religieuses, utiles pour certains temps et pour certaines personnes, sont tout à fait déplacées et incompatibles avec d'autres temps et d'autres personnes. Et je crois de plus que notre époque est du nombre de ces temps, et que, moi, je suis du nombre de ces personnes.
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Je pense que le pur chercheur de vérité évitera toujours ces liens qui lui imposent le devoir (ou plutôt la nécessité, car devoir c'est autre chose) d'adhérer non à la vérité, auquel l'amènera sa raison, mais [à] la doctrine de telle ou telle école Au milieu de ces vi\es controverses, qui occupent l'opinion publique de notre pays, et que je regarde après tout comme un de ces futiles aliments, nécessaires à ceux dont les passions ont besoin d'être stimulées par un objet quelconque, quoique je reconnaisse que l'observai eur qui sait s'en moquer et s'en tenir en dehors puisse en tirer des inductions utiles, au milieu, dis-je, de ces controverses, sur lesquelles j'ai réfléchi, j'ai pu me former un sentiment également éloigné et des furibondes déclamations de ceux qui voient souvent du mystère où il n'y en a pas, et des panégyriques ridicules de ceux qui ont l'esprit assez petit pour voir dans une institution humaine le type de la souveraine perfection.
Les uns et les autres me semblent ignorer également ces deux grandes lois de la nature humaine : i° que chercher une œuvre hu-
inaine, quelque nom qu'elle porte, fût-il celui de Jésus-Christ, quel que soit son objet avoué, fût-il le plus saint, quelques moyens qu'elle emploie, fussent-ils les plus purs, où les passions humaines n'aient leur contingent d'influence et d'action, que chercher, dis-je, une telle œuvre, c'est chercher l'impossible ; 20 que l'humanité marchant toujours, et que les institutions ne marchant pas, il s'ensuit nécessairement que les institutions de tel siècle seront en désaccord avec le siècle suivant, et qu'alors vouloir les soutenir, c'est s'amuser à réchauffer un cadavre et faire preuve d'un bien petit esprit. Telle est mon idée, dont le corollaire pratique est de me tenir à part et complètement en dehors de ces mouvements intéressés et passionnés, qui sont si insupportables à celui qui cherche le vrai, et qui croirait trop faire honneur à des niaiseries, en s'échauiïant la tête pour elles. Quand ils seront morts, et que je serai mort, cela leur servira et me servira beaucoup quej'aie perdu pour eux le peu de calme qui fait le charme de nos quelques instants ici-bas, et qui cherche sans cesse à nous échapper ! Je veux donc me
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tenir tout à fait à l'écart de ces vaines controverses qui ne servent qu'à éloigner l'homme de sa fin, et pour cela n'y être jamais partie intéressée. Mais, ma bonne Henriette, je ne renferme pas sous le nom de congrégation religieuse ces réunions d'hommes assemblés par un même but extérieur, par la similitude des occupations, et qui ne sont liés entre eux par d'autre lien que par une juxtaposilion purement temporaire et rescindable à volonté. On ne croit pas enchaîner sa liberté en s'agrégeant à un corps enseignant, tel que l'université, etc. Or, je cherche en vain quelque lien plus étroit entre les membres des sociétés auxquelles je fais ici allusion : le fait est qu'il n'y en a pas.
Du reste, ma bonne Henriette, quelques événements, préludant à de plus importants, et qui ont commencé à se dessiner depuis ma dernière, changeront probablement du tout au tout mes plans pour l'avenir. Je ne t'en parle pas cette fois, car ils sont encore dans le vague des ouï-dire, et d'ailleurs la réponse à la demande scientifique que tu m'adressais et que tu trouveras ci-incluse, m'oblige à être
cette fois plus laconique : ce sera l'objet de notre prochain entretien.
Pardonne-moi, je te prie, le désordre qui règne dans les seconds paragraphes des notes que je te transmets : il était facile de garder une méthode suivie en parlant des grands historiens ; mais pour l'observer au milieu du déluge des écrivains secondaires, il eût fallu consacrer à un travail de pur arrangement un temps et des soins auxquels j'ai pensé que ta perspicacité suppléerait. Permets-moi de te demander aussi un service analogue. Si tu avais quelques relations avec quelque ecclésiastique instruit, du pays que tu habites, pourrais-tu connaître de lui quel est Y enseignement général des écoles de la Pologne et des pays environnants sur les questions théologiques suivantes : i° les décrets dogmatiques des souverains pontifes doivent-ils être considérés comme des règles de foi infaillibles et irréjormables par elles-mêmes, ou bien est-il nécessaire que le consentement de l'Eglise universelle s'y ajoute, pour qu'ils méritent ce titre ; 2° quel est le pouvoir du souverain pontife par rapport aux canons de discipline,
et peut-il obliger une église particulière à renoncer à ses usages et libertés; 3° le pape est-il ou non supérieur au concile œcuménique en fait de dogme et de discipline; 4° le pape a-t-il un pouvoir direct ou indirect sur le temporel des rois, et, s'il n'en a aucun, comment expliquer les faits nombreux où il se l'est arrogé au moyen âge. Sont-ce de vraies usurpations ou des effets du droit public qui régissait la société civile à cette époque. Je voudrais savoir si la réponse que font les théologiens français à ces questions, et qui est connue sous le nom de doctrine gallicane, leur est réellement exclusivement propre. C'est un point de fait actuellement fort contesté, et sur lequel j'ai pensé que tu pourrais me fournir quelque renseignement. Tu comprends dès lors que je demande Y enseignement des écoles et non le sentiment de tel ou tel en particulier, ou l'appréciation intrinsèque des doctrines ci-dessus énoncées. Ma question ne roule que sur le fait.
Il faut nous séparer, ma chère et excellente Henriette. J'espère que tu ajouteras au bonheur dont je vais jouir auprès de ma bonne
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mère, celui de recevoir une lettre de toi. Je lui écris aujourd'hui même pour lui apprendre une prochaine arrivée. Ce n'est que par la conscience de cette amitié réciproque, qui franchit les distances, que je me console du vide irrémédiable qui se mêlera à notre bonheur. Adieu, ma très chère Henriette ; puisses-tu comprendre toute l'affection et toute la tendresse qui vit dans le cœur de ton Ernest pour la meilleure des sœurs.
E. RENAN
MADEMOISELLE RENAN
Au château de Clemensow, près Zamosc (Pologne).
Ma bonne et chère Henriette, Je veux aussi te dire quelques mots. Que de joies j'ai éprouvées depuis les dernières lignes que je t'écrivis de mon séjour habituel ! Embrasser notre mère chérie, revoir des lieux qui ne manquent jamais d'exciter de douces
associations d'idées, retrouver ces habitudes domestiques, qui sont si puissantes pour répandre sur l'âme une certaine suavité, qui la fléchit sans l'amollir, c'était plus qu'il n'en fallait pour me remettre des fatigues de ma vie ordinaire, et de la trempe un peu raide, que mes pensées tendent à y prendre. Il semble que les paroles de la mère aient une efficace toute particulière pour tout adoucir, lors même qu'elles semblent y viser le moins. D'ailleurs, où chercher l'affection pure et désintéressée, si ce n'est sur son sein? Comme c'est un besoin du cœur de l'homme, il était juste que Dieu réservât à chacun un cœur où il pût être sûr de trouver ce qu'il chercherait en vain ailleurs. Jamais aussi je n'avais eu l'esprit plus libre : les facultés intellectuelles tiennent par des liens secrets aux facultés morales et affectives, et ressentent le contrecoup de la souffrance ou du bien-être de ces derniers. Ce sont deux systèmes faits pour marcher ensemble et non pour se suppléer. Que l'étude, en nourrissant l'intelligence, puisse adoucir les souffrances de la partie affective privée d'aliment, cela est vrai ; mais
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c'est, en trompant la faim et non en la rassasiant. Enfin, ma bonne Henriette, béni soit Dieu qui nous avait réservé ce doux repos, ce remède à tous les maux. Je fais trêve aux pensées d'avenir; ce n'est pas que dans l'état de ma vie habituelle, ces pensées me troublent : je tâche de les maîtriser et de m'en occuper sans en être occupé. Mais ici, si quelques occasions les ramènent à ma pensée, c'est plutôt pour y rêver que pour y penser, et après tout le rêve n'est pas un mal, surtout en vacances. — J'ai trouvé notre bonne mère parfaitement bien : son isolement, quoique si profond, elle le supporte à merveille. C'est le plus heureux caractère que j'ai connu de ma vie. Sa santé m'a semblé aussi dans un état très satisfaisant. — Sa tendresse fait à elle seule tout l'agrément de mes vacances. Je suis difficile sur le choix de ceux à qui j'accorde ma confiance et mon amitié; et le caractère de ceux qui m'entourent me porte peu à lier parmi eux de nouvelles connaissances. Le clergé de ce pays, quoique respectable, est circonscrit dans un cercle de vues si étroites, que je craindrais qu'un contact
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trop immédiat ou trop prolongé ne finît par m'y renfermer avec eux. Je ne connais qu'une chose à laquelle ils seraient éminemment propres : ce serait à. prêcher une croisade contre l'université : je ne doute pas qu'ils ne le fissent dès demain, s'ils étaient sûrs de trouver des soldats. Quoi qu'il en soit, ils y mettent un enthousiasme et un zèle désintéressé tout à fait comique. J'aime beaucoup à en rire, et cela m'a fourni l'occasion de faire des observations psychologiques assez curieuses sur la manière dont se forment les opinions des hommes, et sur la simplicité avec laquelle des hommes innocents se jettent de la poudre aux yeux sur les motifs secrets qui les dirigent.
J'ai choisi pour occupation des vacances, la continuation de mes études hébraïques. Mes travaux de l'an dernier m'ont mis en état de m'élever au-dessus des difficultés littérales et de goûter cette littérature si antique et si pure. Je m'applique surtout à la poésie et spécialement aux Psaumes, qui en sont les plus précieux restes. C'est une source inépuisable d'admiration et même d'obser—
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vations scientifiques, pour celui qui sait y voir les premiers chants de l'enfance du genre humain et la langue dans laquelle il balbutia ses premiers mots. Envisagés à ce point de vue, ces antiques fragments ont une valeur inestimable, et si quelque psychologiste s'occupait jamais de développer la théorie de l'une des facultés les moins étudiées de l'homme, la faculté d'inspiration spontanée ou de poésie, c'est là qu'il devrait chercher ses matériaux. Car, à mon sens, cette faculté était une faculté d'enfance qui a disparu du monde, qui n'existait que dans le monde antique, et dont ceux qui se disent maintenant poètes ne sont que les imitateurs quant à la forme. Mais pour le fonds, qui est l'inspiration, elle s'est éteinte, et nos poètes n'ont d'autre ressource que de nous dire en beaux vers qu'ils sont inspirés, à défaut d'inspiration réelle. Voilà pourquoi, comme dit Pascal, les honnêtes gens ne mettent guère de différence entre le métier de poète et celui de brodeur. J'attends avant notre départ pour Saint- Malo une réponse à la lettre que je t'avais écrite de Paris et à ces quelques lignes. Ce
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sera le complément de mes agréments de vacances. J'ai laissé à maman les affaires sérieuses; nous en dissertons pourtant à loisir dans nos promenades et nos conversations. Puissent-elles se terminer pour le mieux ! Adieu, ma bonne et chère Henriette, tu sais que le cœur de ton Ernest est partagé entre bien peu de personnes et tu sais aussi quelle place tu y occupes.
E. RENAN
MADEMOISELLE RENAN
Au château de Clemcnsow, poste de Zwierziniec, près Zamosc (Pologne).
Paris, Ier décembre i844.
J'ai quelque temps tardé à t'écrire, ma bonne et chère Henriette, parce que j'espérais tous les jours une lettre de loi. lime semblait me souvenir que, dans les dernières lellres que nous reçûmes de toi durant les vacances, tu me promettais une longue réponse pour los
premiers jours qui suivraient mon retour au séminaire, c'est-à-dire les premiers jours de novembre. C'est sans doute une erreur, puisqu'en effet ie ne l'ai pas reçue ; il me sera arrivé ce qui arrive bien souvent, c'est de prendre mes désirs pour des réalités et, à force de souhaits, d'arriver à espérer. Mon attente voyage ainsi d'un courrier à l'autre, et l'heure des visites, auparavant si indifférente pour moi, réveille tous les jours mon impatience, parce que j'espère qu'elle m'amènera le messager de mademoiselle Ulliac, qui déjà si souvent m'a porté la bonne nouvelle. J'espère bien qu'il ne tardera plus longtemps; mais je n'ai pas voulu reculer plus longtemps le plaisir de m'entretenir de nouveau à loisir avec toi.
J'ai donc quitté notre bonne mère il y a environ six semaines. Je crois t'avoir déjà dit, ma bonne Henriette, quelle avait été ma joie en la retrouvant toujours la même pour la santé et la gaîlé. Avec quel bonheur je l'entendais reconnaître elle-même le contraste de ses dernières années avec les jours si agités et si douloureux qui avaient jusqu'ici
rempli sa vie et en attribuer la cause après Dieu à ses enfants bien-aimés. Maman est vraiment un des plus beaux t>pes de mère que je puisse imaginer. Elle ne vit que par nous, elle s'identifie avec nous. La seule différence que j'aie trouvé en elle à ce voyage, c'est que la solitude commence à lui peser davantage : elle ne me l'a pas dit, mais je l'ai induit de plusieurs petites circonstances.
