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rnaîne, quelque nom qu'elle porlo, fûuil celui de Jtlfsus-Christ, quel que soit son objet avoué, fût-il le plus saint, quelques moyens qu'elle oinploie, fussenl^ils les plus purs, où les passions humaines n'aient leur contingent d'influence et d'action, que chercher, dis-je, une telle œuvre, c'est chercher l'impossible ; 2^ que l'humanité marchant toujours, et que les institutions ne marchant pas. il s'ensuit nécessairement que les institutions de tel siècle seront en désaccord avec lé siècle suivant, et qu'alors vouloir les soutenir, c'est s'amuser à réchaufler un cadavre et faire preuve d'un bien petit esprit. Telle est mon idée, dont le corollaire pratique est de me tenir à part et complètement en dehors de ces mouvements intéressés et passionnés, qui sont si insupportables a celui qui cherche le vrai, et qui croirait trop faire honneur à des niaiseries, en s'échaiiflant la tête pour elles. Quand ils seront morts, et que je serai mort, cela leur servira et me servira beaucoup que j'aie perdu pour eux le peu de calme qui fait le charme de nos quelques instants ici-bas. et qui cherche sans cesse à nous échapper I Je veux donc me
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tenir tout à fait à l'écart de ces vaines controverses qui ne servent qu'à éloigner riiomme de sa fin, et pour cela n'y être jamais partie intéressée. Mais, ma bonne Henriette, je ne renferme pas sous le nom de congrégation religieuse ces réunions d'hommes assemblés par un même but extérieur, par la similitude des occupations, et qui ne sont liés entre eux par d'autre lien que par une juxtaposition purement temporaire et rescindible à volonté. On ne croit pas enchaîner sa liberté en s'agrégeant à un corps enseignant, tel que l'université, etc. Or, je cherche en vain quel- ({ue lien plus étroit entre les membres des sociétés auxquelles je fais ici allusion : le fait est qu'il n'y en a pas.
Du reste, ma bonne Henriette, quelques événements, préludant à de plus importants, et qui ont commencé à se dessiner depuis ma dernière, changeront probablement du tout au tout mes plans pour l'avenir. Je ne t'en parle pas cette fois, car ils sont encore dans le vague des ouï-dire, et d'ailleurs la réponse h la demande scientifique que tu m'adressais et que tu trouveras ci-incluse, m'oblige à être
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celte fois plus laconique : ce sera robjel de noire prochain entretien.
Pardonne-moi, je te prie, le désordre qui règne dans les seconds paragraphes des notes que je te transmets : il était facile de garder une méthode suivie en parlant des grands historiens ; mais pour Tobserver au milieu du déluge des écrivains secondaires, il eût fallu consacrer à un travail de pur arrangement un temps et des soins auxquels j^ai pensé que ta perspicacité suppléerait. Permets-moi de te demander aussi un service analogue. Si tu avais quelques relations avec quelque ecclésiastique instruit, du pays que tu habiles, pourrais-tu connaître de lui quel est Yenseignemeni général des écoles de la Pologne et des pays environnants sur les questions théologiques suivantes : i^ les décrets dogmatiques des souverains pontifes doivent-ils être considérés comme des règles de foi infailULles et irréformables par elles-mêmes, ou bien est-il nécessaire que le consentement de rÉglise universelle s'y ajoute, pour qu'ils méritent ce titre; a® quel est le pouvoir du souverain pontife par rapport aux canons de discipline^
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et peut-il obliger une église particulière à renoncer h. ses usages et libertés ; 3*" le pape esl-il ou non supérieur au concile œcuménique en fait de dogme et de discipline ; 4° le pape a-t-il un pouvoir direct ou indirect sur le temporel des rois, et, s'il n'en a aucun, comment expliquer les faits nombreux où il se Test arrogé au moyen âge. Sonlr-ce de vraies usurpations ou des effets du droit public qui régissait la société civile à cette époque. Je voudrais savoir si la réponse que font les théologiens français à ces questions, et qui est connue sous le nom de doctrine gallicane, leur est réellement exclusivement propre. C'est un point de fait actuellement fort contesté, et sur lequel j'ai pensé que tu pourrais me fournir (juel(|ue renseignement. Tu comprends dès lors que je demande Y enseignement des écoles et non le sentiment de tel ou tel en particulier, ou l'appréciation intrinsèque des doctrines ci-dessus énoncées. Ma question ne roule que sur le fait.
Il faut nous séparer, ma chère et excellente Henriette. J'espère que tu ajouteras au bonheur dont je vais jouir auprès de ma bonne
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m^re, celui do recevoir une lellre de loi. Je lui écris aujourd'hui môme pour lui appfendrc une prochaine arrivée. Ce n'est que par la conscience de celle amilié réciproque, qui franchil les distances, que je me console du vide irrémédiahle qui se mêlera à notre bonlieur. Adieu, ma très chère Henriette ; puisses-tu comprendre toute l'afleclion et toute la tendresse qui vit dans le cœur de ton Ernest pour la meilleure des sœurs.
