‹ Lettres intimes - 1842-1845 - Précédées de Ma soeur HenrietteChapitre 12 sur 23 · I.ETTHKS 1>TI\IK.S 3ll · texte numérisé non relu

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lettre, et il faut qu'elle parie aujourd'hui. A toi, mon Ernest, à toi de toute mon âme.

Envoie, je le prie, ce billet à maman. Je ne sais pas ce que j'écris ; je n'ai même pas le temps de reUre ma lettre.

MADEMOISELLE RENAN

Aa château de ClemensoWf près Zamosc (Pologne),

Paris (rue du Pol-do-Fer), i3 octobre i845.

Enfin, ma bonne et chère amie, je puis te parler sans réserve, et le dire à cœur ouvert toutes les angoisses qui dévorent mon âme. Les jours qui viennent de s'écouler compteront dans ma vie ; peut-être en ont-ils été les plus décisifs ; mais certainement ils en ont été les plus pénibles. Tant de faits importants se sont croisés dans ce court espace, qu'ilme suffira presque cette fois de l'en faire

le récit. Ce sera pour moi un grand soulagement; car mon isolement, maintenant, est terrible, et mon cœur seul et fatigué trouve une douceur infinie à s'appuyer sur le tien.

Un mol encore, chère amie, de ces vacances, qui ont été h la fois pour moi si douces et si pénibles. Ma position durant ce temps a été des plus singulières. Jouir de ma bonne mère, la soigner, l'embrasser, l'égayer par des rêves, est pour moi si doux que j'oublierais, je crois, auprès d'elle les peines et les inquiétudes les plus actuelles. Et puis, j'éprouve là, en ce lieu natal, un sentiment indéfmissable de bien-être. Toute mon enfance, si simple, si pure, si insoucieuse, est Ih, et ce retour sur mon passé me charme et m'attendrit. La vie de ce pays est vulgaire ; mais il s'y trouve un fonds de repos et de bien-être, où la pensée et le sentiment, quand on ne les enferme pas dans le cercle étroit de cetle vie mesquine, s'exercent avec beaucoup de suavité. Ah I que je sens maintenant ce qu'elle a de douceur ! Je suis faible, bonne Henriette. Quelquefois je serais tenté de me contenter d'une vie simple et commune, que je saurais

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ennoblir par rintéricur ; mais je pense h toi, ci cela me relève.

Pourtant, au milieu de cette vie si douce et ai calme, tu comprends sans peine ce que ma position vis-h-vis de maman a dû avoir de pénible. Elle n'avait encore que de très vagues soupçons de mon état, et elle cberchait à deviner ma pensée sous chacune de mes paroles et de mes démarches. Et moi, je craignais de laisser voir, et pourtant je le devais... Juge combien je soufirais. La nécessité de lui faire entendre ce qui est, et la crainte de la désoler m'entraînaient dans des démarches presque contradictoires, et cette bonne mère, avec une habileté qui me désolait, savait tout interpréter suivant le désir de son cœur. Elle ne voulait rien entendre à demi-mot. Il a fallu qu'un certaip jour, à certaine heure, que je n'oublierai jamais, j'aie été plus explicite. J'ai dit nettement qu'il était douteux... et qu'il fallait attendre. Eh bien ! depuis ce temps, elle a été plus calme; le voyage d'Allemagne, qui a été le thème fondamental, le projet des études libres ne l'ont pas eflrayée comme d'abord ; je savais tourner tout cela vers ses

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idées chéries, notre réunion, 1 avancement de mes études, etc..

Enfm, bonne Henriette, j'ai été très satisfait du progrès opéré dans son esprit, et avec des précautions infinies, nous pourrons lui épargner une douleur trop vive. Souviens-toi bien, en lui écrivant, de deux choses ; i** que, vis-à-vis d'elle, je suis indécis ; 2® que les études libres sont des préliminaires au voyage d'Allemagne, lequel n'est lui-môme qu'un passe-temps, une place d'expectative. Ne lui dis pas même, jusqu'à nouvel ordre, que je suis à l'hôtel. Mon Dieu I chère amie, que j'aime cette bonne mère I Là est ma plus grande douceur; mais là aussi est ma peine la plus amère. J'aurais horreur d'être vulgaire par aucune des parties de ma constitution interne ; mais sûrement je ne le suis point par celle-là.

Le voyage de Saint-Malo a été pour moi, ma bonne Henriette, le premier pas do ma rupture avec mon passé. J'y ai trouvé tes lettres, qui m'ont admirablement soutenu, car tu penses bien, bonne amie, que j'avais eu bien des moments de faiblesse, et je n'en rougis pas, car la cause m'en parait hono-

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rable. J ai loul dit à notre Alain, (jui a loul apprécié cl saisi du premier coup avec son l>on sens admirable. Il est tombé entièrement d*accord avec toi et moi sur le fond de nos projets et la manière de les mettre à exécution. Son amitié profondément vraie, sa pénétration et sa droiture m'ont été d'un grand soutien ; Fanny a été aussi fort bonne. Mais j'ai été diiïicile sur le chapitre des offres j)ccuniaires que notre bon frère n'a pas manqué (le me faire pour te soulager un peu dans l'onéreux de notre plan, Ilenrielle, me le pardonneras-tu ? Je me suis rappelé que tu me disais que nous n'étions qu'un. Oui, mon amie, un jour aussi j'aimerai à te le dire.