La vie douce et calme que j'ai menée durant les vacances m'a complètement remis de l'état d'épuisement où je me trouvais l'an dernier dans les derniers mois de l'année. Ma santé n'a jamais été plus parfaite et même je me trouve maintenant plus tort qu'à l'époque de la rentrée. Pourtant, les premiers jours ont été bien pénibles. J'étais étonné, après avoir passé tant de fois par ce douloureux moment, de me trouver encore si taible. Tout un autre monde de pensées tristes, dures, souvent aigres et inquiètes, se réveillait en moi après s'être longuement assoupi. Enfin, au bout de quelques jours, j'étais de nouveau enfoncé dans l'étude et cela m'a rendu un peu de nerf Du reste, ma bonne Henriette, il
s'est opéré cette année en ma position, un changement que je considère comme important, moins sans doute en lui-même que par les suites qu'il peut avoir sur mon avenir et que j'ai déjà pu entrevoir. Je t'ai déjà parlé de mes études dans la langue hébraïque et des progrès assez rapides que j'y avais faits. En effet, quoique je n'aie encore qu'un an d'études, le professeur d'hébreu se trouvant trop occupé par les deux cours qui se tont de cette langue au séminaire, m'a lait charger par les Directeurs de professer ï\ja de ces cours.
Je n'ai pas hésité à accepter, tant pour l'utilité scientifique que j'en pouvais retirer que parce que j'aperçus sur-le-champ que cela pouvait mener à quelque chose de plus. D'ailleurs, j'ai pour principe d'entrer toujours dans le chemin qui s'ouvre devant moi, parce que l'on ne sait pas où il mène. Bien d'autres l'ont envisagé comme moi, et tous ceux qui mont félicité n'ont pas manqué de me faire remarquer que le professeur actuel d'hébreu à la Sorbonne a commencé de la même manière. On m'a même déjà fait la proposition
du reste d'accepter une place de professeur de la même langue, au moins d'abord comme suppléant, dans une sorte de taculté de théologie qui serait en projet dans la tête de M. Afïre, archevêque de Paris ; mais ce projet me paraît si vague pour le temps, pour la manière, etc., que je n'en sais trop que penser. On assure pourtant qu'il doit s'ouvrir immanquablement dans un an. Nous verrons. Tu comprends, du reste, que je n'ai pas dit non. Cette place, si elle réalisait ce que je conçois sans toutefois l'espérer, me procurerait ce que j'ai toujours souhaité, une vie d'étude et de réflexion, sans entrer dans une société religieuse, à quoi je répugne plus que jamais. Il paraît du reste que la position de ces professeurs serait honorable sous tous les rapports. Sans faire plus de fond sur ce projet que sur un autre, je puis certainement conclure de ce que je vois autour de moi à mon égard, de l'opinion de mes condisciples et de mes supérieurs, de l'espèce de réputation que m'a faite la manière assez remarquable dont on à\l que je fais ma classe, que je n'ai plus rien à craindre par rapport à mon genre de
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vie à venir. Et ce qui me rassure contre les illusions qu'on se fait naturellement à soimême, c'est que je n'ai jamais reconnu que je fusse grandement optimiste. Du reste, je te le répète, je ne fonde pas mes espérances précisément sur le projet que je t'ai ci-dessus spécifié : plusieurs raisons, au contraire, me portent à m'en défier. Je me contente d'en induire d'autres possibilités.
Je ne fus pas peu étonné quand le supérieur, en me proposant la charge dont je t'ai parlé, voulut en même temps me faire accepter une rétribution pécuniaire, vu que je continue comme les autres élèves mon cours de théologie, que je ne suis pas censé, par conséquent, sortir de leur rang. Il me proposa d'abord deux cents francs. Tu comprends que j'aurais accepté volontiers et pour toi et pour moi. Mais je crus remarquer au tour qu'il donnait à sa proposition, que la Compagnie consentait bien volontiers à faire cela et même plus pour moi, espérant qu'un jour je ne lui serais pas inutile. Je sais d'ailleurs qu'elle fait de même pour plusieurs autres qui se destinent à en faire partie. Ce tour me déplut et
j'évitai soigneusement d'entrer dans ce point de vue, pour cela ie refusai. Pressé par les instances du supérieur, je consentis à accepter cent trancs, afin, disais-je, d'acheter quelques ouvrages considérables, dont ma classe nécessitera l'achat. Pour nous mettre d'accord, il fixa définitivement la somme à cent cinquante francs. J'ai préféré perdre cinquante francs et les recevoir à titre de gratification bénévole et non comme membre tutur de la société. Une promesse même implicite, une simple reconnaissance envers une société me fait peur, car après tout, je ne vois pas comment on peut la lui témoigner, si ce n'est en y entrant. Or, il vaut mieux refuser un bienfait que de s'exposer à ne pas pouvoir le reconnaître. J'ai supposé ton consentement tacite; car enfin, bonne Henriette, en un sens, cela te regardait plus que moi.
J'ai aussi commencé cette année à m'occuper sérieusement de l'étude de l'allemand. J'y ai déjà lait quelques progrès, et, d'après l'usage invariable, j'ai abordé il y a quelques jours les labiés de Lessing. En somme, il n'y a que la bizarrerie de la construction et l'anomalie
des verbes irréguliers qui me' paraissent des difficultés réelles. J'ai un secours fort utile dans plusieurs condisciples allemands, qui m'aident de leurs conseils. Je pense fort souvent à la proposition que tu me fis il y a quelque temps par rapport aux voyages, etc., et je voudrais être en état de l'accepter au jour où je croirai y voir mon avantage. J'en suis, je te l'avoue, moins éloigné que jamais. Malgré toutes ces occupations, ma bonne Henriette, c'est vers toi et vers notre bonne mère, que j'aime à diriger ma pensée, quand elle a besoin de ce repos qu'elle chercherait vainement ailleurs. C'est une triste chose d'être réduit à étouffer ses facultés l'une par l'autre, faute de pouvoir les développer toutes. Dieu me garde de jamais l'essayer : quelquefois, j'en suis comme tenté; mais alors ton souvenir et celui de maman sont ma sauvegarde. Je ne serai jamais dans mon état normal que quand je pourrai joindre à l'étude et à la pensée les joies du cœur et de l'amitié. Les vacances passées ont été sous ce rapport l'idéal sur lequel je modèle mes souhaits d'avenir. Aussi que de rêves nous y
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avons formés, notre pauvre mère et moi ! Tu en étais toujours partie intégrante. Dis-moi donc dans ta prochaine lettre quelles seraient tes pensées par rapport l'avenir et à la France. J'ai souvent voulu conjecturer sur ce point; mais faute de données, je n'ai pu arriver à rien de satisfaisant. Tu évites toujours de nous en parler. — Adieu, ma bonne et chère Henriette, tu connais la vérité de mon affection : c'est la seule reconnaissance que je puisse t'offrir pour tout ce que tu as fait pour moi. Puissé-je un jour te la prouver selon mes désirs.
Ton frère et ami,
E. RENAN
MADEMOISELLE RENAN
Au cliâteau de Clemensow, poste de Zwierziniec, près Zamosc (Pologne).
Paris, i3 février 1 8 'i Ti .
Ta dernière lettre, ma bonne Henriette, m'a causé une peine bien vive, en m'apprenant les inquiétudes que t'avait causées notre long si-
lence. Fallait-il encore ajouter cette autre souffrance à toutes celles que tu t'imposes pour nous? Je ne puis, en vérité, comprendre comment nous avons pu négliger de t'écrire, alors que tu étais présente à toutes nos pensées et à tous nos entretiens. Sois bien sûre, chère Henriette, que désormais je saurai t'épargner une peine, dont mieux que tout autre je comprends l'amertume.
Je devance un peu cette fois l'époque de ma lettre, parce que je veux conférer plus sérieusement avec toi d'un avenir qui vient enfin m'obliger impérieusement de penser à lui. Jusqu'à ce jour, j'ai suivi passivement la ligne qu'une force supérieure traçait devant moi, et après tout je ne puis me résoudre à m'en repentir. Peut-on reprocher à l'homme encore incapable de faire une démarche avec sens et jugement, de ne pas résister à la force des circonstances souvent plus sage que lui, et qui saura bien après tout l'obliger à céder? Mais enfin l'époque est venue, où le devoir m'oblige à insérer mon action dans la décision de ma destinée et à prendre un rôle actif dans ma propre vie.
On a donné suite à la proposition dont je t'ai déjà parlé, et en vertu de laquelle j'aurais occupé dès l'an prochain une chaire d'héhreu dans la maison des hautes études, qui doit, dit-on, éclore des projets de M. Affre. Un terme si rapproché m'avait toujours paru chimérique, et la réponse a été celle que je prévoyais. On m'a assuré pour l'avenir de l'accomplissement de l'offre qui m'avait été faite, mais seulement lorsque j'aurais achevé le temps du séminaire. En vérité, comment ne l'avaient-ils pas compris du premier coup? Ce n'a pas été, je t'assure, une espérance déçue ; j'en ai même été satisfait, car je conserve ainsi ma liberté, et d'ailleurs la couleur de cette maison ne me plaît pas : j'y vois des vues d'antagonisme, et je ne veux pas être un homme de parti.
D'un autre côté, je vois approcher l'époque où l'on m'offrira de faire le pas irrévocable dans l'état ecclésiastique. Pour les démarches préliminaires que j'ai déjà faites, une raisonnable probabilité fondée sur de sages conseils a dû me suffire; mais désormais une certitude absolue, résultat non d'influences étrangères
ou des circonstances, mais d'une conviction intime, d'une volonté libre et personnelle, m'est devenue nécessaire. Et cette résolution, comment l'aurai-je? Tu as paru conclure du silence que je gardais sur ces pénibles questions, que les irrésolutions avaient enfin disparu de mon cœur. Hélas ! ma bonne Henriette, que ce silence rendait mal ma pensée habituelle ! Mais aussi pourquoi répéter toujours de tristes pensées, dont le remède n'est pas au pouvoir de l'homme? Dans ces pénibles alternatives, mon grand mot est toujours celui de l'irrésolu : attendre, attendre encore. Je commence pourtant à sentir qu'il n'est plus de saison. Serait-ce quand, par mes délais, j'aurais fermé toutes les issues, que je voudrais retourner en arrière ? J'ai donc dû tourner mes souhaits vers une position qui me laissât la liberté et l'expectative et servît en même temps à adoucir la transition et à m'ouvrir quelque issue, dans le cas où le devoir m'obligerait à reculer. Concilier ces deux choses, tel est maintenant le but de tous mes projets, et, pour les réaliser, c'est vers toi, ma bonne Henriette, vers toi, à qui je dois
tout, et à qui je voudrais tout devoir, que j'ai tourné ma pensée.
Je me suis rappelé la proposition que tu m'avais souvent répétée, d'une place qui, en me procurant l'avantage de ne rien précipiter, me fournît aussi les moyens d'étudier le monde sur un théâtre plus vaste et souvent plus vrai que celui des livres, où j'ai seulement appris jusqu'ici à le connaître. D'ailleurs, ce serait un moyen d'acquérir des données sans lesquelles on ne peut vraisemblablement résoudre le problème de sa vie. Je crois que, si l'exécution en était encore possible, le moment où je nie trouve serait le plus favorable. Libre de tout engagement, l'esprit suffisamment cultivé par des études suivies et des connaissances variées, parvenu à cet âge où l'on a assez de fermeté pour ne pas flotter au premier vent qui souffle, et assez de flexibilité pour saisir le bien et le beau partout où on le trouve, et pour se modeler sur lui, je trouverais dans l'exécution de ce plan le complément d'une éducation incomplète sous quelques points de vue, et une heureuse transition de l'éducation à la vie.
Outre ces avantages intellectuels, j'y trou-
verais encore le moyen le plus simple de. faire agréer un relus au moins momentané à des supérieurs que la prudence me défendrait de choquer, quand même la probité ne me commanderait pas envers eux la reconnaissance. D'ailleurs, pourrais-je ne pas désirer de soulager le plus tôt possible ceux qui se sont imposés pour moi des sacrifices? Enfin, chère Henriette, tu comprends aussi bien que moi tous les avantages que j'en pourrais retirer, puisque c'est toi-même qui m'en as suggéré l'idée. J'ignore entièrement quelle peut être la nature de la position que tu songeais alors à me procurer, ou quelles sont les modifications que le temps a pu apporter à tes projets primitifs. Je me garderai donc d'entrer dans aucun détail ; je t'accorde plein et absolu pouvoir. Je me suis jusqu'ici trop bien trouvé de ce que j'ai reçu de ta main pour ne pas m'y confier sans réserve. Il est inutile de te dire que la place qui me laisserait le plus de temps pour mes éludes particulières, ou qui ne m'occuperait qu'à des études fructueuses pour moi, serait celle qui me conviendrait le mieux ; car mon progrès
intellectuel sera toujours la plus chère de mes intimes pensées.
