‹ Lettres intimes - 1842-1845 -Chapitre 7 sur 7 · II. R · texte numérisé non relu

II. R

A Ernest, Recommandée aux meilleurs soins de notre frère.

16 septembre i8^5.

Très cher ami, Je ne me trompais pas dans mes prévisions en t'écrivant il y a quatre jours que j'attendais

incessamment de Paris des renseignements relatifs à ton logement et à ta pension; la réponse sur laquelle je comptais me parvient aujourd'hui, et je m'empresse de te la communiquer, au risque de te faire recevoir mes deux letlres par le même courrier. C'était encore à mademoiselle Ulliac que je m'étais adressée, car elle aussi est douée d'un cœur qu'on ne trouve jamais en défaut, et son dévouement pour moi est sans changement et sans limites. Le M. Gasselin dont il est question en tout ceci, est le même qui t'a porté mes lettres durant les deux dernières années. Voici ce que m'écrit mon amie.

« Je viens de voir M. Gasselin. Il connaît, rue de Laharpe, un pharmacien qui loue des chambres garnies à des jeunes gens rangés, attendu qu'il faut passer par sa boutique pour entrer et pour sortir; il connaît à côté un restaurant tranquille; il recommandera, si vous le désirez, votre frère dans ces deux maisons et il ira le voir. Enfin, M. Gasselin veut bien se charger de lui compter ses trimestres et de lui rendre tous les services d'un ami. C'est un excellent homme, vulgaire par

l'éducation, ou plutôt par le manque d'instruction, mais bien par le cœur... D'un autre côté, j'ai aussi pensé qu'il ne serait peut-être pas désagréable à monsieur votre frère d'entrer comme pensionnaire en chambre dans une institution de jeunes gens, chez M. Galeron, par exemple, successeur de M. Hallays-Dabot. Je puis le recommander là de façon à ce qu'il soit soigné et sous le rapport intellectuel et sous le rapport matériel. Beaucoup de jeunes gens se placent ainsi pour suivre les cours et prendre leurs inscriptions. Dans tous les cas, je m'assurerai si M. Galeron l'accepterait à titre de pensionnaire en chambre. Nous connaissons aus>-i, vous et moi, M. et madame Pataud; ce sont de bonnes gens, vous le savez; là aussi des soins lui seraient assurés... Il y a moyen, vous le voyez, de lui arranger cette vie matérielle qu'il doit ignorer complètement, d'après la manière dont il a passé sa jeunesse. . . Tout ceci doit vous rassurer, chère amie. Engagez donc monsieur votre frère, s'il a pris décidément son parti, à venir nous voir au retour. Nous monterons chez M. Gasselin et tout s'arrangera. D'ici là, des informations auront

été prises, et votre frère ne sera pas obligé de se placer en hôtel garni, proprement dit. » — Tu le vois, mon cher ami, voilà bien des ressources; voilà surtout une obligeance, une amitié parfaites. Je ne t'impose rien là-dessus, je ne t'oblige nullement à aller chez mademoiselle Ulliac ; je veux seulement te dire qu'en cas d'embarras tu trouveras chez elle de l'argent qui t'appartient, des amis intelligents et tout dévoués à t'être utiles, des renseignements précieux, et au milieu de tout cela des nouvelles de ta sœur. Peut-être, dans les premiers jours, préféreras-tu encore l'hôtel dont tu m'as parlé; je laisse cela absolument à ton choix; j'ajouterai seulement qu'il vaudrait mieux, ce me semble, choisir un autre moyen d'établissement, si, comme je n'en doute point, tes études libres doivent se prolonger. Mademoiselle Ulliac demeure dans la même maison que M. Gasselin; voici son adresse : Mademoiselle Ulliac Trémadeure, boulevard Montparnasse, ko. C'est entre le jardin du Luxembourg et l'Observatoire. Si cela te contrariait d'aller chez elle, tu pourrais lui écrire un mot, en lui demandant, avec

toute la politesse possible, de prier M. Gasselin d'aller jusqu'à toi: je suis certaine qu'il s'y rendrait de grand cœur, et je suis certaine aussi que mademoiselle Ulliac t'accueillerait avec une bonté accomplie ; je te demande seulement de n'aller chez elle qu'en habits semblables à ceux de tout le monde.

J'arrive maintenant à une autre partie de sa lettre qui n'est pas moins importante, mon bon Ernest, et qui te prouvera que j'ai en elle une vraie amie. Je t'ai dit que je connais personnellement M. Stanislas Julien, professeur au Collège de France; mademoiselle Ulliac le connaît encore davantage, et, comme je sais qu'il est très lié avec M. Quatremère, j'ai encore voulu t'aplanir les voies de ce côté. J'ai donc prié mademoiselle Ulliac d'aller trouver pour moi M. Julien et de lui demander en mon nom qu'il veuille bien te recommander à M. Quatremère, en lui disant que tu appartiens à une honnête iamille dont il connaît un membre, et que ton changement actuel, loin de t'étre imputé à crime, n'est que l'effort d'une âme droite et généreuse. M. Julien, ainsi que sa femme, m'a toujours accorde et

témoigné une estime honorable; je suis certaine qu'il me rendra ce service avec toute la délicatesse que nous pourrions désirer. Voici ce que mademoiselle Ulliac me répond à ce sujet : « Avant d'avoir su ce que vous me demandez pour monsieur votre frère, j 'avais pensé de suite à le recommander à M. Julien; ainsi c'est une chose convenue. Oui, l'étude des langues orientales est peu commune. Je vous promets, sans avancer rien de trop, que M. Julien s'intéressera vivement à votre frère; je vous promets aussi d'intéresser à lui, lorsque la grande affaire sera décidée, M. Victor Mauvais, astronome-adjoint à l'Observatoire et ancien élève du séminaire; M. Mathieu, beaufrère de M. Arago, et M. Regnauld, professeur de physique au Collège de France. Votre frère est travailleur; il prend l'étude au sérieux; ces messieurs le prendront, lui, en grande considération, et il fera son chemin dans le monde. Lorsque ses liens seront rompus, je le verrai avec beaucoup de plaisir, et alors bien des choses se trouveront simplifiées. »

Tu le vois, mon Ernest, dans ce monde,

LETTRES IHTIME8 289

nouveau pour toi, où tu craignais tant l'abandon, il se trouvera aussi quelques voix pour t' encourager. M. Julien n'est pas seulement un savant érudit, c'est un honnête et bien bon homme. Ouvre donc ton cœur à l'espérance, mon pauvre ami ; tu vois que de loin comme de près ta sœur cherche en tout à veiller sur toi. Je voudrais donner des ailes à mes lettres pour qu'elles aillent bien vite te fortifier, te dire que nulle part tu ne seras abandonné tant qu'il me restera un souffle de vie. Ernest, ne me désole point : ne commets ni faiblesse, ni imprudente concession; moi qui connais le fond de ta pensée, je les regarderais comme coupables, et je ne puis croire que mon opinion soit à tes yeux de nulle valeur. Songe qu'il s'agit non seulement de toute ta vie, mais du repos de la mienne, du seul bonheur que la terre puisse me donner. Je suis dévorée d'inquiétude. La seule chose qui me donne quelque consolation c'est de te voir enfin résolu, d'espérer que tu vas suivre mes conseils, de penser que tu vas prendre, au moins pendant six mois ou un an, une petite chambre d'étudiant, et que tu emploieras ce temps à

2QO LETTRES INTIMES

obtenir ton diplôme de bachelier, à suivre les grand* cours des facultés des Lettres et des Sciences, et enfin à te préparer aux examens d'admission à l'Ecole normale. Mademoiselle Ulliac, qui voit si sainement en tant de choses, approuve aussi ce projet. « L'idée de l'Ecole normale est très bonne, me dit-elle ; c'est une carrière, cela. » Mais, je te le répète, mon ami, je ne serais pas moins satisfaite en te voyant t'adonner exclusivement aux langues orientales, si le savant professeur que nous avons si souvent nommé entrevoit pour toi une issue dans cette route. Pardonne toutes ces redites, mon Ernest; mon cœur, mon esprit, ma pensée, tout en moi est plein de ton souvenir. Je voudrais donner à ma parole l'accent qui persuade, envoyer vers toi la voix de mon âme... Pauvre cher ami, que Dieu place toujours dans ta vie des affections aussi sincères, aussi désintéressées que la mienne ! Adieu! J'ai passé une grande partie de la nuit à t'écrire tout ceci, et encore je te quitte à regret. Par le même courrier, je vais envoyer à mademoiselle Ulliac le billet de quinze cents francs dont je t'ai parlé; je l'ai reçu hier; il

est payable au 10 novembre, chez MM. de Rothschild. Si tu as besoin de cette somme en une fois, tu n'as qu'un mot à dire; ^e l'ai adressée à mon amie parce qu'il faut toujours à Paris se méfier des gens de service, particulièrement dans les chambres déjeunes gens, attendu qu'elles sont toujours moins bien fermées que les maisons moins banales. Encore une fois, adieu ! cher Ernest. Je crois et j'espère n'avoir rien oublié de ce qui dépend de moi; puissent ta raison et la droiture de ta conscience faire le reste! Mille souvenirs, mon ami, mille tendresses.

Ne communique l'adresse de mademoiselle Ulliac à qui que ce soit, c'est pour toi seul.

Tu connais sans doute de réputation l'institution Hallays-Dabot et Galeron; c'est l'une des plus célèbres de Paris ; elle est située place de l'Estrapade. M Pataud, que ie connais, tient aussi une institution de jeunes gens, rue Neuve-Sainte-Geneviève, près la rue des Portos ; mais elle est beaucoup moins nombreuse et moins renommée. Ceci t'importerait

peu, puisque tu ne dois pas suivre les cours de l'établissement. Ces deux pensions vont au collège Henri IV.

XXTT

Tréguier, 22 septembre i845.

Ma chère amie, Jamais témoignage d'une amitié plus profonde et d'un dévouement plus généreux ne me parvint dans des circonstances plus douces et plus graves à la fois, que celui dont ta dernière lettre était la vive expression. C'est dans une des situations les plus décisives de ma vie, c'est entre les bras d'une mère bienaimée, qu'elle est venue me rappeler quel soutien Dieu m'avait réservé dans une sœur qui, pour le bonheur des siens, ne refuse pas d'accumuler les sacrifices. Et ne m'aurait-elle appris, pour la conduite de ma vie, rien autre chose, si ce n'est jusqu'où pouvait aller cette tendresse pure et désintéressée, et jusqu'à quel point je pouvais compter sur elle, ne serait-ce

LETTRES INTIMES 2q3

point assez, ma chère Henriette? Est-ce donc sur la mesure d'un intérêt positif qu'il faut tout apprécier ici-bas, et les plus saintes affections de lame n'ont-elles d'autre valeur que celle d'un calcul personnel? Non, ma bonne amie, l'assurance de ton amitié sera toujours mille fois plus précieuse pour moi que tous les avantages réels que je pourrais en retirer, et quand même les circonstances me défendraient d'en profiter jamais, n'en aurais-je pas retiré le fruit le plus doux, la conscience d'un cœur qui m'aime?

Je goûte depuis deux mois un bonheur bien doux et bien pur auprès de notre bonne mère. J'ai été heureux de la retrouver toujours la même; sa santé me paraît assez bonne, et elle supporte avec tout le courage possible son pénible isolement. Elle vit de notre pensée. Que ne peux-tu assister à quelqu'un de nos chers entretiens ! Si parfois l'avenir vient mêler quelque pensée amère aux joies du présent, c'est la même amitié qui inspire et la joie et la tristesse, et les rend également douces. Puissions-nous toujours préférer ces jouissances qui sont toujours en notre pouvoir,

lors même qu'en apparence nous en faisons le sacrifice, à tant d'autres moins pures, qui ne sauraient être le partage de tous, et qui nous seront peut-être à jamais refusées. Z)ieu sait si je les désire autrement que comme condition des premières.

J'aborde maintenant, ma chère Henriette, la discussion des projets dont tu me faisais la proposition dans ta dernière lettre. Elle est grave, je le sais ; aussi les motifs tirés de la plus sérieuse raison seront-ils les seuls qui pourront exercer sur moi leur influence. Par rapport à la place d'Allemagne, j'en suis toujours aux termes où j'étais dans mes dernières lettres, et que tu as fort bien saisis. Il ne peut être question pour nous d'une carrière, mais simplement d'un emploi transitoire, qui me laisse la liberté de compléter mes études à l'étranger. Par conséquent, toute place qui absorberait tellement tous mes instants, qu'elle me laisserait peu de liberté pour des études tant soit peu libérales, toute place qui ne me mettrait pas à portée de saisir le mouvement des esprits dans le pays que j'habiterais, toute place en un mot qui ne serait qu'un simple

LETTRES INTIMES 2QÔ

préceptorat élémentaire, ne me semble guère pouvoir être acceptée, à moins d'avantages compensatifs, dont je te laisse le plein arbitrage. Mais pour moi, j'ai peine à en concevoir de suffisants. Bien plus, d'après les notions que j'ai pu acquérir sur l'état intellectuel de l'Allemagne, l'Autriche ne serait nullement le pays qui me sourirait le plus. Je ne fais guère, ma chère amie, que te répéter ce que déjà je t'ai souvent exprimé, et tu me trouveras peutêtre bien difficile. Mais les principes que tu énonçais dans ta dernière lettre, et qui sont aussi les miens, m'assurent que nous tomberons d'accord sur les conséquences. Ne serait-ce pas un bien mauvais calcul, même au point de vue économique, que celui qui sacrifierait à des avantages pécuniaires les années de ma vie qui peuvent être pour moi les plus fructueuses, même à ce point de vue si mesquin ? D'ailleurs ma conscience intellectuelle 8 y °PPoseî je me 1s reprocherais comme un crime. Ainsi donc, chère amie, si tu trouves une place qui réunisse les conditions ci-dessus énoncées, tu peux accepter et être sûre du consentement de ma bonne mère et du mien.

Mais j'avoue qu'elles me semblent assez difficiles à réunir, et c'est pour cela que ce voyage me paraît encore fort problématique. Il n'en est point de même du projet en vertu duquel je consacrerais l'année qui va suivre à prendre mes grades dans l'université. Depuis longtemps je le nourrissais dans mon esprit, et maman elle-même m'en parla, avant que tu nous en eusses fait aucune communication. C'est une chose arrêtée. Le seul point qui puisse souffrir difficulté, c'est le mode de son exécution. Celui que tu me proposes, chère Henriette, et d'après lequel je m'établirais dans Paris comme un étudiant libre, tout en me prouvant jusqu'où peut aller ta générosité pour moi, souffre, il faut l'avouer, de graves difficultés, lesquelles ont tout d'abord alarmé notre bonne mère. Je n'y aurai recours qu'à la dernière extrémité, et après avoir essayé tous les autres. Quels peuvent être ceux-ci? Je ne puis encore, chère amie, te le dire d'une manière positive : ce ne sera qu'après un séjour de quelque temps à Paris, et après en avoir conféré avec toutes mes connaissances, que je pourrai avoir là-dessus des données pré-

cises. Voici pourtant les partis possibles que j'entrevois. Rester à Saint-Sulpice serait le plus simple, mais de beaucoup le moins avantageux. Il me serait difficile de m'y livrer à tous les travaux et de suivre les cours nécessaires pour atteindre notre but. Quand même ces Messieurs me dispenseraient de toute étude théologique, ce qui n'est guère probable, le train général de la vie est loin d'y être accommodé à l'exécution d'un pareil dessein.

M. Dupanloup pourrait mieux m'offrir pour cela une position convenable. Aussitôt que e lui en parlerai, il est indubitable qu'il me pioposera une place dans sa maison, car e sais que son personnel est cette année loin d'être au complet. Mais je n'accepterai que fort difficilement une place quelconque ; ce serait, comme tu le sens bien, me rendre impossible l'exécution de notre plan. Tout au plus, me chargerais-je de faire, trois ou quatre fois la semaine, un cours de mathématiques ou d'histoire, vu que le premier objet ne réclamerait de moi d'autre temps que celui de la classe, et que les études requises pour le second me seraient profitables. Quant aux autres charges

2f)8 lettres intimes

de surveillance, etc., appendices ordinaires du professorat, je demanderais à en être absolument débarrassé. Ce ne serait donc pas comme professeur, mais à peu près comme pensionnaire rendant des services que j'aimerais à me poser. Plusieurs exemples m'autorisent à croire à la possibilité de cette position ambiguë.

Déjà l'an dernier, plusieurs jeunes gens de Paris et des provinces y résidaient de celle manière, précisément dans un but analogue au mien. Ils formaient le noyau d'une maison que M. AlTre devait fonder avec cette destination spéciale, et pour laquelle des propositions mont été faites plusieurs fois. Mais ce n'est encore qu'un projet, et M. Affie en forme bien plus qu'il n'en exécute. — De tout cela réuni, j'entrevois néanmoins une possibilité pour la réalisation de notre projet, sans pouvoir préciser où elle se trouve. J'ai encore conçu quelques autres plans ; mais avant de t'en parler, je veux avoir quelques données sur leur possibilité. Je les aurai, je l'espère, dans quelques semaines, et je te les communiquerai immédiatement. Sois assurée, cbère amie, que les vues les plus graves et les plus

consciencieuses seront les seules qui me dirigeront en ces démarches, pour lesquelles tes conseils me seraient si nécessaires. Je pressentirai ceux que tu me donnerais, et je les suivrai.