E. RENAN
MADEMOISELLE RENAN
Au château de Clemensow, près Zamosc (Pologne),
Ma bonne et chère Henriette, Je veux aussi te dire quelques mots. Que de joies j'ai éprouvées depuis les dernières lignes que je t'écrivis de mon séjour habituel I Embrasser notre mère chérie, revoir des lieux qui ne manquent jamais d'exciter de douces
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associations d'idées, retrouver ces habitudes domestiques, qui sont si puissantes pour répandre sur l'âme une certaine suavité, qui la fléchit sans l'amollir, c'était plus qu'il n'en fallait pour me remettre des fatigues de ma vie ordinaire, et de la trempe un peu raide, que mes pensées tendent à y prendre. Il semble que les paroles de la mère aient une efiicace toute particulière pour tout adoucir, lors même qu'elles semblent y viser le moins. D'ailleurs, oii chercher l'affection pure cl désintéressée, si ce n'est sur son sein? Comme c'est un besoin du cœur de l'homme, il était juste que Dieu réservât à chacun un cœur où il pût ôtre sûr de trouver ce qu'il chercherait en vain ailleurs. Jamais aussi je n'avais eu l'esprit plus libre : les facultés intellectuelles tiennent par des liens secrets aux facultés morales et affectives, et ressentent le contrecoup de la souffrance ou du bien-être de ces derniers. Ce sont deux systèmes faits pour marcher ensemble et non pour se suppléer. Que l'étude, en nourrissant l'intelligence, puisse adoucir les souffrances de la partie affective privée d'aliment, cela est vrai ; mais
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cest en trompant la faim et non en la rassasiant. Enfin, ma bonne Henriette, béni soit Dieu qui nous avait réservé ce doux repos, ce remède à tous les maux. Je fais trêve aux pensées d'avenir : ce n'est pas que dans l'état de ma vie habituelle, ces pensées me troublent : je tâche de les maîtriser et de m'en occuper sans en être occupé. Mais ici, si quelques occasions les ramènent à ma peusée, c'est plutôt pour y rêver que pour y penser, et après tout le rêve n'est pas un mal, surtout en vacances. — J'ai trouvé notre bonne mère parfaitement bien : son isolement, quoique si profond, elle le supporte à merveille. C'est le plus heureux caractère que j'ai connu de ma \ie. Sa santé m'a semblé aussi dans im état très satisfaisant. — Sa tendresse fait à elle seule tout l'agrément de mes vacances. Je suis difficile sur le choix de ceux à qui j'accorde ma confiance et mon amitié ; et le caractère de ceux qui m'entourent me porte peu à lier parmi eux de nouvelles connaissances. Le clergé de ce pays, quoique respectable, est circonscrit dans un cercle de vues si étroites, que je craindrais qu'un contact
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trop immédiat ou trop prolongé ne finît par m'y renfermer avec eux. Je ne connais qu'une chose à laquelle ils seraient éminemment propres : ce serait à prêcher une croisade conlre Tuniversité : je ne doute pas qu'ils ne le fissent dès demain, s'ils étaient sûrs da trouver des soldats. Quoi qu'il en soit, ils y mettent un enthousiasme et un zcle désintéressé tout à fait comique. J'aime beaucoup à en rire, et cela m'a fourni l'occasion de faire des observations psychologiques assez curieuses sur la manière dont se forment les opinions des hommes, et sur la simplicité avec laquelle des hommes innocents se jettent de la poudre aux yeux sur les motifs secrets qui les dirigent.
J'ai choisi pour occupation des vacances, la continuation de mes éludes hébraïques. Mes travaux de l'an dernier m'ont mis en état de m'élever au-dessus des difficultés littérales et de goûter cette littérature si antique et si pure. Je m'apphque surtout à la |>oésie et spécialement aux Psaumes, qui en sont les plus précieux restes. C'est une source inépuisable d'admiration et même d'obser-
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valions scientifiques, pour celui (\\n sait y voir les premiers chants de renfance du genre humain et la langue dans laquelle il balbutia ses premiers mots. Envisagés h ce jH)inl de vue, ces antiques fragments ont une valeur inestimable, et si quelque psychologiste 8*occupait jamais de développer la tliéorie de l'une des facultés les moins étudiées de rhomme, la faculté d'inspiration spontanée ou de poésie, c'est là qu'il devrait chercher ses matériaux. Car, à mon sens, celte faculté était une faculté d'enfance qui a disparu du monde, qui n'existait que dans le monde antique, cl dont ceux qui se disent maintenant poètes ne sont que les imitateurs quant à la forme. Mais pour le fonds, qui est l'inspiration, elle s'est éteinte, et nos poètes n'ont d'autre ressource que de nous dire en beaux vers qu'ils sont inspirés, à défaut d'inspiration réelle. Voilà pourquoi, comme dit Pascal, les honnêtes gens ne mettent guère de différence entre le métier de poète et celui de brodeur. J'attends avant notre départ pour Saint- Malo une réponse à la lettre que je t'avais écrite de Paris et à ces quelques lignes. Ce
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sera le complément de mes agréments de vacances. J*ai laissé à maman les aflaires sérieuses ; nous en dissertons pourtant à loisir dans nos promenades et nos conversations. Puissent-elles se terminer pour le mieux I Adieu, ma bonne et chère Henriette, tu sais que le cœur de ton Ernest est partagé entre bien peu de personnes et tu sais aussi quelle place tu y occupes.
E. RENAN
MADEMOISELLE RENAN
Aa château de Clemensow, poste de Zwierziniec, près Zamosc (Pologne),
Paris, I*' décembre i844<
J*ai quelque temps tardé à t'écrire, ma bonne et chère Henriette, parce que j^espérais tous les jours une lettre de toi. lime semblait me souvenir que, dans les dernières lettres que nous reçûmes de toi durant les vacances, tu me promettais une longue réponse pour les
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premiers jours qui suivraient mon retour au séminaire, c*est-à-dire les premiers jours de novembre. C*est sans doute une erreur, puisqu*en effet je ne Tai pas reçue ; il me sera arrivé ce qui arrive bien souvent, c'est de prendre mes désirs pour des réalités et, à force de souhaits, d'arriver à espérer. Mon attente voyage ainsi d'un courrier à Tautre, et Theure des visites, auparavant si indifTérente pour moi, réveille tous les jours mon impatience, parce que j'espère qu'elle m'amènera le messager de mademoiselle Ulliac, qui déjà si souvent m'a porté la bonne nouvelle. J'espère bien qu'il ne tardera plus longtemps : mais je n'ai pas voulu reculer plus longtemps le plaisir de m'entretenir de nouveau à loisir avec toi.
J'ai donc quitté notre bonne mère il y a environ six semaines. Je crois t'avoir déjà dit, ma bonne Henriette, quelle avait été ma joie en la retrouvant toujours la même pour la santé et la gailé. Avec quel bonheur je l'entendais reconnaître elle-même le contraste de ses dernières années avec les jours si agités et si douloureux qui avaient jusqu'ici
rempli sa vie et en attribuer la cause après Dieu à ses enfants bien-aimés. Maman est vraiment un des plus beaux t^pes de mère que je puisse imaginer. Elle ne vît que par nous, elle s'identifie avec nous. La seule différence que j'aie trouvé en elle h. ce voyage, c'est que la solitude commence à lui peser davantage : elle ne me Ta pas dit, mais je Tai induit de plusieurs petites circonstances.