Les parties auxquelles je m'appliquerais le plus volontiers, et dont je crois être capable de donner des notions étendues, sont les langues et les littératures anciennes, les langues orientales, les sciences mathématiques et physiques, l'histoire (quoique mes études y soient moins complètes) et surtout la philosophie. Enfin, je me fie assez à ma facilité et à l'habitude que j'ai des diverses études, pour oser promettre d'être bientôt capable de diriger un autre dans l'élude d'une branche quelconque. Quant à des études classiques élémentaires, je m'y résignerais. Le pays où le mouvement intellectuel serait le plus avancé, l'Allemage par exemple (j'entends les universités), serait aussi le séjour qui me plairait davantage; d'autant plus que j'aurai bientôt une connaissance assez étendue de la langue de ce pays, et que j'ai toujours été surpris de voir mes pensées en parfaite harmonie avec les points de vue de ses philosophes et écrivains. Enfin, bonne Herriette, j'abandonne tout à tes soins maternels; tout ce que tu feras, je l'approuve, je
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l'accepte comme l'œuvre d'une providence bienveillante, qui a toujours voulu se servir de ta médiation pour me faire du bien.
Peut-être pourtant serait-il prudent de ne pas encore agir d'une manière décisive. Jusqu'à deux ou trois mois, je ne suis pas encore sûr de moi ; on pourrait me taire telle proposition, que je ne pourrais absolument retuser, sans tout briser. Si tu peux agir comme incertaine encore de mon consentement, agis : sinon, je te promets une réponse définitive dans quelques semaines Malgré cette incertitude, j'ai voulu te mettre au courant des choses, afin que tu pusses toi-même me conseiller, et tout diriger en conséquence. Je pense que J'époque la plus propice pour l'exécution serait le commencement de l'année (classique) prochaine. Je ne répugnerais pourtant pas du tout a passer encore ici une grande partie de l'année prochaine. La facilité qui m'a été accordée d'assister à différents cours de la Sorbonne et du Collège de France, m'en rend le séjour utile et très supportable.
Que de projets, pauvre Henriette, pour un avenir que je ne verrai peut-cire pas ! Cette
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pensée de la mort me poursuit toujours ; je ne sais pas ce qui fait cela : heureusement qu'elle ne m'attriste pas beaucoup. Je commence à envisager la vie avec plus de fermeté, quoique l'incertitude m'accable. Il est si pénible de marcher les yeux bandés, sans savoir où l'on val H y a des moments où je regrette le peu de liberté, qui a été laissé à l'homme pour influer sur sa vie : je voudrais que sa destinée eût été ou tout à fait fatale, ou entièrement dépendante de lui, au lieu que maintenant il est assez fort pour y résister, et pas assez fort pour diriger ; et cette ombre de liberté n'aboutit qu'à le rendre malheureux. — Puis je me console, et je pense que Dieu fait bien ce qu'il fait. — Adieu, ma bonne et chère Henriette ; ton amitié me console et me soutient dans ces pénibles moments. Oh ! quand pourrons-nous à loisir nous dire toutes nos pensées ? Tu connais la sincérité et la tendresse de mon affection.
E. RENAN
Notre mère est très bien : elle paraît fort contente. — Je lui avais parlé durant les
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vacances de notre affaire, comme d'une possibilité, et elle n'en parut pas éloignée; car elle l'envisageait comme temporaire. La pensée de cette bonne mère me remplit de douceur ; car elle se lie à tous mes rêves de bonheur. Mais aussi, quelquefois elle me navre de tristesse. Grand Dieu I que deviendrait-elle en telle hypothèse? — Que l'opinion est cruelle d'ajouter tant d'importance aux démarches d'un enfant ! Je sacrifierais tout au bonheur de cette bonne mère, même le bonheur de ma vie entière. Je n'excepte que le devoir ; puisse-t-il ne pas me forcer à ce que lui seul pourrait m'arracher! Adieu, ma très chère Henriette.
28 février i845.
Je t'écrivais encore il y a quelques heures, mon Ernest bien-aimé,au moment où ta der- Dière lettre m'a été remise. J'abandonne trois
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ou quatre pages, que je t'avais déjà adressées, pour répondre à cette lettre si affectueuse dont chaque mot, chaque pensée est entrée au fond de mon âme. Bon et cher ami ! il y a aujourd'hui vingt-deux ans que tu ouvris les yeux à celte vie qui, pour toi aussi, devait avoir tant d'amertume ; depuis ce temps , quelle est l'heure où tu n'as pas été ma première, ma plus tendre préoccupation ? Oh ! que tu as raison de tourner vers moi ta pensée, quand tu te sens oppressé par la douleur I C'est me prouver que tu as compris comment je t'aime ; c'est me rendre avec usure tout ce que je t'ai donné. — Oui, mon Ernest, avant d'aller plus loin dans la carrière où tu es entré, avant de taire un pas irrévocable dans une telle voie, il faut, comme tu le sens toi-même, que toute influence étrangère cesse d'agir sur ton esprit, que ta détermination vienne d'une volonté éclairée et libre. Or, pour qu'elle soit libre, il faut que tu sortes, pour quelque temps au moins, de l'atmosphère où tu as jusqu'à présent vécu, et, pour qu'elle s'éclaire, il est de toute nécessité que tu puisses connaître quelque peu ce monde où lu dois passer ta vie : il est des
choses que tous les livres de l'univers ne sauraient enseigner. L'exécution de l'idée que je t'avais suggérée n'est aujourd'hui ni plus difficile ni plus impossible que lorsque je t'en parlai; et, du moment que tu goûtes ce projet, mon bien cher ami, tu peux être assuré que je vais mettre tout en œuvre pour le rendre réalisable.
Sois parfaitement tranquille à l'égard du secret que tout nous commande, pour qu'aucune responsabilité ne pèse sur toi, pour que rien ne compromette ta position déjà si difficile; j'agirai en tout en mon propre et privé nom; je te conserverai ta liberté entière; tu ne seras pour rien dans mes démarches; moi seule aurai tout pensé, tout fait. Il y a plus : je n'emploierai peut-être pas d'abord l'intermédiaire de M. D... qui m'en avait le premier parlé, afin d'être bien assurée qu'aucune indiscrétion ne sera commise ; ce n'est pas la seule de mes connaissances lont je puisse réclamer les services. J'agirai donc, sois-en certain, mais sans que tu paraisses en rien, sans être sûre de ton consentement ni de ta participation.
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Quoi qu'il en puisse être du résultat de mes démarches, je crois fermement que tu dois rester entièrement libre de tes engagements actuels pour toute l'année prochaine. Crois-tu que je recule devant l'idée de te savoir étudier et vivre librement pendant une année soit à Paris, soit à l'étranger? Nullement, mon Ernest, et j'y reviendrai certainement, si je ne réussis pas à te trouver une position telle que je la désire. Toutes mes ressources t'appartiennent, elles me permettront même ceci, et je serai trop heureuse de les consacrer à porter quelque calme dans ton cœur, où je lis du fond de ma solitude et où je vois tant de troubles et de souffrances. J'ai eu l'âme navrée en lisant dans ta lettre que des pensées de mort traversaient ton esprit et que tu ne t'en attristais point. Hélas ! ami, qui désirerait vivre s'il ne songeait qu'à lui seul?... Mais n'est-ce donc rien qu'une tendresse comme celle que je te porte ! Lorsque tu te complais dans de telles idées, penses-tu aux deux êtres dont tu es le premier bien, la plus vive affection?... L'une de tes mères, tu parviens à lui persuader que tu es heureux ; mais
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celle qui dans ce moment pleure si douloureusement avec toi, ne mérite-t-elle pas aussi que tu relèves ton courage en lui donnant un souvenir? Ranime-toi donc, mon Ernest, en pensant que tu n'es pas seul au monde, que tu as pour partager toutes tes peines, pour les alléger autant qu'elle le pourra, une sœur que le sort n'a pas épargnée et dont tu seras toujours la plus chère consolation. J'ai joué en tout ceci le triste rôle d'une Cassandre: j'ai prévu, j'ai prédit la cruelle incertitude qui t'accable ; nul n'a voulu me croire, et seule je ne pouvais résister.
Non, mon ami, non, l'opinion, quoique bien aveugle et bien injuste, n'est pas assez cruelle pour attacher aux démarches d'un enfant la responsabilité qui arrachait de ton cœur un cri si douloureux. J'ai connu des hommes honorables et honorés qui avaient reculé devant les liens qu'on te propose, et personne ne songeait à leur faire un crime d'une délicatesse de conscience qui n'est malheureusement que trop rare. Quelle âme honnête oserait le faire aujourd'hui, quand on voit, dans l'arène des partis et des que-
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relies, ceux qui ne devraient connaître que des paroles de paix et de charité?... Ne t'effraie donc pas à cette idée. Je ne veux ni t'oflrir, ni te conseiller une rupture, mais si tes convictions et ta conscience t'y poussaient, ne crains pas le blâme de ceux dont l'opinion doit seule compler.
Ne redoute pas non plus les difficultés pécuniaires ; il n'en est pas que je ne sois prête à lever, du moins dans la sphère où mes faibles moyens me permettent d'atteindre. Quant à te créer une autre perspective, notre frère et moi nous serions encore tes appuis, et nous réussirions, je l'espère, non pas peutêtre au gré de nos désirs ; mais enfin, mon Ernest, tout sort n'est-il pas momentanément acceptable quand il donne du pain et de l'indépendance, ces deux premières nécessités de la vie? Je te le répète, bon et cher ami, mon but en tout ceci n'est de te pousser à rien : je veux seulement, je désire par-dessus tout que tu sois libre pendant deux années, que tu puisses juger sainement ce qu'on te propose ; puis, si tu voulais reprendre la même voie, je n'aurais plus la moindre observation à faire,
dès que tu y renlrerais avec une résolution personnelle et éclairée. Je ne puis croire qu'un pareil arrangement coûte des larmes a notre mère ; je ne puis pas me représenter qu'il y ait quelque chose qu'elle désire plus que ton repos et la tranquillité de ton âme... D'ailleurs, tu l'as senti, quand une chose devient un devoir, toute autre question, quelque délicate qu'elle soit, s'aflaiblit et disparaît devant cette loi impérieuse. Quand cela deviendra nécessaire, nous traiterons plus longuement ce point si cher et si important. Je pense, mon ami, qu'il n'est pas nécessaire de résumer ce que je t'ai dit avec tant de longueurs. Tu as compris, je l'espère, qu'en toute hypothèse tu trouveras un appui et la plus tendre assistance. Je me flatte d'avoir tout prévu ; et alors même que de nouvelles difficultés surgiraient encore, elles me trouveraient prête à y opposer un nouveau courage. Ne te laisse donc point abattre, mon bien cher enfant ! La vie est une bien rude épreuve : de bonne heure la tienne est amère; mais songe que tu n'es pas seul à en supporter le poids. Lorsque tu croiras qu'une
indiscrétion sera moins à craindre pour les démarches que je vais commencer, dis-le-moi, mon bon Ernest, afin que je puisse réclamer les services de la personne qui m'avait conseillé la première de mettre un intervalle entre tes études et tes engagements. D'ici là, je ne lui en parlerai point ; mais j'agirai par ailleurs. Je pense même que, près de lui aussi, il me serait possible de faire une première demande sans te compromettre en rien. Je verrai... Tu comprends bien, n'est-ce pas, que j'ai plusieurs cordes à mon arc et que, dans tous les cas, des études libres te seront toujours possibles. Ernest, mon bon enfant, que ne puis-je te voir au moins pendant une heure?... Je te sais accablé de tristesse et de tourments, et je suis à cinq cents lieues de toi. Mon Dieu, soyez pour lui ce qu'il ne m'est plus permis d'être, la voix qui console, l'ami qui soutient ! — De tout ceci, mon bon Ernest, tu concluras facilement avec quelle anxiété j'attendrai de tes nouvelles. Ecris-moi donc quand cela te sera possible, et surtout si quelque nouveau chagrin venait encore bouleverser ton unie. Je ne sais plus prévoir que des douleurs.
Le même jour où j'ai reçu ta lettre du Ier décembre, j'eus aussi des nouvelles de notre bonne mère ; et aujourd'hui encore je reçois une autre lettre d'elle en même temps que la tienne. Elle se dit bien, très bien, et un petit mot d'Emma achève de me rassurer pour sa santé et sa position. Le courrier précédent m'avait aussi porté des nouvelles de notre frère et de sa femme ; eux du moins sont heureux. Puissent-ils l'être toujours ! — Donne de mes nouvelles à maman ; dis-lui que je l'embrasse tendrement et que j'ai reçu sa lettre. Ajoute aussi que l'attendrai un peu à y répondre, puisqu'elle saura par toi que je me porte bien. — Je t'écris à une heure bien avancée, mon pauvre enfant, et j'ai encore jjeine à te quitter. Adieu ! Courage et confiance en ceux qui t'aiment ! Il n'est pas possible que tu sois complètement malheureux avec une affection comme celle que je te porte. Dans ta vie, mon Ernest, j'ai confondu toute la mienne ; crois que je ne l'en séparerai jamais. — A toi toujours et de toute mon âme I
MADEMOISELLE RENAN
An château de Clemensow, poste de Zwierziniec, près Zamosc (Pologne).