Tout en me préparant de loin, et autant que les circonstances locales me le permettent, à mes grades universitaires, je consacre spécialement mes études des vacances a étendre mes connaissances sur la littérature allemande. Les difficultés de l'interprétation littérale com mencent à s'évanouir pour moi ; je suis maintenant capable d'en apprécier l'esprit, et cette initiation marquera une époque dans ma vie. J'ai cru entrer dans un temple, quand j'ai pu contempler cette littérature si pure, si élevée, si morale, si religieuse, en prenant ce mot dans son sens le plus relevé. Quelle haute conception de l'homme et de la vie ! Qu'ils sont loin de ces points de vue mesquins, où la fin de l'humanité est ramenée aux misérables proportions du plaisir et de l'utilité ! Ils me semblent constituer, dans l'histoire de l'esprit humain, la réaction immédiate contre le xvme siècle, en substituant la morale pure et

l'idéal aux conceptions trop réelles et au positivisme matériel de ce dernier.

La même réaction qui a eu lieu en France par M. Cousin et l'éclectisme, n'a, comme toutes les imitations, que des couleurs bien pâles ; et puis quelle différence pour la pureté du concept moral ! C'est la différence de Jésus- Christ et de Socrate. L'école française s'est tenue trop en dehors du christianisme, rebutée sans doute par les formes âpres et sèches de l'orthodoxie française : le philosophe aime la lalitude, et le christianisme du Nord de l'Allemagne en laisse autant qu'on peut en désirer. Aussi la philosophie allemande est-elle, en sa morale, imprégnée de christianisme, au moins pour l'esprit général d'amour, de douceur, de contemplation chaste et désintéressée. Ah ! qui ne serait chrétien comme cela ! Je les aime surtout quand ils stigmatisent ces systèmes qui voudraient refuser à l'homme le sens de l'infini et faire régner dans la littérature, dans l'art, dans la morale, un grossier réalisme.

En vérité, il ne vaudrait pas la peine de vivre, si l'homme n'avait de facultés que pour ce qui se touche. Ce qui me charme encore

LETTRES INTIMES 3oi

en eux, c'est l'heureuse combinaison qu'ils ont su opérer de la poésie, de l'érudition et de la philosophie, combinaison qui constitue selon moi le véritable penseur. Herder et Goethe sont ceux où je trouve la plus haute réalisation de ce mélange ; aussi attirent-ils surtout mes sympathies. Le second pourtant n'e^t pas assez moral. Faust est admirable de philosophie, mais désolant de scepticisme ; le monde n'est pas comme cela : il y a une vérité et un bien absolus ; il faut croire la première et pratiquer le second. Supposer le monde sans cela, c'est un cauchemar, et Faust n'est pas autre chose. Mais quelle peinture des angoisses du doute ! Il y a des endroits où je crois en le lisant raconter mon histoire intérieure. Je ne lis jamais l'admirable monologue : « Pourquoi, sons célestes », etc.. et surtout le beau vers : « Das Wunder ist des Glaubens liebstes Kind », sans en être touché au fond de l'âme. — Cette initiation à un esprit nouveau m'a beaucoup soutenu dans les moments pénibles que j'ai dû traverser. Que serait-on à certains moments de la vie, si l'étude et la culture intellectuelle ne formaient un alibi à l'âme

fatiguée de lutter contre les difficultés extérieures? Du reste, ma bonne amie, il ne me faudrait pour me les rendre supportables que l'assurance de posséder en toi un cœur qui sait les comprendre et y compatir. Puissé-je te prouver un jour que tu n'auras pas aimé un ingrat.

Ton frère et ami,

E. RENAN

[Sur un petit papier à part] :

Ceci est entre nous deux, ma bonne amie. Maman a dû voir le reste de ma lettre ; tu sauras donc y faire les modifications nécessaires. — Le projet d'Allemagne lui a d'abord fort peu souri ; elle commence à se réconcilier avec lui. — Celui des études dans Paris l'alarma encore bien davantage ; mais maintenant j'ai su l'amener à n'en être plus effrayée ; toutefois, je le lui présente encore comme peu probable, et comme un pis-aller. — J'ai exagéré exprès ses difficultés, et présenté les autres un peu en beau. Mon Dieu 1 mon amie, comme je souffre ! Je t'écris ceci à la dérobée, sans y voir presque ; j'espérais trouver l'occasion de

LETTRES INTIMES 3o3

le faire plus à l'aise ; mais je n'ai pu. Pourraije en dérober l'insertion? Il faut que je descende à Saint-Sulpice. Là, je ferai comme je t'avais dit dans ma dernière lettre de Paris. Les difficultés se hérissent devant moi bien plus terribles que je ne pensais ; j'entends du côté de maman. Une sécularisation brusque est inabordable. J'ai un procédé qui achèvera de faire passer le projet des études libres : ce sera une lettre que je lui ferai écrire par mon directeur, en qui je lui ai fait prendre beaucoup de confiance. J'avais déjà employé ce procédé à Issy dans une circonstance difficile. J'attends beaucoup de tes détails de Saint- Malo. Prends les informations dont tu parlais dans ta dernière pour un hôtel ou pension, elles me seront utiles. — Mon Dieu, dans quel filet tu m'as conduit I Je n'y vois d'issue qu'en perçant le cœur de ma mère. Je cherche à l'égayer ; j'ai été bien obligé d'adoucir les couleurs rx>ur ne pas la désoler ! Et intérieurement que de luttes ! Crois-tu que je n'a pas souvent été près de faire volte-face ? Je ne puis en dire plus ; elle est là à deux pas ; Dieu sait si je l'aime et la respecte du fond de

3oA LETTRES INTIMES

mon âme. Jamais affection filiale ne fut plus vive ; elle ne sert qu'à me faire souffrir. Adieu, amie.

10 octobre i845

Le dernier courrier m'a porté la lettre de maman et la tienne, cher Ernest; tout naturellement, c'est sur ton petit billet que mon attention s'est arrêtée, le reste n'étant point l'expression entière de ta pensée. Que moi aussi j'ai souffert en trouvant dans cette lettre moins de résolution que dans les précédentes, en voyant tes forces fléchir devant les premiers obstacles ! De toute l'ardeur de ma tendresse pour toi, je forme des vœux pour que les deux lettres que je t'ai adressées à Saint- Malo aient pu t'y parvenir : puissent-elles ranimer ton courage 1 puissent-elles surtout te préserver de nouvelles fautes ! — Je ne te fais point de reproches, mon pauvre enfant, car je te vois bien à plaindre ; mais laisse-

LETTltES INTIMES 3o5

moi te supplier de te faire moins de mal, et de tâcher enfin de trouver assez d'énergie pour metlre fin à un état de choses qui doit faire ton supplice.

Je te vois sur le point d'accepter une de ces positions mixtes qui ne sont rien par ellesmêmes, qui ne conduisent à rien, et qui, après avoir absorbé une ou deux précieuses années, nous laisseront dans le même embarras qu'aujourd'hui. Qu'en résultera-t-il, mon ami ? Que tu auras acquis, il est vrai, une plus grande certitude de l'impossibilité qu'il y a pour toi de suivre la voie où l'on t'a poussé ; mais aussi que tu auras rendu les autres routes plus difficiles, par le temps perdu ou employé sans but déterminé. Qui sait d'ailleurs si, dans cet intervalle, le sort ne me réserve pas quelque nouvelle rigueur ! S'il me laissera la possibilité de faire alors ce que j'étais si heureuse de faire aujourd'hui ! — Enfin, mon Ernest, pas plus que ma manière de voir je ne veux t'imposer ma manière d'agir ; je désire seulement te conjurer d'être en garde contre la faiblesse, qui a souvent des suites si fatales, même pour ceux en consi-

3û6 LETTRES INTIMES

dération desquels on s'en est rendu coupable.

Pour leur épargner une peine sans fondement, et, par conséquent, de courte durée, on leur prépare des douleurs amères et réelles. Il m'est impossible de comprendre ce qu il y aurait de si cruel pour maman à te voir te former une carrière, lorsqu'il est de toute évidence que celle où tu es entré ne saurait désormais te convenir. Sois assuré, mon bon ami, que j'aime et que je respecte notre mère autant qu'il est possible de le faire, et cependant, en pareille occurrence, je n'aurais pas bcsité à lui écrire moi-même et sans avoir recours à aucun intermédiaire. Je ne puis aller plus loin, parce qu'il me manque ce que nul ne peut donner ; il ne dépend de personne de s obliger à croire. C'est le sens de ce que tu m'as dit, et il ne m'a fallu aucun effort pour comprendre que tu ne trouverais dorénavant qu'infortune dans les liens qu'on voulait t'imposer. J'espère encore que mes deux dernières lettres auront ranimé ton courage et t'auront arrêté sur la pente si dangereuse des concessions.

Dans la seconde, je t'adressais les détails

LETTRES INTIMES 3c>7

que ma bonne mademoiselle Ulliac m'a envoyés relativement à un logement et à une pension. Je crains seulement que cette lettre ne t'ait plus trouvé à Saint— Malo, et, à tout événement, je prie mademoiselle Ulliac de te faire répéter par M. Gasselin ce que je te disais de sa part. Tu verras par ces renseignements que tu n'as à craindre aucun embarras de ce genre; l'obligeant messager de mademoiselle Ulliac a trouvé, je crois, ce qu'il te faut, et chaque fois que tu auras besoin de lui, il te suffira d'écrire un mot à mon amie pour que son voisin arrive aussitôt vers toi. Dans ma dernière lettre, je t'ai donné l'adresse de mademoiselle Ulliac ; pourvu que tout cela arrive jusqu'à toi!...

D'esprit et de cœur je ne te quitte pas un instant; je suis plongée dans la plus cruelle incertitude, et par un étrange concours de circonstances cette incertitude va être pour moi de bien longue durée. Le voyage d'Italie dont je disais quelques mots à maman est tout à fait décidé; nous partons dans douze ou quinze jours, et malgré toute l'anxiété avec laquelle j'attends une lettre de toi, je suis obligée de

3o8 LETTRES INTIMÉS

renoncer pour longtemps à cet j consolation. Ne m'écris plus ici, mon bon Ernest, après la réception de ces lignes; mais si tu l'as déjà fait ne t'en inquiète pas : on m'enverra ta lettre à Vienne où nous devons séjourner deux ou trois semaines. Si quelque chose est décidé dans les premiers jours de novembre, écrismoi à Vienne, en mettant ta lettre sous une enveloppe portant l'adresse suivante : madame Catry, chez S. A. la princesse de Liechtenstein, hôtel Razumowsky, Landstrasse, à Vienne (Autriche). Cette amie sera prévenue, elle me remettra fidèlement tout ce qu'elle recevra pour moi ; l'adresse intérieure ne devra porter que ces mots : à mademoiselle Renan. Je te rappelle seulement que pour l'Autriche il faut affranchir jusqu'à la frontière, autrement les lettres ne parviendraient pas. Tu peux m'adresser ainsi jusqu'au i5 novembre, en comptant que ta lettre sera huit jours à me parvenir. Si je reçois de tes nouvelles ou si j'ai quelque chose à te communiquer, je t'écrirai de Vienne. Ce n'est pas, mon Ernest, que je pense dans ce moment à stimuler le zèle des personm .' que j'avais priées d'agir pour toi. Un précep-

LETTRES INTIMES 3oQ

torat, quel qu'il puisse être, ne serait qu'une mesure transitoire, et c'est quelque cnose de définitif que je regarde aujourd'hui comme essentiel. J'avais bien compris de suite, mon pauvre ami, que ce n'est pas l'Autriche qui te convient; aussi j'avais demandé qu'on fît des démarches pour Munich, ne pouvant pas espérer qu'on en pût faire dans le nord de l'Allemagne, où malheureusement je ne connais personne. Je dis malheureusement sans le regretter beaucoup, car, dans ta situation actuelle, je ne verrais aucun avantage à accepter un emploi qui ne t'ouvre aucune perspective.

Mon bon ami, laisse-moi te le répéter, songe, songe surtout à te créer une carrière, un avenir, et n'épargne pour cela aucun sacrifice. C'était sous ce point de vue que l'Ecole normale ou l'étude exclusive des langues orientales me souriait tant; il me serait bien douloureux d'y renoncer pour toi. Tu absorbe? tellement toutes mes idées, mon cher Ernest, que je pense à peine à l'immense voyage que je vais entreprendre. Oh ! que mon cœur serait soulagé, si avant de partir je recevais une lettre de toi, et que cette lettre m'apprît

3lO LETTRES INTIMES

que tu es enfin résolu, comme je l'espère et le désire ! Sois sûr, mon ami, que revenir au passé t'est complètement impossible : dès lors, il faut songer, et raisonnablement, à tirer parti de la situation présente. Ta dernière lettre m'a affligée ; mais j'espère encore en ton bon sens, en ta raison, en ta droiture...

Au décousu de ces lignes, tu t'apercevras, mon ami, que je t'écris au milieu de mille soins, de mille préoccupations ; mais en tout une idée fixe me poursuit : toi, mon Ernest, et toujours toi !

Je pense que tu ne te seras pas présenté chez mademoiselle Ulliac, puisque je te priais de n'y aller que dans le cas où tes liens seraient rompus, et que ta dernière lettre m'apprend qu'ils ne le sont pas encore. Tu ne m'as point parlé, mon Ernest, de quelques lignes confidentielles que j'avais chargé Emma de te remettre : ne te seraient-elles point parvenues? Dis-moi toujours, je t'en prie, quelles sont les lettres que tu as reçues de moi dans l'intervalle de tes réponses ; quel supplice de trembler toujours ainsi pour ce qu'on écrit !

Adieu, mon ami; je ne puis terminer ma

LETTRES INTIMES 3ll

lettre, et il faut qu'elle parte aujourd'hui. A toi, mon Ernest, à toi de toute mon âme.

Envoie, je te prie, ce billet à maman. Je ne sais pas ce que j'écris ; je n'ai même pas le temps de relire ma lettre.

MADEMOISELLE RENAN

Au château de Clemensoiv, prrs Zamosc (Pologne).

Paris (rue du Pot-de-Fer), i3 octobre i845.

Enfin, ma bonne et chère amie, je puis te parler sans réserve, et te dire à cœur ouvert toutes les angoisses qui dévorent mon âme. Les jours qui viennent de s'ébouler compteront dans ma vie ; peut-être en ont-ils été les plus décisifs ; mais certainement ils en ont été les plus pénibles. Tant de laits importants se sont croisés dans ce court espace, qu'il me suffira presque cette fois de t'en faire

3l2 LETTRES INTIMES

le récit. Ce sera pour moi un grand soulagement ; car mon isolement, maintenant, est terrible, et mon cœur seul et fatigué trouve une douceur infinie à s'appuyer sur le tien.

Un mot encore, chère amie, de ces vacances, qui ont été à la fois pour moi si douces et si pénibles. Ma position durant ce temps a été des plus singulières. Jouir de ma bonne mère, la soigner, l'embrasser, l'égayer par des rêves, est pour moi si doux que j'oublierais, je crois, auprès d'elle les peines et les inquiétudes les plus actuelles. Et puis, j'éprouve là, en ce lieu natal, un sentiment indéfinissable de bien-être. Toute mon enfance, si simple, si pure, si insoucieuse, est là, et ce retour sur mon passé me charme et m'attendrit. La vie de ce pays est vulgaire ; mais il s'y trouve un fonds de repos et de bien-être, où la pensée et le sentiment, quand on ne les enferme pas dans le cercle étroit de cette vie mesquine, s'exercent avec beaucoup de suavité. Ah ! que je sens maintenant ce qu'elle a de douceur I Je suis faible, bonne Henriette. Quelquefois je serais tenté de me contenter d une vie simple et commune, que je saurais

LETTRES INTIMES 3l3

ennoblir par l'intérieur; mais je pense à toi, et cela me relève.

Pourtant, au milieu de cette vie si douce et si calme, tu comprends sans peine ce que ma position vis-à-vis de maman a dû avoir de pénible. Elle n'avait encore que de très vagues soupçons démon état, et elle chercliait à deviner ma pensée sous chacune de mes paroles et de mes démarches Et moi, je craignais de laisser voir, et pourtant je le devais... Juge combien je souffrais. La nécessité de lui faire entendre ce qui est, et la crainte de la désoler m'entraînaient dans des démarches presque contradictoires, et cette bonne mère, avec une habileté qui me désolait, savait tout interpréter suivant le désir de son cœur. Elle ne voulait rien entendre à demi-mot. Il a fallu qu'un certain iour, à certaine heure, que je n'oublierai jamais, j'aie été plus explicite. J'ai dit nettement qu'il était douteux... et qu'il fallait attendre. Eh bien ! depuis ce temps, elle a été plus calme; le voyage d'Allemagne, qui a été le thème fondamental le projet des études libres ne l'ont pas effrayée comme d'abord, je savais tourner tout cela vers ses

3l4 LETTRES INTIMES

idées chéries, notre réunion, l'avancement de mes études, etc..

