‹ Lettres intimes - 1842-1845 - Précédées de Ma soeur HenrietteChapitre 11 sur 23 · II. a · texte numérisé non relu

II. a

J'espère que cette lellre te parviendra sans retard, puisque je la fais partir de Varsovie. Je serai ici jusque vers le lo juillet, c'est-àdire que, si tu m'écris dans le courant de juin ou les premiers jours de juillet, il faut m'adresser ta IcUrc : mademoiselle U..., palais

ZamoYski, à Varsovie. Fais en sorlc, mon ami, que j*aie (a réponse avant de retourner à la campagne. Dès que j'aurai quelques nouvelles des démarches que Ton fait pour nous en Allemagne, je te les communiquerai immédiatement. Si tu étais incertain sur l'adresse qu'il faudrait employer après le a ou 3 juillet, sers4oi toujours de celle de Varsovie : si j'étais partie, on m'enverrait mes lettres, et il faut toujours qu'elles passent par ici. Mille amitiés, cher Ernest.

MADEMOISELLE RENAN Palais Zamoyski, Varsovie (Pologne)

Paris, ai juillet i845.

Dieu soit béni, ma chère Henriette, de m*avoir donné au monde quelqu'un qui me comprenne! Oui, en toi seule j'ai trouvé celle intelligence parfaite de mon état, qui devine ces nuances délicates que l'on ne peut rendre, et cette appréciation large et sincère, qui ne

cherche pas à d6nigi*er des intentions que je crois pures, et que tant d'autres interpréteront si mal. Que leur jugement m'importe peu, quand je jouirai de l'assentiment de ma conscience et de ceux dont j^estime l'opinion, tandis que je pourrai me rassurer sur la pureté de mes actions par le témoignage d'une amie, en qui je trouve le sens de la vraie morale plus éclairé qu'en tant d'autres qui passent pour habiles I J'aurai fait au moins ce que bien peu auront fait dans une position comme la mienne. J'aurai secoué avec courage une destinée qui s'est imposée à moi bien fatalement, et sous laquelle j'en vois tant d'autres succomber. Parviendrai-je à la surmonter? Quoi qu'il en soit, mon devoir à qui j*aurai tout sacrifié, me consolera de toutes les peines qui m'attendent. Admirable disposition de celui qui a créé l'homme, d'avoir caché la plus douce et la plus pure des jouissances sous les plus amers sacrifices! Heureux qui a le courage de Tacheter à ce prixl

Les réflexions que tu me proposais sur les deux alternatives qui s'ofl'rent actuellement à moi, seront celles que fera spontanément tout

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homme sensé qui verra ma position, et j*en ai fait rexpëriencc. Le préceptorat en Allemagne pourvoit merveilleusement au pressent, mais non à l'avenir. Le parti contraire, d'après lequel je prendrais immédiatement une voie plus arrêtée vers telle ou telle carrière, oiïire bien des difticultés dans le moment actuel, mais il est rassurant pour Tavenir. Voici exactement ma position actuelle; nous en tirerons ensuite les conséquences pour la pratique. Outre le préceptorat d'Allemagne, il y a trois voies principales qui s'ouvrent devant moi, et sur lesquelles il faut que j'aie des données plus positives, avant de prendre une décision quelconque. Je t'ai déjà parlé de mes relations avec M. Quatremère ; elles se sont encore resserrées vers la fin de l'année, où je suis resté presque son unique auditeur, et j'étais décidé a m'ouvrir à lui sur mes intentions, à la suite de l'une des dernières séances, lorsqu'un malencontreux incident y a mis obstacle. Il nous a fait annoncer subitement qu'il ne pouvait plus continuer son cours, et ainsi tous mes plans ont été déjoues. Mais je suis décidé au commencement de l'année pro-

chaîne h. tenler une démarche de ce côté. Celte voie ne me mènerait peut-être pas vile; mais je suis sûr d'y réussir, et le petit nombre des concurrents m*y dispenserait de cette rivalité ardente et intéressée, qui dévore tout dans les autres carrières, et qui déplaît à Tespril moral et philosophique. Content d'être ce qu'il est, il n*aime pas à se mesurer avec celte tourbe d'adversaires.

Un second parti, sur lequel j'insiste davantage, m'a été conseillé par l'un de mes professeurs, celui qui certainement témoigne l'esprit le plus juste et le plus impartial. Il m'a nettement déclaré que ma place était à Y École normale. Un pareil conseil donné h Sainl-Sulpice et dans les circonstances actuelles, prouve, ce me semble, un esprit assez libre. La dilîtculté la plus apparente contre ce parti, est évidemment celle de mon éducation tout ecclésiastique. Mais je doute bien qu'elle fût infranchissable. Je pense d'abord que Messieurs de l'université ne feraient pas diflicollé de passer sur ce point, supposé qu'on leur manifestât l'intention de s'agréger à leur corps; j*ai de nombreux exemples qui m'au-

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torisenl à le croire, et c*cst ainsi que, dans un des passages de ma dernière Icllre, dont l'exlrême concision a dû le paraître inexplicable, j*ai pu identifier mon initiation aux grades universitaires avec mon agrégation à Tuniversitc». D^ailleurs quand cela serait impossible, tout ce qu*il aurait de plus onéreux serait de me faire inscrire, moyennant la rétribution ordinaire, dans une de ces maisons préparatoires, où Ton est censé faire en six mois la rhétorique et la philosophie universitaires. Pendant ce temps je me préparerais à mes examens d'admission.

Cette carrière me plairait beaucoup. Car, je crois le l'avoir déjà dit, mes habitudes intellectuelles, contractées depuis tant d'années, et favorisées par mon genre de vie, me font un besoin indispensable d'une vie d'études et de pensée. L'homme ne vit pas seulement de pain, et je crois que je me passerais plus facilement du pain du corps que de celui de l'esprit. L'instruction publique me laisserait libre de satisfaire ce besoin, non sans doute avec cette large et pleine liberté du savant libre, qui pousse ses études et sa pensée avec

une entière indépendance; cet étal, qui est mon rêve, est maintenant impossible en France à quiconque est obligé de songer à se procurer le pain du corps avec le pain de l'esprit. Mais enfin, j'y trouverais la possibilité de me faire un plan de vie à mon gré, outre que le cadre du professeur respecte assez la liberté individuelle. L'École normale renferme, comme tu sais, trois sections ; lettres, sciences physiques et mathématiques, philosophie.

J'embrasserais cette dernière, où mes études sont le plus avancées, et qui convient le mieux h mes goûts. Ceux qui me connaissent me disent que je percerais. La difficulté d'une transition aussi brusque, l'impossibihtë de me voiler sous le prétexte de l'expectative, les anathèmes du clergé qui, pour le coup, me déclarerait hérético-schismatique, ne m'arrêteraient peut-être pas, si cela ne faisait pas de peine à maman. Mais que ne ferais-je pas céder à celte considération? Je vois là un devoir, et n'y verrais-je qu'une faiblesse, je ne sais^ sî je serais assez fort pour la vaincre. J'espère pourtant qu'il y aurait moyen de calmer ses craintes par des espérances. Je

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sonderai durant les vacances ce point délicat.

Je t*ai parlé, chère Ilenrielle, d'une troisième voie, qui m'offrirait peut-élrc quelque issue; mais celle-ci ne me présente encore rien de déterminé: ce ne sont que des possibilités. Je n'ai encore rien dit à M. Dupanloup de mon état ni de mes projets, et ne puis le faire actuellement, car il n*est pas à Paris. Or, j'ai assez bonne opinion de l'élévation de son esprit pour croire qu'il y prendra intérêt. J'ai \'u plusieurs jeunes gens, mes anciens condisciples, dans des positions analogues à la mienne, à qui il a rendu d'immenses services, soit en les secondant dans la carrière qu'ils avaient embrassée, soit en leur ouvrant quelque issue. Il est naturellement généreux et grand, et son influence est fort étendue, même parmi ceux que le parti où il est engagé l'oblige à combattre : tu sais que les protections des opposants ne sont pas les plus mauvaises.

Je pense donc qu'il serait prudent de ne rien décider, avant de lui en avoir parlé. Néanmoins, ma chère Henriette, le parti que tu me proposes est incontestablement celui, qui

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me sourit le plus. L'avantage de tout pacifier pour le moment, le plaisir de voir TAllemagne et de compléter mes points de vue en me transportant sur un théâtre plus large, la facilité d'acquérir la connaissance des hommes et du monde l'emporteront, je le pense, dans mon esprit sur toute autre considération, outre que je ne sais quel instinct me porte à suivre l'impulsion de cette main, qui m'a toujours si bien mené.

Je n'ai encore fait dans l'intérieur du séminaire aucune démarche ofBcielle. Trois directeurs seulement le savent h titre de confidence, et ils s'attendent à ce que je revienne l'an prochain, au moins pour commencer l'année. Quant à maman et Alain, je ne leur en ai pas dit un mot.

Tel est, ma bonne Henriette, l'état actuel de ma position. Il me semble que voici la conséquence pratique qui en ressort naturellement. — Je ne puis guère prendre une décision avant le commencement de la prochaine année scolaire, puisque une foule de données qui me sont nécessaires pour me déterminer ne me seront fournies qu'à cette

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époque. Mon dessein serait donc de revenir vers la fin des vacances, et alors de faire les démarches décisives. Je consulterais M. Dupanloup, M. Quatremèrc, je prendrais des informations sur l'Ecole normale, j'arrangerais tout avec les directeurs du séminaire; car la position que j'ai prise vis-à-vis d'eux m'oblige à beaucoup d'égards, et j'espère que ma décision serait prise vers le commencement de novembre. Tu conçois d'ailleurs que je suis bien aise que tous ces projets restent dans un certain vague durant tout le temps que je vais passer avec ma bonne mère. Si j'avais pris une décision positive, je ne pourrais la lui cacher; et tout cela se fait mieux de loin que de près.