Paris, ii avril i845.
Que ta dernière lettre, mon excellente sœur, est venue à propos pour soulager mon pauvre cœur et relever ses espérances! Non, Dieu ne m'a pas délaissé, puisqu'il m'a conservé une affection si tendre et si généreuse ; jamais je ne renoncerai à l'espoir du bonheur, tandis que je pourrai compter sur elle. Rassure-toi donc, ma chère Henriette, sur les souffrances intimes et les cruelles perplexités que ton cœur a devinées dans le mien. Je suis trop vrai avec toi pour nier que mon âme en ait ressenti les plus dures atteintes. Mais ton amitié, qui m'est témoignée dune manière si douce et si efficace, suffirait pour en tempérer l'amertume. D'ailleurs, bonne Henriette, jamais toute lueur d'espérance
n'est sortie de mon cœur ; et même dans ces rares moments où la mort m'a semblé le seul remède à mes maux, eh bien ! même alors il y avait encore au fond de mon être une région assez calme. C'est dans ces moments qu'on est heureux d'être capable d'une pensée morale. Si la fin de l'homme était la joie, la vie serait insupportable à ceux à qui le sort l'a refusée ; mais quand on a placé le terme de sa vie dans un monde plus haut, on est moins ému des tempêtes qui agitent les régions inférieures. Je me consolais en songeant que je souffrais pour ma conscience et pour la vertu. La pensée de ce Jésus de l'Évangile, si pur, si beau, si calme, mais si peu compris de ceux même qui l'adorent, m'était surtout d'un admirable soutien. Quand je retraçais à ma pensée ce sublime idéal de souffrance et de vertu, je sentais mes forces renaître, et je consentais à souffrir encore. — Mon Dieu, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ; pourtant que votre volonté soit faite, et non la mienne!
Je dois d'abord t'annoncer, ma bonne Henriette, que, conformément à tes conseils
et à ce que j'ai cru mon devoir, j'ai refusé d'avancer cette année au sous-diaconat, auquel j'ai été invité, et qui, comme tu le sais peutêtre, compte pour le pas irrévocable. Cette démarche n'aura, l'en suis sûr, aucune suite fâcheuse. — Avant d'entrer dans la discussion de nos projets, je veux, bonne Henriette, compléter les notions que je t'ai déjà données sur mes dispositions actuelles, afin que cette connaissance serve à te diriger dans les démarches que tu veux bien entreprendre pour moi. Je ne me rappelle pas t'avoir jamais exposé les motifs pour lesquels la carrière ecclésiastique a cessé de me sourire; je veux le faire aujourd'hui avec toute la netteté dune âme franche et droite, parlant a une intelligence capable de la comprendre. Eh bien ! le voici en un seul mot : je ne crois pas assez. Tandis que le catholicisme a été pour moi la vérité absolue, le sacerdoce s'est montré à moi entouré d'un éclatant prestige de grandeur et de beauté. Quelques circonstances accidentelles, provenant des hommes et non des choses, ont pu ralentir quelques instants l'élan spontané de mon âme; mais ce n'étaient
que de légers nuages, qui se sont dissipés, aussitôt que j'ai compris que toutes le1? conditions de la vie étaient assujéties à ces épreuves et à de plus cruelles encore. Maintenant plus que jamais je me sentirais prêt à les mépriser et, si Dieu m'accordait en ce moment celle illumination intérieure, qui fait toucher l'évidence et ne permet plus le doute, oui, dès ce moment, ie me consacrerais au catholicisme, et je me dévouerais non pas à la mort, puisqu'il ne s'agit plus de cela, mais au mépris et à la raillerie, pour défendre une cause qui aurait ravi ma conviction.
Mais au milieu de tout cela, ma pensée poursuivait un immense travail. Du moment où ma raison se réveilla, elle réclama ses droits légitimes, tels que tous les temps et toutes les écoles les lui ont accordés; j'entrepris dès lors la vérification rationnelle du christianisme. Dieu, qui voit le fond de mon âme, sait si j'y ai procédé avec attention et sincérité. Comment, en effet, juger légèrement et en se jouant les dogmes devant lesquels dix-huit siècles se sont prosternés ? Certainement, si j'avais à me défendre de quelque
partialité, elle leur était favorable et non hostile. Tout ne me portait-il pas à être chrétien? Et le bonheur de ma vie, et une longue habitude, et le charme dune doctrine dont on s'est nourri, qui a pénétré toutes les idées de la vie? .Mais tout a dû céder a la perception de la vérité. Dieu me garde de dire que le christianisme est faux ; ce mot dénoterait bien peu de portée d'esprit : le mensonge ne produit pas d'aussi beaux fruits. Mais autre chose est de dire que le christianisme n'est pas faux, autre chose qu'il est la vérité absolue, au moins en l'entendant comme l'entendent ceux qui se portent pour ses interprètes.
Je l'aimerai, je l'admirerai toujours; c'est lui qui a nourri et réjoui mon enfance ; il m'a fait ce que je suis ; sa morale (j'entends celle de l'Evangile) sera toujours ma règle; toujours j'aurai en aversion ces sophistes qui emploient contre lui la calomnie et la mauvaise foi, car il y en a qui le font; ceux-là le comprennent bien moins encore que ceux qui se livrent à lui en se fermant les yeux. Jésus surtout sera toujours mon Dieu. Mais quand on descend de ce christianisme pur,
qui, bien entendu, ne serait que la raison elle-même, à ces idées mesquines et étroites, à toute cette mythologie qui tombe devant la critique... Henriette, pardonne-moi de te dire tout cela : je n'adhère pas à ces pensées, mais je doute, et il ne dépend pas de moi de voir autrement que je vois. Et pourtant ils vous disent qu'il faut admettre tout cela, qu'on n'est pas catholique sans cela. 0 mon Dieu, mon Dieu, que faut-il être donc?... Voilà mon état, ma pauvre Henriette... Il ne s'agit pas entre nous de toute cette théorie ; mais tu comprends maintenant ma positio». Oui, je te le répète, c'est là l'unique cause qui m'éloigne du sacerdoce. Humainement, tout m'y sourirait; la vie qu'il impose ne serait pas bien différente de celle qu'en tout cas je mènerai ; je serais sûr en l'embrassant d'un avenir parfaitement conforme à mes goûts, toutes les circonstances semblent réunies pour m'aplanir les voies ; je puis même te le dire, une réputation commencée, qui m'assure que je parviendrais à sortir de cet insipide vulgaire... Mais tout doit céder au devoir. Il n'y a que maman qui me déchire le cœur; là, il n'y a pas de remède.
Arrivons a nos projets, ma bonne Henriette. Je suis d'avis que tu avances, mais doucement, et surtout en ne présentant ma démarche que comme un délai à certaines personnes. Le fait est qu'il en est ainsi, et que s'il fallait faire un pas décisif en arrière, j'attendrais encore. Comment faire après cela, si des réflexions ultérieures amenaient un revirement? Je n'accepterai jamais le parti que tu me proposes , d'une année d'études libres : Dieu sait s'il me plairait, envisagé en luimême ; mais il me désolerait en songeant aux sacrifices qu'il t'imposerait.
Non, bonne Henriette; je suis bien au séminaire, on y est plein d'égards pour moi. D'ailleurs j'y puis rester en conscience, puisque j'hésite seulement et que si tous les hésitants devaient en sortir, il serait bien désert.
Un préceptorat ordinaire ne me plairait qu'autant qu'il m oflrirait des avantages pour mon progrès intellectuel. Car tu comprends qu'il ne m'avancerait pas à grand'chose pour l'avenir. J'ai quelquefois songé à prendre mes grades; quelques semaines me suffiraient pour le baccalauréat. Mais l'université ne me
plaît qu'à demi ; non que je partage les idées exagérées de nos déclamateurs ; mais ie sais qu'elle exerce une inquisition considérable sur ses membres, et que tout s'y fait par faveur. Si je me soustrais à une autorité, ce n'est pas pour me soumettre à une autre. Une nouvelle porte s'est depuis quelque temps ouverte devant moi. J'assiste deux fois par semaine au cours de langues orientales de M. Quatremère au Collège de France. Comme le nombre de ses élèves n'est que de quatre ou cinq, j'ai bientôt fait sa connaissance, appuyé sur la recommandation du premier professeur de langue hébraïque au séminaire, lequel est avec lui en commerce scientifique. Comme il a à peu près la direction de ces études en France, j'espérerais qu'il pourrait m'y avancer. Cette branche me plairait d'autant plus, que j'y ai fait des progrès considérables. Mais je ne voudrais m'arrêter décidément à aucun de ces projets avant de les avoir étudiés de plus près. Or, c'est ce que je pourrai, moyennant l'exécution du plan que tu travailles à réaliser pour moi. Tout le reste ne peut être que d'une exécution ultérieure. J'attends donc,
ma chère Henriette, le résultat de tes démarches. Pourvu que le secret soit gardé à l'égard du séminaire et surtout de maman, et que la chose soit présentée sous le jour que je t'ai dit, c'est-à-dire comme délai et épreuve, il n'y a rien à craindre. Pauvre Henriette, que ne puis-je t'ouvrir ma pensée tout entière I Je me désole quand je pense qu'il nous faut un mois entier pour échanger une pensée. Adieu, ma bonne et chère Henriette. Sur toi reposent toutes mes espérances de bonheur. Pourrai-je un jour te rendre tout ce que tu as fait pour moi? L'avenir me désole par son incertitude. Au moins tu posséderas toujours la tendresse la plus vive de mon cœur ; c'est le seul retour que je puisse te promettre.
E. RENAN
Ier juin i845.