Enfin, bonne Henriette, j'ai été très satisfait du progrès opéré dans son esprit, et avec des précautions infinies, nous pourrons lui épargner une douleur trop vive. Souviens-toi bien, en lui écrivant, de deux choses : i° que, vis-à-vis d'elle, je suis indécis; 2° que les études libres sont des préliminaires au voyage d'Allemagne, lequel n'est lui-même qu'un passe-temps, une place d'expectative. Ne lui dis pas même, jusqu'à nouvel ordre, que je suis à l'hôtel. Mon Dieu ! chère amie, que j'aime cette bonne mère ! Là est ma plus grande douceur ; mais là aussi est ma peine la plus amère. J'aurais horreur d'être vulgaire par aucune des parties de ma constitution interne ; mais sûrement je ne le suis point par celle-là.

Le voyage de Saint-Malo a été pour moi, ma bonne Henriette, le premier pas de ma rupture avec mon passé. J'y ai trouvé tes lettres, qui m'ont admirablement soutenu, car tu penses bien, bonne amie, que j'avais eu bien des moments de faiblesse, et je n'en rougis pas, car la cause m'en parait ho no-

LETTRES INTIMES 3l5

rable. J'ai tout dit à notre Alain, qui a tout apprécié et saisi du premier coup avec son bon sens admirable. Il est tombé entièrement d'accord avec toi et moi sur le fond de nos projets et la manière de les mettre à exécution. Son amitié profondément vraie, sa pénétration et sa droiture m'ont été d'un grand soutien ; Fanny a été aussi fort bonne. Mais j'ai été difficile sur le chapitre des offres pécuniaires que notre bon frère n'a pas manqué de me faire pour te soulager un peu dans l'onéreux de notre plan. Henriette, me le pardonneras-tu ? Je me suis rappelé que tu me disais que nous n'étions qu'un. Oui, mon amie, un jour aussi j'aimerai à te le dire.

C'est le 9 octobre au soir que je suis arrivé à Paris. C'est surtout depuis cette époque, ma chère Henriette, que les événements se sont pressés avec une effrayante rapidité ; moimême, malgré la décision prise et quoique je comprisse que cette rapidité ne faisait qu'en avancer l'exécution, j'eusse voulu parfois en arrêter la marche précipitée. Comme je te le disnis dans ma dernière lettre, j'ai dû, pour suivre le plan de ménagements auquel je

3l6 LETTRES INTIMES

m'étais arrêté, prendre encore Saint-Sulpice pour mon but d'arrivée. Je t'avoue franchement que je croyais encore en être réduit pour longtemps aux demi-mesures, et je ne pensais pas qu'un événement imprévu allait hûter malgré moi mes pas un peu lents. A mon arrivée à Saint-Sulpice, on m'apprend que je ne fais j)lus partie du séminaire, que M. AfTre m'a choisi avec quelques autres pour commencer cette maison d'études, dont je te parlais en ma dernière lettre, et qu'il va, à ce qu'il paraît, décidément réaliser. On m'intime en même temps l'ordre d'aller dans la journée lui rendre visite et lui porter réponse. Juge de mon embarras. Il redouble encore, quand, quelques heures après, on m'apprend que l'Archevêque est au séminaire et demande à me voir. Ma conscience me faisait un devoir de refuser, mais il m'était impossible d'exposer la vraie raison de mon refus, laquelle, présentée isolément et sans aucune connaissance préalable de mon caractère, eût été fort mal reçue. Ainsi du moins en jugèrent ceux à qui j'en parlai et qui se chargèrent avec bonté d'être mes entremetteurs auprès de V \x-

chevêque. Tout se termina sans orage, et monseigneur me fit même porter quelques paroles d'encouragement et d'espérance.

Après une démarche aussi nette et aussi franche aux yeux de tous, je crus devoir continuer immédiatement et sans détour ce que les circonstances avaient si bien commencé pour moi, et, dès le jour même, i annonçai à mes directeurs l'intention de ne pas passer Tannée au séminaire. Le soir, j'étais à l'hôtel. Que de liens, ma bonne amie, rompus en quelques heures ! Je ne me repens de rien ; je goûte au contraire le calme supérieur qui suit l'accomplissement d'un sacrifice, car c'en fut un pour moi. Tout me souriait si bien dans cette voie, et maman eût été si contente, et moi si tranquille ! Et puis il y avait des moments où mon passé reprenait son empire, mes doutes Semblaient disparaître, et alors ma démarche me semblait mauvaise ; mais je sentais que ce n'était là qu'un effet momentané de ma fatigue intellectuelle et morale, et qu'au jour où je serais tranquille en ma chambre, je reviendrais à ma critique.

Les jours suivants, j'ai terminé dignement

3l8 LETTRES IKTIMES

et gravement mes relations avec ces messieurs de Saint-Sulpice. J'ai été charme de 1 estime et de l'affection qu'ils m'ont témoignées. Je n'eusse pas cru à tant de largeur dans le centre de la plus stricte orthodoxie. Ils sont persuadés, eux, que je reviendrai; mon Henriette, croirais-tu que moi, j'aime à me le figurer, et que quand ils me le disaient, cela me faisait plaisir. Accuse-moi de faiblesse, si tu veux; je ne suis pas de ceux qui ont un parti pris et qui sont résolus à n'en changer jamais, à quelque résultat scientifique qu'ils arrivent, et, après tout, tel est le christianisme, que je conçois fort bien qu'un même homme puisse en porter des jugements divers, suivant ses différentes phases d'instruction. Mais actuellement je ne puis croire à un revirement, du moins assez fort pour me porter jusqu'à l'orthodoxie catholique et sacerdotale.

Du moment où mes liens ont été rompus, j'ai dû tourner mes pensées et mes efforts vers un nouvel avenir. Telle est, en effet, maintenant l'occupation habituelle de mon activité et de mes réflexions. Tout marche promptement, chaque heure amène presque un nou-

LETTRES INTIMES 3lO

veau résultat, qui avance la solution: rien pourtant n'est encore terminé. Mais j'entrevois des possibilités très rapprochées qui me rassurent. Je continue mon journal.

Dès le lendemain de ma sortie du séminaire, j'écris à M. Dupanloup et à mademoiselle Ulliac. N'ayant point encore d'habits laïcs, je n'ai pu me rendre auprès d'elle en personne. Je la priais de me procurer une visite de M. Gasselin. Le lendemain, elle me répond par une lettre pleine de bonté et d'obligeance: j'ai cru t'entendre toi-même ; oh ! mon Henriette, comme elle parle de toi ! comme elle t'aime ! M. Gasselin me le disait aussi. Que je suis heureux de voir que nous ne sommes pas les seuls à t'apprécier! Le ton si pur, si simple, si moral de ses petits billets me touche et me soutient. Lundi, i3, je reçois la visite de M. Gasselin; il me sert d'intermédiaire pour l'achat de mes habits laïcs.

Je n'ai point encore reçu de réponse de M. Dupanloup; cet homme est si occupé qu'on ne peut l'aborder. Une visite que je lui ai faite a été pareillement inutile. — Une proposition à laquelle je donnerai suite m'a été faite par

le supérieur du séminaire. Il veul me faire entrer à quelque titre au collège Stanislas, et me promet toutes sortes de recommandations auprès du proviseur, M. Gratry, qu'il connaît personnellement et intimement. Tu comprends que je ne puis accepter qu'à condition que la charge ne soit pas trop onéreuse, et me laisse de longues heures pour le travail. Néanmoins, j'essaierai. — M. le professeur d'hébreu et d'Ecriture sainte au séminaire m'a aussi promis de me recommander incessamment et très instamment à M. Quatremère, qu'il va voir fort souvent. Il tient beaucoup à moi comme à son élève favori. J'ai été fort souvent l'intermédiaire de son commerce scientifique avec le savant professeur du Collège de France. Du reste, ma chère Henriette, il y a, si je ne me trompe, pour nous, deux questions fort distinctes : premièrement celle du lieu où je fixerai mon séjour ; sera-ce le collège Stanislas, la pension Galeron, etc.? Et, en second lieu, quelle sera ultérieurement la branche à laquelle je m'attacherai? Sera-ce l'Ecole normale, les langues orientales? La solution de la seconde devra évidemment suivre celle de

la première, vu qu'elle nécessite une foule de renseignements que je ne puis obtenir surle-champ. Ce ne sera que quand j'aurai mes habits convenables que je pourrai conférer directement de tout cela avec mademoiselle Ulliac. Ce terme ne peut être éloigné au delà de deux ou trois jours, et je suis persuadé que j'aurai à peine passé, en tout, huit jours à l'hôtel. Celui où je me trouve est du reste peu dispendieux, quoique fort convenable1.

Je dois aussi t'assurer, bonne amie, que mon intention positive est de ne pas passer cette année entière absolument à ta charge, et que je suis décidé à prendre quelque emploi provisoire qui ne m'absorbe que peu d'instants, et puisse d'ailleurs m être de quelque utilité. Quelques mots de mademoiselle Ulliac m'en ont fait entrevoir la possibilité. — En somme, bonne amie, je suis satisfait de la tournure que prend notre affaire, et mes peines sont loin de venir de ce côté. Mais quels avantages extérieurs pourraient compenser pour moi la peine que je suis obligé de faire a ma pauvre

I. L'hôtel de mademoiselle Céleste, dont il est parlé dans les Souvenirs d'enjance et de jeunesse, p. 325-3a6.

mère et le froissement de cœur que j'éprouve k dire adieu à mon aimable passé! Ah! que de sources de joie sont désormais taries pour moi ! E* pour ces sources grossières et vulgaires, jamais, jamais je n'y loucherai. — Je termine ici, bonne amie, le journal du i3. Te l'expédier immédiatement serait peut-être m'obliger à t'écrire encore demain ; car demain sera peutêtre le jour décisif; d'un autre côté, ce calcul me porterait peut-être de jour en jour à reculer trop loin son départ; d'ailleurs il y a longtemps que tu n'as reçu de lettre de moi, et ma dernière, je me le rappelle, n'était pas rassurante. A demain donc, mais à demain irrévocablement.

Mercredi, i5.

Toutes ces affaires me font l'effet du mirage ; je crois voir devant moi le moment où elles vont se terminer, et ce moment fuit toujours. Hier, je croyais que tout finirait aujourd'hui, et je voulais attendre à t' envoyer ma lettre. Aujourd'hui je crois que tout finira demain ; mais je suis résolu k ne pas t'inquiéter plua

longtemps par mon silence. Nos affaires ont grandement [avancé]. J'ai vu M. Dupanloup, qui m'a ravi. Il m'a accordé une conférence d'une heure et demie, ce qui est de sa part une vraie merveille. Oh! qu'il m'a bien compris! Qu'il m'a fait de bien! Il m'a remis dans ma haute sphère, d'où ces préoccupations actives et le positit de ceux avec qui j'ai dû traiter m'avaient un peu tiré. J'ai été très franc et très explicite, et il a été fort content de moi. J'ai reconnu l'homme supérieur dans la ligne nette et décidée qu'il m'a conseillée. Il m'a promis tout ce qu'il pouvait. J'ai vu aussi M. Galeron. 11 ne prend pas de pensionnaires libres ; mais il m'a adressé à un maître de pension de sa connaissance, M. Crouzet, rue des Deux-Eglises1 (tu dois connaître cette pension), qui m'a offert dans sa meison une place en vertu de laquelle je serais défrayé de la table, du couvert et du blanchissage. Mais l'onéreux compensatif est aussi fort honnête.

Enfin, j'ai vu le proviseur et plusieurs direc-

i. Aujourd'hui rue de l'Abbé-de-1'Epée.

dl[\ LETTRES INTIMES

teurs du collège Stanislas. On m'y a recommandé : j'y ai trouvé d'anciennes connaissances qui ont parlé de moi. Je t'avoue que je suis séduit. Là, bonne amie, je serai traité moralement et honorablement. Tu craindras peut-être, car ce collège est en partie ecclésiastique pour le personnel; mais il est tout universitaire pour la constitution. Et puis, j'ai été fort net, en expliquant au proviseur le motif de ma sortie du séminaire. Regarde quelle admirable transition : nul ne sera étonné de me voir passer de Saint-Sulpice au collège Stanislas, nul ne sera étonné de me voir passer de Stanislas dans une autre maison universitaire. Et maman serait enchantée, elle m'en avait parlé, et m'avait beaucoup engagé à y entrer. Je ne t'en dis pas davantage cette fois. J'attends l'ultimatum de mademoiselle Ulliac et de M. Dupanloup, sans lesquels je ne puis rien faire. Je t'avoue que j'espère et désire la réussite. — Pardonne, ma bonne amie, l'horrible désordre de mes pensées. Tout ce positif m'accable. J'ai voué mon culte à une idée supérieure à ces misères; j'y serai fidèle au milieu de toute? Ic3

traverses. Que serait la vie, si elle n'était que cela !

Adieu, ma bonne et chère Henriette. Ton souvenir, la lecture de tes lettres, la pensée que toi, qui n'es qu'une femme, as encore plus souffert, relève mon courage. Écris-moi bientôt, par Alain, par mademoiselle Ulliac, n'importe. J'espère que dans quelques jours, peut-être par le même courrier que celle-ci, tu recevras une autre lettre, qui t'annoncera le résultat définitif. A bientôt, bonne et chère amie; tu connais toute ma tendresse.

E. RENAN

N'écris pas k maman avant d'avoir reçu ma prochaine lettre; ou, si tu lui écris, fais comme si j'étais à Saint-Sulpice. Laisse-moi, je t'en prie, avancer encore quelque temps en ce point délicat. Je te dirai le moment où il faudra que tu ailles plus loin que moi.

Paris, 17 octobre i845.

Enfin, ma bonne amie, je puis te donner une réponse définitive. Tout ce qui pouvait et devait actuellement se décider, est conclu; il ne nous reste plus que les questions ultérieures, qui devront se discuter à loisir, et après avoir vu les choses de près. Toutefois, je me hâte de te le dire, nul engagement ne m'enchaîne, et dès demain ce qui est fait pourrait se défaire.

C'est au collège Stanislas, bonne amie, que je compte cette année fixer mon séjour. Au nom du ciel, ne t'arrête pas à ce mot, qui, m'a-t-ondit, pourrait t'ctre désagréable; laissemoi continuer. J'y ai accepté une place de maître d'étude. Je sais tout ce que ce mot a de peu sonore, et tout ce que la réalité enferme de misères ; mais il faut du courage, et ne pas s 'attendrez desroses dèsles abords. Ceux quis'y connaissent m'ont assuré que je trouverais, malgré

cet emploi, tout le temps que je pourrais désirer. J'aurai six heures par jour entièrement libres, et, de plus, chaque étude étant peu nombreuse, et celle que je présiderai étant composée des jeunes gens les plus avancés, je pourrai en toute liberté continuer mes travaux durant ce temps. J'ai d'ailleurs une certaine habitude qui me permet de travailler au milieu de préoccupations extérieures, et même d'un certain bruit. Mes appointements seront de six cents francs, par an, outre la pensionne chauffage, etc. Telle est, ma chère Henriette, la place que j'ai acceptée. Laisse-moi maintenant t'énumérer les motifs qui ont dû m'y porter ; j'ajouterai ensuite ceux qui m'en ont fait un devoir et une nécessité.