Mais une grande question sur laquelle je suis fort indécis, est de savoir si je dois rentrer au séminaire. Étant décidé à n'y pas rester, cette démarche en elle-même semble équivoque; je m'en ferais même une sorte de conscience, si ces messieurs du séminaire ne m'y engageaient très fortement, malgré l'exposition claire et nette que je leur ai fait de mes desseins. J'avoue bien que cela aurait des

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avantages : je négocierais plus facilement avec M. Dupanloup et ces messieurs du séminaire, etc., etc. D'ailleurs, cela rassurerait notre bonne mère. Mais en vérité, je ne sais pourquoi, j'y répugne : rentrer ainsi pour quelques semaines me parait une démarche détournée et peu sincère. L'expérience de» vacances servira beaucoup à me déterminer sur ce point. 11 y a près de Saint-Sulpice un bon hôtel, sur lequel j'ai pris des informations, et où je pourrais passer à peu de frais trois semaines ou un mois; je suis persuadé qu'il ne me faudra pas davantage pour prendre une résolution en toute connaissance de cause. Cette dépense m'effraie, bonne Henriette, et si tu ne pouvais me donner qu'au bout de quelques mois une réponse pour le préceptorat, j*en parlerais à ces Messieurs qui me recevraient au séminaire à bras ouverts ; car, quand j'ai touché ce point, ils ont cherché de toutes les manières à combattre là-dessus mes délicatesses. — Ta lettre contribuera beaucoup à me décider.

Dans deux jours, chère Henriette, je pars pour rejoindre notre bonne mère. Voici encore

un point bien difficile, et sur lequel j'ai dû réfléchir longtemps avant de découvrir la vraie ligne de conduite que j*y devais tenir. Voici celle à laquelle je me suis arrêté. Presque aussitôt mon arrivée, je parlerai à maman de notre projet pour TAUemagne. Je suis certain qu*elle en sera satisfaite ; je lui en avais déjà parlé vaguement autrefois, et ce projet parut beaucoup lui sourire. Quand je lui ai dit que j'apprenais Tallemand, elle me fit d'elle-même la réflexion que cela me serait utile pour ce projet, et surtout, disait-elle, pour me rapprocher de toi. Cette bonne mère s'imagine que dès que je serai en Allemagne, nous serons près l'un de l'autre. Plût à Dieu que ce ne fût pas une illusion de son bon cœur I Je lui laisserai, de plus, entrevoir que bien des incertitudes travaillent mon âme, qu'il serait possible, etc... En un mot je lui présenterai la chose aux termes où elle en était il y a six mois, comme une excellente place d'expectative. Mais je ne lui dirai absolument rien de tous nos autres projets, et en efl*et je regarde comme bien probable que celui d'Allemagne aura la préférence. D'ailleurs,*

s'il venait à se rompre, il aura servi au moins de transition h des démarches plus tranchées, et qu'il serait imprudent de présenter dès le premier abord.

Ta lettre, bonne Henriette, que je recevrai durant les vacances, servira beaucoup à la faire entrer dans celte manière de voir. Je t'en supplie, conforme-toi au point de vue que je viens de le présenter, et que je crois le seul praticable. Ecris-moi comme lu m'aurais écrit il y a six mois ; présente celte place comme une manière utile d'employer des années où je ne puis encore prendre une détermination irrévocable. Ne suppose pas la possibiHté, ou au moins l'existence d'autres hypothèses. Sois sûre que je comprendrai tout. Si tu ne veux pas que je rentre au séminaire, tu m'y engageras, me conseillant seulement de retourner à Paris vers la fin des vacances, afin d'arranger l'aflaire avec mes supérieurs. Quant à l'aiTaire du préceptorat, tu la présenteras telle qu'elle est, mais comme à peu près immanquable, supposé qu*on ait la patience d'attendre.

Quant à rÉcole normale, si tu approuves

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mon projet, tu me conseilleras de prendre mes grades; celle phrase sera pour moi synonyme de faire des démarches de ce côlé. La chose ainsi présenlée ne pourra alarmer maman. — Mon Dieu! qu'il m'en coule de dissimuler ainsi quelque chose avec celle pour qui je n'eus jamais rien de caché I Que ces délours pèsent à la sincérité de mon cœur ! Mais n'est-ce pas un devoir pour moi de ne rien négliger pour adoucir à celle bonne mère un coup si rude, que le plus slrict devoir m'oblige à lui porter ? Ne dois -je pas au moins taire tout ce qui se peut taire? Oh I que je me soumettrais volontiers à la position la plus pénible, supposé que je susse lui épargner quelques instants de peine I

Tel est, ma bonne Henriette, le plan de conduite auquel je me suis arrêté après de bien sérieuses réflexions. Agis de ton côté comme tu Tas déjà commencé. Si tu trouves une place réellement avantageuse, qui me laisse le temps et m'offre la facilité de continuer mes études et [le cours] de mon perfectionnement intellectuel, accepte sans hésiter : sois bien persuadée que tout ce que tu feras sera

pleinement ratifié par moi. Si tes recherches n'amenaient pas encore un résultat conforme à tes désirs, agis comme incertaine de mon consentement. Du reste, ton instinct délicat te guidera bien mieux en tout cela que tout ce que je pourrais te dire. Il a dû me suflîre de te mettre au courant de ma position actuelle. Que toutes ces pensées, ma chère Henriette, préoccupent mon âme et la jettent dans de cruelles perplexités 1 Je suis peut-être plus calme qu'au temps où j'hésitais encore; mais plus que jamais l'avenir, que je n'avais pas encore vu de si près, me remplit de crainte. Moi si faible, si inexpérimenté ; moi isolé de tout appui, n'ayant d'autre soutien que toi. mon Henriette, toi à cinq cents lieues de moi, chercher à briser des liens si forts, m'arrache r à la voie oîi jusqu'ici une force supérieure m'a conduit I... Je m'effraie quand j'y songe; mais je ne reculerai pas. Et puis, crois-tu que je peux me séparer sans regret de ces croyances, de ces projets, qui ont fait si longtemps ma vie et mon bonheur? Et tout ce monde dans lequel je m'étais naturalisé, et qui va me renier I... Et l'autre monde voudra-t-il de moi?

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Le premier m*aimail et me choyait ; que ne pne dit-il pas encore? Henriette, ma bonne Henriette, soutiens mon courage. Oh I que dans ces momenls-là où la vie m*apparnit ainsi sèche et triste, j'ai besoin de penser à loi! Car enfm, si je ne t'avais, je serais seul au monde. Encore si j'étais sûr de pouvoir réaliser mon idéal, d'être ce que je veux êlrel Mais quand je serais sûr de moi, serals-je sûr des circonstances? Que de fois j'ai maudit le jour où je commençai à penser, et j'ai envié le sort des simples et des enfants, que je vois autour de moi si contents, si paisibles. Dieu les préser\e de ce qui m'est arrivé, et pourtant je l'en remercie.

Adieu, bonne et chère Henriette, fais-moi espérer encore des jours de bonheur.

Ton frère et ami,

B. RENAN

Je pense revenir à Paris vers le lo octobre, ou même auparavant. A cette époque, j'espère de loi une nouvelle lettre, où nous pourrons causer en liberté. Tu y discuteras tout ce dont

je le parle en celle leltre. Si lu veux in(}ine, lu l'adresseras à Alain, en lui prescrivant de ne me la rcmellre qu'à mon passage à Saint- Malo, lors de mon retour; cela préviendrait les incertitudes pour Tadresse.

[En marge :] Tu semblais craindre, bonne Henriellc, dans ta dernière lettre, que le secret de notre correspondance ne fût violé. Je peux l'assurer que cela est impossible physiquement, sans qu'au moins je m'en aperçoive, pour l'intérieur du séminaire, et que, pour maman, je ne lui ai pas dit un mot. Je présume bien ce qui aura pu te le faire croire : c'est une malheureuse leltre que j'écrivais à un de mes amis du collège, à Trécy, à qui je pouvais tout dire, car il était dans une position assez semblable à la mienne. Une maladie rapide Ta enlevé, avant que ma leltre lui fût parvenue, et elle est restée entre les mains de maman. Encore n'y faisois-je aucune mention de nos projets.

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[\u fommel de la page externe et formant suscripUon]

Pour mon ernest, pour lui seul.

De nouveau, je recommande vivement ces lignes à ma chère Emma, en la priant de se rappeler la demande de ma lettre.

5 août i845.