C'est le 9 octobre au soir que je suis arrivé à Paris. C'est surtout depuis cette époque, ma chère Henriette, que les événements se sont pressés avec une effrayante rapidité; moimême, malgré la décision prise et quoique je comprisse que cette rapidité ne faisait qu'en avancer l'exécution, j'eusse voulu parfois en arrêter la marche précipitée. Comme je te le disais dans ma dernière lettre, j'ai dû, pour suivre le plan de ménagements auquel je

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m'étais arrêté, prendre encore Saînt-Sulpice pour mon but d'arrivée. Je l'avoue franchement que je croyais encore en être réduit pour longtemps aux demi-mesures, et je ne pensais pas qu'un événement imprévu allait hâter malgré moi mes pas un peu lents. A mon arrivée à Saint- Sulpice, on m'apprend que je ne fais plus partie du séminaire, que M. Affre m'a choisi avec quelques autres pour commencer cette maison d'études, dont je te parlais en ma dernière lettre, et qu'il va, à ce qu'il parait, décidément réaliser. On m'intime en même temps l'ordre d'aller dans la journée lui rendre visite et lui porter réponse. Juge de mon embarras. Il redouble encore, quand» quelques heures après, on m'apprend que l'Archevêque est au séminaire et demande à me voir. Ma conscience me faisait un devoir de refuser, mais il m'était impossible d'exposer la vraie raison de mon refus, laquelle, présentée isolément et sans aucune connaissance préalable de mon caractère, eût été fort mal reçue. Ainsi du moins en jugèrent ceux h qui j'en parlai et qui se chargèrent avec bonté d'être mes entremetteurs auprès de l'Ar-

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clievèquc. Tout se termina sans orage, cl mon- 'seigneur me fil même porter quelques paroles d'encouragement et d'espérance.

Après une démarche aussi nette et aussi franche aux yeux de tous, je crus devoir continuer immédiatement et sans détour ce que les circonstances avaient si hien commencé pour moi, et, dès le jour même, j'annonçai à mes directeurs l'intention de ne pas passer Tannée au séminaire. Le soir, j'étais a l'hôtel. Que de liens, ma bonne amie, rompus en quelques heures I Je ne me repens de rien ; je goûte au contraire le calme supérieur qui suit l'accomplissement d'un sacrifice, car c'en fut un pour moi. Tout me souriait si bien dans cette voie, et maman eût été si contente, et moi si tranquille I Et puis il y avait des moments où mon passé reprenait son empire, mes doutes semblaient disparaître, et alors ma démarche me semblait mauvaise ; mais je sentais que ce n'était là qu'un effet momentané de ma fatigue intellectuelle et morale, et qu'au jour où je serais tranquille en ma chambre, je reviendrais à ma critique.

Les jours suivants, j'ai terminé dignement

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et gravemenl mes relations avec ces messieurs de Sainl-Sulpice. J'ai été charmé de reslime et de l'aflcction qu'ils m'ont témoignées. Je n'eusse pas cru à tant de largeur dans le centre de la plus stricte orthodoxie. Ils sont persuadés, eux, que je reviendrai; mon Henriette, croirais-tu que moi, j'aime k me le figurer, et que quand ils me le disaient, cela me faisait plaisir. Accuse-moi de faiblesse, si tu veux; je ne suis pas de ceux qui ont un parti pris et qui sont résolus à n'en changer jamais, h quelque résultat scientifique qu'ils arrivent, et, après tout, tel est le christianisme, que je conçois fort bien qu'un môme homme puisse en porter des jugements divers, suivant ses différentes phases d instruction. Mais actuellement je ne puis croire h un revirement, du moins assez fort pour me porter jusqu'à l'orthodoxie catholique et sacerdotale.

Du moment où mes liens ont été rompus, j'ai dû tourner mes pensées et mes efforts vers un nouvel avenir. Telle est, en effet, maintenant l'occupation habituelle de mon activité et de mes réflexions. Tout marche promptenient, chaque heure amène presque un nou-

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veau résultat, qui avance la solution: rien pourtant n'est encore terminé. Mais j'entrevois des possibilités très rapprocliëes qui me rassurent. Je continue mon journal.

Dès le lendemain de ma sortie du séminaire, j'écris à M. Dupanloup et à mademoiselle Ulliac. N^ayant point encore d'habits laïcs, je n'ai pu me rendre auprès d'elle en personne. Je la priais de me procurer une visite de M. Gasselin. Le lendemain, elle me répond par une lettre pleine de bonté et d'obligeance : j'ai cru t'enlendre toi-même ; oh ! mon Henriette, comme elle parle de toi ! comme elle l'aime I M. Gasselin me le disait aussi. Que je suis heureux de voir que nous ne sommes pas les seuls à l'apprécier I Le ton si pur, si simple, si moral de ses petits billets me louche et me soutient. Lundi, i3, je reçois la visite de M. Gasselin; il me sert d'intermédiaire pour l'achat de mes habits laïcs.