Premièrement, ma bonne amie, je trouverai là toutes les facilités nécessaires pour prendre mes grades, des cours spéciaux pour la licence, cours institués spécialement pour tous les employés, qui étudient encore, une bibliothèque spéciale pour la même fin. Ces cours sont protessés l'un par le proviseur, un autre par M. Lenormand, un autre par M Ozanau ; ces deux derniers sont professeurs

à la Sorbonne. Là je me trouverai en contact avec des hommes distingués et influents, dont les conseils pourront me guider dans cette carrière universitaire, qui est plus compliquée qu'on ne le pense. Là enfin, je serai traité honorablement et moralement ; le caractère religieux et demi-ecclésiastique de la maison m'en est une sûre garantie, et mes premiers rapports avec les directeurs me l'ont également prouvé. Il faut le reconnaître, chère amie, il y a, dans les chrétiens et dans les ecclésiastiques respectables, une bonté, une charité, comme ils disent, qu'on ne trouve pas ailleurs. Que ce contraste m'a paru avec évidence ces joursci, où je me suis trouvé en contact avec les deux classes de personnes! Tes maîtres de pension, par exemple, je n'y ai trouvé qu'un positivisme dégoûtant. N'auraient-ils pas voulu faire de moi un instrument de leurs spéculations? Impossible, bonne Henriette, impossible ! Il me faut de la morale en moi et autour de moi. — De plus, bonne amie, un collège est un point central, où le mouvement delà vie étant plus actif ramène plus souvent les occasions favorables ; je suis censé commencer

dès à présent mes services dans l'enseignement ; or tu sais que dans toutes les carrières, le nombre des années est d'un grand poids. Tous ces motifs, il me semble, sont graves et auraient dû suffire pour me décider. Mais en voici d'autres, qui n'ont pas dû me laisser hésiter. L'affaire du baccalauréat n'est pas du tout aussi simple que nous le supposions, du moins quant à l'obtention des certificats nécessaires. On m'avait induit en erreur par rapport aux maisons préparatoires dont je t'ai parlé. Ces maisons se chargent bien il est vrai de donner, en cinq ou six mois, la capacité scientifique nécessaire pour passer ses examens, supposé qu'on ait ses certificats d'ailleurs, mais elles ne donnent point de certificats. Ainsi me l'ont fort bien expliqué MM. Galeron et Crouzet, à qui j'en ai parlé, et qui doivent être mieux que personne au courant de ces sortes d'affaires. Ils n'ont vu absolument d'autre moyen à employer que celui d'un certificat d'études domestiques, par lequel mon frère attesterait que j'ai fait sous ses yeux deux années distinctes îe rhétorique et de philosophie, et ferait légaliser la pièce par le maire. Mais, en vérité, je

33o LETTRES INTIMES

n'aurai jamais recours à ce moyen; comme me le disait hier mademoiselle Ulliac, si ) ai fait des sacrifices pour obéir k la droiture dans de grandes choses, le dois-je moins dans les petites ? Voilà donc une bien grave difficulté, ma bonne amie. Eh bien! chère Henriette, tout est levé en entrant k Stanislas; le proviseur m'a promis que, si j'entrais comme employé dans l'établissement, il m'obtiendrait une dispense spéciale du Conseil royal de 1 Instruction publique, en vertu de laquelle ]e passerais mon baccalauréat quand je voudrais. Or, pour les grades ultérieurs, je n'ai plus d'autre pièce k exhiber que mon diplôme de bachelier. Celui-ci donc une fois obtenu, je serai libre et je pourrai marcher à mon aise. Enfin, ma chère Henriette, une dernière raison, que i'ai envisagée presque comme un devoir. C'est que cet arrangement va merveilleusement plaire k notre mère. Nous avions parlé de ce projet, et elle en parut ravie. Je ne doute pas qu'il ne lui fasse encore beaucoup de plaisir. Ne semble-t-il pas que ce soit là, en effet, une transition ménagée exprès, pour ne heurter aucune susceptibilité? Nul ne

LETTRES INTIMES 33l

peut trouver étrange de me voir passer de Saint-Sulpice à Stanislas ; au contraire, tous les hommes de mon passé me l'ont conseillé. Nul ne pourra davantage trouver étrange de me voir passer de Stanislas à une autre branche d'instruction, et ainsi tout finira sans éclat. Mais cela me ravit surtout pour ma pauvre mère. Oh ! je suis soulagé d'un fardeau épouvantable, en songeant que le coup est encore reculé et par conséquent bien adouci. Et puis, quand elle verra s'ouvrir devant moi une carrière dans le monde, elle sera moins affectée. Ce qui l'effrayait, c'était de me voir sur le pavé comme elle disait, et repoussé de tous les emplois, et elle me faisait des rapprochements qui, en effet, me faisaient frissonner. De là dérive, bonne amie, vis-à-vis d'elle, toute une ligne de conduite. Il ne faut rien témoigner d'extraordinaire, rien de plus que par le passé: j'hésite, j'attends, et je suis dans une position qui me permet d'hésiter et d'attendre à mon aise, puisqu'en tout cas une issue s'ouvre devant moi. Voilà, ce me semble, comme nous devons nous poser vis-à-vis d'elle. Je suis sûr, je le répète,

qu'en suivant cette ligne, tout se fera sans quelle souffre trop.

Je ne sais, bonne Henriette, si j'ai réussi à te prouver ma thèse. Car je t'avoue que c'est avec bien de la peine que j'ai appris de mademoiselle Ulliac que cela te serait peut- cire désagréable. Si je l'avais cru, chère amie, je t'assure, dans toute la sincérité de mon âme, que je n'eusse pas accepté. Mais, obligé d'interpréter ta volonté, j'ai dû croire que les motifs que je t'ai énumérés étaient plus que suffisants pour te faire surmonter une légère antipathie plus instinctive que réfléchie. Tel a été aussi l'avis définitif de mademoiselle Ulliac. Acceptez, dit-elle, mais sans engagement, et écrivez-en à Henriette. C'est ponctuellement ce que j'ai fait. La grande objection était que ce collège est un collège de Jés... Oh! bonne amie, se peut-il qu'au xixe siècle, une femme de l'esprit le plus distingué s'amuse a de pareils enfantillages! En vérité, plus que tout autre, je suis peu sympathique à cette société ; je ne l'aime pas, dans toute la force du terme. Mais, je ne puis que rire de tout mon cœur de ces imaginations fantastiques,

qui en font une sorte d'ogre-épouvantail, pour faire peur aux enfants. C'est là, pour moi, un fait psychologique très remarquable, et que je classe sous la même faculté qui a imaginé les contes de Barbe-Bleue et cent autres histoires merveilleuses : c'est l'amour du mystérieux et le besoin de voir partout du iantastique. N'y a-t-il pas des gens qui prennent le roman d'Eugène Sue pour une histoire? Oh! mon amie, ne nous assimilons pas à ces badauds. Le collège Stanislas est un collège tout comme les autres. Si tu lis les journaux français, tu as dû y voir les succès qu'il a remportés au dernier grand concours. 11 y a quelques ecclésiastiques, surtout dans le personnel dirigeant et surveillant, mais tous les professeurs sont des hommes tout comme les autres. Assez sur ce point, bonne amie; ii faut pourtant que je te dise encore un mot de mes rapports avec le proviseur (l'abbé Gratry) ; ils ont été fort singuliers, et m'étonnent moimême. Dans notre première entrevue, je laissai échapper quelques mots qui le frappèrent; quelques heures après, il me fit rappeler, et il s'ensuivit une longue conférence, où le

contact parfait s'opéra entre nous. C'est un homme fort instruit et fort distingué; il m'a pris en singulière affection el me traite sur un ton dont je ne reviens pas. C'est d'autant plus bizarre que je n'ai jamais vu la confiance expansive s'établir entre un autre et moi qu'après un long commerce, pendant lequel nous nous explorions à distance. J'ai été franc et net; et, remarque-le bien, car ceci est capital, ce n'est pas à titre d'ecclésiastique que je suis reçu dans la maison, ce n'est point une faveur que j'y reçois comme tel. Je me serais fait une délicatesse d'accepter encore une faveur à ce titre. J'y porterai l'habit ordinaire de tout le monde, et ceux-là seuls à qui je voudrai en faire part sauront ce que j'ai été.

Que je te dise maintenant un mot de cette délicieuse visite que j'ai faite hier soir à mademoiselle Ulliac. O ma bonne amie, qu'elle m'a ravi! J'ai trouvé un idéal d'une beauté, d'une pureté délicieuses, dans la vie extérieurement si simple de cette âme si belle et si élevée avec sa mère. Cela m'a rappelé ma pauvre maman: j'ai failli en pleurer. Oui, cette visite fera époque dans ma vie. Elle m'a

révélé toute une sphère nouvelle de moralité et de vertu. J'ai compris là qu'il y a quelque chose dans la vertu de la femme qui n'est pas dans la vertu de l'homme, et que ce quelque chose est extrêmement doux et pur. Elle a été pour moi d'une bonté charmante, ainsi que sa vieille mère, qui ne pouvait se lasser de parler de toi. Elles m'ont supplié de leur faire de fréquentes visites et d'envisager leur maison comme une maison maternelle. Que je te remercie, chère amie, de m'avoir introduit dans ce monde simple et pur. Ah! que cela m'a fait de bien. J'étais fatigué du commerce fade que je venais d'avoir avec des hommes d'une banalité intérieure tout à fait intolérable, quoique fort distingués à l'extérieur. Ici, j'ai trouvé tout réuni. J'irai encore ce soir ou demain leur porter ma lettre. Mademoiselle Ulliac m'a aussi procuré aujourd'hui la visite de M. Stanislas Julien. C'est encore un excellent homme, d'une vivacité et d'un abandon tout à fait agréables. Mf I heureusement une tierce personne, qui était là présente, nous a beaucoup gênés. Il a fallu se tenir dans les généralités, dans des

promesses de privilèges par rapport à la bibliothèque royale et à celle de l'Institut ; mais nous n'avons pu aborder la question délicate : comment un jeune homme, qui doit vivre de sa science, doit-il s'y prendre pour suivre la carrière des langues orientales. Il paraît qu'il peut en parler pertinemment; car c'a été, dit-on, sa position. Je dois lui rendre bientôt une seconde visite pour prendre les lettres qui doivent m'obtenir les privilèges promis, et alors j'aborderai le point délicat. Je souffre moins maintenant à l'intérieur : le souvenir de maman ne m'est plus que doux et triste ; il ne me désole plus. La bonté que j'ai trouvée en tant de personnes me relève et me soutient. J'ai besoin qu'on me parle doucement et moralement. Ce sont ces hommes sans vie supérieure qui me tuent. Ah ! vive l'amateur qui peut penser à son aise, sans s'inquiéter de son pain matériel. Tous les philosophes devraient naître avec trois mille francs de rente à Paris et deux mille en province, ni plus ni moins. — Adieu, ma bonne et chère amie; écris-moi bien vite, si tu ne l'as déjà fait. Dis-moi franchement ce

LETTRES INTIMES OÔ']

que tu penses de ma nouvelle position, et je ferai ce que tu me diras. Oui, chère amie, j'y suis décidé. — Tu connais ma tendresse vive et pure. Ton fi ère et ami.

E. RENAN

Les quinze cents francs resteront intacts. L'argent que m'a donné notre frère est plus que suffisant pour mes frais d'inst llation, et puis, je recevrai mes quartiers. J'aurai plus tard recours à toi, bonne amie, car tu conçois que le projet des études libres n'est que retardé, et qu'il faudra un jour y revenir, si je veux pousser un peu loin. Mais il sera mieux placé plus tard.

Collège Stanislas, 3i octobre i8/j5.

Je virons de recevoir, il y a quelques heures, ma bonne et chère Henriette, ta lettre du il octobre. Elle m'a gravement inquiété en

m^ faisant craindre que tu ne fusses encore longtemps privée de recevoir de mes nouvelles dans un moment si critique pour nous deux. Je tremble quand je songe que tu es peut-être encore sous l'impression de cette lettre que je t'écrivis d'auprès de notre mère, et qui t'offrait un tableau bien triste, parce qu'il était vrai, de mon état d'alors. Qui sait si ces lignes ne te parviendront pas avant celles que je t'écrivis dans les premiers jours après mon arrivée, et qui auraient pu te rassurer un peu? Elles t'auraient au moins appris, bonne amie, comment, par un singulier concours de circonstances, tous mes liens se trouvèrent rompus avec une rapidité qui m'étonnait moimême, comment je pus immédiatement faire les démarches nécessaires pour me procurer une position convenable à nos nouveaux projets, comment enfin, par les soins des personnes qui me sont attachées, et spécialement de mademoiselle Ulliac, plusieurs voies s'ouvrirent simultanément devant moi. Enfin, bonne amie, la seconde de ces lettres t'aurait appris comment, de tous ces projets divers, celui d'après lequel je devais me fixer au col-

LETTRES INTIMES 33g

lège Stanislas avait eu la préférence. Je reprends ici la narration des faits qui ont suivi, et qui sont venus remettre en question tout ce que je croyais terminé.

Voici bien exactement comment j'envisageais ma position au collège Stanislas. C'était, me disais-je, une position en elle-même très décidément laïque, mais qui, aux yeux de ceux dont il sera' besoin, pourrait bien se colorer d'une tein ecclésiastique, et je m'applaudissais d'avoir trouvé en elle le vrai terme de solution du problème que je poursuivais si péniblement : concilier ce qu'exigent de moi les rigoureuses prescriptions de ma conscience avec les ménagements que me commandent mes affections les plus chères. Hélas I mon amie, je me suis trompé, et je vois maintenant que je cherchais une impossibilité. Peu s'en est fallu que je n'aie vu se renouer tous mes liens extérieurs ; mais ne t'effraie pas ; le récit des faits va te prouver que si tu as pu avec quelque raison m'accuser de faiblesse, cette fois-ci j'ai été ferme et décidé, même plus que le strict devoir ne m'obligeait à l'être.

Je fus grandement surpris quand, lors de mon entrée au collège, le proviseur me fit observer que je devais garder l'habit ecclésiastique dans mes fonctions intérieures. Je n'avais, je l'avoue, nul motif de le soupçonner, et des exemples positifs m'autorisaient à n'avoir là-dessus nulle inquiétude. Je combattis vivement cette singulière injonction, je rappelai l'exposition franche et nette que j'avais faite de mes dispositions actuelles, lorsque nous en étions aux premières ouvertures; j'opposai nominativement des exemples. Il me fut répondu à tout cela d'une de ces manières, qui ne laissent plus à l'inférieur possibilité de réplique pour le moment. Fallait-il rompre subitement au point où en étaient les choses, ou fallait-il entrer provisoirement, afin de garder quelques apparences ? Je pris ce dernier parti. Fis-je bien ou mal? Je serais encore embarrassé pour le décider. Au moins, si je fis mal, ce fut une maladresse, mais non une faute morale; car j'étais fermement décidé à tout rompre au boul de quelques jours, si je ne pouvais obtenir raison sur le point difficultueux ; et même si ce fut

une maladresse, elle aura eu peu de fâcheuses conséquences.

L'expérience de quelques jours me prouva, en effet, qu'il n'y avait pas de milieu pour moi entre sortir de la maison et conserver toute ï apparence ecclésiastique. D'où je concluais avec une inflexible netteté que je ne pouvais y rester. Quelques jours après, je le déclarai positivement au proviseur ; et dès lors commença, ou plutôt se continua entre lui et moi une suite de rapports fort singuliers, et où j'ai trouvé l'occasion de faire des remarques psychologiques fort importantes. Je sens que mes raisons ne peuvent rien sur lui; car il est persuadé et me proteste qu'au bout de quelques mois de rapports intellectuels avec lui, j'aurai changé d'idée. Mais moi qui sais ce qu'il en est, je ne puis davantage appuyer sur de pareilles raisons . Cela nous met tous les deux dans une position unique, où il nous est aussi impossible de nous entendre qu'à deux hommes qui parlent une langue différente. Et pourtant cet homme est fort distingué; c'est un docteur es lettres, ancien élève de 1 Ecole polytechnique, etc.

'à[\1 LETTRES INTIMES

Pour conclusion pratique, il a exigé de moi un séjour expectatif de quelques mois; mais j'ai à peine promis quelques jours. Du reste, il m'a promis de faire pour moi ies démarches nécessaires pour le baccalauréat, soit que je reste, soit que je ne reste pas, et il m'a rendu un vrai service en me faisant faire la connaissance de M. Lenormant et de M. Ozanau. Celui-ci sera, dans quelques jours, mon examinateur pour le baccalauréat.

En vérilé, ma bonne Henriette, quand je réfléchis sur ce singulier épisode, je n'en reviens pas. Il faut toujours qu'il m'arrive des aventures uniques au monde. On dirait une ronce qui me poursuit. Du reste, c'est là, je t'assure, la seule raison qui m'oblige à sortir de ce collège; car j'y étais parfaitement bien sous tous les rapports, et je lais un vrai sacrifice en abandonnant une position parfaitement appropriée à ma situation actuelle, pour me rejeter dans des embarras qui m'avaient été si pénibles, et dont la réussite paraissait si incertaine. Mais c'est un devoir, et après avoir embrassé un grand sacrifice, je ne dois point reculer devant un moindre.

LETTRES INTIMAS 3^3

-— Dès lors, j'ai dû recommencer les démarches que j'avais interrompues, pour me procurer dans Paris une position convenable pour l'exécution de nos plans actuels. Je ne puis te donner encore rien de définitif sur ce point; mais je suis sans aucune inquiétude, parce que j'ai l'option entre deux places également avantageuses, et qui ne peuvent me manquer à la fois.

La première serait chez M. Crouzet (rue des Deux-Eglises), dont je t'ai déjà parlé, et avec qui j'ai renoué les rapports que mon entrée à Stanislas m'avait fait rompre. Il ne me propose plus la même place qu'auparavant, mais une autre qui, à mon sens, est bien préférable, quoique pécuniairement plus onéreuse. Je serais dans sa maison comme pensionnaire entièrement libre. Seulement, le soir, je donnerais une heure et demie de répétition aux élèves très peu nombreux de rhétorique et de seconde qui sont dans sa pension ; moyennant quoi, il me donnerait ma pension à trente francs par mois. Et même, il promet encore quelques répétitions à moi particulières de mathématiques, qui me mettraient, comme

l'on dit, au pair. Remarque bien que je ne suis pas fonctionnaire, mais bien pensionnaire de la maison, que, par conséquent, ïe n'ai aucune des charges des fonctionnaires même enseignants, telles que surveiller, coucher au dortoir, etc. J'y suis absolument comme dans un hôtel garni, libre de suivre tous les cours qu'il me plaira, etc. Seulement, une heure et demie par jour, je suis occupé.