Aujourd'hui même, mon bien cher ami, je reçois ta lellre après laquelle je soupirais vivement. Au moment où elle m'est parvenue j'écrivais à ma bonne Emma, et je profite de cette circonstance pour la prier de te remettre confidentiellement ces quelques mois, en attendant la réponse que je t'adresserai dès que cela me sera possible. Ces lignes sont pour toi seul ; n'en parle point. Ta lettre, mon Ernest, m'a fortement émue; mais elle m'a donné une grande joie, car j'y vois percer enfin de la résolution, j'y trouve quelques traces de cette énergie, de cette force de vo-

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lonlé que j'ai tant désirées pour loi et sans lesquelles nous ne sommes toute la vie que de grands enfants. Courage, oL I courage, mon bien bon ami I Oui, la loi du devoir est immuable, et lorsqu'elle parle on ne peut sans crime rejeter ses suggestions. Quoique je prenne des précautions pour que ces lignes ne passent que sous tes yeux, je n'ose y parler en toute liberté. Je te dirai seulement que le projet de prendre tes grades a plus que mon approbation, qu'il a toutes mes sympathies, que c'est celui qui me sourit le plus, celui qui me donnerait pour toi le plus de tranquillité, qu'il n'est rien que je ne sois disposée à faire pour le seconder. Tu as raison : c'est un honnête homme celui qui, dans la position où il se trouve, a pu te donner un tel conseil ; s'il n'y a pas d'obstacle insurmontable, écoute et suis ce sage avis. — Ton plan de retourner à Paris avant la fin des vacances, est parfaitement bon et raisonnable ; mais il faut absolument, mon ami, que tu prennes un logement libre, non seulement pendant l'espace de temps dont tu me parles, mais bien au delà, si cela devient nécessaire. Pas de voies détournées, pas de

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faux calculs sur ce point. J'en parlerai dans ma prochaine lettre, mais sache seulement que je regarde ceci comme essentiel. Tu trouveras h Saint-Malo des avis plus détaillés, et tu verras que j'aurai pourvu au plus pressé. Si l'hôtel dont tu me parles ne te convient pas, je puis facilement te faire chercher dans une maison convenable une chambre et ta {lension ; tu serais peut-être mieux ; d'avance; je prierai toujours de faire quelques recherches ; elles n'engageront à rien. Mais, de grâce, n'accepte pas l'autre proposition que Ton t'a faite. Si tu désirais écrire à M. Qaalremère, j'aurais un moyen de lui faire parvenir la lettre. Je connais personnellement M. Stanislas Jidien qui, comme tu le sais sans doute, est chargé de la chaire de langue chinoise au Collège de France ; je l'ai entendu nommer M. Quatremère comme quelqu'un avec qui il avait de fréquents rapports ; si cela pouvait être utile, je lui demanderais sans crainte de vouloir bien se charger de faire parvenir ta lettre;... mais, en y réfléchissant, je pense que tu seras à Paris avant que j'aie pu recevoir ta réponse et adresser de si loin cette demande.

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Tes dcmarchcs personnelles vaudront mieux et seront plus promptes que tout le reste. Ne néglige pas d'en faire de ce côté et dès Ion arrivée à Paris, s'il est possible; le plus tôt que tout cela sera éclairci sera le mieux, car alors seulement nous saurons avec précision dans quel chemin nous devons marcher, et c'est une bien bonne chose à savoir. Puissent les personnes auxquelles tu auras affaire se trouver à Paris dans les premiers jours d'octobre I Je n'ai point de nouvelles d'Allemagne, mais je suis sûre que l'on agit : je laisserai continuer les démarches, libre h. nous ensuite, d*après ce que tu dois éclaircir, de prendre la décision que nous croirons la meilleure. Sois tranquille pour maman; tu verras les bons raisonnements que j'aurai dans ma prochaine lettre. Si plus tard il fallait aller plus loin, je me chargerais encore de beaucoup. Dans la lettre que je t'adresserai, prendre tes grades semblera employé dans le sens propre; mais tu démêleras sans peine le motif de ma diffusion. Ma lettre de Saint-Malo y sera avant la fîn de septembre. Ernest, c'est de toute mon àmc que je me reporte vers toi I oh I pourquoi

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8ommes-nou8 séparés dans un tel moment I... Encore une fois, ami, courage ! on n*est homme qu'à la condilion d'avoir beaucoup lutté. Mon frère, mon ami, mon enfant bienaimé ! appuie-toi toujours sur mon bras et sur mon cœur, et sois certain que ni Tun ni Tautre ne te manqueront jamais... Écoute avec patience les observations de chacun; mais qu'elles ne puissent pas t^ébranler, ni surtout te faire sortir de la ligne que tu dois suivre. Je le le répète: certains voiles une fois soulevés ne se replacent jamais. A quelques jours, mon bon ami ! A toi constamment. Emma ne saura point pourquoi je t'adresse cette lettre en confidence ; elle croit qu'il s'agit de moi.

i5 août 1845.

Ta dernière lettre, mon bien cher ami, remplit trop vivement ma pensée pour que je tarde à y répondre. La situation où tu te

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Irouves, — ou plutôt où nous nous trouvons, car ce qui te concerne ne saurait manquer de nous être personnel, — cette situation demande que nous y réfléchissions avec le plus grand calme, que nous appliquions à y trouver remède, tous les efforts de notre raison et de notre conscience : n'oublions pas que ces deux voix sont en nous celle de Dieu. D'avance je conjure notre bonne mère de peser mûrement avec toi les réflexions que je vais te soumettre, et de me pardonner si je parle devant elle de conseils et d'expérience. Si je le fais, c'est d'abord parce que ton bon- Leur et son repos sont ici-bas ma première pensée, et ensuite parce que les agitations de ma vie ont doublé pour moi ce que les années font acquérir, la connaissance des événements des choses et surtout du cœur humain : oh f puisse le résidtal de telles observations, de telles épreuves, être utile li ceux pour lesquels je serais si heureuse de tout sacrifier I... De tout temps, mon bon Ernest, je n*ai cessé d'appeler ta pensée sur le danger qui t'attendait au terme de tes études, celui d'un engagement aveugle et précipiité ; ton ûme droilo

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devait me comprendre, cl tes dernières lettres m ont prouve qu'en l'espérant je n'ai pas été trompée ; j'en rends au ciel de vives actions de grâces. J'ai toujours pensé, et des années de réflexion n'ont servi qu'à me convaincre de plus en plus, qu'il faut un point d'arrêt entre l'éducation et la vie, le temps enfin d'envisager raisonnablement et sans influence étrangère ce qu'on s'impose pour toujours.

Si dans quelque circonstance le cours des cTÀiements oblige à s'éloigner de cette sage maxime, la faire taire ou l'anéantir serait un crime à mes yeux quand il s'agit d'une carrière exceptionnelle comme celle vers laquelle ta jeunesse a été guidée. Oh I de quelle responsabilité se chargerait la conscience d'une famille qui oserait pousser dans un lien indissoluble et sacré un jeune homme encore incapable de le comprendre! — Te laisser le temps de te reconnaître, et employer ce temps d'une manière utile pour ton développement intellectuel, telle fut ma pensée lorsque je te parlai, il y a déjà environ deux ans, d'un préceptorat en Allemagne ; jamais, mon ami, je

n'ai eu Tidéede te présenter cet emploi comme une carrière, mais toujours comme une place temporaire. Tu as su le comprendre, cher Ernest, tu as senti que ton bien est en tout mon premier but, mon premier besoin : oh I que je t'en remercie ! — Mes amis de Vienne, auxquels je n'ai eu qu'un mol à dire pour être asssurée de leur concours, sont, comme moi. persuadés que leurs démarches mettront certainement à notre disposition ce que je t*ai proposé. Il s'agira seulement d'attendre peutêtre quelques mois. Les grands seigneurs d'Allemagne passent tout l'été dans leurs terres et ne reviennent à la ville que vers la fin de Tannée ; c*est donc à cette époque seulement et dans les mois qui suivront que les recherches pourront devenir fructueuses. — Mais ce relard môme, loin de nous être préjudiciable, te rendra possibles, mon bon ami. des démarches et des éludes que je regarde comme essentielles en ce moment, quelles que puissent être tes résolutions ultérieures. J*ai toujours désiré vivemenl, et je crois te l'avoir dit plusieurs fois, te voir en mesure de prendre tes grades universitaires, chose qui est gêné-

ralemenl regardée comme le début de ioate carrière : ecclésiastique ou séculier, un homme qui a fait ses preuves d'instruction n'en vaut toujours que davantage aux yeux de ceux dont le jugement se compte. Le baccalauréat est la première épreuve à subir, el c'est elle vers laquelle je le demande de tendre en ce moment, dès ton retour à Paris. Je sais que les classes que tu as faites sont un obstacle pour que tu te présentes immédiatement aux concours de la Sorbonne ; mais je sais aussi, et lu sais comme moi, qu'il y a des moyens de se mettre en règle, et, en dernier lieu, moyennant des inscriptions dans une maison préparatoire : je ne m'étends pas là-dessus, mon ami ; ceci t'est parfaitement connu. J'insiste seulement sur la nécessité du diplôme de bachelier et je le conjure, cher Ernest, d'y donner tous les soins et immédiatement. Faudrait-il y employer six mois, — un an même, — n'importe ; je te le répète, c'est de la plus haute importance. L'aflaire d'Allemagne sera toujours à notre disposition : j'ai là les meilleures connaissances et les plus dévoués amis; tu comprends d'ailleurs de quel poids seraient

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dans leurs recommandalions nn examen subi et un diplôme obtenu.

Pour ces démarcbes si importantes, pour les travaux et les études préparatoires aux examens, il est de toute nécessité, mon Eme^, que tu sois entièrement libre ; aussi mon avis esl-il que tu ne reprennes pas à la rentrée la chambre et la table au séminaire. Ce serait entraver ce que je te demande, ou du moins t'imposer une gène nuisible, lorsque lu as besoin de toute la liberté d'action. Je crois que le parti le plus sage, ou plutôt le seul moyen à employer pour arriver au résultat d'un examen, serait de prendre une chambre d'étudiant et de rester entièrement libre de toute autre occupation.