Rien ne peut ajouter à la tendresse que je te porte, mon Ernest bien-aimé ; mais, si cela
était possible, rien aussi n'y eut été plus propre que ta dernière lettre. Oui, mon ami, ouvre-moi ta pensée en tout, toujours, entièrement; et sois assuré qu'elle sera non seulement comprise, mais partagée avec la plus douce sympathie. Il y a déjà plus d'un mois que je l'ai reçue, cette preuve de confiance qui m'a été si chère ; si je ne t'ai point dit plus tôt tout ce qu'elle m'a fait éprouver, c'est que je voulais, cher ami, attendre la réponse d'une lettre que j'ai écrite à Vienne, et dans laquelle je demandais si quelqu'un dont le cœur m'est tout dévoué pouvait me seconder dans des démarches que je lui indiquais. J'ai reçu cette réponse et je vais t'en parler tout à l'heure. D'abord, mon bon Ernest, je dois te dire que, d'après ta dernière lettre, je me suis décidée à ne pas m'adresser à M. Des... Ce que nous jugeons avec notre cœur et notre conscience, n'est pour lui, comme pour bien d'autres, qu'une afTuire de parti. J'ai eu bien de la peine à le croire, mais il m'a fallu me rendre à l'évidence. Je ne pouvais compter sur sa discrétion à l'égard des personnes qui t'entourent ; au contraire, il m'est à peu près
certain qu'avant toute chose il leur en eûl parlé. J'ai donc tourné ailleurs ma pensée, et la réponse que j'ai reçue me fait part des démarches empressées que l'on a laites et dont il n'y a maintenant qu'à attendre le résultat. Sois parfaitement tranquille ; tu n'y es pour rien ; tout a été fait en mon nom personnel, et, quoi qu'on ait agi, tu ne te trouves nullement engagé. Tout cela marche, cher Ernest, comme doit marcher une telle affaire, avec la plus grande circonspection, la plus grande prudence. Maintenant, mon ami, revenons à ta lettre, et voyons si, d'après ce que tu me dis, l'idée d'un préceptorat est la meilleure à suivre. Comment, mon bon Ernest, pourrais-je te blâmer du doute qui agite ta pensée ? Ne sais-je pas par expérience que nous ne sommes point les maîtres de repousser ce que notre conscience nous suggère, ce que l'amour de la vérité nous inspire? Il y a bien plus : dès que cette voix de la vérité se fait entendre, il ne dépend plus de nous d'y fermer l'oreille, elle nous oblige de suivre en tout ses inspirations. Crois donc, mon pauvre ami, que nul plus que moi ne
peut prendre part à tout ce que tu me confies. Je ne veux te rien dire de plus sur le fond même de tes agitations, car je crois sincèrement qu'en matière aussi délicate toute influence extérieure, viendrait-elle des êtres qui nous sont les plus cliers, doit se taire et disparaître. Je prends donc la question au point où il me semble qu'était ton esprit au moment où tu m'écrivais ta dernière lettre, et je t'avoue que, d'après ce que i'ai entrevu, j'ai peine à croire que tu reviennes à ta première manière de voir, à tes précédentes dispositions. Lorsque certaines idées ont été agitées, elles laissent toujours quelques traces, et la moindre de ces traces, mon Ernest, doit suffire pour t'arrêler. Celte croyance me porte à me demander si un préceptorat, emploi certainement avantageux dans le présent, le serait aussi pour l'avenir. Sans rien décider, mon ami, ie soumets à ton iugement les considérations que soulève celte question, pour nous si importante. Un pareil emploi aurait le grand avantage de te rendre à ta liberté d'examen et d'action sans secousse, sans bruit, sans rupture, et peut-être même sans expli-
cation,- da moins pour le moment; il te procurerait en outre, ce dont nous avons souvent parlé, la possibilité de connaître, d'étudier le monde sur une scène pms étendue, de perfectionner tes études par la comparaison. Mais si, comme je suis portée à le croire, cher Ernest, tu marches vers une voie différente de celle où l'on avait voulu t'engager, je crains que ce même emploi ne t'éloigne de toute autre route, et à lui seul il n'offre qu'une perspective bornée. Tu me parles de tes études de langues orientales, de la connaissance de M. Qualremère, de la possibilité qu'il y aurait peut-être de te créer des moyens d'avancement de ce côté : ne craindrais-tu pas, en t'éloignant, mon bon Ernest, de rompre tes rapports avec le savant professeur dont tu me parles, de rendre ensuite impossible toute reprise d'une telle connaissance? Je t'avoue que je le redoute, et c'est là certainement le premier motif qui m'empêche de désirer ardemment la réussite des démarches que j'ai faites. Les études libres que je te proposais, et sur lesquelles je reviens encore, laissaient subsister ces rapports et permettaient même
de les accroître ; — il est vrai que, d'un autre côté, elles feraient, j'en conviens, pressentir une rupture à ceux qui ont tout intérêt à ne point te perdre et qui ne manqueraient pas de s'en alarmer. Voilà, mon bon et cher Ernest, les deux idées sur lesquelles j'appelle toutes tes réflexions. Elles peuvent se résumer ainsi : un préceptorat ne peut laisser soupçonner à personne la moindre hésitation de ta part, et, lorsque deux ou trois ans seront écoulés, il sera infiniment plus facile d'amener tous les esprits, môme celui de maman, à un changement qui les frapperait davantage s'il était brusque ; en supposant tes idées de changement à peu près arrêtées, cette même occupation ne t'éloignerait-elle pas d'une autre carrière, en te reculant encore de deux ou trois années? Pense à cela, mon bon, mon cher Ernest, pendant que je laisserai agir mes amis, et communique-moi, sans la moindre restriction, toutes tes réflexions, tous tes sentiments. Quant aux craintes délieales qui t'empêchent d'accepter mon offre d'études libres, laisse-moi les combattre, mon ami, en te disant que te créer un avenir est ma pre-
mière pensée, mon premier désir, le seul but de tous mes travaux ; pourrais— je donc être arrêtée par la considération dune dépense bien minime, quand on songe qu'il s'agit de tonte ton existence? Un jeune homme rangé et studieux peut vivre une année à Paris avec douze cents francs; faudrait-il multiplier deux ou trois fois cette somme pour te procurer une carrière, tu penses bien, cher ami, que je n'hésiterais pas un instant : ne serais-je pas trop heureuse de la voir clairement tracée? Tout ceci, sois-en sûr, se passerait exclusivement entre toi et moi ; et n'avons-nous pas dit depuis longtemps qu'entre nous tout doit être commun ?... Maman m'écrit que lu t'es décidé à ne point avancer celte année vers des liens indissolubles; je t'assure, je te proteste qu'elle n'en est ni surprise ni affectée; avec du temps, on l'amènerait facilement à d'autres vues, et c'est en cela qu'un séjour à l'étranger serait particulièrement utile. Cependant, mon [bon] Ernest, il ne faudrait pas tourner le dos a un autre chemin p[our] s'arrêter entièrement à cette considération. Je ne puis croire que maman soit aussi affligée que tu le crains d'un
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changement dans tes résolutions : comme je pressentais toujours ce qui arrive, je lui ai dit plusieurs fois qu'il fallait s'y attendre, et jamais elle n'a cessé de me répéter qu'elle voulait avant tout te voir agir librement. Rassure-toi donc un peu sur ce point ; d'ailleurs cher ami, il s'agit ici d'une chose sur laquelle il est impossible de transiger. « Devoir, mol sublime ! tu n'offres rien d'agréable à l'homme, tu ne lui parles que de sacrifices, et cependant toi seul lui révèles sa dignité, sa liberté! » Reconnaîtras-tu Kant dans cette maxime?
Je t'écris en arrivant à Varsovie, où je suis de nouveau pour cinq ou six semaines. Ce voyage, les embarras d'une installation, les dérangements qu'un séjour à la ville ajoute toujours à mes occupations, ont beaucoup retardé ma lettre ; cette pensée me désole, mon Ernest, quand je songe que tu l'attends. Je la continue au milieu de mille interruptions, ne désirant rien plus vivement que d'envoyer vers toi quelques mots de calme et de tendre affection. Que je te remercie, mon ami, d'avoir écouté ma voix et celle de ta conscience, d'avoir repoussé les engagements
qu'on voulait déjà t'imposer !... Je n'ose te rien dire de plus ; ma lettre est pleine de restrictions, parce que je suis convaincue que le secret de ma correspondance n'est pas respecté. Que Dieu et ta raison t'inspirent ! Que l'amour du bien et de la vérité te suggère les avis que mon éloignement ne me permet plus de te donner ! Ernest, viendra-t-il un temps où nous pourrons laisser parler sans contrainte deux cœurs qui sauront s'apprécier, qui seront heureux de s'éclairer, de se soutenir l'un par l'autre?... Quel rêve! Adieu, cher bien-aimé ! Crois que tu es dans toutes mes pensées; crois que je veille sur toi avec la sollicitude la plus tendre, avec l'affection la plus dévouée. A toi toujours et de toute mon âme.
J'espère que cette lettre te parviendra sans retard, puisque je la fais partir de Varsovie. Je serai ici jusque vers le 10 juillet, c'est-àdire que, si tu m'écris dans le courant de juin ou les premiers jours de juillet, il faut m'adresser ta lettre : mademoiselle R..., palais
Zamoyski, à Varsovie. Fais en sorte, mon ami, que j'aie ta réponse avant de retourner à la campagne. Dès que j'aurai quelques nouvelles des démarches que l'on fait pour nous en Allemagne, je te les communiquerai immédiatement. Si tu étais incertain sur l'adresse qu'il faudrait employer après le 2 ou 3 juillet, sers-toi toujours de celle de Varsovie : si j'étais partie, on m'enverrait mes lettres, et il faut toujours qu'elles passent par ici. Mille amitiés, cher Ernest.
MADEMOISELLE RENAN
Palais Zamoyski, Varsovie (Pologne)
Paris, 21 juillet i845.
Dieu soit béni, ma chère Henriette, de m'avoir donné au monde quelqu'un qui me comprenne! Oui, en toi seule j'ai trouvé cette intelligence parfaite de mon état, qui devine ces nuances délicates que l'on ne peut rendre, et cette appréciation large et sincère, qui ne
cherche pas à dénigrer des intentions que je crois pures, et que tant d'autres interpréteront si mal. Que leur jugement m'importe peu, quand je jouirai de l'assentiment de ma conscience et de ceux dont j'estime l'opinion, tandis que je pourrai me rassurer sur la pureté de mes actions par le témoignage d'une amie, en qui je trouve le sens de la vraie morale plus éclairé qu'en tant d'autres qui passent pour habiles ! J'aurai fait au moins ce que bien peu auront fait dans une position comme la mienne. J'aurai secoué avec courage une destinée qui s'est imposée à moi bien fatalement, et sous laquelle j'en vois tant d'autres succomber. Parviendrai-je à la surmonter ? Quoi qu'il en soit, mon devoir à qui j'aurai tout sacrifié, me consolera de toutes les peines qui m'attendent. Admirable disposition de celui qui a créé l'homme, d'avoir caché la plus douce et la plus pure des jouissances sous les plus amers sacrifices ! Heureux qui a le courage de l'acheter à ce prix!
Les réflexions que tu me proposais sur les deux alternatives qui s'offrent actuellement à moi, seront celles que fera spontanément tout
homme sensé qui verra ma position, et j'en ai fait l'expérience. Le préceptorat en Allemagne pourvoit merveilleusement au présent, mais non à l'avenir. Le parti contraire, d'après lequel je prendrais immédiatement une voie plus arrêtée vers telle ou telle carrière, offre bien des difficultés dans le moment actuel, mais il est rassurant pour l'avenir. Voici exactement ma position actuelle; nous en tirerons ensuite les conséquences pour la pratique. Outre le préceptorat d'Allemagne, il y a trois voies principales qui s'ouvrent devant moi, et sur lesquelles il faut que j'aie des données plus positives, avant de prendre une décision quelconque. Je t'ai déjà parlé de mes relations avec M. Quatremère ; elles se sont encore resserrées vers la fin de l'année, où je suis resté presque son unique auditeur, et j'étais décidé à m'ouvrir à lui sur mes intentions, à la suite de l'une des dernières séances, lorsqu'un malencontreux incident y a mis obstacle. Il nous a fait annoncer subitement qu'il ne pouvait plus continuer son cours, et ainsi tous mes plans ont été déjoués. Mais je suis décidé au commencement de l'année pro-
chaine à tenter une démarche de ce côté. Cette voie ne me mènerait peut-être pas vite; mais je suis sûr d'y réussir, et le pelii nombre des concurrents m'y dispenserait de celte rivalité ardente et intéressée, qui dévore tout dans les autres carrières, et qui déplaît à l'esprit moral et philosophique. Content d'être ce qu'il est. il n'aime pas à se mesurer avec celte tourbe d'adversaires.
Un second parti, sur lequel j'insiste davantage, m'a été conseillé par l'un de mes professeurs, celui qui certainement témoigne l'esprit le plus juste et le plus impartial. Il m'a nettement déclaré que ma paie était a Y École normale. Un pareil conseil donné à Saint-Sulpice et dans les circonstances actuelles, prouve, ce me semble, un esprit assez libre. La difficulté la plus apparente cou lie ce parti, est évidemment celle de mon éducation tout ecclésiastique. Mais je doute bien qu'elle fût infranchissable. Je pense d'abord que Messieurs de l'université ne feraient pas difficulté de passer sur ce point, supposé qu'on leur manifestât l'intention de s'agréger à leur corps; j'ai de nombreux exemples qui m'au-
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torisent à le croire, et c'est ainsi que, dans un des passages de ma dernière lettre, dont l'extrême concision a dû te paraître inexplicable, j'ai pu identifier mon initiation aux grades universitaires avec mon agrégation à l'université. D'ailleurs quand cela serait impossible, tout ce qu'il aurait de plus onéreux serait de me faire inscrire, moyennant la rétribution ordinaire, dans une de ces maisons préparatoires, où l'on est censé faire en six mois la rhétorique et la philosophie universitaires. Pendant ce temps je me préparerais à mes examens d'admission.
Cette carrière me plairait beaucoup. Car, je crois te l'avoir déjà dit, mes habitudes intellectuelles, contractées depuis tant d'années, et favorisées par mon genre de vie, me font un besoin indispensable d'une vie d'études et de pensée. L'homme ne vit pas seulement de pain, et je crois que je me passerais plus facilement du pain du corps que de celui de l'esprit. L'instruction publique me laisserait libre de satisfaire ce besoin, non sans doute avec cette large et pleine liberté du savant libre, qui pousse ses études et sa pensée avec
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une entière indépendance; cet état, qui est mon rêve, est maintenant impossible en France à quiconque est obligé de songer à se procurer le pain du corps avec le pain de l'esprit. Mais enfin, j'y trouverais la possibilité de me faire un plan de vie à mon gré, outre que le cadre du professeur respecte assez la liberté individuelle. L'Ecole normale renferme, comme tu sais, trois sections; lettres, sciences physiques et mathématiques, philosophie.
J'embrasserais cette dernière, où mes études sont le plus avancées, et qui convient le mieux à mes goûts. Ceux qui me connaissent me disent que je percerais. La difficulté d'une transition aussi brusque, l'impossibilité de me voiler sous le prétexte de l'expectative, les anathèmes du clergé qui, pour le coup, me déclarerait hérético-schismatique, ne m'arrêteraient peut-être pas, si cela ne faisait pas de peine à maman. Mais que ne ferais-je pas céder à cette considération? Je vois là un devoir, et n'y verrais-je qu'une faiblesse, je ne sais si je serais assez fort pour la vaincre. J'espère pourtant qu'il y aurait moyen de calmer ses craintes par des espérances. Je
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sonderai durant les vacances ce point délicat.
Je t'ai parlé, chère Henriette, d'une troisième voie, qui m'ofïrirait peut-être quelque issue; mais celle-ci ne me présente encore rien de déterminé; ce ne sont que des possibilités. Je n'ai encore rien dit à M. Dupanloup de mon état ni de mes projets, et ne puis le faire actuellement, car il n'est pas à Paris. Or, j'ai assez bonne opinion de l'élévation de son esprit pour croire qu'il y prendra intérêt. J'ai vu plusieurs jeunes gens, mes anciens condisciples, dans des positions analogues k la mienne, à qui il a rendu d'immenses services, soit en les secondant dans la carrière qu'ils avaient embrassée, soit en leur ouvrant quelque issue. Il est naturellement généreux et grand, et son influence est fort étendue, même parmi ceux que le parti où il est engagé l'oblige à combattre : tu sais que les protections des opposants ne sont pas les plus mauvaises.