Encore ce travail sera-t-il loin de m'être inutile, et quand même je n'en devrais retirer aucun avantage pécuniaire, il me semble que je le désirerais pour la simple utilité scientifique. La vie d'étude et de pensée demande, pour être agréable et fructueuse, une occupation peu onéreuse et intellectuelle, qui vienne de temps en temps couper la vie. Il est vrai que cet homme me plaît peu, mais après tout j'aurai peu de contact avec lui, et que m'importe? J'ai d'ailleurs pu remarquer qu'il me traitait comme les maîtres de pension traitent non pas leurs employés, mais leurs pensionnaires. Or tu sais pour qui sont les égards. Je crois qu'il prétend y trouver un avantage pécuniaire. Tant mieux pour lui et pour moi.

Le second parti, qui ne saurait me manquer, au cas que le premier fit défaut, serait d'accepter une place analogue chez M. et madame Pataud, a qui mademoiselle Ulliac a eu la bonté de m'adresser. J'y serais occupé quatre heures par jour, et, deux jours par semaine au moins, cela irait à six heures. Et ce serait une surveillance, peu pénible il est vrai, sur dix jeunes gens, tous en rhétorique ou en philosophie. Pour les arrangements pécuniaires, je serais au pair. Mais considère, je te prie, la différence du temps et de la nature des occupations, et tu tomberas d'accord que la première place est plus avantageuse. Ici en effet, je suis employé, obligé de coucher au dortoir, ayant à peine une chambre à moi.

Il est vrai que M. et madame Pataud ont l'air d'excellentes gens. Ils m'ont témoigné beaucoup d'amitié, sitôt qu'ils ont su que j'étais ton frère, et m'ont parlé de toi avec les marques d'un grand intérêt. Je suis persuadé que ma vie y serait fort douce, et c'est ce dont m'assurait mademoiselle Ulliac qui, avec sa simplicité si délicate et si fine, m'a dit lu-

3/jG LETTRES INTIMES

dessus des choses inénarrables, prétendant qu'i' était absolument nécessaire pour moi de me trouver en rapport avec une femme bonne et aimable. J'en ris, mais non pas pour m'en moquer. Je me sens plus facilement vertueux et bon auprès de maman, et puis, sais-tu bien que tu me seras un iour nécessaire pour compléter ma vie morale et intellectuelle! Il n'est pas bon à l'homme d'être seul; mais est-il seul quand il a une sœur? Sais-tu bien, bonne amie, que quand nous nous retrouverons, nous nous reconnaîtrons à peine, je dis en esprit? Nous n'avons réellement fait connaissance que dans nos lettres. Observe beaucoup, et tu me diras ce que tu auras vu et senti; moi je te dirai ce que j'aurai pensé, et cela fera une belle et douce vie.

Revenons au présent, bonne amie. Tu vois qu'il s'ouvre assez favorablement; car les avantages des deux places dont je t'ai parlé se compensent si bien que, quelle que soit celle qui manque, je n'aurai aucun regret : je préfère pourtant, je te l'avoue, la première. Peut-être demain tout sera-t-il décidé; peutêtre, dans quelques jours, serai-je installé dans

ma nouvelle position. Les provisoires me sont devenus insupportables.

Je travaille très activement à ma préparation immédiate au baccalauréat. Je suis surpris de la facilité que j'y trouve ; je serais prêt des à présent à passer mon examen ; mais je n'ai pas encore mes papiers; j'espère n'être point retardé au delà de la mi-novembre. Je t'exposerai dans ma prochaine tout mon plan d'éludés, pour les grades ultérieurs.

Je veux me borner cette fois, bonne Henriette, à te parler de ce qui a trait à la solution de la première question que nous avons dû nous poser : Quelle est la position temporaire que je dois prendre dans Paris pour pouvoir exécuter nos projets ultérieurs? Maintenant, quelle sera pour l'avenir la carrière spéciale (le genre n'est pas douteux) à laquelle je devrai m'attacher : autre question bien plus grave dont la solution n'est pas encore possible et, après tout, n'est pas urgente ; car, ce que je fais, il faudrait le faire en toute hypothèse. Du reste, j'ai déjà sur ce point des données très précieuses, recueillies de mes relations avec MM. Stanislas Julien, Quatre-

mère, et plusieurs membres de l'université que j'ai consultés. Mais, je te le répète, je réserve tout cela pour la prochaine, où je traiterai la question dans toute son étendue. Et notre pauvre mère ! Ah ! ma chère amie, voici le point désolant, et où je n'entrevois pas de remède. Je m'applaudissais surtout pour elle de mon entrée à Stanislas ; que va-t-elle dire, quand elle saura que j'en suis sorti ? Néanmoins, le séjour que j'y aurai l'ait aura bien contribué à lui adoucir le passage. Voici comme je compte lui arranger la chose. J'attendrai à lui en parler que je sois reçu bachelier ; alors, je lui ferai entendre que ce qui a suffi pour le baccalauréat ne suffît pas pour la licence, qu'il faut, pour celle-ci, des études spéciales, qu'il est même requis d'avoir assisté pendant un an aux cours de la Sorbonne, etc., et que tout cela ne peut se faire commodément à Stanislas ; toutes choses qui sont vraies dans une certaine limite. Je saurai ensuite colorer convenablement ma nouvelle situation; mais, au nom du ciel I laisse-moi toujours marcher en avant, et crains de dire un mot qui soit plus avancé que ne le

demande la marche progressive que j'ai adoptée. Tu trouveras peut-être, bonne amie, dans plusieurs points de ma conduite, et spécialement dans celui-ci, quelque faiblesse. Avoue au moins que, si jamais elle fut pardonnable, c'est dans les circonstances où je me suis trouvé. Mais je n'en suis point à demander pardon pour elle ; je l'aime et je m'en fais honneur. Saint Paul était certes une âme énergique, et n'a-t-il pas dit: Je me glorifie dans mes faiblesses? Oui, il y a une faiblesse sainte et vertueuse, nécessaire pour compléter la parfaite harmonie de la nature humaine. L'homme parfait serait, ce me semble, un peu faible, et le Christ ne l'a-t-il pas été? Il n'y a que les barres de fer qui ne fléchissent jamais.

Quant à mon état intérieur, chère Henriette, il est beaucoup plus calme que je n'aurais pu l'espérer, et à toutes ces révolutions extérieures n'a correspondu aucune révolution intérieure. J'ai appris plusieurs choses, mais je n'ai changé en rien sur le système général de vie intellectuelle et morale. Ma tente s'est élargie, mais elle est toujours posée sur le

même terrain. Mon éloigneraient de l'orthodoxie, qui aura exercé l'influence la plus décisive sur ma vie extérieure, en aura eu fort peu sur tout mon système intérieur. Je l'apprécie comme un changement d'opinion sur un point historique imporlant, changement qui n'empêche pas de vivre sur les mêmes bases qu'auparavant. J'accepte et je conserve toutes les traditions pratiques et spéculatives de mon passé, me réservant de les contrôler avec les résultats ultérieurs de mes études et de mes pensées. Mais j'espère que, désormais, ces résultats ne m'obligeront plus à les traduire au dehors par des ruptures extérieures aussi pénibles que celles auxquelles je me suis vu condamné.

Adieu, bonne et chère amie. Ecris-moi de Vienne, et donne-moi les instructions nécessaires, pour que je sache où t'adresser mes lettres. — Je n'ai pas encore songé à te dire combien j'ai été enchanté de voir s'effectuer ton voyage d'Italie. Puibse-t-il t'adoucir un peu les tourments de l'exil. Et la France!... chère amie. Qui peut savoir l'avenir? Aimonsnous et espérons, et puis laissons couler le

fleuve des choses. Il nous mènera qu^Vme part.

Tu connais ma tendresse.

E. RENAN

A MADEMOISELLE RENAN

Paris, 5 novembre iS^5.

Quoiqu'il y ait bien peu de jours que je t'ai écrit, chère amie, j'éprouve encore le besoin de le faire, et pour t'annoncer les nouveaux événements qui ont fixé définitivement ma position, et pour te communiquer les mille réflexions qui m'occupent. Jamais circonstances n'avaient été plus propres à en susciter de sérieuses.

Oui, chère Henriette, j'ai accepté définitivement l'une des deux places dont je te parlais dans ma dernière lettre, et c'est précisément celle pour laquelle je témoignais dès lors une certaine préférence. De nouvelles

35l LETTRES INTIMES

modifications apportées à nos premiers arrangements me l'ont fait encore envisager comme plus avantageuse. J'entre donc chez M. Crouzet, à titre de pensionnaire libre et de répétiteur. Mais il a désiré qu'au lieu de me charger uniquement de la répétition des classes supérieures, j'acceptasse aussi celle des classes inférieures, pour la partie des études grecques, dans laquelle le second répétiteur n'est pas fort exercé. De plus, il y a ajouté une leçon de mathématiques trois fois par semaine à un seul élève; et, à raison de ces additions, il m'a mis au pair. Toutes ces occupations ne pourront jamais me prendre plus de deux heures et demie ou trois heures par jour. Encore aucune mesure de temps ne m'est-elle imposée: si je peux m'en acquitter en moins de temps, tant mieux pour moi. Or, ayant commencé hier à remplir mes fonctions, j'ai pu iuger que ie n'aurais jamais besoin d'atteindre ce maximum, et qu'une heure et demie par jour me suffirait pour les répétitions du soir, indépendamment de la leçon de mathématiques.

Je ne suis chargé en tout que de sept élèves.

Je n'ai donc aucune crainte, chère amie, que ces fonctions m'enlèvent le temps qui m'est actuellement si nécessaire. Du reste, je le répète, nulle surveillance, nulle part à tout ce qui se fait dans la maison, ce dont je ne suis pas fâché ; car, il faut l'avouer, cette pension est sur un pied fort médiocre. Les élèves sont d'une extrême faiblesse, le maître de pension n'est rien moins qu'un homme supérieur. Mais tout cela m'importe assez peu, je ne suis pas chargé de leur donner de l'esprit. Le matériel de la vie, qui est presque le seul à considérer pour moi, puisque c'est le seul par lequel je ferai partie de la maison, y est du reste fort honnête. Je t'avoue que quand je songe qu'aux mêmes conditions pécuniaires, on me demandait, chez M. Pataud, quatre et quelquefois six heures de surveillance par jour, et avec cela de coucher au dortoir, de n'avoir pas de chambre à moi, je ne puis regarder ce que je viens d'accepter que comme fort avantageux, et mademoiselle Ulliac en porte le même jugement. Du reste, je laisse à l'avenir à décider la question.

Quand nos affaires, chère amie, s'aplanis-

sent d'un côté, il semble qu'elles doivent se compliquer de l'autre. L'affaire du baccalauréat devient maintenant très sérieuse. Avant de tenter des démarches près du ministre, M. Gratry a voulu en parler à M. Rendu, membre du conseil royal et protecteur spécial de la maison. Or M. Rendu l'a fortement dissuadé d'employer cette voie. Une exception positive serait, d'après lui, très difficilement accordée, quels que fussent les motifs de la demande. On veut bien ne pas se rendre difficile sur la vérification des pièces, mais il faut au moins les apparences de la légalité ; autrement les lois n'auraient, disait-il, aucun eiïet. En outre, une telle démarche ne pourrait être tentée qu'avec la certitude absolue de la réussite, car ce serait se fermer pour l'avenir toute autre issue, supposé que celle-ci ne menât point au but. Que dirait— on par exemple en voyant paraître au ministèrele certificat d'études domestiques de M. R... qui, il y a quelques semaines demandait une dispense sans restriction, laquelle dispense supposait évidemment qu'il n'avait à présenter ni études domestiques, ni études universitaires ? On m'a

cité dans ce genre des faits effrayants. M. Rendu déclarait donc, que, si je ne pouvais ou ne voulais me procurer un certificat d'études domestiques, ce que j'avais de plus court à faire, était de me faire inscrire dans un collège pour deux années, et de me hâter de le faire, afin que celle-ci pût compter. Quelle infamie, chère Henriette ! Quelle absurdité de rendre un jeune homme responsable du lieu où la fatalité l'a placé, sans tenir compte de ce qu'il a pu faire pour lutter contre elle. Enfin, chère amie, il ne s'agit pas de raisonner ; nous avons affaire à des faits malheureusement trop réels. Que faire donc? Le certificat d'études domestiques me répugnait d'abord outre mesure, surtout par la position difficile où je mettais notre Alain : tu sais en ellet qu'il faut que ce certificat soit légalisé par le maire de la commune. Et puis celte démarche me paraissait peu droite et vraie. Des perso»::>es d'une probité très exacte ont cherché à lever mes scrupules sur ce point. Il est de fait que tout le monde sait fort bien à quoi s'en tenir sur ces certificats, et s'il y a mensonge [sic], il n'est que dans

les termes. Nul ne s'y laisse tromper, et ceux qui les reçoivent savent fort bien que les trois quarts sont faux quant à la forme. C'est une issue échappatoire que la loi a ménagée, pour diminuer l'odieux dune exclusion aussi brutale, et cela est si vrai que le texte littéral de la loi dénote évidemment l'intention de se laisser tromper, toutes les fois que le bon sens J'exigera. Aussi, toutes les fois que j'ai parlé de mes scrupules sur ce point, tout le monde en a ri; car on cesse de tromper du moment où l'on se sert d'une formule qui, quoique fausse en elle-même, est réduite par tous à sa juste valeur. Or ces études domestiques sont devenues, dans l'usage, synonymes de toute étude faite avec l'assentiment des parents hors de l'université. Qu'importe, en effet, que mon père ou frère m'ait fait enseigner la philosophie sous ses yeux par tel ou tel, ou qu'il m'ait envoyé à telle maison qu'il lui plaisait pour prendre des leçons? D'ailleurs, le cas était si pressant et l'injustice si manifeste, que je n'ai pas cru devoir me priver dune faculté que tous les autres s'accordent, et qui semble même concédée par

l'intention tacite du législateur. J'ai donc écrit à noire Alain. Mais juge de mon embarras, chère amie; quelle demande à faire à ce pauvre amil Je l'ai supplié, au cas où il prévit le moindre désagrément pour lui, de me le dire franchement, et de ne faire aucune démarche. Il est certain que toutes les autorités sensées ne font jamais la moindre difficulté; et d'ailleurs, la signature du maire est sans contrôle; on n'informe jamais pour vérifier l'exactitude de son assertion, surtout quand l'examen se passe dans une académie différente de celle où les études domestiques sont censées avoir été faites. J'ai craint, il est vrai, longtemps d'être obligé d'avoir recours à Rennes, en vertu de mes études faites à Saint-Malo; mais des informations plus exactes, prises au secrétariat de la Faculté des lettres, m'ont appris que cela n'était pas nécessaire, et que tout pouvait se passer entre la Sorbonne et le ministère, sur une pétition présentée au ministère, parle doyen de la Faculté. Ceci n'est plus qu'une formalité, qui ne souffre jamais de difficulté, mais qui entraîne malheureusement bien des longueurs. Je

m'estimerais fort heureux, si je pouvais passer mon examen dans un mois, ce qui lasse terriblement ma patience ; ces ennuyeuses formalités m'auront coûté dix fois plus de peine et d'inquiétude que la préparation scientifique de l'examen. Encore si j'étais sûr au bout de mes peines d'arriver au terme ! J'attends avec une grande anxiété la lettre de notre frère.

A toutes ces inquiétudes de tête s'en est jointe une autre, chère Henriette, bien plus pénible encore, parce qu'elle m'attaquait au cœur, et que toi-même en étais l'objet. Un mot d'un petit billet de mademoiselle Ulliac me parlait de ta santé fort altérée. J'ai été surle— champ demander l'explication de cette terrible réticence, et il m'a été révélé des mystères. Quoi! Henriette, mon amie, tu as souffert, et nous n'avons rien su ; moi surtout, devais-tu me le cacher? Je conçois notre mère. . . mais moi ? Ecoute, chère amie ; ce que je vais te dire est sérieux, c'est ma résolution intime, c'est le résultat d'une longue conversation que nous aArons eue, mademoiselle Ulliac et moi, dune ligue, comme elle dit, que

LETTRES INTIMES 35a,

nous avons formée; de deux choses l'une ■ ou bien Je voyage d'Italie se prolongera jusqu'en France, et alors ce sera ton voyage de retour; car compte bien ne jamais nous quitter. Ou bien il se bornera à l'Italie, et alors tu diras adieu aux Zamovski dans ce beau pays, et tu nous viendras au printemps prochain. Entends-tu, chère amie? Ceci est arrêté, immuable, sans appel. Dis donc un adieu éternel aux lieux que tu parcours, et livre-toi à cette délicieuse impression qui doit accompagner le retour de l'exil.