Une autre raison que celle du baccalauréat me porte encore h désirer que lu suives mes conseils en ce point : tu m*as dit à diverses reprises que tes éludes historiques sont fort incomplètes ; il est de la plus haute importance que tu t'y adonnes celte année, et que ta suives autant que {)ossible les grands cours publics qui ont lieu h Paris. Ceci est encore en première ligne ; l'histoire est l'enseignement

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de (oQS, et notre époque, où les recherches historiques tiennent une si grande place, exige de hantes connaissances sur ce point. Pour celle étude, mon bon Ernest, comme pour les démarches du baccalauréat, il est indispensable que tu puisses à toute heure dispooer de toi-même, et aller chercher les renseignements qui te manqueront dans nos riches bibliothèques publiques et dans les autres grands centres d'instruction. Je voudrais donc, mon ami, que tu te rendisses à Paris vers la fm des vacances pour l'entendre sur ce point avec les supérieurs du séminaire, arranger avec eux celte affaire, et ^occuper ensuite activement de ce que je te conseille avec toute Tactivilé de ma tendresse pour loi et tout le poids d'une expérience que les événements ont développée. Tu sais comme moi que rien n'est plus facile pour un jeune homme que de s'établir à Paris de la manière dont je te parle ; mais afin de l'épargner tout emiiaiTas, j*ai demandé des informations el des renseignements détaillés que je l'adresserai dès qu'ils me seront parvenus et qui ne te fadaeeront, je l'espère, rien à désirer. Comme

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il se peut que je ne les reçoive pas assez loi pour qu'ils le Irouvenl à Tréguier, je les enverrai à Alain qui le les donnera à Ion passage. Qu'aucun faux calcul d'économie ne i'arrôte en ceci, mon bon Emesl; ce serait bien mal enlendre nos intérêts, même en prenant ce mol dans son sens purement matériel. Rends-loi capable de fonctions élevées, dans quelque voie que lu veuilles ensuite l'engager, et crois qu'en ceci, épargner la semence ne serait pas seulement une bien fatale spéculation, ce serait aussi une grande faute morale. « On demandera beaucoup a celui qui a beaucoup reçu », dit l'Évangile... et à l'égal d'un dissipateur fut puni celui qui avait enfoui son talent. Mon Dieu, Ernest, quels enseignements dans ce livre, et que d'bommes s'en éloignent I... Faisons, ami, faisons, nous du moins, tout ce qu'il nous est possible de faire pour développer les dons que le ciel t'a accordés. Quelle que soit plus lard ta résolution définitive, sois sûr qu'elle aura mon approbation, — je dirai plus, qu'elle me rendra heureuse, — des qu'elle viendra d'un eaprit éclairé et capable de discernement; mais te

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voir précîpiié dans l'irrévocable, h ton ûge, et avec une lelle ignorance du monde, de la vie, de loul ce que les livres ne peuvent enseigner, ce serait là, mon Ernest, une douleur qm pèserait sur mon existence entière. Et moi aussi j'entendrais au fond de mon ame une voix qui me dirait, a Qu'as-lu fait de ton frère?... » Épargne-moi de tels regrets, cher bien-aimé; épargne-les surtout à notre bonne mère en dirigeant sagement et prudemment tes premiers pas dans la vie. Il est impossible, — complètement impossible, à moins d'abdiquer toute raison, — que tu t'engages, à vingt-deux ans et avec ton inexpérience absolue, dans une carrière où tout retour est interdit, où une longue expérience suffit à peine pour donner Télévation nécessaire à Tesprit, à l'âme, à la pensée. Ce point une fois posé, je crois assurément que les moyens que je t'indique sont les meilleurs pour utiliser le temps d'attente et réflexion. Ne rejette donc pas mes conseils, je t'en supplie. Ils sont dictés par une amitié si vraie, si exempte de toute pensée personnelle, que je ne puis craindre de les voir méconnus ni par toi, mon

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bon Erne8l, ni par noire excellente mère. Ohl que ne puis-je être au milieu de vous, ne serait-ce qu'un jour, une heure !... 11 me semble qu'à force de conviction je saurais aussi vous convaincre I

Quant aux arrangements de finances, tout sera prévu, mon cher ami ; Alain aura les premières instructions, les autres te paniendront directement à Paris ; j'ai là-dessus toutes les données nécessaires, et tout cela est beaucoup moins effrayant que lu ne pourrais te l'imaginer. Partout avec de l'ordre et de la régularité on vit avec économie, et des milliers de jeunes gens de ton âge suivent à Paris, sans grands frais, Texistence studieuse que je te recommande pour quelque temps. Tu sais que tous les cours de la Faculté des lettres et de la Faculté des sciences sont gratuits, que tous les grands dépôts de la science humaine, que toutes les bibhothcques de Paris sont ouvertes au public tous les jours de la semaine, que l'on peut y lire, y compulser, y prendre des notes dans la plus parfaite tranquiUilé (et à ce propos je te rappellerai en passant que la bibUothèque Sainte-

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lieneviève est éclairée et chaufTëc jusqu^li dix heures du soir). Profile donc« puisque cela esl possible, de ces précieuses ressources. Encore une fois, les mesures que je fodre ne sont que transitoires : toi seul dois adopter celles qui seront définitives ; mais sachons au moins employer fructueusement ces temps de transition, souvent si nécessaires à prolonger quand on ne veut pas compromellre tout son avenir. Je m*étendrais indéfiniment là-dessus, mon cher ami, car mon cœur est plein de ce que je t'exprime ; puisses-tu le comprendre comme moil... Je t'ai écrit des pages pour te dire ce qui se résumerait facilement par ces mots : Prends les grades, et suis pour cela des études Ubres, au moins pendant quelques mois ; sans ces études, il serait impossible de les obtenir, et dans toutes les hypothèses je les regarde comme le premier pas à faire. Je me flatte, mon bon Ernest, que tu ne méconnaîtras pas ma voix, que tu ne fermeras pas Foreille à mes raisonnements ; j'ai besoin de le croire pour calmer les vives, les constantes soIUcitudes auxquelles ta situation me hvre. Que Dieu t'inspire, ainsi que notre chère ma-

mani J'espère tant de la droiture de vos ûmes et de vos intentions.

Je ne le parle jamais de nos affaires d'argent, mon bon ami, ne voulant pas te fatiguer l'esprit de chiflies inutiles ; mais aujourd'hui je t'en dirai quelques mots, espérant que l'exposé de noire situation te décidera à suivre mes avis, ce qui est en tout ma première, ma dominante pensée. Je t'assure, mon bon Ernest, que je puis sans imprévoyance et sans aucune gcne, mettre à la disposition ce qui est nécessaire pour l'exécution de cet utile el cher projet. Nos affaires de famille doivent être bien avancées; j'ai adressé à noire frère une remise qui devait les couvrir en grande partie, et il m'avait promis de s'en occuper particulièrement pendant son séjour près de notre chère maman. D'un autre côté, je me suis arrangée avec les parents de mes élèves, de manière h. n'être pas complètement sans ressources quand je me séparerai de leurs enfants. Accepte donc sans crainte, je t'en supplie ; je te le demande les larmes aux yeux et avec les instances de la plus tendre amitié. Un jour viendra, ami, où tu me rendras tout cela avec usure, si

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Diea prolonge au delà de mes forces une vie dont (u es cl dont tu as toujours été depuis longtemps le premier mobile. J'espère, cher Ernest, oui. j'espère t'avoirfail comprendre que le conseil que je te donne est sur tous les points sage, prudent et réalisable ; puisse ta raison te dire le reste et ton amour du vrai te porter à l'exécuter I Je te quitte pour notre bonne mère, cher ami, ou plutôt je continue avec elle la longue causerie dont je t'ai adressé les pre~ mières pages, car les deux lettres vous sont communes, comme Test aussi mon dévoûment. Adieu, ami I Tu comprendras avec quelle anxiété j'attends de tes nouvelles. A toi toujours et de toute mon âme I

A Ernest t pour lui être remis à son arrivée seulement.

12 septembre i845.

Enfin, mon bien cher Ernest, je puis t'écrire en toute liberté, je puis te dire sans restriction

iS

374 LETTRES IKTIMES

ce que ta dernière lellre a présenté depuis un mois à ma pensée I Assurément, dans ce que je t'écrivais dernièrement, il n'y avait pas un mot qui ne fût vrai ; mais il m'en coûtait beaucoup de m'arrêter si souvent, d'appuyer sur ce qui n'était pas mon idée dominante, de parler d'irrésolution, lorsqu'on réalité ce que tu m'as écrit me prouve qu'il ne peut plus y en avoir. J'arrive donc vite, mon ami, à considérer notre position telle qu'elle est réellement, et à en tirer les conséquences qui en dérivent, c'est-a-dire à fortifier les idées que tu m'as exprimées dans ta dernière lettre.

J'espère que maintenant deux grands points sont établis : d'abord, que maman sait au moins que tu hésites beaucoup, et ceci je n'en doute pas, puisqu'elle en a parlé à Alain pendant son séjour à la maison et qu'elle n'en paraissait nullement affectée; en second lieu, j'espère qu'il est bien décidé aussi que tu vas t'établir librement à Paris dès ton arrivée. Partant de ces deux bases, parlons d'abord de ton installation. Je t'ai écrit que j'ai adressé à mes amis la prière de chercber une maison convenable et tranquille où tu puisses trouver»

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pour tout le temps nécessaire, une chambre et peut-^trc même ta pension. Cette demande a été faite le jour même où j'ai reçu la dernière lettre; mais à la distance épouvantable où je suis, je n'ai pu recevoir encore de réponse. Prends donc provisoirement, cher ami, une chambre dans Thôtel dont tu m'as parlé; dès que la réponse que j'attends me sera parvenue, je l'enverrai à notre bon Alain, qui aura plus vite que moi ton adresse, et tu décideras alors ce que tu voudras sur les renseignements que je te transmettrai.

Tes premières démarches à Paris doivent consister à tout terminer dignement, mais à tout terminer avec la maison où tu étais, à voir M. Dupanloup, M. Qualremère, et à prendre toutes les informations relatives à l'École normale. Si M. Quatremère te dit qu'en t'adonnant enlicrement à l'étude des langues orientales, il serait possible de te créer un avenir, je verrais comme toi, dans cette carrière, le grand avantage de n'avoir pas à lutter contre la foule des concurrents, que tu trouveras presque partout, et avec lesquels le combat est d'autant plus pénible que Ton sent

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en soi-même plus de mérite réel. Tes idées làdessus sont fort justes, ne les oublie pas, mon Ernest, si tu voyais de ce côté quelque issue, et songe aussi qu'en ceci, comme en toute chose, tu me trouveras prête à faire tout ce qui dépendra de moi pour aplanir les diflicultés des premiers temps. Vois d'un autre côté, si ton entrée a TÉcole normale est possible; encore en ceci, envisage Tavenir, puis réfléchis, pèse et jage^ mon bien cher ami, puisqu'il ne m'est pas donné de le faire avec toi.