Je pense donc qu'il serait prudent de ne rien décider, avant de lui en avoir parlé. Néanmoins, ma chère Henriette, le parti que tu me proposes est incontestablement celui qui
me sourit le plus. L'avantage de tout pacifier pour le moment, le plaisir de voir l'Allemagne et de compléter mes points de vue en me transportant sur un théâtre plus large, la facilité d'acquérir la connaissance des hommes et du monde l'emporteront, je le pense, dans mon esprit sur toute autre considération, outre que je ne sais quel instinct me porte à suivre l'impulsion de cette main, qui m'a toujours si bien mené.
Je n'ai encore fait dans l'intérieur du séminaire aucune démarche officielle. Trois directeurs seulement le savent à titre de confidence, et ils s'attendent à ce que je revienne l'an prochain, au moins pour commencer l'année. Quant à maman et Alain, je ne leur en ai pas dit un mot.
Tel est, ma bonne Henriette, l'état actuel de ma position. Il me semble que voici la conséquence pratique qui en ressort naturellement. — Je ne puis guère prendre une décision avant le commencement de la prochaine année scolaire, puis^ae une foule de données qui me sont nécessaires pour me déterminer ne me seront fournies qu'à cette
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époque. Mon dessein serait donc de revenir vers la fin des vacances, et alors de Taire les démarches décisives. Je consulterais M. Dupanloup, M. Quatremère, je prendrais des informations sur l'Ecole normale, j'arrangerais tout avec les directeurs du séminaire ; car la position que j'ai prise vis-à-vis d'eux m'oblige à beaucoup d'égards, et j'espère que ma décision serait prise vers le commencement de novembre. Tu conçois d'ailleurs que je suis bien aise que tous ces projets restent dans un certain vague durant tout le temps que je vais passer avec ma bonne mère. Si j'avais pris une décision positive, je ne pourrais la lui cacher; et tout cela se fait mieux de loin que de près.
Mais une grande question sur laquelle je suis fort indécis, est de savoir si je dois rentrer au séminaire. Etant décidé à n'y pas rester, cette démarche en elle-même semble équivoque; je m'en ferais même une sorte de conscience, si ces messieurs du séminaire ne m'y engageaient très fortement, malgré l'exposition claire et nette que je leur ai fait de mes desseins. J'avoue bien que cela aurait des
avantages : je négocierais plus facilement avec M. Dupanloup et ces messieurs du séminaire, etc., etc. D'ailleurs, cela rassurerait notre bonne mère. Mais en vérité, je ne sais pourquoi, j'y répugne : rentrer ainsi pour quelques semaines me paraît une démarche détournée et peu sincère. L'expérience des vacances servira beaucoup à me déterminer sur ce point. Il y a près de Saint-Sulpice un bon hôtel, sur lequel j'ai pris des informations, et où je pourrais passer à peu de frais trois semaines ou un mois; je suis persuadé qu'il ne me faudra pas davantage pour prendre une résolution en toute connaissance de cause. Cette dépense m'effraie, bonne Henriette, et si tu ne pouvais me donner qu'au bout de quelques mois une réponse pour le préceptorat, j'en parlerais à ces Messieurs qui me recevraient au séminaire à bras ouverts ; car, quand j'ai touché ce point, ils ont cherché de toutes les manières à combattre là-dessus mes délicatesses. — Ta lettre contribuera beaucoup à me décider.
Dans deux jours, chère Henriette, je pars pour rejoindre notre bonne mère. Voici encore
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un point bien difficile, et sur lequel j'ai dû réfléchir longtemps avant de découvrir la vraie ligne de conduite que j'y devais tenir. Voici celle à laquelle je me suis arrêté. Presque aussitôt mon arrivée, je parlerai à maman de notre projet pour l'Allemagne. Je suis certain qu'elle en sera satistdite ; je lui en avais déjà parlé vaguement autrefois, et ce projet parut beaucoup lui sourire. Quand je lui ai dit que j'apprenais l'allemand, elle me fit d'elle-même la réflexion que cela me serait utile pour ce projet, et surtout, disait-elle, pour me rapprocher de toi. Cette bonne mèra s'imagine que dès que je serai en Allemagne, nous serons près l'un de l'autre. Plût à Dieu que ce ne fût pas une illusion de son bon cœur! Je lui laisserai, de plus, entrevoir que bien des incertitudes travaillent mon âme, qu'il serait possible, etc.. En un mot je lai présenterai la chose aux termes où elle en était il y a six mois, comme une excellente place d'expectative. Mais je ne lui dirai absolument rien de tous nos autres projets, et en effet je regarde comme bien probable que celui d'Allemagne aura la préférence. D'ailleurs,
s'il venait à se rompre, il aura servi au moins de transition à des démarches plus tranchées, et qu'il serait imprudent de présenter dès le premier abord.
Ta lettre, bonne Henriette, que je recevrai durant les vacances, servira beaucoup à la faire entrer dans celte manière de voir. Je t'en supplie, conforme-toi au point de vue que ie viens de te présenter, et que je crois le seul praticable. Ecris-moi comme tu m'aurais écrit il y a six mois ; présente cette place comme une manière utile d'employer des années où je ne puis encore prendre une détermination irrévocable. Ne suppose pas la possibilité, ou au moins l'existence d'autres hypothèses. Sois sûre que je comprendrai tout. Si tu ne veux pas que je rentre au séminaire, tu m'y engageras, me conseillant seulement de retourner à Paris vers la fin des vacances, afin d'arranger l'affaire avec mes supérieurs. Quant à l'affaire du préceptorat, tu la présenteras telle qu'elle est, mais comme à peu près immanquable, supposé qu'on ait la patience d'attendre.
Quant à l'Ecole normale, si tu approuves
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mon projet, tu me conseilleras de prendre mes gradet, cette phrase sera pour moi synonyme de faire des démarches de ce côté. La chose ainsi présentée ne pourra alarmer maman. — Mon Dieu ! qu'il m'en coûte de dissimuler ainsi quelque chose avec celle pour qui je n'eus jamais rien de caché ! Que ces détours pèsent à la sincérité de mon cœur ! Mais n'est-ce pas un devoir pour moi de ne rien négliger pour adoucir à cette bonne mère un coup si rude, que le plus strict devoir m'oblige à lui porter? Ne dois-je pas au moins taire tout ce qui se peut taire? Oh ! que je me soumettrais volontiers à la position la plus pénible, supposé que je susse lui épargner quelques instants de peine !
Tel est, ma bonne Henriette, le plan de conduite auquel je me suis arrêté après de bien sérieuses réflexions. Agis de ton côté comme tu las déjà commencé. Si tu trouves une place réellement avantageuse, qui me laisse le temps et m'offre la facilité de continuer mes éludes et [le cours] de mon perfectionnement intellectuel, accepte sans hésiter : sois bien persuadée que tout ce que tu feras sera
pleinement ratifié par moi. Si tes recherches n'amenaient pas encore un résultat conforme à tes désirs, agis comme incertaine de mon consentement. Du reste, ton instinct délicat te guidera bien mieux en tout cela que tout ce que je pourrais te dire. Il a dû me suffire de te mettre au courant de ma position actuelle. Que toutes ces pensées, ma chère Henriette, préoccupent mon âme et la jettent dans de cruelles perplexités! Je suis peut-être plus calme qu'au temps où j'hésitais encore; mais plus que jamais l'avenir, que je n'avais pas encore vu de si près, me remplit de crainte. Moi si faible, si inexpérimenté ; moi isolé de tout appui, n'ayant d'autre soutien que toi, mon Henriette, toi à cinq cents lieues de moi, chercher à briser des liens si forts, m'arracher à la voie où jusqu'ici une force supérieure m'a conduit!... Je m'effraie quand j'y songe; mais je ne reculerai pas. Et puis, crois-tu que je peux me séparer sans regret de ces croyances, de ces projets, qui ont fait si longtemps ma vie et mon bonheur? Et tout ce monde dans lequel je m'étais naturalisé, et qui va me renier!...Et l'autre inonde voudra-t-il de moi?
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Le premier m'aimait et me choyait ; que ne me dit-il pas encore? Henriette, ma bonne Henriette, soutiens mon courage. Oh I que dans ces moments-là où la vie m'apparait ainsi sèche et triste, j'ai besoin de penser à toi! Car enfin, si je ne t'avais, je serais seul au monde. Encore si j'étais sûr de pouvoir réaliser mon idéal, d'être ce que je veux être! Mais quand je serais sûr de moi, serais-je sûr des circonstances? Que de fois j'ai maudit le jour où je commençai à penser, et j'ai envié le sort des simples et des enfants, que je vois autour de moi si contents, si paisibles. Dieu les préserve de ce qui m'est arrivé, et pourtant je l'en remercie.
Adieu, bonne et chère Henriette, fais-moi espérer encore des jours de bonheur.
Ton frère et ami,
E. RENAN
Je pense revenir à Paris vers le 10 octobre, ou même auparavant. A cette époque, j'espère de toi une nouvelle lettre, où nous pourrons causer en liberté. Tu y discuteras tout ce dont
je te parle en cette lettre. Si tu veux même, tu l'adresseras à Alain, en lui prescrivant de ne me la remettre qu'à mon passage à Saint- Malo, lors de mon retour; cela préviendrait les incertitudes pour l'adresse.
[En marge :] Tu semblais craindre, bonne Henriette, dans ta dernière lettre, que le secret de notre correspondance ne fût violé. Je peux t'assurer que cela est impossible physiquement, sans qu'au moins je m'en aperçoive, pour l'intérieur du séminaire, et que, pour maman, je ne lui ai pas dit un mot. Je présume bien ce qui aura pu te le faire croire : c'est une malheureuse lettre que j'écrivais à un de mes amis du collège, à Trécy, à qui je pouvais tout dire, car il était dans une position assez semblable à la mienne. Une maladie rapide l'a enlevé, avant que ma lettre lui lut parvenue, et elle est restée entre les mains de maman. Encore n'y faisais-je aucune mention de nos projets.
[Au sommet de la page externe et formant suscription]
Pour mon ernest, pour lui seul.
De nouveau, je recommande vivement ces lignes à ma chère Emma, en la priant de se rappeler la demande de ma lettre.
5 août i845.
Aujourd'hui même, mon bien cher ami, je reçois ta lettre après laquelle je soupirais vivement. Au moment où elle m'est parvenue j'écrivais à ma bonne Emma, et je profite de cette circonstance pour la prier de te remettre confidentiellement ces quelques mots, en attendant la réponse que je t'adresserai dès que cela me sera possible. Ces lignes sont pour toi seul ; n'en parle point. Ta lettre, mon Ernest, m'a fortement émue ; mais elle ma donné une grande joie, car j'y vois percer enfin de la résolution, j'y trouve quelques traces de cette énergie, de cette force de vo-
lonté que j'ai tant désirées pour toi et sans lesquelles nous ne sommes toute la vie que de grands enfants. Courage, oh ! courage, mon bien bon ami ! Oui, la loi du devoir est immuable, et lorsqu'elle parle on ne peut sans crime rejeter ses suggestions. Quoique je prenne des précautions pour que ces lignes ne passent que sous tes yeux, je n'ose y parler en toute liberté. Je te dirai seulement que le projet de prendre tes grades a plus que mon approbation, qu'il a toutes mes sympathies, que c'est celui qui me sourit le plus, celui qui me donnerait pour toi le plus de tranquillité, qu'il n'est rien que je ne sois disposée à faire pour le seconder. Tu as raison : c'est un honnête homme celui qui, dans la posilion où il se trouve, a pu te donner un tel conseil ; s'il n'y a pas d'obstacle insurmontable, écoute et suis ce sage avis. — Ton plan de retourner à Paris avant la fin des vacances, est parfaitement bon et raisonnable ; mais il faut absolument, mon ami, que tu prennes un logement libic, non seulement pendant l'espace de temps dont tu me parles, mais bien au delà, si cela devient nécessaire. Pas de voies détournées, pas de
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faux calculs sur ce point. J'en parlerai dans ma prochaine lettre, mais sache seulement que je regarde ceci comme essentiel. Tu trouveras à Saint-Malo des avis plus détaillés, et tu verras que j'aurai pourvu au plus pressé. Si l'hôtel dont tu me parles ne te convient pas, je puis facilement te faire chercher dans une maison convenable une chambre et ta pension; tu serais peut-être mieux; d'avance,, je prierai toujours de faire quelques recherches ; elles n'engageront à rien. Mais, de grâce, n'accepte pas l'autre proposition que l'on t'a faite. Si tu désirais écrire à M. Quatremère j'aurais un moyen de lui faire parvenir ta lettre. Je connais personnellement M. Stanislas Julien qui, comme tu le sais sans doute, est chargé de la chaire de langue chinoise au Collège de France ; je l'ai entendu nommer M. Quatremère comme quelqu'un avec qui il avait de fréquents rapports ; si cela pouvait être utile, je lui demanderais sans crainte de vouloir bien se charger de faire parvenir ta lettre;... mais, en y réfléchissant, jepense que tu seras à Paris avant que j'aie pu recevoir ta réponse et adresser de si loin cette demande.