J'imapine tout ce que ton dévouement pourra objecter contre notre résolution commune. Oh ! que ne puis-je te convaincre, comme je suis convaincu moi-même, que c'est en vertu même de ce dévouement que tu dois nous revenir et nous rester. Il est évident que ta santé n'y résisterait pas; or, ma pauvre amie, que serais-je sans toi ! 0 Dieu, celle pensée me fait horreur: elle s'empara de mon imagination au moment où je lisais le mot fatal de mademoiselle Ulliac, et je n'oublierai jamais l'affreux cauchemar que j'éprouvai. Henriette, que serais-je sans toi, et à présent,

3Go LETTRES INTIMES

et dans l'avenir surtout? Je te déclare qu'à l'instant où je ne t'aurai plus, je renonce à tout intérêt à la vie ; elle devient pour moi décolorée, sans nerf et sans ressort, je me suicide en un mot pour la société. Mon Dieu! que de fois j'en ai eu la tentation; mais ton souvenir me sauvait et me faisait prendre la vie en estime et en affection. Je deviendrais égoïste, chère amie, égoiste d'une manière affreuse ; ah ! sauve-moi de ce malheur. Réfléchis à cela, bonne Henriette; songe que ma vie est attachée à la tienne, et tu seras convaincue que la première marque par laquelle tu peux me témoigner ton affection, c'est de te conserver pour moi.

Opposerais-tu notre état financier? Amie, laisse-moi te combattre encore sur ce point. D'abord, je ne m'imaginerai jamais que ces grands seigneurs te laissent partir les mains vides et sans ressource pour l'avenir; ce serait inouï. Et moi, chère amie, si dès la première année je suis au pair, il n'est pas probable que j'aille par la suite en rétrogradant, surtout quand j'aurai mes grades. Un licencié ne peut manquer de trouver des places fort

LETTRES INTIMES 36l

avantageuses, au moins comme expectative. J'ai déjà de fort bonnes connaissances dans les classes, qui peuvent m'être les plus utiles : MM. Julien, Quatremère, Galeron, Guihal, me témoignent beaucoup d'intérêt. C'est par M. Galeron que je suis arrivé à la place que j'occupe; M. Guihal m'a tout promis, quand j'aurai ma licence; et puis, chère amie, j'ai des projets dont je te parlerai. Enfin, j'espère bie.i que désormais je pourrai au moins me suffire, et que dans une couple d'années, je pourrai rapporter à mon tour au fonds commun. Tout ceci sans préjudice de mon avenir et sans suicide intellectuel.

D'ailleurs, chère Henriette, j'imagine bien qu'il ne serait guère dans tes goûts ni dans tes intentions de te condamner à l'oisivelé après ton retour. Mademoiselle Ulliac m'a parlé de plusieurs projets, tous plus beaux les uns que les autres. 11 n'y en a qu'un seul qui m'ait fort peu souri : c'est celui du pensionnat. Aussi m'a-t-elle dit qu'il était fort peu probable. Au nom du ciel, délivre-nous de cette engeance. Elle m'a parlé de cours publics à donner à des jeunes personnes; c'est magni-

fique, chère Henriette ; d'un journal, également pour les jeunes personnes ; encore plus beau. Mademoiselle Ulliac a un nom, des connaissances, tout ce qu'il faut en un mot pour bien entamer une affaire. Elle me parlait de tout cela avec un enthousiasme à ravir; seulement, son Henriette était nécessaire à tout; sans elle rien ne pouvait se faire. Reviens, chère amie; je te donnerai des matériaux tant que tu voudras, du grec, de l'allemand, du latin, de l'hébreu, de la philosophie, de la philologie, de la théologie même au besoin; je t'abandonne la propriété de tous mes travaux; seulement, reviens. C'est là mon delenda Carthago. Ce sera la péroraison de toutes mes lettres, jusqu'à ce que j'aie réussi à te convaincre.

Oh ! je n'oublierai jamais ce soir du 2 novembre où mademoiselle Ulliac m'a ouvert les yeux. 0 mon Henriette, que tu as souffert! Et à Paris... elle me racontait tout cela, et moi, je tombais de surprise. Nos soins seuls, bonne amie, peuvent te remettre des peines que tu as endurées pour nous. Nous la dorloterons, disait cette excellente amie. Oui, oui, chère

Henriette, il est temps que ce cœur si aimant se voie entouré de cœurs qui lui répondent; il est temps que ce corps affaibli par les sacrifices reçoive les soins de ceux pour qui il a tant souffert. — Autre raison, chère amie, qui depuis longtemps me préoccupe, et sur laquelle aussi mademoiselle Ulliac insistait beaucoup. C'est l'état politico-religieux de cette Pologne. Je ne pouvais t'en parler tandis que tu y étais; mais combien de fois j'ai frissonné en lisant les journaux, et songeant que mon Henriette était là ! Tu comprends sans que j'en dise davantage. Y retourne qui veut, mais une Française n'y peut plus revenir.

Je reviens aux considérations financières; car là, je le crains, sera le fort du combat. Mais serions — nous obligés durant quelque temps de subvenir péniblement au présent, l'avenir compenserait. Mademoiselle Ulliac paraît ne manquer de rien, excepté de fonds. Eh bien! faudrait-il pour commencer l'exécution des projets communs, vendre notre petit patrimoine, qui empêcherait? Nos deux parts réunies feraient encore quelque chose, et maman le verrait avec plaisir, si elle pouvait

3G/l LETTRES INTIMES

y voir un acheminement à ton établisses ent parmi nous. C'est là sa pensée dominante, et je te dirai par la suite tous les plans qu'elle a formés pour la réaliser. Et puis, chère Henriette, Alain nous aime et nous rendrait au moins des services. — Allons, bonne amie, laisse-toi aller à envisager l'avenir sous des couleurs moins sombres. Ne faut-il pas aussi se confier un peu dans celui qui gouverne ce monde, et qu'on nous a appris à appeler un père : « Considérez les oiseaux des cieux ; ils ne sèment, ni ne moissonnent, et votre père céleste leur dorme la pâture. Considérez les lys des champs ; ils ne travaillent ni ne filent, et pourtant, je vous le dis, Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme l'un d'eux. Que si Dieu prend ce soin d'un peu d'herbe qui demain sera jetée au leu, combien plus de vous-mêmes, gens de peu de foi! » D'ailleurs, je le répète, chère amie, car c'est ici la raison solide et positive : songe qu'il s'agit de ta vie, et par conséquent de la mienne.

Je ne te parlerai point encore cette fois, chère amie, de mes projets ultérieurs, non plus

que de mon plan d'études. J'ai encore quelques informations à prendre, avant qu'il soit parfaitement arrêté. J'assiste assidûment aux examens qui se font en ce ruoment à la Sorbonne pour le baccalauréat et la licence es lettres et es sciences, pour régler mes calculs. J'ai pris hier possession de ma petite chambre d'étudiant. Elle est tout à fait agréable. On y respire l'air pur du quartier du Luxembourg ; la vue est charmante : le Luxembourg, l'Observatoire, des parcs, des jardins, et là-bas, au coin, la petite maison carrée de mademoiselle Ulliac. J'ai sous mes fenêtres le parc de llnstitution des sourds-muets : ma récréation est de considérer les jeux de ces pauvres enfants.

Me voilà donc, chère amie, dans cette position que tu rêvais pour moi. Elle est, comme tu le sais, parfaitement analogue à mes goûts; l'isolement seul la rend pénible; mais, au fait, je t'aurai bientôt. Quelques mois passent bien vite; car c'est ainsi que je compte, chère Henriette. J'éprouve parfois, vers le soir surtout, des moments d'une indicible tristesse quand je me rappelle maman, mon Henriette,

mon passé si doux et si pur, quand je jette les yeux sur ce monde froid et sans intelligence du divin qui m'entoure. Et puis, il est si dur de poser ainsi sur le sol sans y tenir ! J'éprouve bien en ce moment la vérité de ce que tu me disais sur la vie de voyage : l'homme tend à se fixer, à prendre racine partout, et, quand la rapidité des relations vient l'en empêcher, il souffre. L'habitude est si douce ! et l'habitude ne se forme que sur un sol où l'on peut s'asseoir et fixer sa tente. C'est maintenant que je comprends combien ta vie depuis dix ans a dû être pénible, et encore, quelle différence avec la mienne ! Ma position est excessivement douce et agréable en elle-même, et la tienne... 0 Dieu, quand j'y pense!... Quel bonheur, le jour où la vie domestique te sera rendue avec toutes ses douceurs ! Nous serons heureux ensemble, bonne amie ; mon caractère est bon, doux ; et tu me laisseras mener ma vie simple et pensive, et je te dirai tout ce que je pense et ce que je sens. Et puis, nous aurons des amis distingués et purs, qui embelliront notre vie. Enfin, chère amie, il n'y a pas de beau

trait dont je n'embellisse mon idéal; mais songe que, sans toi, tout l'édifice s'écroule.

Adieu, bonne et chère amie. Je me berce d'espérances qu'il dépend de toi de réaliser. Mais tu sais à quelle condition. Ma pensée se repose avec complaisance sur ce voyage d'Italie, qui, ce me semble, te sera fort agréable et fort salutaire. Mais pour achever de l'embellir, figure-toi bien, chère amie, que c'est le retour. Ecris-moi souvent, je te prie, des différentes stations de ton voyage. Il me semble que maintenant l'espace qui nous sépare n'est plus rien. Nos lettres au moins, je l'espère, ne seront plus des mois à nous parvenir. Appuietoi sur mon amitié, comme je m'appuie sur la tienne, Ton frère, ton ami.

B. RENAN

Notre pauvre mère a fort bien accueilli la nouvelle de mon entrée à Stanislas, et ce qu'il y a de plus significatif c'est qu'elle croyait pourtant que relte entrée était purement laïque. Il y a un progrès réel. Mais il faudra mille précautions; ne lui dis pas encore que j'ai quitté Stanislas. Le voyage d'Italie, et plus que

tout cela, le retour en France fera oublier bien des choses. Et puis, je lui colore l'avenir. Que ne dépend-il de moi de la rendre heureuse! Juge combien j'ai souffert quand j'ai cru que j'étais obligé de la rendre malheureuse pour toujours. Heureusement, tout s'est adouci, et j'espère que les joies de l'avenir effaceront la peine passagère.

M. Dupanloup vient, par une révolution soudaine, de quitter le petit séminaire, avec tous ceux qui ne faisaient qu'un avec lui. Il a éprouvé ce qu'éprouveront dans ce corps tous les hommes supérieurs.

A MADEMOISELLE RENAN

Paris, i5 décembre i845.

Je t'écris, ma chère amie, dans une bien grande inquiétude. Ton long silence est pour moi une étrange énigme, et je m'épuise en conjectures pour y trouver quelque explication qui

LETTRES INTIMES 3Gq

calme un peu mon anxiélé. Voilà plus d'un mois que nous eussions dû recevoir ta lettre de Vienne. N'y serais-tu pas encore? Ta lettre se serait-elle égarée dans ces malheureuses postes? Quelque incident inattendu serait-il venu retarder ou empêcher le voyage projeté? Telles sont les hypothèses auxquelles j'aime de préférence à m'arrêter. Mais quand je songe à ta santé déjà si fort altérée, à ces longues souffrances, dont tu m'avais dérobé le secret, ô ma bonne Henriette, c'est alors que je me livre à de cruelles angoisses. Mon imagination se crée des fantômes ; je me figure ma sœur, ma meilleure amie, souffrante, épuisée, loin de sa patrie et de ceux qui l'aiment.

S'il en était ainsi, mon excellente Henriette, je t'en supplie, au nom de notre amitié, ne tarde pas à me le faire savoir ; je vole près de toi ; nul sacrifice devrait-il être considéré dans une telle circonstance? Que je sache tout, ma bonne amie, sans restriction ni réserve. Le temps n'est plus où tu pouvais craindre, en me dévoilant toutes tes souffrances, d influer fatalement sur ma vie, en m'engageant plus avant dans la voie que je suivais alors.

Maintenant, cette connaissance ne peut plus être qu'un aiguillon pour hâter mes pas et m'exciter à travailler pour y mettre un terme. Mademoiselle Ulliac est la seule à qui 'e puisse faire confidence de mes inquiétudes, et ses craintes redoublent les miennes, car elle en sait plus que moi sur le fatal sujet de tes souffrances. Oh ! de quel poids je serai soulagé, si je puis encore apprendre que mon Henriette nous est conservée, et qu'elle s'achemine heureuse et contente vers la France. Oui, la France, chère amie, et pour toujours ! Je suis ravi sans doute de la perspective de ton voyage en Italie; mais ce qui en lait pour moi le plus grand charme, c'est que ïe ne l'envisage que comme un agréable détour dans le voyage qui doit te ramener à ta patrie. Je l'ai dit, et je le maintiens, tu ne peux plus retourner en Pologne. Mais, mon Dieu! qui sait si tu n'y es pas encore ? Je ne sais à la lettre à quel coin de l'Europe ma pensée doit s'adresser pour trouver ce qu'elle a de plus cher. J'ignore même complètement où ces lignes te rencontreront, et je n'ai tant tardé à te l^s adresser que parce que je pensais qu'elles ne te trou-

LETTKES INTIMES 871

veraient déjà plus à Vienne. Oh î si aujourd'hui, si demain je recevais la lettre bienheureuse ! Mais il y a déjà si longtemps que cette espérance me fait reculer de jour en jour, que je craindrais enfin de te causer à toimême les mêmes inquiétudes que celles auxquelles je suis en proie.

Je n'ai guère dé courage, chère amie, dans cette pénible attente, pour raisonner froidement avec toi sur les projets importants, qui occupent toutes mes pensées, quand des sujets bien plus sensibles ne viennent pas les absorber. Je dois pourtant te présenter l'esquisse des faits les plus importants qui se sont passés depuis nos derniers entretiens, et te dire les pensées qu'ils ont suscitées dans mon esprit. De longtemps peut-être nous ne pourrons entretenir de correspondance régulière, à cause des perpétuels déplacements du voyage.

Je te dirai d'abord une fois pour toutes, chère amie, que ie me trouve fort bien dans cette maison, et qu'en fait de provisoire, je ne pouvais réellement m'attemlre à mieux. L'expérience m'a tait confirmer tous les jugements que j'en avais portés dès le premier

abord. Ce maître de pension est un honnête homme, mais tort peu élevé d'esprit et de sentiments. Il est en cela du grand nombre. 11 faut que je t'avoue que j'ai éprouvé de singulières déceptions en me trouvant définitivement en contact avec les hommes.

Jusqu'ici j'avais été obligé d'en juger par conjecture, et de les supposer tels ou tels : les faits me montrent maintenant que, dans mes hypothèses, je les faisais trop fins et trop intellectuels Je croyais d'abord avoir ail aire à autant de phénix, et je calculais mes pas et mes paroles avec toutes les précautions d un novice. Maintenanl que j'ai mesuré mes gens, je commence à poser le pied avec assurance. Ma manière, je le sais, est très différente des autres, mais je ne veux pas la changer, car c'est le vrai pour moi, et elle me réussit fort bien.

Je suis réellement surpris des égards que l'on a ici pour moi, d'autant plus que cet homme n'en a pas pour tout le monde. Tout, comme tu sais, dépend de la première pose que l'on prend, et il est toujours plus ou moins au pouvoir de quelqu'un de donner le

ton sur lequel il veut être traité. Lors de mes négociations avec le chef de l'établissement, je l'engageai à aller prendre quelques renseignements sur moi auprès de mes anciens professeurs de Saint-Nicolas ; il y alla, et on lui conta des merveilles ; tout cela m'a merveilleusement servi. Je suis aussi tout à fait bien avec les élèves, et mes rapports avec eux ne peuvent avoir rien de désagréable. J'ai déjà pour mon pécule une répétition à moi particulière qui me rapporte vingt-cinq francs par mois, elle n'a lieu que trois fois par semaine. J'en espère encore quelques autres. Mais tout ceci n'est qu'un jeu, bonne amie ; je ne puis rien prendre au sérieux de toutes ces misères; parlons, parlons de l'avenir.

La détermination générique de ma carrière ultérieure n'avait jamais été, chère amie, un problème pour toi ; tu sais que, dès les premiers instants où nous commençâmes à remuer ces graves questions, je te déclarai nettement qu'il fallait qu'elle fût de celles que j'appelle intellectuelles. Mais ce mot, comme tu le sens, supporte bien du choix, et laissait encore ui> champ bien vaste à mon indécision Les cir-

Oy^ LETTRES INTIMES

constances le restreignirent, et nous sommes convenus bien des fois que notre élection n'avait guère à s'exercer qu'entre l'étude des langues orientales et mon agrégation à l'université. J'ai donc dû rechercher ce que chacune des deux voies offrait d'avantages et de chances de réussite. Mes informations se portèrent d'abord du côté des langues orientales, pour lesquelles tu semblais marquer une sorte de prédilection, et j'eus le bonheur de pouvoir recueillir les documents qui m'étaient nécessaires de la bouche des hommes assurément les plus capables d'en juger pertinemment. La recommandation de mon professeur d'hébreu au séminaire, et ma qualité de son ancien élève, me permirent d'en conférer avec M. Quatrernère, et la bonne amitié de mademoiselle Ulliac, ainsi que ton bon génie, qui semble être partout mon introducteur, m'ouvrit en^ée auprès de M. Stanislas Julien. Je fus frappé de la parfaite conformité des réflexions que l'un et l'autre me proposèrent et de la similitude de leurs conclusions. Il semblait qu'ils se fussent entendus, et cette singulière coïncidence, s'ajoutant a la parfaite jus-

tesse de leurs observations, devint pour moi une irréfragable autorité.