Oh î que dans ce moment, cette horrible séparation oppresse mon pauvre cœur! Que de nuits je passe à songer à toi ! Que les jours me paraissent longs jusqu'à celui oii je me dirai enfm que nous sommes sortis de l'état cruel où je te vois depuis si longtemps I Je ne te rendrai jamais, mon Ernest, le bien que m'a fait ta dernière lettre en me prouvant que notre incertitude va finir, qu'à tant de ballottages entre ta raison et les volontés d'autmi, va succéder une détermination qui te sera toute personnelle. Quant au préceptorat d'Allemagne, permets-moi, mon bon amî, de te

supplier de n'y songer que dans le cas où toute autre voie n'offrirait aucune issue. Je te le répète, je n'ai jamais pu te l'offrir que comme un moyen de gagner le temps de la réflexion, car je prévoyais toujours que tôt ou tard ce qui a eu lieu devait arriver; mais aujourd'hui que la réflexion est venue, qu'elle a porté ses fruits, ce ne serait plus gagner du temps, ce serait en perdre et rendre peut-elre impossible l'entrée d*une autre carrière. D'ailleurs, mon cher ami, puisqu'il s'agit de t'épargner des heures amères, je n'hésite pas à te dire que celte vie sous le toit, dans la famille, à la table d'autrui, est horriblement pénible et difficile... Si tout venait à nous manquer, nous reviendrions certainement à ce projet; mais ne néglige rien pour que ce ne sott pas nécessaire, et, pour une épargne présente, ne vas pas compromettre tout notre avenir. Oui, notre avenir, cher Ernest, car je ne puis croire qu'aucun événement puisse séparer désormais ni nos intérêts ni nos cœurs.

J'arrive à mes supplications ordinaires pour l'article finances : de grâce, n'aie pas d'hésitations mal entendues sur ce point. J'ai

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chargé Alain de te remettre trois cents francs pour tes fixais de voyage, d'installation, et pour ton premier mois de séjour. En outre, j'attends tous les jours de Varsovie une lettre de change de quinze cents francs que j'y ai demandée ; dès qu'elle me sera parvenue, je l'adresserai à Paris à une personne sûre qui croira que cette somme est à toi seul, et qui le remettra tous les deux ou trois mois (plus on moins souvent, si tu le désires), ce qui te sera nécessaire : à dater de la fin d'octobre, ces fonds seront à ton entière disposition. A moins d'imprévu, ils formeront le budget d'une année, et, si Dieu me prête vie, avant ce temps, j*aurai songé à la suivante. Sois tranquille; je ferai en sorte que, quoi qu'il arrive, lu ne seras pas dans l'embarras. J*ai aussi pensé que d'autres toilettes vont te devenir nécessaires; je crois même qu'il vaudrait mieux en faire l'emplette à Saint-Malo, afin d'arriver à Paris vêtu comme tout le monde, ne le crois-tu pas avec moi ?

J'en ai dit quelque chose à Alain, h qui je ne voulais ni no devais plus, mon ami, taire entièrement notre situation présente ; je lui

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ai dit qu'il serait à dt^sircr que tu eusses deux t ostunies complets, en arrivant à Paris, l'un pour mettre à Tordinaire, l'autre convenable, pour te présenter chez les personnes que tu dois voir; que ton peu d'expérience en pareille matière me faisait désirer que ces objets fussent achetés à Saint-Malo, que je laissais cela entièrement à ton goût ; que si tu pensais comme moi, je le priais de s'en occuper et d'ajouter tout cela à mon compte; que si, au contraire, lu préfères acheter à Paris, je lui demande d'ajouter cent cinquante ou deux cents francs à la somme qu'il doit te remettre. Quelle que soit ta décision sur ce point, laisse-moi te dire en passant, mon bon ami, qu'il me semble qu'une redingote de couleur foncée, tout le reste du costume noir, serait ce qu'il y aurait de mieux et pour toi de plus convenable. Enfin, mon pauvre ami, je crois avoir tout prévu ; si quelque détail m'a échappé, ne l'attribue qu'à la préoccupation de mon esprit, et dispose entièrement du peu que j'ai, car ce peu t'appartient autant qu'à moi-même.

En fait d'argent, sois toujours bien à Taise avec notre ûère : tout ce qu'il te remet m'est

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passé en compte, et ta bourse et la mienne ne doivent jamais faire qu'une. Oui, mon pauvre cher ami, il y aura pour nous des jours heureux, il y en aura certainement dans notre existence, tant que notre amitié, notre union seront toujours les mêmes ; et ce qui se passe dans ce moment n'est propre qu'à les cimenter de plus en plus. Je sens, je comprends, je partage tout ce qui oppresse ton âme: oui, il est bien cruel, le moment où il faut rompre avec ce qui a rempli les rêves et fait la joie du passé ; longtemps cette rupture laisse au cœur un vide désolant ; mais nul ne peut éviter une telle douleur, quand ses yeux se sont ouverts, quand la voix de la conscience se fait entendre. « La vérité connue devient pour l'intelligence une loi qu'elle n'est pas maîtresse de rejeter; il ne m'appartient point d'ouvrir ou de fermer la porte h la vérité comme il me plaît; dès qu'elle s'est nommée, elle entre et m'ordonne de lui soumettre mon action. » C'est de l'œuvre d'une femme que j'ai retenu ces mots : ils n*en sont ni moins vrais ni moins justes. Je rends à Dieu les plus vives actions de grâces pour avoir fait natlro

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en toi, pendant qu'il en était temps encore, les pensées qui ont déterminé ta résolution.

Ernest, pour trouver consolante ta situation du moment, songe au sort d'un honnête homme qu'un lien irrévocable oblige à enseigner, à imposer ce que sa raison et peutêtre même sa conscience ne lui permettent pas d'admettre... Ce malheur pouvait ctre le tien ; puis-je trop remercier le ciel de t'en avoir préservé? Sois donc courageux, ami; oui, ta voie est épineuse, mais à chaque pas, comme à l'entrée, tu trouveras le cœur, la tendresse, l'appui de ta sœur, de ta première amie, de celle qui, après le souhait de te voir heureux, n'en forme pas de plus vif que de conserver une large part dans ton amitié. Que cette idée te soit chère ; que je retrouve toujours en toi ce que lu m'as donné jusqu'ici, et j'oublierai bien des larmes versées, et je retrouverai encore bien des espérances, bien des dédommagements dans l'avenir I

Ai-je besoin, mon Ernest, de te suppUer de m'écrire, de te demander en grâce de m'envoyer ton adresse aussitôt qu'il te sera possible? Si tu comprends mon affection, tu

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comprendras à quel point tu remplis ma pensée. En attendant que j'aie pu recevoir ton adresse à Paris, j'enverrai à notre frère tout ce que j'aurai à te communiquer; ainsi, ne manque pas de lui dire sans retard où il devra te les adresser. J'espère que tu m'écriras quelques mots de Saint-Malo ; mon Dieu î quelle douleur que cet éloigncment!... Et si cette lettre allait être perdue I... Je t'ai écrit deux fois dans le courant du mois dernier; l'une par Emma qui a dû te remettre un petit billet destiné à toi seul; l'autre par maman. Tout cela t'est-il parvenu ? Je tremble toujours pour ce que j'écris, et je n'ai que trop raison de craindre.

En relisant ma lettre, je m'aperçois que je t'ai peu parlé aujourd'hui de l'Ecole normale; n'en conclus pas que j'ai changé d'avis depuis ma dernière lettre : celte voie aurait toujours mes sympathies; mais, ne sachant pas s'il y a pour toi possibilité d'admission, je n'insiste pas plus longuement sur ce que je t'ai déjh dit; cependant ne l'oublie pas. Agis et décide, mon bon Ernest ; j'ai toute confiance en ton jugement, en ta raison. Oui. bien des cla-

meure vont l'entourer; mais, de grâce, ne t*en eflraie point. Qu'est-ce que tout cela ? de Yaines paroles dont il ne sera plus question au bout de quelques semaines; des colores d'un moment qu*on méprise bien facilement quand on a pour soi le témoignage de sa conscience et l'approbation d'un cœur ami et dévoué. Laisse donc dire, mon pauvre enfant, cl n'en crois que ta raison et mon cœur.

A toi toujours, mon Emesl bien aimé; à toi de toute mon âmel

Écris-moi au château de Clemensow, près Zamosc (Pologne).

A Ernest, Recommandée aux meilleurs soins de notre frère.

iG septembre i845.