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Tes démarches personnelles vaudront mieux et seront plus promptes que tout le reste. Ne néglige pas d'en faire de ce côté et dès ton arrivée à Paris, s'il est possible; le plus tôt que tout cela sera éclairci sera le mieux, car alors seulement nous saurons avec précision dans quel chemin nous devons marcher, et c'est une bien bonne chose à savoir. Puissent les personnes auxquelles tu auras affaire se trouver à Paris dans les premiers jours d'octobre ! Je n'ai point de nouvelles d'Allemagne, mais je suis sûre que l'on agit : je laisserai continuer les démarches, libre à nous ensuite, d'après ce que tu dois éclaircir, de prendre la décision que nous croirons la meilleure. Sois tranquille pour maman ; tu verras les bons raisonnements que j'aurai dans ma prochaine lettre. Si plus tard il fallait aller plus loin, je me chargerais encore de beaucoup. Dans la lettre que je t'adresserai, prendre les grades semblera employé dans le sens propre ; mais lu démêleras sans peine le motif de ma diffusion. Ma lettre de Saint-Malo y sera avant la fin de septembre. Ernest, c'est de toute mon âme que je me reporte vers toi 1 oh ! pourquoi
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sommes-nous séparés dans un tel moment!... Encore une fois, ami, courage ! on n'est homme qu'à la condition d'avoir beaucoup lutté. Mon frère, mon ami, mon enfant bienaimé ! appuie-toi toujours sur mon bras et sur mon cœur, et sois certain que ni l'un ni l'autre ne te manqueront jamais. . . Ecoute avec patience les observations de chacun; mais qu'elles ne puissent pas t'ébranler, ni surtout te taire sortir de la ligne que tu dois suivre. Je te le répète : certains voiles une fois soulevés ne se replacent jamais. A quelques jours, mon bon ami ! A toi constamment. Emma ne saura point pourquoi je t'adresse cette lettre en confidence ; elle croit qu'il s'agit de moi.
i5 août i845.
Ta dernière lettre, mon bien cher ami, remplit trop vivement ma pensée pour que je tarde à y répondre. La situation où tu te
trouves, — ou plutôt où nous nous trouvons, car ce qui te concerne ne saurait manquer de nous être personnel, — cette situation demande que nous y réfléchissions avec le plus grand calme, que nous appliquions à y trouver remède, tous les efforts de notre raison et de notre conscience : n'oublions pas que ces deux voix sont en nous celle de Dieu.
D'avance je conjure notre bonne mère de peser mûrement avec toi les réflexions que je vais te soumettre, et de me pardonner si je parle devant elle de conseils et d'expérience. Si je le lais, c'est d'abord parce que ton bonheur et son repos sont ici-bas ma première pensée, et ensuite parce que les agitations de ma vie ont doublé pour moi ce que les années font acquérir, la connaissance des événements des choses et surtout du cœur humain : oh ! puisse le résultat de telles observations, de telles épreuves, être utile à ceux pour lesquels je serais si heureuse de tout sacrifier 1... De tout temps, mon bon Ernest, je n'ai cessé d'appeler ta pensée sur le danger qui t'attendait au terme de te* études, celui d'un engagement aveugle et précipité; ton âme droite
devait me comprendre, et tes dernières lettres m'ont prouvé qu'en l'espérant je n'ai pas été trompée ; j'en rends au ciel de vives actions de grâces. J'ai toujours pensé, et des années de réflexion n'ont servi qu'à me convaincre de plus en plus, qu'il faut un point d'arrêt entre l'éducation et la vie, le temps enfin d'envisager raisonnablement et sans influence étrangère ce qu'on s'impose pour toujours.
Si dans quelque circonstance le cours des événements oblige à s'éloigner de cette sage maxime, la faire taire ou l'anéantir serait un crime à mes yeux quand il s'agit d'une carrière exceptionnelle comme celle vers laquelle ta jeunesse a été guidée. Oh ! de quelle responsabilité se chargerait la conscience d'une famille qui oserait pousser dans un lien indissoluble et sacré un jeune homme encore incapable de le comprendre! — Te laisser le temps de te reconnaître, et employer ce temps d'une manière utile pour ton développement intellectuel, telle fut ma pensée lorsque ie te parlai, il y a déjà environ deux ans, d'un préceptorat en Allemagne ; jamais, mon ami, je
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n'ai eu l'idée de te présenter cet emploi comme une carrière, mais toujours comme une place temporaire. Tu as su le comprendre, cher Ernest, tu as senti que ton bien est en tout mon premier but, mon premier besoin : oh ! que je t'en remercie! — Mes amis de Vienne, auxquels je n'ai eu qu'un mot à dire pour être asssurée de leur concours, sont, comme moi, persuadés que leurs démarches mettront certainement à notre disposition ce que je t'ai proposé. Il s'agira seulement d'attendre peutêtre quelques mois. Les grands seigneurs d'Allemagne passent tout l'été dans leurs terres et ne reviennent à la ville que vers la fin de l'année ; c'est donc à cette époque seulement et dans les mois qui suivront que les recherches pourront devenir fructueuses. — Mais ce retard même, loin de nous être préjudiciable, te rendra possibles, mon bon ami, des démarches et des études que je regarde comme essentielles en ce moment, quelles que puissent être tes résolutions ultérieures. J'ai toujours désiré vivement, et je crois te l'avoir dit plusieurs fois, te voir en mesure de prendre tes grades universitaires, chose qui est gêné-
ralement regardée comme le début de toute carrière : ecclésiastique ou séculier, un homme qui a fait ses preuves d'instruction n'en vaut toujours que davantage aux yeux de ceux dont le jugement se compte. Le baccalauréat est la première épreuve à subir, et c'est elle vers laquelle je te demande de tendre en ce moment, dès ton retour à Paris. Je sais que les classes que tu as faites sont un obstacle pour que tu te présentes immédiatement aux concours de la Sorbonne ; mais je sais aussi, et tu sais comme moi, qu'il y a des moyens de se mettre en règle, et, en dernier lieu, moyennant des inscriptions dans une maison préparatoire : je ne m'étends pas là-dessus, mon ami ; ceci t'est parlailement connu. J'insiste seulement sur la nécessité du diplôme de bachelier et je te conjure, cher Ernest, d'y donner tous tes soins et immédiatement. Faudrait-il y employer six mois, — un an même, — n'importe ; je te le répète, c'est de la plus haute importance. L'aflaire d'Allemagne sera toujours à noire disposition : j'ai là les meilleures connaissances et les plus dévoués amis; tu comprends d ailleurs de quel poids seraient
dans leurs recommandations un examen subi et un diplôme obtenu.
Pour ces démarches si importantes, pour les travaux et les études préparatoires aux examens, il est de toute nécessité, mon Ernest, que tu sois entièrement libre ; aussi mon avis est-il que tu ne reprennes pas à la renlrée ta chambre et ta table au séminaire. Ce serait entraver ce que je te demande, ou du moins t'imposer une gène nuisible, lorsque tu as besoin de toute ta liberté d'action. Je crois que le parti le plus sage, ou plutôt le seul moyen à employer pour arriver au résultat d'un examen, serait de prendre une chambre d'étudiant et de rester entièrement libre de toute autre occupation.
Une autre raison que celle du baccalauréat me porte encore à désirer que tu suives mes conseils en ce point : tu m'as dit à diverses reprises que tes études historiques sont fort incomplètes; il est de la plus haute importance que tu t'y adonnes cette année, et que tu suives autant que possible les grands cours publics qui ont lieu à Paris. Ceci est encore en première ligne; l'histoire est l'enseignement
de tous, et notre époque, où les recherches historiques tiennent une si grande place, exige de hautes connaissances sur ce point. Pour cette étude, mon bon Ernest, comme pour les démarches du baccalauréat,, il est indispensable que tu puisses à toute heure disposer de toi-même, et aller chercher les renseignements qui te manqueront dans nos riches bibliothèques publiques et dans les autres grands centres d'instruction. Je voudrais donc, mon ami, que tu te rendisses à Paris vers la fin des vacances pour t'entendre sur ce point avec les supérieurs du séminaire, arranger avec eux cette affaire, et t'occuper ensuite activement de ce que je te conseille avec toute l'activité de ma tendresse pour toi et tout le poids d'une expérience que les événements ont développée. Tu sais comme moi que rien n'est plus facile pour un jeune homme que de s'établir à Paris de la manière dont je te parle; mais afin de t'épargner tout embarras, j'ai demandé des informations et des renseignements détaillés que je t'adresserai dès qu'ils me seront parvenus et qui ne te laisseront, je l'espère, rien à désirer. Comme
il se peut que je ne les reçone pas assez tôt pour qu'ils te trouvent à Tréguier, je les enverrai à Alain qui te les donnera à ton passage. Qu'aucun faux calcul d'économie ne t'arrête en ceci, mon bon Ernest; ce serait bien mal entendre nos intérêts, même en prenant ce mot clans son sens purement matériel. Rends-toi capable de fonctions élevées, dans quelque voie que tu veuilles ensuite t'engager, et crois qu'en ceci, épargner la semence ne serait pas seulement une bien fatale spéculation, ce serait aussi une grande iaute morale. « On demandera beaucoup à celui qui a beaucoup reçu », dit l'Évangile... et à l'égal d'un dissipateur tut puni celui qui avait enfoui son talent. Mon Dieu, Ernest, quels enseignements dans ce livre, et que d'hommes s'en éloignent !... Faisons, ami, faisons, nous du moins, tout ce qu'il nous est possible de faire pour développer les dons que le ciel t'a accordés. Quelle que soit plus tard ta résolution définitive, sois sûr qu'elle aura mon approbation, — je dirai plus, quelle me rendra heureuse, — dès quelle viendra d'un esprit éclairé et capable de discernement ; mais le
voir précipité dans l'irrévocable, à ton âge, et avec une telle ignorance du monde, de la vie, de tout ce que les livres ne peuvent enseigner, ce serait là, mon Ernest, une douleur qui pèserait sur mon existence entière. Et moi aussi j'entendrais au fond de mon âme une voix qui me dirait. « Qu'as-tu fait de ton frère?... » Epargne-moi de tels regrets, cher bien-aimé; épargne-les surtout à notre bonne mère en dirigeant sagement et prudemment tes premiers pas dans la vie. Il est impossible, — complètement impossible, à moins d'abdiquer toute raison, — que tu t'engages, à vingt-deux ans et avec ton inexpérience absolue, dans une carrière où tout retour est interdit, où une longue expérience suffit à peine pour donner l'élévation nécessaire à l'esprit, à l'âme, à la pensée. Ce point une fois posé, je crois assurément que les moyens que je t'indique sont les meilleurs pour utiliser le temps d'attente et réflexion. Ne rejette donc pas mes conseils, je t'en supplie. Ils sont dictés par une amitié si vraie, si exempte de toute pensée personnelle, que je ne puis craindre de les voir méconnus ni par toi, mon
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bon Ernest, ni par notre excellente mère. Oh! que ne puis-je èlre au milieu de vous, ne serait-ce qu'un jour, une heure !... Il me semble qu'à force de conviction je saurais aussi vous convaincre !
Quant aux arrangements de finances, tout sera prévu, mon cher ami ; Alain aura les premières instructions, les autres te parviendront directement à Paris ; j'ai là-dessus toutes les données nécessaires, et tout cela est beaucoup moins effrayant que tu ne pourrais te l'imaginer. Partout avec de l'ordre et de la régularité on vit avec économie, et des milliers de jeunes gens de ton âge suivent à Paris, sans grands frais, l'existence studieuse que je te recommande pour quelque temps. Tu sais que tous les cours de la Faculté des lettres et de la Faculté des sciences sont gratuits, que tous les grands dépôts de la science humaine, que toutes les bibliothèques de Paris sont ouvertes au public tous les jours de la semaine, que l'on peut y lire, y compulser, y prendre des notes dans la plus parfaite tranquillité (et à ce propos je te rappellerai en passant que la bibliothèque Sainte-
Geneviève est éclairée et chauffée jusqu'à dix heures du soir). Profite donc, puisque cela est possible, de ces précieuses ressources. Encore une fois, les mesures que je t'offre ne sont que transitoires : toi seul dois adopter celles qui seront définitives ; mais sachons au moins employer fructueusement ces temps de transition, souvent si nécessaires à prolonger quand on ne veut pas compromettre tout son avenir. Je m'étendrais indéfiniment là-dessus, mon cher ami, car mon cœur est plein de ce que je t'exprime ; puisses-tu le comprendre comme moi!... Je t'ai écrit des pages pour te dire ce qui se résumerait facilement par ces mots : Prends tes grades, et suis pour cela des études libres, au moins pendant quelques mois ; sans ces études, il serait impossible de les obtenir, et dans toutes les hypothèses je les regarde comme le premier pas à faire. Je me flatte, mon bon Ernest, que tu ne méconnaîtras pas ma voix, que tu ne fermeras pas l'oreille à mes raisonnements ; j'ai besoin de le croire pour calmer les vives, les constantes sollicitudes auxquelles ta situation me livre. Que Dieu t'inspire, ainsi que notre chère ma-
man! J'espère tant de la droiture de vos Lines et de vos intentions.