La vie douce et calme que j'ai menée durant les vacances m'a complètement remis de l'état d'épuisement où je me trouvais Tan dernier dans les derniers mois de Tannée. Ma santé n'a jamais été plus parfaite et môme je me trouve maintenant plus fort qu'à l'époque de la rentrée. Pourtant, les premiers jours ont été bien pénibles. J'étais étonné, après avoir passé tant de fois par ce douloureux moment, de me trouver encore si faible. Tout un autre monde de pensées tristes, dures, souvent aigres et inquiètes, se réveillait en moi après s'ôlre longuement assoupi. Enfin, au bout do quelques jours, j'étais de nouveau enfoncé dans l'étude et cela m'a rendu un peu de nerf. Du reste, ma bonne Henriette, il
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8*e8i opéré celle année en ma position, un changement que je considère comme impor- 4anl, moins sans doute en lui-même que par les suites qu'il peut avoir sur mon avenir et que j'ai déjà pu entrevoir. Je l'ai dé'jh parlé de mes études dans la langue hébraïque et des progrès assez rapides que j'y avais faits. En effet, quoique je n'aie encore qu'un an d'études, le professeur d'hébreu se trouvant trop occupé par les deux cours qui se font de celte langue au séminaire, m'a fait charger par les Directeurs de professer l'un de ces cours.
Je n'ai pas hésité à accepter, tant pour l'utilité scientifique que j'en pouvais retirer que parce que j'aperçus sur-le-champ que cela pouvait mener à quelque chose de plus. D'ailleurs, j'ai pour principe d'entrer toujours dans le chemin qui s'ouvre devant moi, parce que l'on ne sait pas où il mène. Bien d'autres l'ont envisagé comme moi, et tous ceux qui m'ont félicité n'ont pas manqué de me faire remarquer que le professeur actuel d'hébreu à la Sorbonne a commencé de la môme manière. On m'a même déjà fait la proposition
du reste d'accepter une place de professeur de la même langue, au moins d*abord comme suppléant, dans une sorte de faculté de théologie qui serait en projet dans la tôle de M. AiTre, archevêque de Paris ; mais ce projet me paraît si vague pour le temps, pour la manière, etc., que je n'en sais trop que penser. On assure pourtant qu'il doit s'ouvrir immanquablement dans un an. Nous verrons. Tu comprends, du reste, que je n'ai pas dit non. Cette place, si elle réalisait ce que je conçois sans toutefois l'espérer, me procurerait ce que j'ai toujours souhaité, une vie d'étude et de réflexion, sans entrer dans une société religieuse, a quoi je répugne plus que jamais. Il parait du reste que la position de ces professeurs serait honorable sous tous les rapports. Sans faire plus de fond sur ce projet que sur un autre, je puis certainement conclure de ce que je vois autour de moi à mon égard, de l'opinion de mes condisciples et de mes supérieurs, de l'espèce de réputation que m'a faite la manière assez remarquable dont on dit que je fais ma classe, que je n'ai plus rien h craindre par rapport à mon genre de
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YÎe à venir. Et ce qui me rassure contre les illusions qu*on se fait naturellement à soimême, c*esl que je n'ai jamais reconnu que je fusse grandement optimiste. Du reste, je te le répète, je ne fonde pas mes espérances précisément sur le projet que je t'ai ci-dessus spécifié : plusieurs raisons, au contraire, me portent à m*en défier. Je me contente d*en induire d'autres possibilités.
Je ne fus pas peu étonné quand le supérieur, en me proposant la charge dont je t'ai parlé, voulut en même temps me faire accepter une rétribution pécuniaire, vu que je continue comme les autres élèves mon cours de théologie, que je ne suis pas censé, par conséquent, sortir de leur rang. Il me proposa d'abord deux cents francs. Tu comprends que j'aurais accepté volontiers et pour toi et pour moi. Mais je crus remarquer au tour qu'il donnait à sa proposition, que la Compagnie consentait bien volontiers à faire cela et même plus pour moi, espérant qu'un jour je ne lui serais pas inutile. Je sais d'ailleurs qu'elle fait de même pour plusieurs autres qui se destinent à en faire partie. Ce tour me déplut et
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j'évitai soigneusement d'entrer dans ce point de vue; pour cela je refusai. Pressé par les instances du supérieur, je consentis à accepter cent francs, afin, disais-je, d'acheter quelques ouvrages considérables, dont ma classe nécessitera Tachât. Pour nous mettre d'accord, il fixa définitivement la somme à cent cinquante francs. J'ai préféré perdre cinquante francs et les recevoir à titre de gratification bénévole et non comme membre futur de la société. Une promesse même implicite, une simple reconnaissance envers une société me fait peur, car après tout, je ne vois pas comment on peut la lui témoigner, si ce n'est en y entrant. Or, il vaut mieux refuser un bienfait que de s'exposer h ne pas pouvoir le reconnaître. J'ai supposé ton consentement tacite ; car enfin, bonne Henriette, en un sens, cela te regardait plus que moi.