Très cher ami, Je ne me trompais pas dans mes prévisions en l'écrivant il y a quatre jours que j'attendais

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incessamment de Paris des renseignemenU relatifs à ton logement et à ta pension; la réponse sur laquelle je comptais me parvient aujourd'hui, et je m'empresse de te la communiquer, au risque de le faire recevoir mes deux lettres par le même courrier. C'était encore à mademoiselle Ulliac que je m'étais adressée, car elle aussi est douée d'un cœur qu'on ne trouve jamais en défaut, et son dévouement pour moi est sans changement et sans limites. Le M. Gasselin dont il est question en tout ceci, est le môme qui t'a porté mes lettres durant les deux dernières années. Voici ce que m'écrit mon amie.

a Je viens de voir M. Gasselin. Il connaît, rue de Laharpe, un pharmacien qui loue des chambres garnies à des jeunes gens rangés, attendu qu'il faut passer par sa boutique pour entrer et pour sortir; il connaît à coté un restaurant tranquille; il recommandera, si vous le désirez, votre frère dans ces deux maisons et il ira le voir. Enfin, M. Gasselin veut bien se charger de lui compter ses trimestres et de lui rendre tous les ser>'ices d'un ami. C'est un excellent homme, vulgaire par

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réducation, ou plutôt par le manque d'instruction, mais bien par le cœur... D'un autre côté, j*aî aussi pensé qu'il ne serait peut-i^lre pas désagréable à monsieur votre frère d'entrer comme pensionnaire en chambre dans une institution de jeunes gens, chez M. Galeron, par exemple, successeur de M. Hallays-Dabot. Je puis le recommander là de façon à ce qu*il soit soigné et sous le rapport intellectuel et sous le rapport matériel. Beaucoup de jeunes gens se placent ainsi pour suivre les cours et prendre leurs inscriptions. Dans tous les cas, je m'assurerai si M. Galeron l'accepterait à litre de pensionnaire en chambre. Nous connaissons aussi, vous et moi, M. et madame Pataud ; ce sont de bonnes gens, vous le savez; là aussi des soins lui seraient assurés... Il y a moyen, vous le voyez, de lui arranger cette vie matérielle qu'il doit ignorer complètement, d'après la manière dont il a passé sa jeunesse. . . Tout ceci doit vous rassurer, chère amie. Engagez donc monsieur votre frère, s'il a pris décidément son parti, à venir nous voir au retour. Nous monterons chez M. Gasselin et tout s'arrangera. D'ici là, des informations auront

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été prises, et votre frère ne sera pas obligé de se placer en hôtel garni, proprement dit. » — ïu le vois, mon cher ami, voilà bien des ressources ; voilà surtout une obligeance, une amitié parfaites. Je ne l'impose rien là-dessus, je ne t'oblige nullement à aller chez mademoiselle Ulliac ; je veux seulement te dire qu*en cas d'embarras tu trouveras chez elle de l'argent qui i appartient y des amis intelligents et tout dévoués à t'êlre utiles, des renseignements précieux, et au milieu de tout cela des nouvelles de ta sœur. Peut-être, dans les premiers jours, préféreras-tu encore l'hôtel dont tu m'as parlé; je laisse cela absolument à ton choix; j'ajouterai seulement qu'il vaudrait mieux, ce me semble, choisir un autre moyen d'établissement, si, comme je n'en doute point, tes études libres doivent se prolonger. Mademoiselle Ulliac demeure dans la même maison que M. Gasselin; voici soa adresse : Mademoiselle Ulliac Trémadeore, boulevard Montparnasse, 4o. C'est entre le jardin du Luxembourg et l'Observatoire. Si cela te contrariait d'aller chez elle, tu pourrais lui écrire un mot, en lui demandant, avec

LETTRES IRTIIIBS aSj

toute la politesse possible, de prier M. Gass^ lin d aller jusqu'à toi : je suis certaine qu'il s*y rendrait de grand cœur, et je suis certaine aussi que mademoiselle Ulliac t'accueillerait avec une bonté accomplie ; je te demande seulement de n^aller chez elle qu'en habits semblables à ceux de tout le monde.

J'arrive maintenant à une autre partie de sa lettre qui n'est pas moins importante, mon bon Ernest, et qui te prouvera que j'ai en elle une tv-o/e amie. Je t'ai dit que je connais personnellement M. Stanislas Julien, professeur au Collège de France; mademoiselle UlHac le connaît encore davantage, et, comme je sais qu'il est très lié avec M. Quatremère, j'ai encore voulu t'aplanir les voies de ce côté. J'ai donc prié mademoiselle Ulliac d'aller trouver pour moi M. Julien et de lui demander en mon nom qu'il veuille bien te recommander k M. Quatremère, en lui disant que tu appartiens à une honnête famille dont il connaît un membre, et que ton changement actuel, loin de t être imputé à crime, n'est que l'effort d'une âme droite et généreuse. M. Julien, ainsi que sa femme, m'a toujours accordé et

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témoigné une estime honorable; je suis certaine qu'il me rendra ce service avec toute la délicatesse que nous pourrions désirer. Voici ce que mademoiselle UUiac me répond à ce sujet : (( Avant d'avoir su ce que vous me demandez pour monsieur votre frère» j'avais pensé de suite à le recommander à M. Julien; ainsi c'est une chose convenue. Oui, l'étude des langues orientales est peu commune. Je vous promets, sans avancer rien de trop, que M. Julien s'intéressera vivement à votre frère; je vous promets aussi d'intéresser à lui, lorsque la grande affaire sera décidée, M. Victor Mauvais, astronome-adjoint à l'Observatoire et ancien élève du séminaire; M. Mathieu, beaufrère de M. Ara go, et M. Regnauld, professeur de physique au Collège de France. Votre frère est travailleur; il prend l'étude au sérieux; ces messieurs le prendront, lui, en grande considération, et il fera son chemin dans le monde. Lorsque ses liens seront rompus, je le verrai avec beaucoup de plaisir, et alors bien des choses se trouveront simplifiées. x>

Tu le vois, mon Ernest, dans ce monde,

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nouveau p)ur toi, où lu ciai^iKii> laiil l.iiuiiidon, il se trouvera aussi quelques voix pour l'encourager. M. Julien n*est pas seulement un savant érudit, c'est un honnête et bien bon homme. Ouvre donc ton cœur à l'espérance, mon pauvre ami : tu vois que de loin comme de près ta sœur cherche en tout à veiller sur toi. Je voudrais donner des ailes à mes lettres pour qu'elles aillent bien vite te fortifier, te dire que nulle part tu ne seras abandonné tant qu'il me restera un souïïle de vie. Ernest, ne me désole {)oint : ne commets ni faiblesse, ni imprudente concession; moi qui connais le fond de ta pensée, je les regarderais comme coupables, et je ne puis croire que mon opinion soit à tes yeux de nulle valeur. Songe qu'il s'agit non seulement de toute ta vie, mais du repos de la mienne, du seul bonheur que la terre puisse me donner. Je suis dévorée d'inquiétude. La seule chose qui me donne quelque consolation c'est de te voir enfin résolu, d'espérer que tu vas suivre mes conseils, de penser que tu vas prendre, au moins pendant six mois ou un an, une petite chambre d'étudiant, et que tu emploieras ce temps a

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obtenir Ion diplôme de bachelier, à suivre les grands cours des facultés des Lettres et des Sciences, et enfin h te préparer aux examens d'admission à l'École normale. Mademoiselle Ulliac, qui voit si sainement en tant de choses, approuve aussi ce projet. « L'idée de TÉcole normale est très bonne, me dit-elle ; c'est une carrière, cela. » Mais, je te le répèle, mon ami, je ne serais pas moins satisfaite en te voyant t'adonner exclusivement aux langues orientales, si le savant professeur que nous avons si souvent nommé entrevoit pour toi une issue dans cette route. Pardonne toutes ces redites, mon Ernest; mon cœur, mon esprit, ma pensée, tout en moi est plein de ton souvenir. Je voudrais donner h ma parole l'accent qui persuade, envoyer vers toi la voix démon âme... Pauvre cher ami, que Dieu place toujours dans ta vie des affections aussi sincères, aussi désintéressées que la mienne I Adieu! J'ai passé une grande partie de la nuit à t'écrire tout ceci, et encore je te quitte h regret, l^ar le môme courrier, je vais envoyer à mademoiselle UUiac le billet de quinze cents francs dont je t'ai |>arlé; je l'ai reçu hier; il

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est pyablc au lo novembre, chez MM. de Rollischild. Si lu as besoin de celle somme en une fois, lu n'as qu'un mol à dire; je l'ai adressée à mon amie parce qu'il faul loujours à Paris se méfier des gens de service, parliculièremenl dans les chambres déjeunes gens, allendu qu'elles sonl loujours moins bien fermées que les maisons moins banales. Encore une fois, adieu I cher Ernesl. Je crois el j 'espère n'avoir rien oublié de ce qui dépend de moi; puissent ta raison el la droilure de la conscience faire le reste I Mille souvenirs, mon ami, mille tendresses.

Ne communique l'adresse de mademoiselle Ulliac à qui que ce soit, c'est pour toi seul.

Tu connais sans doute de réputation l'institution Hallays-Dabol el Galeron; c'est l'une des plus célèbres de Paris ; elle est située place de l'Estrapade. M. Pataud, que je connais, tient aussi une institution de jeunes gens, rue Neuve-Sainte-Geneviève, près la rue des Portes ; mais elle est beaucoup moins nombreuse et moins renommée. Ceci t'importerait

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LETTRES i:<(TIME8

peu, puisque tu ne dois pas suivre les cours de rétablissement. Ces deux pensions vont au collège Henri \\.

Tréguicr, a a septembre i845.

Ma chère amie, Jamais témoignage d'une amitié plus profonde et d'un dévouement plus généreux ne me parvint dans des circonstances plus douces et plus graves à la fois, que celui dont la dernière lettre était la vive expression. C'est dans une des situations les plus décisives de ma vie, c'est entre les bras d'une mère bienaimée, qu'elle est venue me rappeler quel soutien Dieu m'avait réser>'é dans une sœur qui, pour le bonheur des siens, ne refuse {)as d'accumuler les sacrifices. Et ne m'aurait-elle appris, jK)ur la conduite de ma vie, rien au Ire chose, si ce n*est jusqu'où pouvait aller cette tendresse pure et désintéressée, et jusqu'à quel point je pouvais compter sur elle, ne serait-ce

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point assez, ma chère Henriette? Est-ce donc .sur la mesure d'un intérêt positif qu'il faut tout apprécier ici-bas, et les plus saintes aflections de l'âme n'ont-ellcs d'autre valeur que celle d'un ailcul personnel? Non, ma bonne amie, l'assurance de ton amitié sera toujours mille fois plus précieuse pour moi que tous les avantages réels que je pourrais en retirer, et quand même les circonstances me défendraient d'en profiter jamais, n'en aurais-je pas retiré le fruit le plus doux, la conscience d'un cœur qui m'aime?