L'un et l'autre, après m'avoir engagé à continuer mes études dans cette partie, avec tout le zèle que déploient les érudits pour leur spécialité, m'avouèrent avec franchise que je commettrais une grave imprudence en fondant sur ces études Fespoir d'un avenir prochain. Ces études, étant actuellement fort peu suivies, ne pouvaient ouvrir la voie qu'à un nombre de places excessivement restreint. Croirais-tu que, tout calcul fait, je n'ai guère trouvé dans toute la France qu'une seule chaire, celle de M. Quatremère lui-même, à laquelle je pusse aspirer par les langues que j'ai étudiées et vers lesquelles je voudrais continuer à diriger mes études, c'est-à-dire les langues anciennes de l'Orient. Or, M. Quatremère a déjà adopté son futur successeur; c'est M. Emmanuel Latouche, le neveu de l'abbé, dont j'ai fait la connaissance à son cours ; et quand même la concurrence serait possible, même malgré le choix du prédécesseur, je ne voudrais avoir l'air de supplanter personne.

Les langues orientales modernes offrent, il

est vrai, plus de places. Les unes sont des chaires au Collège de France ou à l'Ecole ries Langues orientales annexée à la Bibliothèque royale, les autres sont des places de consuls, d'interprètes, etc. Quant aux chaires, elles sont toutes remplies, et, suivant la naïve expression de M. Julien, elles semblent l'être pour longtemps. — Les deuxièmes places n'ont aucun caractère scientifique, et ne sont évidemment pas ce que nous pouvons désirer. De plus, ces langues modernes sont beaucoup moins riches en résultats que les langues anciennes, et je ne pourrais, en vérité, me résoudre à consacrer ma vie à des études auxquelles on poserait un but aussi mince que celui de favoriser quelques relations commerciales.

Le conseil pratique auquel s'arrêtèrent donc les deux savants fut que je devais continuer en sous-œuvre mes études orientales, mais cependant embrasser quelque autre carrière qui se chargeât provisoirement de pourvoir à la vie, et qu'ensuite, quand l'occasion s'en présenterait, je serais là tout prêt à la saisir Ils me firent passer en revue tous les orien-

talistes célèbres de l'époque, et me firent remarquer qu'à part ceux à qui leur fortune avait permis de suivre ces études en amateurs, telle avait été pour tous la marche qu'ils avaient suivie. Ce sera aussi la mienne, bonne amie, du moins quant à ces deux premiers points ; car il pourrait fort bien se faire que je ne m'adressasse jamais à cette partie de mes connaissances pour me créer une position extérieure.

Mais loute science a son prix, dans son rapport avec les autres, et celles-ci me seront d'autant plus précieuses, que ie serai presque seul dans le ccrps universitaire qui en possède une connaissance étendue. Or, il y a dans le rapport de ces langues avec les langues classiques toute une veine de recherche que l'ignorance où sont plongées à leur égard nos sommités gréco-latines, a empêché d'exploiter. D'ailleurs, il y a, dans l'enseignement du Collège de France, deux ou trois lacunes qui nécessiteront de nouvelles chaires, et, dans celui qui les remplira, la connaissance de ces langues, comme par exemple, philologie comparée, exégèse biblique, littérature et poésie

hébraïques, programme qui n'est nullement rempli par le cours de langue hébraïque, lequel est tout grammatical. J'ai, sur ces divers points, des travaux que je crois neufs et susceptibles d'être heureusement développés. Or telle est la constitution du Collège de France qu'on y crée assez facilement des chaires pour ceux qui émettent des idées nouvelles et avancées sur quelque point que les chaires déjà existantes ne sont pas censées embrasser. Tout ceci n'est que rêves, bonne amie ; mais j'ai voulu te montrer comment il était au moins possible que ces études me fussent d'une utilité même extérieure et actuelle, et que je ne devais nullement regretter le temps que j'y avais consacré.

Après cette élimination, il ne me restait donc plus de choix à faire ; toutes mes pensées et tous mes efforts ont dû se tourner du côté de l'université. Je ne t'énumère pas ici les nombreuses difficultés et répugnances qui auraient pu m'en dissuader, puisque, après tout, nécessité sera de n'en tenir aucun compte. J'avouerai franchement que la carrière universitaire ne me sourit qu'à demi, qu'elle n'a

LETTRES INTIMES 3j()

pas dans toutes ses parties un caractère scientifique, que l'enseignement secondaire n'est qu'un pis-aller que j'endure, parce que seul il peut donner la liberté d'étude, que la plupart des matières classiques ne seront pas mes spécialités, etc., etc. Tout cela n'empêche pas que je suis décidé irrévocablement à suivre cette voie, d'autant plus que nulle de ces difficultés n'est sans remède.

Mais, dans l'enseignement universitaire, quelle sera la partie à laquelle je m'attacherai? Autre problème bien plus difficile, et sujet à bien plus de discussion. Le cadre universitaire contient quatre branches principales, ou classes d'agrégation : i° études classiques littéraires, 2° histoire, 3° philosophie, 4° sciences mathématiques et physiques. Les trois premières branches constituent la faculté des lettres; la quatrième constitue la faculté des sciences, et se subdivise en agrégation es sciences mathématiques, physiques et naturelles. Telle est de plus la nature des examens que, pour réussir dans l'une des divisions dune faculté, il faut être fort versé dans les autres branches de cette même faculté; ainsi par exemple, les

épreuves de l'agrégé en philosophie son identiquement les mômes, sauf la dernière, que les épreuves de l'agrégé en histoire. Il suit de cet arrangement que le choix n'a guère à s'exercer qu'entre les deux facultés, et c'est là qu'a été en effet pour moi le champ d'une vaste controverse intérieure.

Les sciences ont pour moi tant d'attraits, je leur accorde une si haute supériorité au-dessus de la littérature qui n'est que littérature, que j'ai longtemps hésité si je ne m'attacherais point définitivement à elles. J'ajoute qu'en me consacrant à cette partie, je puis dire sans présomption que j'étais moralement certain d'y arriver, avec le temps, assez haut, cette branche étant moins suivie que celle des lettres, et de plus mon esprit n'y trouvant pas, comme dans la faculté des lettres, des parties qui lui sont presque antipathiques. Mais, hélas ! tout ce à quoi elle pouvait me mener, n'était pas la philosophie. La philosophie, voilà ce qui m'a déterminé pour les lettres et qui l'a emporté sur les considérations, d'ailleurs si puissantes, qui m'en détournaient. Mon esprit ne pouvait se contenter d une

chaire de physique ou autre semblable, même la plus brillante que je puisse espérer, dans une Faculté par exemple, Toute la vie n'est pas là, et que servira à l'homme d'avoir été savant dans la nature, s'il n'a été savant dans lui-même et dans Dieu, s'il n'a été philosophe?

Une étude exclusive ne pourra jamais me captiver ; celle-là seule me possédera tout entier, qui est la reine de toutes les autres, leur couronnement et leur résumé, qui parle de Dieu, de l'âme et delà morale. Je -suis loin de croire que la philosophie, telle qu'on l'enseigne dans la classe, telle qu'elle doit être dans l'enseignement d'un professeur, remplisse ce programme ; mais enfin, c'est, de toutes les branches de l'enseignement universitaire, celle qui s'écarte le moins de mon idéal d'études ; j'ai donc dû m'y attacher. Bien souvent j'ai maudit l'ordre de choses qui assujettit et associe mon étude bien aimée à d'autres études qui sont loin d'être ses sœurs les plus immédiates, et mon esprit, plus scientifique que littéraire, eût désiré ou que la philosophie formât j.ne faculté à part, ou qu'elle fût associée à la Faculté des sciences. Mais outre qu il faut

apprendre à se faire une consolation de la nécessité, je suis loin de regarder comme inutiles ou peu assorties à mon esprit la plupart des éludes qu'on y associe. L'histoire et la haute littérature critique, telle qu'elle est dans Schlegel, Kant, etc., me sont tout aussi chères que la philosophie, parce que c'est déjà la philosophie même.

Tout ce qui me répugne, c'est cette pédante rhétorique, pour laquelle nos universitaires ont un respect tout à lait risihle suivant moi. Plusieurs d'entre eux regarderaient, je crois, comme le premier homme du monde celui qui tournerait le mieux une de ces troides harangues qui servent d'exercice à la verve écolière des élèves de rhétorique et de seconde. J'ai failli avoir une faihlesse quand il a lai la exhumer de leur poussière ces vieilles nippes classiques. Que tout cela paraît Iroid et vide, quand on a goûté le nectar idéal de la seule science vitale !

Revenons aux faits, chère amie. Le choix des moyens par lesquels je pourrai arriver à l'agrégation ne m'a pas moins occupé que la détermination même de la partie à laquelle je

m'agrégerais. Le plus brillant et le plus sûr de ces moyens, c'est incontestablement l'entrée à l'École normale. Aussitôt donc que j'ai joui de la liberté nécessaire, ■ j me suis hâté de prendre à ce sujet toutes les informations possibles, et, pour plus d'exactitude, j'ai voulu aller moi-même voir le directeur de 1 Ecole. Il m'a parfaitement reçu, et le récit naïf que je lui ai fait de mon histoire lui a beaucoup plu. Il faut que tu saches, bonne amie, que c'est là, partout où je me présente, mon préambule obligé; car la première queslion est toujours pour me demander où fai Jait mon éducation. J'ai du reste remarqué que le nom de Saint-Nicolas, associé à celui de M. Dupanloup, sonne partout fort bien. Le directeur de l'Ecole (M. Vacherot), avec une obligeance et un intérêt qui me ravirent, me donna tous les renseignements et les programmes nécessaires, en les accompagnant de quelques paroles fort significatives sur la haute libéralité de l université , qui saisirait, dit-il, avec empressement, l'occasion de montrer qu'elle ne répudie pas les sujets formés à un autre enseignement que le sien.

3^4 LETTUES INTIMES

11 y a bien du pour et du contre dans le projet d'entrée à cette Ecole. Un espace de trois années, ajouté à une année de préparation, rejette dans un éloignement qui m'eflïaie l'époque où je cesserai de peser sur des êtres chers, que je voudrais au contraire soutenir le plus tôt possible par des secours réels. Quoi! chère amie, ce ne serait qu'après quatre longues années, à l'âge de vingt-sept ans, que îe pourrai commencer à te rendre ce que tu as fait pour moi? Au contraire, en prenant mes grades en dehors de l'Ecole normale, en supposant même, ce que je ne pense pas, que le terme de mon agrégation fût reculé jusquelà, je pourrais, par des provisoires avantageux, tempérer l'onéreux de ces expectatives.

En outre, chère amie, n'es-tu pas effrayée comme moi de ces dix ans d'engagement? Et si quelque coup de vent inattendu venait à souffler, si quelque heureuse circonstance s'offrait à moi, et que je me visse retenu par ce fatal lien? D'ailleurs, tu le sens, une obéissance plus passive est par là imposée ; on risquerait de se voir gêné dans ses goûts et

jfln développement intellectuel, et on m'en a bien cité quelques exemples. D'ailleurs, si mes études, faites solitairement, avaient un cachet plus personnel et moins accommodé à la manière de ceux qui en jugeront, elles auront aussi plus d'indépendance et d'originalité, et j'éviterai de les faire passer à ce moule commun, que je redoute par-dessus tout.

En un mot, chère amie, en restant indépendant, je me réserve beaucoup plus de largeur ; par exemple, j'ai une foule de travaux ébauchés et en germe, conçus à un point de-vue original, que je désirerais continuer, et qui, présentés à des juges compétents, pourraient commencer quelque chose; si je continuais mes études librement, rien ne serait plus facile, au moins quand j'aurais passé ma licence; si, au contraire, j'entre à l'Ecole normale, il faut y renoncer pour longtemps. Le seul avantage réellement considérable que j'y trouve, c'est la considération que donne ce titre, et les connaissances qu'il fait faire sans eflort et sans intrigue. Mon caractère retiré et simple me rend les démarches pour me

pousser en avant excessivement pénibles. Dans ces malheureuses positions isolées, loin des centres, il faut chercher à se faire voir, capter, pour ainsi dire, l'attention de ceux dont on peut attendre quelque chose. Combien n'est pas préférable une position où l'on est naturellement en vue, et où il suffit d'être ce que l'on est pour attirer les yeux.

Telle est l'école dont nous parlons : il est certain que quiconque s'y distingue n'a qu'à continuer paisiblement ses études et se décharger de ce que j'appelle le coup d'épaule, de cette inquiétude pratique dont nulle philosophie ne peut légitimement délivrer. Car enfin, il est bien clair que j'aurais beau, par mes études, devenir un savant de premier ordre, nul ne viendra jamais me chercher ni m'avancer comme tel, si je ne prends soin de le faire savoir aux autres. La science ne s'inscrit pas sur le front, il faut la contraindre à se montrer, et c'est un supplice quand la position que l'on occupe ne le fait pas d'elle-même.

Quant à l'examen d'admission, et aux chances de réussite que je puis m'en promettre, voici, chère amie, bien nettement ma

pensée. Quoique généralement mon défaut ne soit pas la défiance de mes forces, j'avoue que je n'envisage cette épreuve qu'avec une certaine crainte. — Cet examen est sans contredit plus facile que celui de la licence, puisque les élèves qui l'ont passé sont encore censés consacrer un ou deux ans à se préparer à ce dernier ; or mon intention serait, si je n'entrais pas à l'Ecole normale, de me présenter à la licence dans un an. A plus forte raison donc, diras-tu, ne devrais-je pas craindre l'examen d'admission. Il n'en est pas ainsi, chère amie, et l'axiome : qui peut plus peut moins, ne saurait s'appliquer ici. Cela tient à la nature différente des épreuves, et surtout des compositions écrites, qui en forment la partie réellement grave et difficile. — Les compositions de la licence sont des dissertations critiques et philosophiques tout à fait assorties à la nature de mon esprit; celles de l'admission, au contraire, sont des devoirs dans le genre de la rhétorique, pour lesquels j'ai toujours eu une antipathie très prononcée. D'ailleurs, les candidats sont la plupart des jeunes gens sortant de rhétorique

et de philosophie et pleins d'une verve juvénile ; moi, au contraire, je suis déjà vieux, et je ne puis que rire de cette chaleur écolière. Tout, néanmoins, dépendra du sujet et il est tel que je crois pouvoir le traiter avec beaucoup de succès en l'adaptant à ma manière de concevoir. Quant aux épreuves orales, je ne les redoute nullement ; je suis tout à fait au-dessus d'elles.

Malgré ma fluctuation entre ces raisons contraires, dont les unes et les autres ont tant de valeur, ma conduite, chère amie, n'a pas néanmoins à hésiter sur la ligne qu'elle doit suivre. En effet, mon travail préparatoire devra être à peu près le même, soit que je me destine à l'Ecole, soit que j'aborde directement la licence ; la décision prise entre ces deux partis ne changerait que fort peu de chose à ma direction pratique. Nous avons donc tout le temps nécessaire pcuir nous déterminer et prendre encore de nouvelles informations. Je viens de découvrir que l'un de mes anciens condisciples faisait actuellement partie de l'Ecole : je compte aller dans quelques jours lui demander des renseigne-

ments qui ne seront pas, je crois, sans quelque intérêt. De plus, j'ai fait il y a quelques jours la connaissance de M. Feugère, professeur de rhétorique au collège Henri IV (et dont je corrige les élèves), par l'entremise d'un de mes anciens condisciples et de mes meilleurs amis de Saint-Sulpice, dont il est le très proche parent. 11 avait d'abord été question qu'il me donnerait quelques conférences pour les préparations qui m'occupent ; mais il n'a pas voulu s'en charger d'une manière régulière et par conséquent rétribuée, ce qui était le premier plan concerté entre moi et mon ami de Saint-Sulpice ; mais il a consenti avec beaucoup de plaisir à me donner tous les conseils dont j'aurais besoin et m'a engagé à faire moi-même les devoirs qui me plairaient parmi ceux qu'il donne a ses élèves et qui doivent tous me passer par les mains, se chargeant de les voir et d'y joindre ses observations. Pour les conférences régulières, il m'a adressé à M. Egger, professeur de littérature grecque à la Sorbonne et célèbre helléniste, lequel a établi une conférence de celle espèce pour les jeunes gens qui se pré-

3oo lettres intimes

parent à la licence et à l'agrégation en dehors d l'Ecole normale. Je me suis immédiatement rendu chez M. Egger, auquel M. Feugère avait déjà eu la bonté de me recommander oralement. Malheureusement, sa conférence, limitée à quinze auditeurs par autorité supérieure, est complète. Mais la première place vacante m'est assurée. Ce sera à raison de cent francs par an ; mais en vérité, je crois que nulle dépense ne pourra être mieux placée. Ce qu'il y a de plus important, c'est que M. Egger est en même temps maître de conférences (c'est-à-dire professeur) à 1 Ecole normale et par conséquent lait partie du conseil d'admission.