J*ai aussi commencé cette année à m*occuper sérieusement de l'étude de Tallemand. J'y ai déjà fait quelques progrès, et, d'après l'usage invariable, j'ai abordé il y a quelques jours les fables de Lessing. En somme, il n'y a que la bizarrerie de la construction et l'anomalie
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(les verbes in^gulien qui me paraissent des dinîculiës réelles. J*ai un secours fort utile dans plusieurs condisciples allemands, qui m*aidcnt de leurs conseils. Je pense fort souvent à la proposition que tu me fis il y a quelque temps par rapport aux voyages, etc., et je voudrais être en état de Taccepter au jour où je croirai y voir mon avantage. J'en suis, je te l'avoue, moins éloigné que jamais. Malgré toutes ces occupations, ma bonne Henriette, c'est vers toi et vers notre bonne mère, que j'aime à diriger ma pensée, quand elle a besoin de ce repos qu'elle chercherait vainement ailleurs. C'est une triste chose d'être réduit à étouffer ses facultés l'une par l'autre, faute de pouvoir les développer toutes. Dieu me garde de jamais l'essayer : quelquefois, j'en suis comme tenté; mais alors ton souvenir et celui de maman sont ma sauvegarde. Je ne serai jamais dans mon état normal que quand je pourrai joindre à l'étude et à la pensée les joies du cœur et de l'amitié. Les vacances passées ont été sous ce rapport l'idéal sur lequel je modèle mes souhaits d'avenir. Aussi que de rêves nous y
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avons formés, noire pauvre mère et moi ! Tu en étais toujours partie intégrante. Dis-moi donc dans ta prochaine lettre quelles seraient tes pensées par rapport à Tavenir et à la France. J*ai souvent voulu conjecturer sur ce point; msds faute de données, je n*ai pu arriver à rien de satisfaisant. Tu évites toujours de nous en parler. — Adieu, ma bonne et chère Henriette, tu connais la vérité de mon affection : c'est la seule reconnaissance que je puisse t*offnr pour tout ce que tu as fait pour moi. Puissé-je un jour te la prouver selon mes désirs.
Ton frère et ami,
B. RBRAN.
MADEMOISELLE RENAN
Au ctiâUau de Clemensow, potte de Zwierziniec, près Zamosc (Pologne).
Parii, i3 février i845.
Ta dernière lettre, ma bonne Henriette, m*& causé une })eine bien vive, en m*apprenant les inquiétudes que t'avait causées notre long si-
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lence. Fallail-il encore ajouter cette autre souffrance à toutes celles que tu t'imposes pour nous? Je ne puis, en vérité, comprendre comment nous avons pu négliger de l'écrire, alors que tu étais présente à toutes nos pensées et à tous nos entretiens. Sois bien sûre, chère Henriette, que désormais je saurai l'épargner une peine, dont mieux que tout autre je comprends Tamerlume.
Je devance un peu celte fois Tépoque de ma lettre, parce que je veux conférer plus sérieusement avec toi d*un avenir qui vient enfin m'obliger impérieusement de penser à lui. Jusqu'à ce jour, j'ai suivi passivement la ligne qu'une force supérieure traçait devaiU moi, et après tout je ne puis me résoudre à m*en repentir. Peut-on reprocher à l'homme encore incapable de faire une démarche avec sens et jugement, de ne pas résister à la force des circonstances souvent plus sage que lui, et qui saura bien après tout l'obliger à céder ? Mais enfin l'époque est venue, où le devoir m'oblige à insérer mon action dans la décision de ma destinée et à prendre un rôle actif dans ma propre vie.
On a donné suite à la proposition dont je t'ai déjà parlé, et en vertu de laquelle j'aurais occupé dès Tan prochain une chaire d'hébreu dans la maison des hautes études, qui doit, dit-on, éclore des projets de M. Affre. Un terme si rapproché m'avait toujours paru chimérique, et la réponse a été celle que je prévoyais. On m'a assuré pour l'avenir de l'accomplissement de roffre qui m'avait été faite, mais seulement lorsque j'aurais achevé le temps du séminaire. En vérité, comment ne l'avaient-ils pas compris du premier coup? Ce n'a pas été, je t'assure, une espérance déçue ; j'en ai môme été satisfait, car je conserve ainsi ma liberté, et d'ailleurs la couleur de cette maison ne me plaît pas : j'y vois des vues d'antagonisme, et je ne veux pas être un homme de parti.
D'un autre côté, je vois approcher l'époque 011 l'on m'offrira de faire le pas irrévocable dans l'état ecclésiastique. Pour les démarches préliminaires que j'ai déjà faites, une raisonnable prohabilité fondée sur de sages conseils a dû me suffire ; mais désormais une certitude absolue, résultat non d'influences étrangères
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OU des circonstances, maïs d'une conviction intime, d'une volonté libre et personnelle, m*cst devenue nécessaire. Et cette résolution, comment Taurai-je ? Tu as paru conclure du silence que je gardais sur ces pénibles questions, que les irrésolutions avaient enfm disparu de mon cœur. Hélas I ma bonne Henriette, que ce silence rendait mal ma pensée habituelle! Mais aussi pourquoi répéter toujours de tristes pensées, dont le remède n'est pas au pouvoir de l'homme ? Dans ces pénibles alternatives, mon grand mot est toujours celui de l'irrésolu : attendre, attendre encore. Je commence pourtant à sentir qu'il n'est plus de saison. Serait-ce quand, par mes délais, j'aurais fermé toutes les issues, que je voudrais retourner en arrière? J'ai donc dû tourner mes souhaits vers une position qui me laissât la liberté et l'expectative et servît en même temps à adoucir la transition et à m'ouvrir quelque issue, dans le cas où le devoir m'obligerait à recuk^v Concilier ces deux choses, tel est maintenant le but de tous mes projets, et, pour les réaliser, c'est vers toi, ma bonne Henriette, vers toi, à qui je dois
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tout, et û qui je voudrais tout devoir, que j'ai tourné ma pensée.
Je me suis rappelé la proposition que tu m'avais souvent répétée, d'une place qui, en me procurant l'avantage de ne rien précipiter, me fournît aussi les moyens d'étudier le monde sur un théâtre plus vaste et souvent plus \Tai que celui des livres, où j'ai seulement appris jusqu'ici à le connaître. D'ailleurs, ce serait un moyen d'acquérir des données sans lesquelles on ne peut vraisemblablement résoudre le problème de sa vie. Je crois que, si l'exécution en était encore possible, le moment où je me trouve serait le plus favorable. Libre de tout engagement, l'esprit suffisamment cultivé par des études suivies et des connaissances variées, parvenu à cet ûge où Ton a assez de fermeté pour ne pas flotter au premier vent qui souffle, et assez de flexibilité pour saisir le bien et le beau partout où on le trouve, et pour se modeler sur lui, je trouverais dans l'exécution de ce plan le complément d'une éducation incomplète sous quelques points de vue, et une heureuse transition de l'éducation à la >'ie.