Je goûte depuis deux mois un bonheur bien doux et bien pur auprès de noire bonne mère. J'ai été heureux de la retrouver toujours la même; sa santé me paraît assez bonne, et elle supporte avec tout le courage possible son pénible isolement. Elle vit de notre pensée. Que ne peux-tu assister à quelqu'un de nos chers entretiens I Si parfois l'avenir vient mêler quelque pensée amère aux joies du présent, c'est la même amitié qui inspire et la joie et la tristesse, et les rend également douces. Puissions-nous toujours préférer ces jouissances qui sont toujours en notre pouvoir,

agi LETTRES IflTIMBS

lors même qu'en apparence nous en faisons le sacrifice, à tant d'autres moins pures, qui ne sauraient être le partage de tous, et qui nous seront peut-être h jamais refusées. Dieu sait si je les désire autrement que comme condition des premières.

J'aborde maintenant, ma chère Henriette, la discussion des projets dont tu me faisais la proposition dans ta dernière letlre. Elle est grave, je le sais ; aussi les motifs tirés de la plus sérieuse raison seront-ils les seuls qui pourront exercer sur moi leur influence. Par rapport à la place d'Allemagne, j'en suis toujours aux termes où j'étais dans mes dernières lettres, et que tu as fort bien saisis. U ne peut être question pour nous d'une carrière, mais simplement d'un emploi transitoire, qui me laisse la liberté de compléter mes études h l'étranger. Par conséquent, toute place qui absorberait tellement tous mes instants, qu'elle me laisserait peu de liberté pour des études tant soit peu libérales, toute place qui ne me mettrait pas à portée de saisir le mouvement des esprits dans le pays que j'habiterais, toute place en un mot qui ne serait qu'un simple

LETTRES INTIMES SQS

préceptorat élémentaire , ne me semble guère pouvoir être acceptée, à moins d'avantages compensatifs, dont je te laisse le plein arbitrage. Mais pour moi, j'ai peine à en concevoir de sxifiisants. Bien plus, d'après les notions que j*ai pu acquérir sur l'état intellectuel de rAUemagne, l'Aulricbe ne serait nullement le pays qui me sourirait le plus. Je ne fais guère, ma cbère amie, que te répéter ce que déjà je l'ai souvent exprimé, et lu me trouveras peutêtre bien difficile. Mais les principes que tu énonçais dans ta dernière lettre, et qui sont aussi les miens, m'assurent que nous tomberons d'accord sur les conséquences. Ne serait-ce pas un bien mauvais calcul, même au point de vue économique, que celui qui sacrifierait à des avantages pécuniaires les années de ma vie qui peuvent être pour moi les plus fructueuses, même à ce point de vue si mesquin? D'ailleurs ma conscience intellectuelle s'y oppose; je me le reprocherais comme un crime. Ainsi donc, chère amie, si tu trouves une place qui réunisse les conditions ci-dessus énoncées, tu peux accepter et être sûre du consentement de ma bonne mère et du mien.

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Mais j'avoue qu'elles me semblent assez difliciles à réunir, et c*est pour cela que ce voyage me parait encore fort problématique. Il n*en est point de même du projet en vertu duquel je consacrerais Tannée qui va suivre à prendre mes grades dans l'université. Depuis longtemps je le nourrissais dans mon esprit, et maman elle-même m'en parla, avant que tu nous en eusses fait aucune communication. C'est une chose arrêtée. Le seul point qui puisse souffrir difficulté, c'est le mode de son exécution. Celui que lu me proposes, chère Henriette, et d'après lequel je m'établirais dans Paris comme un étudiant libre, tout en me prouvant jusqu'où peut aller ta générosité pour moi, souffre, il faut l'avouer, de graves difficultés , lesquelles ont tout d'abord alarmé notre bonne mère. Je n'y aurai recours qu'à la dernière extrémité, et après avoir essayé tous les autres. Quels peuvent être ceux-ci? Je ne puis encore, chère amie, te le dire d'une manière positive : ce ne sera qu'après un séjour de quelque temps à Paris, et après en avoir conféré avec toutes mes connaissances, que je pourrai avoir là-dessus des données pré-

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ciscs. Voici pourtant les partis possibles que j'entrevois. Rester à Sainl-Sulpicc serait le plus simple, mais de beaucoup le moins avantageux. Il me serait dilBcile de m'y livrer à tous les travaux et de suivre les cours nécessaires pour atteindre notre but. Quand même ces Messieurs me dispenseraient de toute étude théologique, ce qui n'est guère probable, le train général de la vie est loin d*y être accommodé à l'exécution d'un pareil dessein.

M. Dupanloup pourrait mieux m'oflrir pour cela une position convenable. Aussitôt que je lui en parlerai, il est indubitable qu'il me proposera une place dans sa maison, car je sais que son personnel est celte année loin d'être au complet. Mais je n'accepterai que fort difficilement une place quelconque ; ce serait, comme tu le sens bien, me rendre impossible l'exécution de notre plan. Tout au plus, me chargerais-je de faire, trois ou quatre fois la semaine, un cours de mathématiques ou d'histoire, >Ti que le premier objet ne réclamerait de moi d'autre temps que celui de la classe, et que les études requises -pour le second me seraient profitables. Quant aux autres charges

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de surveillance, etc., appendices ordinaires du professorat, je demanderais h en être absolument débarrassé. Ce ne serait donc pas comme professeur, mais à peu près comme pension* naire rendant des services que j'aimerais à me poser. Plusieurs exemples m*autoriscnt h croire à la possibilité de cette position ambiguë.

Déjà l'an dernier, plusieurs jeunes gens de Paris et des provinces y résidaient de celte manière, précisément dans un but analogue au mien. Ils formaient le noyau d'une maison que M. AfTre devait fonder avec cette destination spéciale, et pour laquelle des propositions m'ont été faites plusieurs fois. Mais ce n'est encore qu'un projet, et M. Affre en forme bien plus qu'il n'en exécute. — De tout cela réuni, j'entrevois néanmoins une possibilité pour la réalisation de notre projet, sans pouvoir préciser où elle se trouve. J'ai encore conçu quelques autres plans ; mais avant de l'en parler, je veux avoir quelques données sur leur possibilité. Je les aurai, je l'espère, dans quelques semaines, et je te les communiquorai immédiatement. Sois assurée, chère amie, que les vues les plus graves et les plus

conscicncieuBes seront les seules qui me dirigeront en ces démarches, pour lesquelles les conseils me seraient si nécessaires. Je pressentirai ceux que tu me donnerais, et je les suivrai.

Tout en me préparant de loin, et autant que les circonstances locales me le permettent, à mes grades universitaires, je consacre spécialement mes études des vacances à étendre mes connaissances sur la littérature allemande. Les dilFicultés de Tinterprétation littérale commencent à sévanouir pour moi ; je suis maintenant capable d'en apprécier Tesprit, et cette initiation marquera une époque .dans ma vie. J'ai cru entrer dans un temple, quand j*ai pu contempler cette littérature si pure, si élevée, si morale, si religieuse, en prenant ce mot dans son sens le plus relevé. Quelle haute conception de l'homme et de la vie I Qu'ils sont loin de ces points de vue mesquins, où la fin de rimmanité est ramenée aux misérables proportions du plaisir et de Futilité I Ils me semblent constituer, dans l'histoire de l'esprit humain, la réaction immédiate contre le XVIII* siècle, en substituant la morale pure et

ridéalaux conccpliuiis trop réelles et au positivisme matériel de ce dernier.

La même réaction qui a eu lieu en France par M. Cousin et Téclectisme, n'a, comme toutes les imitations, que des couleurs bien pâles ; et puis quelle difTércnce pour la pureté du concept moral I C'est la différence de Jésus- Christ et de Socralc. L'école française s'est tenue trop en dehors du christianisme, rebutée sans doute par les formes âpres et sèches de l'orthodoxie française : le philosophe aime la latitude, et le christianisme du Nord de l'Allemagne en laisse autant qu'on peut en désirer. Aussi la philosophie allemande est-elle, en sa morale, imprégnée de christianisme, au moins pour l'esprit général d'amour, de douceur, de contemplation chaste et désintéressée. Ah! qui ne serait chrétien comme cela ! Je les aime surtout quand ils stigmatisent ces systèmes qui voudraient refuser à l'homme le sens de rinfmi et faire régner dans la littérature, dans Tart, dans la morale, un grossier réalisme.

En vérité, il no vaudrait pas la peine de vivre, si l'homme n'avait de facultés que pour ce qui se touche. Ce qui me charme encore

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en eux. c'est Theurcusc combinaison qu'ils ont su op<5rer de la poésie, de l'érudilion cl de la philosophie, combinaison qui constitue selon moi le véritable penseur. Hcrder et Goethe sont ceux où je trouve la plus haute réalisation de ce mélange : aussi allirent-ils surtout mes sympathies. Le second pourtant n'est pas assez moral. Faust est admirable de philosophie, mais désolant de scepticisme ; le monde n'est pas comme cela : il y a une vérité et un bien absolus ; il faut croire la première et pratiquer le second. Supposer le monde sans cela, c'est un cauchemar, et Faust n'est pas autre chose. Mais quelle peinture des angoisses du doute I II y a des endroits où je crois en le lisant raconter mon histoire intérieure. Je ne lis jamais l'admirable monologue : « Pourquoi, sons célestes », etc.. et surtout le beau vers : a Dos Wunder ist des Glauhcns liebsles Kind )), sans en être touché au fond de l'âme. — Cette initiation à un esprit nouveau m'a beaucoup soutenu dans les moments pénibles que j'ai dû traverser. Que serait-on à certainsmoments de la vie, si l'étude et la culture intellectuelle ne formaient un alibi à l'âme-

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fatiguée de lutter contre les difficultés extérieures? Du reste, ma bonne amie, il ne me faudrait pour me les rendre supportables que Tassurance de posséder en toi un cœur qui sait les comprendre et y compatir. Puissé-je te prouver un jour que tu n'auras pas aimé un ingrat.