Je m'oublie, chère amie, et pourtant que de choses encore j'aurais à te conter. J'ai oublié de te dire que tout est terminé par rapport à mes papiers du baccalauréat. J'ai reçu de notre frère ceux que je lui avais demandés et, présentés à la Sorbonne, ils n'ont souffert aucune difficulté. Mais mes études ayant été faites dans l'académie de Rennes ont nécessité une dispense du ministère pour passer mon examen à Paris. De là, de Ion-

gués formalités qui ne sont plus qu'ennuyeuses. J'attends de jour en jour l'ordre de passer mon examen.

C'est encore ton bon ange, chère amie, qui m'a guidé dans cette affaire ; j'ai trouvé au ministère un excellent homme, M. Soulice, qui a conservé de toi un souvenir fort affectueux. Mademoiselle (Jlliac m'a adressé à lu et il m'a rendu plusieurs services importants. Sans lui, j'eusse été prodigieusement retardé, et maintenant il est impossible que les plus longs délais dépassent le premier janvier. Du reste, ma préparation est depuis longtemps achevée et m'a coûté assez peu de travail.

Voici mon adresse exacte : rue des Deux- Eglises, 8.

Quant à mes travaux, bonne Henriette, je t'en réserve le détail à ma prochaine lettre ; celle-ci a déjà atteint un volume menaçant. Je suis très régulièrement les cours de la Faculté . des lettres a la Sorbonne, et ceux du Collège de France qui cadrent avec mdn but actuel. Les cours de la Sorbonne ont cette année un intérêt et une activité toute nouvelle, la presse quotidienne ayant attiré sur eux l attention

publique qui s'en était un instant écartée. D'ailleurs, un contre-coup est venu du Collège de France : l'interruption volontaire, mais sciemment amenée, du cours de MM. Michelet et Quinet a fait refluer sur la Sorbonne la classe remuante et tapageuse du peuple étudiant, ceux qui vont à un cours pour battre des mains, frapper des pieds et pousser des cris.

Si la Sorbonne y a gagné des auditeurs, elle n'y a pas gagné beaucoup d'ordre, et elle a vu dans ses paisibles enceintes se passer des faits presque inouïs dans ses fastes. J'ai été témoin moi-même, au cours de M. Lenormant, d'une scène inqualifiable et indescriptible, vrai type du xixe siècle ; un professeur remarquable par sa liberté d'esprit, quoique je sois bien loin d'adopter toutes ses opinions, interpellé, durant toute la durée de son cours, par de grossières injures et de furieuses clameurs, sans qu'on sût trop pourquoi. C'était évidemment un complot formé entre les meneurs pour obliger celui-ci à quitter la chaire, jusqu'au moment où on leur aurait rendu M. Quinet. C'était M. Quinet qu'ils lui rede-

LETTRES INTIMES 3q3

mandaient à grands cris, comme s'il eût dépendu de lui de lui rendre la parole. Les journaux français, s'ils parviennent jusqu'à toi, t'auront sans doute porté le retentissement lointain de ces querelles d'école.

Mon Dieu ! ma chère amie, je m'endors dans ces longues causeries, et pourtant une pensée cruelle vient en troubler la douceur. Peut-être celle à qui je les adresse est maintenant souffrante, épuisée. Qui sait si elle pourra seulement les lire!!... Compare les dates, chère amie: aujourd'hui 16 décembre, et ta dernière lettre du 28 octobre, qui semblait m'en promettre une autre dans un terme assez rapproché ! J'attends, j'attends avec impatience : l'heure du courrier est tous les jours pour moi une heure solennelle. Maman et notre irère partagent aussi mon inquiétude.

Notre bonne mère est bien, et je vois avec plaisir qu'elle trouve l'occasion de taire de petits voyages à Lannion et à Guingamp, lesquels servent un peu à la distraire. Elle me croit encore à Slanislas, et je ne puis lui colorer ma sortie de cette maison que quand

'ÀÇ)à LETTRES INTIMES

j'aurai passé mon baccalauréat. Aie donc bien soin, en lui parlant de moi, de te conformer à ce point de vue. Là, chère amie, est la plaie irrémédiable, et ma pensée ne peut se tourner de ce côté sans un cruel déchirement. Il me faut beaucoup de force de volonté interne pour en faire abstraction. Notre frère me soutient et m'encourage d'une manière toute amicale. Il a pris aussi de son côté des renseignements sur l'Ecole normale, et me supplie d'y entrer. Je lui ai fait passer les quinze cents francs de Rothschild, lesquels m'étaient devenus complètement inutiles. En cas de besoin imprévu, il m'a ouvert un crédit chez Mallet frères. J'ai préféré ce système, qui mettra nos fonds en sûreté et les fera fructifier.

Mademoiselle Ulliac est bien ; je l'ai vue il y a peu de jours : elle attend ta lettre pour te répondre. Madame Ulliac est bien souffrante. Je trouve toujours en elles bonté et affection parfaites. Mon délassement hebdomadaire est de me rendre les mercredis soir à leurs séances magnétiques, dont pourtant, il faut l'avouer, le plus grand charme résulte pour

LETTRES INTIMES 3q5

moi de la société que j'y trouve ; car, je suis moins croyant qu'en y entrant, quoique ayant été moi-même le sujet d'expériences personnelles. Si tu ajoutes à cet agréable délassement une séance le dimanche soir au cabinet de lecture pour prendre connaissance des journaux de la semaine, tu aura: le tab'eau complet de ma vie récréative.

Adieu, excellente amie, toi sur qui mon cœur aime à s'appuyer dans ses moments de faiblesse. Oh I Henriette ! que j'ai besoin de te voir ! Conserve-toi, au nom du ciel, pour celui dont la vie ne serait sans toi qu'un affreux désert. Oh ! si je te disais tous mes châteaux en Espagne ! Tu verrais la belle place que tu y occupes. Adieu, chère amie, adieu.

B. RENAN

3qG LETTUES INTIMES

MADEMOISELLE RENAN

Paris, a5 décembre i845.

Je n'y peux plus tenir, chère Henriette. J'écris à mademoiselle Catry pour la supplier de me dire la vérité telle qu'elle est. Il faut absolument que je sorte de cet état d'angoisse, qui m'est presque aussi pénible que la plus accablante réalité. Henriette, ma chère Henriette ! qu'as-tu donc ? Je suppose un retard dans le voyage, quelque séjour fait en Gallicie, etc. Mais enfin, les lettres ne peuvent-elles parvenir de tous les pays? Je m'effraie, quand je songe que peut-être ces affreux cauchemars auxquels j'ai quelquefois laissé aller mon imagination, sont peut-être d'affreuses réalités. Notre mère est aussi horriblement tourmentée; mademoiselle Ulliac ne sait que penser. Je compte les jours qui me rapporteront la lettre de madame Catry; grand Dieu! s'il taut

attendre jusque-là ! Encore si je savais où te trouver, où m'adresser directement pour savoir quelque chose de toi! Mais j'ignore tout; qui sait même si madame Catry pourra me donner aucun renseignement? Oh! si quelque heureuse nouvelle met fin à mes inquiétudes, que je jurerai de bon cœur que c'est pour la dernière fois, et que ces affreux éloignements ne viendront plus ainsi nous navrer d'angoisse. France ! France ! chère amie ; c'est une immuable résolution; je croirais jouer la vie de ma sœur bien-aimée, en souffrant que plus longtemps elle l'expose pour moi. J'aurais cette fois à t'annoncer une nouvelle tout à fait singulière et inattendue, et je le ferais avec bien du plaisir sans l'état cruel où je me trouve, lequel défleurit tout pour moi. Oh ! si en ce moment une heureuse nouvelle venait calmer mon cœur, comme je t'en parlerais avec transport! Voici le simple fait.

Tandis que je professais l'hébreu à Saint- Sulpice, j'avais rédigé pour mon cours des notes fort étendues, lesquelles forment une grammaire hébraïque à peu près complète, sur un plan que je crois neuf et original ; ainsi du

moins en jugèrent ceux qui m'entendirent. Mon ancien professeur d'hébreu, lequel est demeuré pour moi un excellent ami, m'a demandé ces notes et les a trouvées si bien faites qu'il m'a fortement engagé à les publier ; j'avoue que je n'y aurais pas songé de sitôt ; mais il a combattu mes objections par des propositions si avantageuses, qu'en vérité j'ai dû céder, au moins pour le moment. Et d'abord, il se chargerait de faire accepter comme sien propre l'ouvrage à son éditeur (car il est auteur lui-même), bien qu'il demeure en tout ma propriété. De plus, et c'est ici le point capital, se trouvant chargé de la direction des études hébraïques dans les séminaires qui dépendent de la compagnie de Saint Sulpiee, il me promet de le faire adopter comme ouvrage classique pour l'enseignement de l'hébreu dans toutes ces maisons, et, en effet, il n'existe actuellement aucun ouvrage qui satislasse pleinement sur ce point aux besoins de l'enseignement. Tu comprends combien cette dernière clause est capitale; j'avoue qu'elle m'a ébloui et que je n'ai plus trouvé de termes pour refuser. D'ailleurs, chère amie, j'ai sur ce sujet

tant d'idées que je crois justes et neuves, j'ai recueilli tant de matériaux et de recherches intéressantes, que ie ne doute pas que je ne réussise parfaitement. Tous ceux qui suivirent mon cours en firent tant de cas, qu'ils eurent la patience de copier ces notes tout entières malgré leur étendue. Depuis, j'ai encore enrichi mon répertoire d'une foule de faits nouveaux; enfin, chère amie, j'y jetterai tout mon feu, j'y mettrai tout moi-même, et j'ai l'instinct du succès. Tu conçois quelle initiative cela serait pour ma vie entière. Un livre est le meilleur introducteur dans le monde savant. Sa composition oblige à consulter une foule de savants, qui ne sont jamais plus flattés que lorsqu'on va ainsi rendre hommage à leur science. On peut encore, par sa dédicace, se faire des amis et des protecteurs élevés. Mon intention serait de dédier le mien à M. Quatremère. J'ai sur le même sujet, ou des sujets voisins, une foule de recherches et de travaux qui ne pourraient trouver place dans une grammaire, quoique je la conçoive sur un cadre fort large, et je ne doute pas que, quand je pourrai offrir des témoignages écrits de mes

/jOO LETTRES INTIMES

connaissances, ils ne puissent trouver place dans les colonnes de l'une des publications scientifiques, qui s'occupent spécialement de l'Asie. Je ne t'énumère pas, chère amie, tous les avantages qui en découleraient : tu les comprends toi-même. Je dois te dire, d'un autre côté, que le travail est à peu près fait, et que, si je ne désirais pas donner à ma première œuvre toute la perfection dont je suis capable, un travail de quelques mois y suffirait. Mais comme je désire ne commencer par rien de médiocre et que, d'ailleurs, je veux tout faire avec conscience, je m'obligerai à toute une nouvelle série de recherches, laquelle pourra bien reculer l'achèvement de mon travail jusqu'au terme de dix-huit ou vingt mois.

Il est vrai que ma position actuelle est bien précaire; mais elle est suffisante, ou du moins le deviendra avec les améliorations que le temps y apportera. La véritable difficulté n'est pas dans le présent , elle serait plutôt dans l'avenir, et ma première question a été de me demander a moi-même? Où cela me mènera-t-il ? Ceux qui ne veulent jamais marcher qu'à pied ferme trouveraient peut-être plus sûr que je m'atia-

LETTRES INTIMES 4oi

chasse le plus tôt possible à l'université, au risque de végéter peut-être longtemps dans quelque collège. Mais je n'aime pas que l'on se délimite dune manière si précise le champ d'une vie entière ; je veux que l'on laisse aux circonstances et aux éventualités cette large part que nulle prévoyance humaine ne saurait atteindre, ni calculer. Laissons marcher les choses, et mettons-nous seulement en état de nous précipiter dans les issues, à mesure qu'elles s'ouvriront. D'ailleurs, chère amie, l'exécution de ce projet ne me forcerait à renoncer à aucun de nos plans primitifs. L'Ecole normale devrait seule être éliminée ; je n'en suis qu'à demi fâché ; j'ai pris les renseignements dont je te parlais en ma dernière lettre auprès de mon ancien condisciple, qui s'y trouve, et le résultat n'a guère été engageant. Quant au projet de prendre mes grades, je veux absolument le réaliser. Je regarde le baccalauréat comme passé. Quant à la licence, elle serait bien un peu retardée, mais j'espère encore pouvoir passer mon examen dans le courant de l'année (scolaire) prochaine. C'est une règle que j'ai toujours observée dans la

aG

direction de mon travail, d'avoir toujours une étude principale et dominante, mais d'y allier en même temps quelques travaux secondaires, qui remplissent tous les intervalles que doit toujours souffrir l'étude principale. — Après la licence, il ne reste plus que le doctorat, qui n'est qu'un travail d'amateur, laissé au libre choix de chacun. — En supposant même, chère amie, ce que je regarde comme peu probable, que les langues orientales ne forment jamais mon occupation exclusive, tu comprends combien un livre estimé deviendrait pour moi une excellente recommandation dans une carrière quelconque de l'intelligence. Il y a une foule de places où le concours ne se décide entre les candidats que par l'examen de leurs publications ; telles sont les chaires de Faculté, auxquelles on peut aspirer aussitôt que l'on possède le diplôme de docteur es lettres. Quant aux recherches qui me sont nécessaires, je trouve toutes les facilités nécessaires dans ma position actuelle. M. Julien m'a procuré entrée à la Bibliothèque de l'Institut, pour y consulter de précieux manuscrits, et un de mes anciens condisciples de Saint--

LETTRES INTIMES £o3

Sulpice, frère de l'un des bibliothécaires de Sainte-Geneviève m'a fait obtenir la permission d'en emporter les livres dont j'aurais besoin, en les prenant sous son nom. M. Emmanuel Latouche, dont je t'ai déjà parlé, est préposé à la partie des langues sémitiques à la Bibliothèque royale, et je ne doute pas qu'il ne me rende aussi beaucoup de services. Je suis assidûment les cours qui me sont devenus nécessaires pour mon nouveau projet, entre autres les cours d'arabe de la Bibliothèque royale et du Collège de France, et j'y ai déjà fait des connaissances utiles et agréables. Ces cours sont éminemment propres à cela par le petit nombre des auditeurs. M. Le Hir (c'est le nom du professeur de Saint-Sulpice) m'avait d'avance recommandé à M. Caussin de Perce val professeur d'arabe au Collège de France, son ancien professeur et ami. Enfin, M. Julien a été charmé quand je lui ai parlé de mon projet, et m'a promis toutes [les lujmières dont j'aurais besoin relativement aux langues tartares. Je le vois fort souvent à la Bibliothèque royale, où il passe une bonne partie de ses journées. — Tu vois, chère amie, que ma vie

4o4 LETTRES INTIMES

d'études est sur un excellent pied, et que l'avenir, sans se dessiner encore, ofTre pourtant des lueurs rassurantes. Mon Dieu! mon Dieu! oui, si mon Henriette est là pour compléter mon bonheur ! Tout ce mouvement intellectuel me place dans une sphère d'activité que j'aime beaucoup ; mais quand je songe à ma pauvre amie: que peut-être je ne reverrai jamais, toute ma joie tombe, et la vie m'apparaît pâle et triste. Je serai bien heureux, quand l'espérance me sera rendue. — J'oubliais de te dire, chère amie, ce nouveau projet, si je l'exécute, servira merveilleusement à colorer bien des choses à notre mère. Elle me croit toujours à Stanislas, et, bien que cette feinte, qui n'est qu'un silence, soit fort innocente, elle me pèse horriblement. Je suis sûr que cette nouvelle perspective lui sourira, surtout voyant qu'elle se lie si pacifiquement à mon passé: il sera facile de lui faire entendre alors qu'une position plus libre m'est nécessaire pour mes recherches et mes travaux. Elle se complaisait beaucoup à mes travaux dans ce genre, et je suis sûr qu'elle en sera ravie. — Chère amie, je n'ai plus le courage de t' entretenir d'autre chose. 11 ne me

LETTRES INTIMES 4o5

reste plus qu'à te faire la même prière que je t'adressais dans ma dernière lettre. Au nom du ciel, si tu es malade, dis-le-moi simplement, franchement, et rien ne saura m'arrêter. Henriette chérie, je t'en supplie, non seulement pour toi, mais pour moi-même. Oh ! si ma sœur ne me connaissait jamais! Adieu, bonne et chère amie, je n'attends qu'un mot de ta part pour que ma tristesse se change en joie et en espérance. Ah ! si je t'aimais moins, je ne souffrirais pas tant. Adieu, chère Henriette.

Ton ami

E. KEN AN

Page 1