Outre ces avantages intellectuels, j*y trou-
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encore le moyen le plus simple de faire agréer un refus au moins momenlané à des supérieurs que la prudence me défendrait de choquer, quand même la probilé ne me commanderait pas envers eux la reconnaissance. D'ailleurs, pourrais-je ne pas désirer de soulager le plus tôt possible ceux qui se sont imposés pour moi des sacrifices? Enfin, chère Henriette, tu comprends aussi bien que moi tous les avantages que j'en pourrais retirer, puisque c'est toi-même qui m'en as suggéré l'idée. J'ignore entièrement quelle peut être la nature de la position que tu songeais alors à me procurer, ou quelles sont les modifications que le temps a pu apporter à tes projets primitifs. Je me garderai donc d'entrer dans aucun détail ; je t'accorde plein
Iel absolu pouvoir. Je me suis jusqu'ici trop bien trouvé de ce que j'ai reçu de ta main pour ne pas m'y confier sans réserve. Il est inutile de te dire que la place qui me laisserait le plus de temps pour mes études particuhères, ou qui ne m'occuperait qu'à des études fructueuses pour moi, serait celle qui me conviendrait le mieux ; car mon progrès
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intellectuel sera toujours la plus chère de mes intimes pensées.
Les parties auxquelles je m'appliquerais le plus volontiers, et dont je crois être capable de donner des notions étendues, sont les langues et les littératures anciennes, les langues orientales, les sciences mathématiques et physiques, rhistoire (quoique mes études y soient moins complètes) et surtout la philosophie. Enfin, je me Tie assez à ma facilité et à l'habitude que j'ai des diverses études, pour oser promettre d'être bientôt capable de diriger un autre dans l'élude d'une branche quelconque. Quant k des études classiques élémentaires, je m'y résignerais. Le pays oii le mouvement intellectuel serait le plus avancé, l'AUemage par exemple (j'entends les universités), serait aussi le séjour qui me plairait davantage; d'autant plus que j'aurai bientôt une connaissance assez étendue de la langue do ce pays, et que j'ai toujours été surpris de voir mes pensées en parfaite harmonie avec les points de vue de ses philosophes et écrivains. Enfin, bonne Henriette, j'abandonne tout li tes soins maternels; tout ce que tu feras, je l'approuve, je
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Taccapto comme l'œuvre d'une providence bienveillante, qui a toujours voulu se servir de ta médiation pour me faire du bien.
Peut-être pourtant serait-il prudent de ne pas encore agir d'une manière décisive. Jusqu'à deux ou trois mois, je ne suis pas encore sûr de moi ; on pourrait me faire telle proposition, que je ne pourrais absolument refuser, sans tout briser. Si tu peux agir comme incertaine encore de mon consentement, agis : sinon, je te promets une réponse définitive dans quelques semaines. Malgré cette incertitude, j*ai voulu te mettre au courant des choses, afin que tu pusses toi-même me conseiller, et tout diriger en conséquence. Je pense que l'époque la plus propice pour l'exécution serait le commencement de l'année (classique) prochaine. Je ne répugnerais pourtant pas du tout à passer encore ici une grande partie de Tannée prochaine. La facilité qui m'a été accordée d'assister à différents cours de la Sorbonne et du Collège de France, m'en rend le séjour utile et très supportable.
Que de projets, pauvre Henriette, pour un avenir que je ne verrai peut-clre pas I Cette
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pensée de la mort me poursuit toujours ; je ne sais pas ce qui fait cela : heureusement qu*elle ne m'attriste pas beaucoup. Je commence à envisager la vie avec plus de fermeté, quoique l'incertitude m'accable. Il est si pénible de marcher les yeux bandés, sans savoir où Ton va I II y a des moments où je regrette le peu de liberté, qui a été laissé à l'homme, pour influer sur sa vie : je voudrais que sa destinée eût été ou tout à fait fatale, ou entièrement dépendante de lui, au lieu que maintenant il est assez fort pour y résister, et pas assez fort pour diriger; et cette ombre de liberté n'aboutit qu'à le rendre malheureux. — Puis je me console, et je pense que Dieu fait bien ce qu'il fait. — Adieu, ma bonne et chère Henriette ; ton amitié me console et me soutient dans ces pénibles moments. Oh I quand pourrons-nous à loisir nous dire toutes nos pensées ? Tu connais la sincérité et la tendresse de mon afTeclion.
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Notre mère est très bien: elle parait fort contente. — Je lui avais parlé durant les
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vacances de notre affaire, comme d'une possibilité, el elle n'en parut pas éloignée ; car elle l'envisageait comme temporaire. La pensée de cette bonne mère me remplit de douceur ; car elle se lie à tous mes rêves de bonheur. Mais aussi, quelquefois elle me uàvre de tristesse. Grand Dieu î que deviendrait-elle en telle hypothèse? — Que l'opinion est cruelle d'ajouter tant d'importance aux démarches d'un enfant î Je sacrifierais tout au bonheur de cette bonne mère, même le bonheur de ma vie entière. Je n'excepte que le devoir ; puisse-t-il ne pas me forcer à ce que lui seul pourrait m'arracherl i^eu, ma très chcre Henriette.
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Je l'écrivais encore il y a quelques heures, mon Ernest bien-aimé,au moment 011 ta dernière lettre m'a été remise. J'abandonne trois
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OU quatre pages, que je t* avais déjà adressées, pour répondre à celte lettre si aflectueuse dont chaque mot, chaque pensée est entrée au fond de mon ûme. Bon et cher ami ! il y a aujourd'hui vingt-deux ans que lu ouvris les yeux à celte vie qui. pour toi aussi, devait avoir tant d'amertume ; depuis ce temps , quelle est l'heure où lu n'as pas été ma première, ma plus tendre préoccupation ? Oh I que tu as raison de tourner vers moi ta pensée, quand tu te sens oppressé par la douleur ! C'est me prouver que tu as compris comment je t'aime : c'est me rendre avec usure tout ce que je t'ai donné. — Oui, mon Ernest, avant d'aller plus loin dans la carrière où tu es entré, avant de faire un pas irrévocable dans une telle voie, il faut, comme tu le sens loi-même, que toute influence étrangère cesse d'agir sur ton esprit, que ta détermination vienne d'une volonté éclairée el libre. Or, pour qu'elle soit libre, il faut que tu sortes, pour quelque temps au moins, de l'atmosphère où tu as jusqu*à présent vécu, cl, pour qu'elle s'éclaire, il est de toute nécessité que tu puisses connaître quelque peu ce monde où lu dois passer ta vie : il est des
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choses que lous les livres de Tunivers ne sauraient enseigner. L*exéculion de l'idée que je favais suggérée n*esl aujourd'hui ni plus diflicileni plus impossible que lorsque je t'en parlai; et, du moment que tu goûtes ce projet, mon bien cher ami, tu peux être assuré que je vais mettre tout en œuvre pour le rendre réalisable.