Je ne te parle jamais de nos affaires d'argent, mon bon ami, ne voulant pas te fatiguer l'esprit de chiffres inutiles ; mais aujourd'hui je t'en dirai quelques mots, espérant que l'exposé de notre situation te décidera à suivre mes avis, ce qui est en tout ma première, ma dominante pensée. Je t'assure, mon bon Ernest, que je puis sans imprévoyance et sans aucune gêne, mettre à ta disposition ce qui est nécessaire pour l'exécution de cet utile et cher projet. Nos affaires de famille doivent être bien avancées; j'ai adressé à notre frère une remise qui devait les couvrir en grande partie, et il m'avait promis de s'en occuper particulièrement pendant son séjour près de notre chère maman. D'un autre côté, je me suis arrangée avec les parents de mes élèves, de manière a n'être pas complètement sans ressources quand je me séparerai de leurs enfants. Accepte donc sans crainte, je t'en supplie ; je te le demande les larmes aux yeux et avec les instances de la plus tendre amitié. Un jour viendra, ami, où tu me rendras tout cela avec usure, si
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Dieu prolonge au delà de mes forces une vie dont tu es et dont tu as toujours été depuis longtemps le premier mobile. J'espère, cher Ernest, oui, j'espère t'avoirfait comprendre que le conseil que je te donne est sur tous les points sage, prudent et réalisable; puisse ta raison te dire le reste et ton amour du vrai te porter à l'exécuter ! Je te quitte pour notre bonne mère, cher ami, ou plutôt je continue avec elle la longue causerie dont je t'ai adressé les premières pages, car les deux lettres vous sont communes, comme l'est aussi mon dévoûment. Adieu, ami ! Tu comprendras avec quelle anxiété j'attends de tes nouvelles. A toi toujours et de toute mon âme !
A Ernest, pour lui être remis à son arrivée
seulement.
ia septembre i845.
Enfin, mon bien cher Ernest, je puis t'écrire en toute liberté, je puis te dire sans restriction
ce que ta dernière lettre a présenté depuis un mois à ma pensée! Assurément, dans ce que je t'écrivais dernièrement, il n'y avait pas un mot qui ne fût vrai ; mais il m'en coûtait beaucoup de marrêter si souvent, d'appuyer sur ce qui n'était pas mon idée dominante, de parler d'irrésolution, lorsqu'en réalité ce que tu m'as écrit me prouve qu'il ne peut plus y en avoir. J'arrive donc vite, mon ami, à considérer notre position telle qu'elle est réellement, et à en tirer les conséquences qui en dérivent, c'est-a-dire à fortifier les idées que tu m'as exprimées dans ta dernière lettre.
J'espère que maintenant deux grands points sont établis : d'abord, que maman sait au moins que tu hésites beaucoup, et ceci je n'en doute pas, puisqu'elle en a parlé à Alain pendant son séjour à la maison et qu'elle n'en paraissait nullement affectée ; en second lieu, j'espère qu'il est bien décidé aussi que tu vas t'établir librement à Paris dès ton arrivée. Partant de ces deux bases, parlons d'abord de ton installation. Je t'ai écrit que j'ai adressé à mes amis la prière de chercher une maison convenable et tranquille où tu puisses trouver,
pour tout le temps nécessaire, une chambre et peut-être même ta pension. Cette demande a été faite le jour même où j'ai reçu ta dernière lettre; mais à la distance épouvantable où je suis, je n'ai pu recevoir encore de réponse. Prends donc provisoirement, cher ami, une chambre dans l'hôtel dont tu m'as parlé; dès que la réponse que j'attends me sera parvenue, je l'enverrai à notre bon Alain, qui aura plus vite que moi ton adresse, et tu décideras alors ce que tu voudras sur les renseignements que je te transmettrai.
Tes premières démarches à Paris doivent consister à tout terminer dignement, mais à tout terminer avec la maison où tu étais, à voir M. Dupanloup, M. Quatremère, et à prendre toutes les informations relatives à l'Ecole normale. Si M. Quatremère te dit qu'en t'adonnant entièrement à l'étude des langues orientales, il serait possible de te créer un avenir, je verrais comme toi, dans cette carrière, le grand avantage de n'avoir pas à lutter contre la foule des concurrents, que tu trouveras p/esque partout, et avec lesquels le combat est d'autant plus pénible que l'on sent
en soi-même plus de mérite réel. Tes idées làdessus sont fort justes, ne les oublie pas, mon Ernest, si tu voyais de ce côté quelque issue, et songe aussi qu'en ceci, comme en toute chose, tu me trouveras prête à faire tout ce qui dépendra de moi pour aplanir les difficultés des premiers temps. Vois d'un autre côté, si ton entrée à l'Ecole normale est possible; encore en ceci, envisage l'avenir, puis réfléchis, pèse et juge, mon bien cher ami, puisqu'il ne m'est pas donné de le faire avec toi.
Oh! que dans ce moment, cette horrible séparation oppresse mon pauvre cœur ! Que de nuits je passe à songer à toi I Que les jours me paraissent longs jusqu'à celui où je me dirai enfin que nous sommes sortis de l'état cruel où je te vois depuis si longtemps ! Je ne te rendrai jamais, mon Ernest, le bien que m'a fait ta dernière lettre en me prouvant que notre incertitude va finir, qu'à tant de ballottages entre ta raison et les volontés d'aulrui, va succéder une détermination qui te sera toute personnelle. Quant au préceptorat d'Allemagne, permets-moi, mon bon ami, de te
supplier de n'y songer que dans le cas où toute autre voie n'offrirait aucune issue. Je te le répète, je n'ai jamais pu te l'offrir que comme un moyen de gagner le temps de la réflexion, car je prévoyais toujours que tôt ou tard ce qui a eu lieu devait arriver; mais aujourd'hui que la réflexion est venue, qu'elle a porté ses fruits, ce ne serait plus gagner du temps, ce serait en perdre et rendre peut-être impossible l'entrée d'une autre carrière. D'ailleurs, mon cher ami, puisqu'il s'agit det'épargner des heures amères, je n'hésite pas à te dire que cette vie sous le toit, dans la famille, à la table d'autrui, est horriblement pénible et difficile... Si tout venait à nous manquer, nous reviendrions certainement à ce projet; mais ne néglige rien pour que ce ne soit pas nécessaire, et, pour une épargne présente, ne vas pas compromettre tout notre avenir. Oui, notre avenir, cher Ernest, car je ne puis croire qu'aucun événement puisse séparer désormais ni nos intérêts ni nos cœurs.
J'arrive à mes supplications ordinaires pour l'article finances : de grâce, n'aie pas d'hésitations mal entendues sur ce point. J'ai
chargé Alain de te remettre trois cents francs pour tes Irais de voyage, d'installation, et pour ton premier mois de séjour. En outre, j'attends tous les iours de Varsovie une lettre de change de quinze cents francs que j'y ai demandée; dès qu'elle me sera parvenue, je l'adresserai à Paris à une personne sûre qui croira que cette somme est à toi seul, et qui te remettra tous les deux ou trois mois (plus ou moins souvent, si tu le désires), ce qui te sera nécessaire : à dater de la fin d'octobre, ces fonds seront à ton entière disposition. A moins d'imprévu, ils formeront le budget d'une année, et, si Dieu me prête vie, avant ce temps, j'aurai songé à la suivante. Sois tranquille; je ferai en sorte que, quoi qu'il arrive, tu ne seras pas dans l'embarras. J'ai aussi pensé que d'autres toilettes vont te devenir nécessaires ; je crois même qu'il vaudrait mieux en faire l'emplette à Saint-Malo, afin d'arriver à Paris vêtu comme tout le monde, ne le crois-tu pas avec moi ?
J'en ai dit quelque chose à Alain, à qui je ne voulais ni ne devais plus, mon ami, taire entièrement notre situation présente ; je lui
ai dit qu'il serait à désirer que tu eusses deux costumes complets, en arrivant à Paris, l'un pour mettre à l'ordinaire, l'autre convenable, pour te présenter chez les personnes que tu dois voir; que ton peu d'expérience en pareille matière me faisait désirer que ces objets fussent achetés à Saint-Malo, que je laissais cela entièrement à ton goût ; que si tu pensais comme moi, je le priais de s'en occuper et d'ajouter tout cela à mon compte; que si, au contraire, tu préfères acheter à Paris, je lui demande d'ajouter cent cinquante ou deux cents francs à la somme qu'il doit te remettre. Quelle que soit ta décision sur ce point, laisse-moi te dire en passant, mon bon ami, qu'il me semble qu'une redingote de couleur foncée, tout le reste du costume noir, serait ce qu'il y aurait de mieux et pour toi de plus convenable. Enfin, mon pauvre ami, je crois avoir tout prévu ; si quelque détail m'a échappé, ne l'attribue qu'à la préoccupation de mon esprit, et clgpose entièrement du peu que j'ai, car ce peu t'appartient autant qu'à moi-même.
En lait d'argent, sois toujours bien à l'aise avec notre frère : tout ce qu il te remet m'est
passé en compte, et ta bourse et la mienne ne doivent jamais faire qu'une. Oui, mon pauvre cher ami, il y aura pour nous des jours heureux, il y en aura certainement dans notre existence, tant que notre amitié, notre union seront toujours les mêmes ; et ce qui se passe dans ce moment n'est propre qu'à les cimenter de plus en plus. Je sens, je comprends, je partage tout ce qui oppresse ton âme: oui, il est bien cruel, le moment où il faut rompre avec ce qui a rempli les rêves et fait la joie du passé ; longtemps cette rupture laisse au cœur un vide désolant ; mais nul ne peut éviter une telle douleur, quand ses yeux se sont ouverts, quand la voix de la conscience se fait entendre. <( La vérité connue devient pour l'intelligence une loi qu'elle n'est pas maîtresse de rejeter; il ne m'appartient point d'ouvrir ou de fermer la porte à la vérité comme il me plaît; dès qu'elle s'est nommée, elle entre et m'ordonne de lui soumettre mon action. » C'est de l'œuvre d'une femme que j'ai retenu ces mots : ils n'en sont ni moins vrais ni moins justes. Je rends à Dieu les plus vives actions de grâces pour avoir îait naître
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en toi, pendant qu'il en était temps encore, les pensées qui ont déterminé ta résolution.
Ernest, pour trouver consolante ta situation du moment, songe au sort d'un honnête homme qu'un lien irrévocable oblige à enseigner, à imposer ce que sa raison et peutêtre même sa conscience ne lui permettent pas d'admettre... Ce malheur pouvait être le tien ; puis-je trop remercier le ciel de t'en avoir préservé ? Sois donc courageux, ami ; oui, ta voie est épineuse, mais à chaque pas, comme à l'entrée, tu trouveras le cœur, la tendresse, l'appui de ta sœur, de ta première amie, de celle qui, après le souhait de te voir heureux, n'en forme pas de plus vif que de conserver une large part dans ton amitié. Que cette idée le soit chère ; que je retrouve toujours en toi ce que tu m'as donné jusqu'ici, et j'oublierai bien des larmes versées, et je retrouverai encore bien des espérances, bien des dédommagements dans l'avenir!
Ai-je besoin, mon Ernest, de te supplier de m'écrire, de te demander en grâce de m'envoyer ton adresse aussitôt qu'il te sera possible? Si tu comprends mon affection, tu
comprendras à quel point tu remplis ma pensée. En attendant que j'aie pu recevoir ton adresse à Paris, i'enverrai à notre frère tout ce que j'aurai à te communiquer ; ainsi, ne manque pas de lui dire sans retard où il devra te les adresser. J'espère que tu m'écriras quelques mots de Saint-Malo; mon Dieu I quelle douleur que cet éloignement ! . . . Et si cetie lettre allait être perdue!... Je t'ai écrit deux lois dans le courant du mois dernier; l'une par Emma qui a dû te remettre un petit billet destiné à toi seul; l'autre par maman. Tout cela t'est-il parvenu ? Je tremble toujours pour ce que j'écris, et je n'ai que trop raison de craindre.
En relisant ma lettre, je m'aperçois que je t'ai peu parlé aujourd'hui de l'École normale; n'en conclus pas que j'ai changé d'avis depuis ma dernière lettre : cette voie aurait toujours mes sympathies; mais, ne sachant pas s'il y a pour toi possibilité d'admission, je n'insiste pas plus longuement sur ce que je t'ai déjà dit; cependant ne l'oublie pas. Agis et décide, mon bon Ernest ; j'ai toute confiance en ton jugement, en ta raison. Oui, bien des cla-
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meurs vovit t'entourer; mais, de grâce, ne t'en effraie point. Qu'est-ce que tout celaP de vaines paroles dont il ne sera plus question au bout de quelques semaines; des colères d'un moment qu'on méprise bien facilement quand on a pour soi le témoignage de sa conscience et l'approbation d'un cœur ami et dévoué. Laisse donc dire, mon pauvre enfant, et n'en crois que ta raison et mon cœur.
A toi toujours, mon Ernest bien aimé ; à toi de toute mon âme!
Ecris-moi au château de Clemensow, près Zamosc (Pologne).