Ton frère et ami,

B. BBNAN.

[Sur un petit papier à part] :

Ceci est entre nous deux, ma bonne amie. Maman a dû voir le reste de ma lettre ; tu sauras donc y faire les modifications nécessaires. — Le projet d'Allemagne lui a d'abord fort peu souri ; elle commence à se réconcilier avec lui. — Celui des études dans Paris Talarma encore bien davantage ; mais maintenant j'ai su l'amener à n'en être plus effrayée ; toutefois, je le lui présente encore comme peu probable, et comme un pis-aller. — J*ai exagéré exprès ses difficultés, et présenté les autres un peu en beau. Mon Dieu I mon amie, comme je souffre ! Je t^écris ceci à la dérobée, sans y voir presque ; j'espérais trouver l'occasion de

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le faire plus à Taise ; mais je n*ai pu. Pourraije en dérober rinsertionP II faut que je descende à Saint-Sulpice. Jjà, je ferai comme je l*avais dit dans ma dernière lettre de Paris. Les difBcuItc^s se hérissent devant moi bien plus terribles que je ne pensais ; j'entends du côté de maman. Une sécularisation brusque est inabordable. J'ai un procédé qui achèvera de faire passer le projet des études libres : ce sera une lettre que je lui ferai écrire par mon directeur, en qui je lui ai fait prendre beaucoup de confiance. J'avais déjà employé ce procédé à Issy dans une circonstance difficile. J'attends beaucoup de les détails de Sainl- Malo. Prends les informations dont tu parlais dans ta dernière pour un hôtel ou pension, elles me seront utiles. — Mon Dieu, dans quel filet tu m'as conduit I Je n'y vois d'issue qu'en perçant le cœur de ma mère. Je cherche à l'égayer ; j'ai été bien obligé d'adoucir les couleurs pour ne pas la désoler I Et intérieurement que de luttes ! Crois-tu que je n'ai pas souvent été près de faire volte-face? Je ne puis en dire plus : elle est là à deux pas ; Dieu sait si je Taime et la respecte du fond de

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mon âme. Jamais affection filiale ne fut plus vive ; elle ne sert qu'à me faire souffrir. Adieu, amie.

10 octobre 18^5.

Le dernier courrier m'a porté la lettre de maman et la tienne, cher Ernest ; tout naturellement, c'est sur ton petit billet que mon attention s'est arrêtée, le reste n'étant point l'expression entière de la pensée. Que moi aussi j'ai souffert en trouvant dans cette lettre moins de résolution que dans les précédentes, en voyant tes forces fléchir devant les premiers obstacles I De toute l'ardeur de ma tendresse pour toi, je forme des vœux pour que les deux lettres que je t'ai adressées à Sainl- Malo aient pu t'y parvenir : puissent-elles ranimer ton courage I puissent-elles surtout te préserver de nouvelles fautes î — Je ne le fais point de reproches, mon pauvre enfant, car je te vois bien à plaindre ; mais laisse-

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moi te supplier de te faire moins de mal, et de tâcher enfin de trouver assez d'énergie pour mettre fm à un état de choses qui doit faire ton supplice.

Je te vois sur le point d'accepter une de ces positions mixtes qui ne sont rien par ellesmêmes, qui ne conduisent à rien, et qui, après avoir absorbé une ou deux précieuses années, nous laisseront dans le même embarras qu'aujourd'hui. Qu'en résultera-t-il, mon ami?

Que tu auras acquis, il est vrai, une plus grande certitude de l'impossibilité qu'il y a pour toi de suivre la voie oti Ton t'a poussé ; mais aussi que tu auras rendu les autres routes plus difficiles, par le temps perdu ou employé sans but déterminé. Qui sait d'ailleurs si, dans cet intervalle, le sort ne me réserve pas quelque nouvelle rigueur I S'il me laissera la possibilité de faire alors ce que j'étais si heureuse de faire aujourd'hui I — Enfin, mon Ernest, pas plus que ma manière de voir je ne veux t'imposer ma manière d'agir ; je désire seulement te conjurer d'être en garde contre la faiblesse, qui a souvent des suites si fatales, même pour ceux en consi-

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dération desquels on 8*en est rendu coupable.

Pour leur épargner une peine sans fondement, et, par conséquent, de courte durée, on leur prépare des douleurs amères cl réelles. Il m'est impossible de comprendre ce qu'il y aurait de si cruel pour maman à te voir te former une carrière, lorsqu'il est de toute évidence que celle oii lu es entré ne saurait désormais te convenir. Sois assuré, mon bon ami, que j'aime et que je respecte notre mère autant qu'il est possible de le faire, et cependant, en pareille occurrence, je n'aurais pas hésité à lui écrire moi-même et sans avoir recours à aucun intermédiaire. Je ne puis aller plus loin, parce qu'il me manque ce que nul ne peut donner ; il ne dépend de personne de s'obliger à croire. C'est le sens de ce que tu m'as dit, et il ne m'a fallu aucun eflbrt pour comprendre que tu ne trouverais dorénavant qu'infortune dans les liens qu'on voulait t'imposcr. J'espère encore que mes deux dernières lettres auront ranimé ton courage et t'auront arrêté sur la pente si dangereuse des concessions.

Dans la seconde, je t'adressais les détails

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que ma bonne niadcnioiscllc Ulliac m*a en> voyés relativement à un logement et à une pension. Je crains seulement que cette lettre ne t'ait plus trouvé ù Saint-Malo, et, ù tout événement, je prie mademoiselle Ulliac de te faire ré|)éter par M. Gasselin ce que je te disais de sa part. Tu verras par ces renseignements que ta n*as a craindre aucun embarras de ce genre; l'obligeant messager de mademoiselle Ulliac a trouvé, je crois, ce qu'il te faut, et chaque fois que tu auras besoin de lui, il te suilira d'écrire un mot à mon amie pour que son voisin arrive aussitôt vers toi. Dans ma dernière lettre, je l'ai donné l'adresse de mademoiselle Ulliac ; pourvu que tout cela arrive jusqu'à toil...

D'esprit et de cœur je ne te quitte pas un instant: je suis plongée dans la plus cruelle incertitude, et par un étrange concours de circonstances cette incertitude va être pour moi de bien longue durée. Le voyage d'Italie dont je disais quelques mots a maman est tout à fait décidé; nous partons dans douze ou quinze jours, et malgré toute l'anxiété avec laquelle j'attends une lettre de toi, je suis obligée de

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renoncer pour longtemps à celle consolation. Ne m*écris plus ici, mon bon Ernest, après la réception de ces lignes; mais si tu Tas déjà fait ne t'en inquiète pas : on m'enverra ta lettre à Vienne où nous devons séjourner deux ou trois semaines. Si quelque chose est décidé dans les premiers jours de novembre, écrismoi à Vienne, en mettant ta lettre sous une enveloppe portant l'adrgssc suivante : madame Calry, chez S. A. la princesse de Liechtenstein, hôtel Razumowsky, Landstrasse, à Vienne (Autriche). Celle amie sera prévenue, elle me remettra fidèlement tout ce qu'elle recevra pour moi ; l'adresse intérieure ne devra porter que ces mots : à mademoiselle Uenan. Je te rappelle seulement que pour rAutriche il faut alTranchir jusqu'à la frontière, autrement les lettres ne parviendraient pas. Tu peux m'adresser ainsi jusqu'au i5 novembre, en comptant que ta lettre sera huit jours à me parvenir. Si je reçois de tes nouvelles ou si j'ai quelque chose à te communiquer, je t'écrirai de Vienne. Ce n'est pas, mon Ernest, que je pense dans ce moment à stimuler le zèle des personnes que j'avais priées d'agir pour toi. Un précep-

torat, quel qu'il puisse C'ire, ne serait qu*une mesure transitoire, et c'est quelque chose de dëfinitir que je regarde aujourdliui comme essentiei. J'avais bien compris de suite, mon pauvre ami, que ce n'est pas l'Autriche qui te convient; aussi j'avais demandé qu'on fît des démarches pour Munich, ne pouvant pas espérer qu'on en pût faire dans le nord de l'Allemagne, oii mallicureusement je ne connais personne. Je dis maUieureuscment sans le regretter beaucoup, car, dans ta situation actuelle, je ne verrais aucun avantage à accepter un emploi qui ne t'ouvre aucune perspective.

Mon bon ami, laisse-moi le le répéter, songe, songe surtout à le créer une carrière, un avenir, et n'épargne pour cela aucun sacrifice. C'était sous ce point de vue que l'Ecole normale ou létude exclusive des langues orientales me souriait tant ; il me serait bien douloureux d'y renoncer pour loi. Tu absorbes tellement toutes mes idées, mon cher Ernest, que je pense à peine à l'immense voyage que je vais entreprendre. Oh! que mon cœur serait soulagé, si avant de partir je recevais une lettre de toi, et que cette lettre m'apprît

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que lu es enfin résolu, comme je l'espère et le désire! Sois sûr, mon ami, que revenir au passé l'est complèlemenl impossible ; dès lors, il faut songer, cl raisonnablemcnl, à tirer parli de la situation présente. Ta dernière lettre m*a affligée; mais j'espère encore en Ion bon sens, en la raison, en la droiture...

Au décousu de ces lignes, lu l'apercevras, mon ami, que je t'écris au milieu de mille soins, de mille préoccupations ; mais en tout une idée fixe me poursuit : loi, mon Ernest, et toujours loi I

Je pense que lu ne te seras pas présenté chez mademoiselle Ulliac, puisque je te priais de n'y aller que dans le cas où les liens seraient rompus, et que la dernière lellre m'apprend qu'ils ne le sont pas encore. Tu ne m'as point parlé, mon Ernest, de quelques lignes confidentielles que j'avais chargé Emma de le remettre : ne te seraient-elles point parvenues? Dis-moi toujours, je l'en prie, quelles sont les lettres que lu as reçues de moi dans l'intervalle de tes réponses ; quel supplice de trembler toujours ainsi pour ce qu'on écrit ! Adieu, mon ami ; je ne puis terminer ma

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