Sois parfaitement tranquille à l'égard du secret que tout nous commande, pour qu'aucune responsabilité ne pèse sur toi, pour que rien ne compromette ta position déjà si difficile; j'agirai en tout en mon propre et privé nom ; je te conserverai ta liberté entière ; lu ne seras pour rien dans mes démarches; moi seule aurai tout pensé, tout fait. Il y a plus : je n'emploierai peut-être pas d'abord l'intermédiaire de M. D... qui m'en avait le premier parlé, afin d'être bien assurée qu'aucune indiscrétion ne sera commise ; ce n'est pas la seule de mes connaissances dont je puisse réclamer les services. J'agirai donc, sois-en certain, mais sans que tu paraisses en rien, sans être sûre de ton consentement ni de ta participation.
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Quoi qu'il en puisse être du résultat de mes démarches, je crois fermement que lu dois rester entièrement libre de tes engagements actuels pour toute Tannée prochaine. Crois-tu que je recule devant l'idée de te savoir étudier et vivre librement pendant une année soit à Paris, soit à l'étranger? Nullement, mon Ernest, et j'y reviendrai certainement, si je ne réussis pas à le trouver une position telle que je la désire. Toutes mes ressources t'appartiennent, elles me permettront même ceci, et je serai trop heureuse de les consacrer à porter quelque calme dans ton cœur, où je lis du fond de ma solitude et où je vois tant de troubles et de soufTrances. J'ai eu Tâme navrée en lisant dans ta lettre que des pensées de mort traversaient ton esprit et que tu ne t'en attristais point. Hélas I ami, qui désirerait vivre s'il ne songeait qu'à lui seul ?... Mais n'est-ce donc rien qu'une tendresse comme celle que je te porte I Lorsque tu le complais dans de telles idées, penses-tu aux deux êtres dont tu es le premier bien, la plus vive affection?... L'une de tes mères, tu parviens à lui persuader que tu es heureux ; mais
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celle qui dans ce moment pleure si doulou reasement avec toi, ne mérite-t-elle pas aussi que tu relèves ton courage en lui donnant un souvenir? Ranime-toi donc, mon Ernest, en pensant que tu n'es pas seul au monde, que tu as pour partager toutes tes peines, pour les alléger autant qu*elle le pourra, une sœur que le sort n*a pas épargnée et dont tu seras toujours la plus chère consolation. J'ai joué en tout ceci le triste rôle d'une Cassandre: j'ai prévu, j'ai prédit la cruelle incertitude qui t'accable ; nul n'a voulu me croire, et seule je ne pouvais résister.
Non, mon ami, non, Topinion, quoique bien aveugle et bien injuste, n'est pas assez cruelle pour attacher aux démarches d'un enfant la responsabilité qui arrachait de ton CŒur un cri si douloureux. J'ai connu des hommes honorables et honorés qui avaient reculé devant les liens qu'on te propose, et personne ne songeait à leur faire un crime d'une déUcatesse de conscience qui n'est malheureusement que trop rare. Quelle âme honnête oserait le faire aujourd'hui, quand on voit, dans l'arène des partis et des que-
relies, ceux qui ne devraient connaître qne des paroles de paix etdecharilé?... Ne t'effraie donc pas u cette idée. Je ne veux ni t^ofinr, ni te conseiller une rupture, mais si tes convictions et ta conscience t'y poussaient, ne crains pas le blâme de ceux dont l'opinion doit seule compter.
Ne redoute pas non plus les difficultés pécuniaires; il n*en est pas que je ne sois prête à lever, du moins dans la sphère où mes faibles moyens me permettent d'atteindre. Quant h te créer une autre perspective, notre frère et moi nous serions encore tes appuis, et nous réussirions, je l'espère, non pas peutêtre au gré de nos désirs ; mais enfin, mon Ernest, tout sort n'est-il pas momentanément acceptable quand il donne du pain et de Tindépendance, ces deux premières nécessités de la vie? Je te le répète, bon et cher ami, mon but en tout ceci n'est de te pousser à rien : je veux seulement, je désire par-dessus tout que tu sois libre pendant deux années, que tu puisses juger sainement ce qu'on te propose ; puis, si tu voulais reprendre la môme voie, je n'aurais plus la moindre observation à faire.