Je n'ai point encore reçu de réponse de M. Dupanloup: cet homme est si occupé qu'on ne peut l'aborder. Une visite que je lui ai faite a été pareillement inutile. — Une proposition à laquelle je donnerai suite, m'a été faite par

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ic supérieur du séminaire. 11 veut me fairo entrer à quelque titre au collège Stanislas, et me promet toutes sortes de recommandations auprès du proviseur, M. Gratry, qu'il connaît personnellement et intimement. Tu comprends que je ne puis accepter qu'à condition que la charge ne soit pas trop onéreuse, et me laisse de longues heures pour le travail. Néanmoins, j'essaierai. — M. le professeur d'hébreu et d'Écriture sainte au séminaire m'a aussi promis de me recommander incessamment et très instamment à M. Quatremère, qu'il va voir fort souvent. Il tient beaucoup à moi comme il son élève favori. J'ai été fort souvent l'intermédiaire de son commerce scientifique avec le savant professeur du Collège de France. Du reste, ma chère Henriette, il y a, si je ne me trompe, pour nous, deux questions fort distinctes : premièrement celle du lieu où je fixerai mon séjour; sera-ce le collège Stanislas, la pension Galeron, etc.P Et, en second lieu, quelle sera ultérieurement la branche à laquelle je m'attacherai? Sera-ce l'École normale, les langues orientales? La solution de la seconde devra évidemment suivre celle de

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la première, >u (ju ollc nccc^Mlo une Toule de i^nscigncmcnts que je ne puis obtenir surle-champ. Ce ne sera que quand j'aurai mes habits convenables que je pourrai conférer directement de tout cela avec mademoiselle L'Uiac. Ce terme ne peut être éloigné au delà de deux ou trois jours, et je suis persuade que j*aurai à peine passé, en tout, huit jours a rhôtel. Celui où je me trouve est du reste peu dispendieux, quoique fort convenable*.

Je dois aussi Rassurer, bonne amie, que mon intention positive est de ne pas passer celte année entière absolument à ta charge, et que je suis décidé à prendre quelque emploi provisoire qui ne m'absorbe que peu d'instants, et puisse d'ailleurs m'êlre de quelque utilité. Quelques mots de mademoiselle Ulliac m'en ont fait entrevoir la possibilité. — En somme, bonne amie, je suis satisfait de la tournure que prend notre affaire, et mes peines sont loin de venir de ce côté. Mais quels avantages extérieurs pourraient compenser pour moi la peine que je suis obligé de faire à ma pauvre

I . L*iiùlel de mademoiselle Céleste, dont il est parle dans les SoQKemn d'enfance et de jeunesse, p. 3a5-3a6.

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mère el le froissement de cœur que j*éprouve à dire adieu à mon aimable passé ! Ah ! que de sources de joie sont désormais taries pour moi I El pour ces sources grossières el vulgaires, jamais, jamais je n'y toucherai. — Je termine ici, bonne amie, le journal du i3. Te l'expédier immédiatement serait peut-être m'obliger à l'écrire encore demain ; car demain sera peutêtre le jour décisif; d'un autre côté, ce calcul me porterait peut-être de jour en jour à reculer trop loin son départ ; d'ailleurs il y a longtemps que tu n'as reçu de lettre de moi, et ma dernière, je me le rappelle, n'était pas rassurante. A demain donc, mais à demain irrévocablement.

Mercredi, i5.

Toutes ces affaires me font l'efTeldu mirage; je crois voir devant moi le moment où elles vont se terminer, et ce moment fuit toujours. Hier, je croyais que tout fmirait aujourd'hui, cl je voulais attendre à l'envoyer ma lettre. Aujourd'hui je crois que tout finira demain: mais je suis résolu m ne |>ns l'infjniétcr plus

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longtemps par mnii silence. Nos alTaircs onl grtfndeincnl [avancé] . J'ai vu M. Dupanloup, qui m*a ravî. Il ni*a accordé une conférence d'une heure el demie, ce qui est de sa part une >Taic merveille. Oh I qu'il m'a bien compris I Qu'il m'a fait de bien ! 11 m'a remis dans ma haute sphère, d'où ces préoccupations actives et le positif de ceux avec qui j'ai dû traiter m'avaient un peu tiré. J'ai élé très franc et très explicite, et il a été fort content de moi. J'ai reconnu l'homme supérieur dans la ligne nette et décidée qu'il ma conseillée. 11 m'a promis fout ce qu il pouvait. J ai vu aussi M. Galeron. Il ne prend pas de pensionnaires libres ; mais il ma adressé à un maître de pension de sa connaissance (M. Crouict, rue des Deux-Eglises* (tu dois connaître celte pension), qui m'a offert dans sa maison une place en vertu de laquelle je serais défrayé de la lable, du couvert et du blanchissage. Mais l'onéreux compensalif est aussi fort honnête.

Enfin, j'ai vu le proviseur et plusieurs direc-

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