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dès que lu y rentrerais avec une résolu lion ]>er8onnene et éclairée. Je ne puis croire qu'un pareil arrangement coûte des larmes à notre mère ; je ne puis pas me représenter qu'il y ait quelque chose qu'elle désire plus que ton repos et la tranquillité de ton âme... D'ailleurs, tu l'as senti, quand une chose devient un devoir, toute autre question, quelque délicate qu'elle soit, s'afTaiblit cl disparaît devant cette loi impérieuse. Quand cela deviendra nécessaire, nous traiterons plus longuement ce point si cher et si important. Je pense, mon ami, qu'il n'est pas nécessaire de résumer ce que je t'ai dit avec tant de longueurs. Tu as compris, je l'espère, qu'en toute hypothèse tu trouveras un appui et la plus tendre assistance. Je me flatte d'avoir tout prévu ; et alors même que dé nouvelles difficultés surgiraient encore, elles me trouveraient prête à y opposer un nouveau courage. Ne le laisse donc point abattre, mon bien cher enfant I La vie est une bien rude épreuve ; de bonne heure la tienne est amère ; mais songe que tu n'es pas seul à en supporter le poids. Lorsque tu croiras qu'une
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indiscrétion sera moins à craindre pour les démarches que je vais commencer, dis-le-moi, mon bon Ernest, afin que je puisse réclamer les services de la personne qui m'avait con— seillé la première de mettre un intervalle entre tes études el tes engagements. D'ici là, je ne lui en parlerai point ; maisj'agirai par ailleurs. Je pense même que, près de lui aussi, il me serait possible de faire une première demande sans te compromettre en rien. Je verrai... Tu comprends bien, n'est-ce pas, que j'ai plusieurs cordes à mon arc et que, dans tous les cas, des études libres te seront toujours possibles. Ernest, mon bon enfant, que ne puis-je te voir au moins pendant une heure?... Je te sais accablé de tristesse et de tourments, et je suis à cinq cents lieues de toi. Mon Dieu, soyez pour lui ce qu'il ne m'est plus permis d'être, la voix qui console, l'ami qui soutient I — De tout ceci, mon bon Ernest, tu concluras facilement avec quelle anxiété j'attendrai de tes nouvelles. Ecris-moi donc quand cela te sera possible, et surtout si quelque nouveau chagrin venait encore bouleverser ton âme. Je ne suis plus prévoir que des douleurs.
Le même jour où j*ai reçu ta lettre du i^ décembre, j*eus aussi des nouvelles de notre bonne mère : et aujourd'hui encore je reçois une autre lettre d'elle en môme temps que la tienne. Elle se dit bien, très bien, et un petit mot d'Emma achève de me rassurer pour sa santé et sa position. Le courrier précédent m*avait aussi porté des nouvelles de notre frère et de sa femme ; eux du moins sont heureux. Puissent-ils l'être toujours ! -~ I>onne de mes nouvelles à maman ; dis-loi que je l'embrasse tendrement et que j'ai reçu sa lettre. Ajoute aussi que j'attendrai un peu à y répondre, puisqu'elle saura par loi que je me porte bien. — Je t'écris à une heure bien avancée, mon pauvre enfant, et j'ai encore peine à te quitter. Adieu I Courage et confiance en ceux qui t'aiment I II n'est pas possible que tu sois complètement malheureux avec une affection comme celle que je te porte. Dans ta vie, mon Ernest, j'ai confondu toute la mienne ; crois que je ne l'en sépsirerai jamais. — A toi toujours et de toute mon Ame I
MADExMOISELLE RENAN
Au diàleau de Clemensow, poste de Zwierziniec, près Zamosc (Pologne).
Ptris, II avril i845.
Que ta dernière lettre, mon excellente sœur, est venue à propos pour soulager mon pauvre cœur et relever ses espérances! Non, Dieu ne m'a pas délaissé, puisqu'il m'a conservé une affection si tendre et si généreuse ; jamais je ne renoncerai à l'espoir du bonheur, tandis que je pourrai compter sur eUe. Rassure-toi donc, ma chère Henriette, sur les souffrances intimes et les cruelles perplexités que ton cœur a devinées dans le mien. Je suis trop vrai avec toi pour nier que mon âme en ait ressenti les plus dures atteintes. Mais ton amitié, qui m*est témoignée d'une manière si douce et si eflicace, suffirait pour en tempérer l'amertume. D'ailleurs, bonne Henriette, jamais toute lueur d'espérance
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n^est sortie de mon cœur ; cl mènic dans ces rares moments où la mort m*a semblé le seul remède à mes maux, eh bien I même alors il y avait encore au fond de mon élrc une région assez calme. C'est dans ces moments qu'on est heureux d'ôtre capable d'une pensée morale. Si la fin de l'homme était la joie, la vie serait insupportable à ceux à qui le sort l'a refusée ; mais quand on a placé le terme de sa vie dans un monde plus haut, on est moins ému des tempêtes qui agitent les régions inférieures. Je me consolais en songeant que je souflrais pour ma conscience et pour la vertu. La pensée de ce Jésus de l'Évangile, si pur, si beau, si calme, mais si peu compris de ceux même qui radorent, m'était surtout d'un admirable soutien. Quand je retraçais à ma pensée ce sublime idéal de souffrance et de vertu, je sentais mes forces renaître, et je consentais à soullrir encore. — Mon Dieu, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ; pourtant que votre volonté soit faite, et non la mienne I
Je dois d'abord t'annoncer, ma bonne Henriette, que, conformément à tes conseils
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et à ce que j'ai cru mon devoir, j'ai refusé d'avancer cette année au sous-diaconat, auquel j'ai été invité, et qui, comme tu le sais peul> être, compte pour le pas irrévocable. Cette démarche n'aura, j'en suis sûr, aucune suite fâcheuse. — Avant d'entrer dans la discussion de nos projets, je veux, bonne Henriette, compléter les notions que je t'ai déjà données sur mes dispositions actuelles, afin que cette connaissance serve à te diriger dans les démarches que lu veux bien entreprendre pour moi. Je ne me rappelle pas l'avoir jamais exposé les motifs pour lesquels la carrière ecclésiastique a cessé de me sourire; je veux le faire aujourd'hui avec toute la netteté d'une âme franche et droite, parlant à une intelligence capable de la comprendre. Eh bien ! le voici en un seul mot : je ne crois pas assez. Tandis que le calhohcisme a été pour moi la vérité absolue, le sacerdoce s'est montré à moi entouré d'un éclatant prestige de grandeur et de beauté. Quelques circonstances accidentelles, provenant des hommes et non des choses, ont pu ralentir quelques instants rélan spontané de mon âme ; mais ce n'étaient
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que de légers nuages, qui se sont dissipé:*, aussitôt que j*ai compris que toutes les conditions de la vie étaient assujéties à ces épreuves, et à de plus cruelles encore. Maintenant plus que jamais je me sentirais prêt à les mépriser et, si Dieu m'accordait en ce moment celle illumination intérieure, qui fait loucher l'évidence et ne permet plus le doute, oui, des ce moment, je me consacrerais au catholicisme, et je me dévouerais non pas à la mort, puisqu'il ne s*agit plus de cela, mais au mépris et à la raillerie, pour défendre une cause qui aurait ravi ma conviction.
Mais au milieu de tout cela, ma pensée poursuivait un immense travail. Du moment où ma raison se réveilla, elle réclama ses droits légitimes, tels que tous les temps et toutes les écoles les lui onl accordés; j'entrepris dès lors la vérification rationnelle du christianisme. Dieu, qui voit le fond de mon âme, sait si j'y ai procédé avec attention et gincérilé. Gomment, en effet, juger légèrement et en se jouant les dogmes devant lesquels dix-huit siècles se sont prosternés? Certainement, si j'avais à me défendre de quelque
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partialité, elle leur était favorable et non hostile. Tout ne me portait-il pas à être chrétien? Et le bonheur de ma vie, et une longue habitude, et le charme d'une doctrine dont on s'est nourri, qui a pénétré toutes les idées de la vie? Mais tout a dû céder à la perception de la vérité. Dieu me garde de dire que le christianisme est faux ; ce mol dénoterait bien peu de portée d'esprit : le mensonge ne produit pas d'aussi beaux fruits. Mais autre chose est de dire que le christianisme n'est pas faux, autre chose qu'il est la vérité absolue, au moins en l'entendant comme l'entendent ceux qui se portent pour ses interprètes.
Je l'aimerai, je l'admirerai toujours; c'est lui qui a nourri et réjoui mon enfance ; il m'a fait ce que je suis ; sa morale (j'entends celle de l'Évangile) sera toujours ma règle; toujours j'aurai en aversion ces sophistes qui emploient contre lui la calomnie et la mauvaise foi, car il y en a qui le font; ceux-là le comprennent bien moins encore que ceux qui se livrent a lui en se fermant les yeux. Jésus surtout sera toujours mon Dieu. Mais quand on descend do ce christianisme pur.
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qui, bien entendu, ne serait que la raison elle-même, à ces iddes mesquines cl étroites. i toute celle mythologie qui tombe devant la critique... Henriette, pardonne-moi de te dire tout cela : je n'adhère pas à ces pensées, mais je doute, et il ne dépend pas de moi de voir autrement que je vois. El pourtant ils vous disent qu'il faut admettre tout cela, qu'on n'est pas catholique sans cela. 0 mon Dieu, mon Dieu, que faut-il être donc?... Voilà mon étal, ma pau>Te Henriette... Il ne s'agit pas entre nous de toute celle théorie; mais lu comprends maintenant ma position. Oui, je te le répète, c'est là l'unique cause qui m'éloigne du sacerdoce. Humainement, tout m'y sourirait : la vie qu'il impose ne serait pas bien différente de celle qu'en tout cas je mènerai ; je serais sûr en l'embrassant d'un avenir parfaitement conforme à mes goûts, toutes les circonstances semblent réunies pour m'aplanir les voies ; je puis même le le dire, une réputation commencée, qui m'assure que je parviendrais à sortir de cet insipide vulgaire... Mais tout doit céder au devoir. Il n'y a que maman qui me déchire le cœur; là, il n'y a pas de remède.
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Arrivons à nos projets, ma bonne Henriette. Je suis d*avis que tu avances, mais doucement, et surtout en ne présentant ma démarche que comme un délai à certaines personnes. Le fait est qu'il en est ainsi, et que s'il fallait faire un pas décisif en arrière, j'attendrais encore. Comment faire après cela, si des réflexions ultérieures amenaient un revirement? Je n'accepterai jamais le parti que tu me proposes , d'une année d'études libres : Dieu sait s'il me plairait, envisagé en luimême ; mais il me désolerait en songeant aux sacrifices qu'il t'imposerait.
Non, bonne Henriette; je suis bien au séminaire, on y est plein d'égards pour moi. D'ailleurs j'y puis rester en conscience, puisque j'hésite seulement et que si tous les hésitants devaient en sortir, il serait bien désert.
Un préceptorat ordinaire ne me plairait qu'autant qu'il m ofl^rirait des avantages pour mon progrès intellectuel. Car tu comprends qu'il ne m'avancerait pas à grand'chose pour l'avenir. J'ai quelquefois songé à prendre mes grades; quelques semaines me sufllraient pour le baccalauréat. Mais l'université ne me
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platt qu*à demi : non que je partage les idées exagérées de nos déclama leurs ; mais je sais qii*eUe exerce une inquisition considérable sur ses membres, et que tout s'y fait par faveur. Si je me soustrais à une autorité, ce n'est pas pour me soumettre à une autre. Une nouvelle porte s'est depuis quelque temps ouverte devant moi. J'assiste deux fois par semaine au cours de langues orientales de M. Quatremère au Collège de France. Comme le nombre de ses élèves n'est que de quatre ou cinq, j'ai bientôt fait sa connaissance, appuyé sur la recommandation du premier professeur de langue hébraïque au séminaire, lequel est avec lui en commerce scientifique. Comme il a à peu près la direction de ces études en France, j'espérerais qu'il pourrait m'y avancer. Cette branche me plairait d'autant plus, que j'y ai fait des progrès considérables. Mais je ne voudrais m'arrêter décidément à aucun de ces projets avant de les avoir étudiés de plus près. Or, c'est ce que je pourrai, moyennant l'exécution du plan que tu travailles à réaliser pour moi. Tout le reste ne peut être que d'une exécution ultérieure. J'attends donc,
ma chère Hcnriclle, le résultat de les démarches. Pour\u que le secret soit gardé à regard du séminaire et surtout de maman, et que la chose soit présentée sous le jour que je l'ai dit, c'est-à-dire comme délai et épreuve, il n'y a rien à craindre. Pauvre Ilenrielle, que ne puis-je l'ouvrir ma pensée tout entière I Je me désole quand je pense qu'il nous faulun mois entier pour échanger une pensée. Adieu, ma honne el chère Henriette. Sur loi reposent toutes mes espérances de bonheur. Pourrai-je un jour le rendre tout ce que tu as fait pour moi? L'avenir me désole par son incertitude. Au moins tu posséderas toujours la lendresse la plus vive de mon cœur ; c'esl le seul retour que je puisse le promettre.