ROSNY
Au même.
1607, 2 juillet.
Mon ami, puisque ma présence est nécessaire avec mon Conseil, comme je vois par votre lettre, je partirai demain, irai coucher à Essonne et jeudi je serai à Paris. Quant à ce que vous me mandez que lorsque vous servez le mieux, c'est à cette heure-là que l'on juge sinistrement de vos actions, c'est chose qui arrive, je ne dirai pas souvent, mais toujours, que ceux qui manient les grandes affaires sont sujets à cela, et plus par envie que par pitié. Vous savez moi-même si j'en suis exempt, et d'une religion et d'autre. Ce que vous avez à faire, c'est, comme je prends conseil de vous en toutes mes affaires, vous preniez conseil de moi aux vôtres quand elles importeront tant soit peu, comme du plus fidèle ami que vous ayez au monde et du meilleur maître qui fût jamais.
Henry.
' Loin de la marquise et soustrait à son influence.
436 LETTRES DE HENRI IV [l607j
A mon compère le connétable de France.
1607, II juillet.
Mon Compère, j'ai été ces jours passés à Verneuil, et ai passé à Chantilly ', où j'ai bien appris des nouvelles, qui sont que tout le monde qui veut tire de l'arquebuse dans vos bois aux bêtes fauves; et que tous les pâtés et présens, qui se font aux présidens, conseillers et gens de justice de cette ville, de venaison, viennent de vos forêts, mêmement que Le Luat y fait tirer. De quoi je vous ai bien voulu avertir; ce que, si je n'eusse fait, Frontenac, qui en crève de dépit, vouloit faire et s'en étoit chargé, ainsi que plus particulièrement vous l'entendrez de Cachât , qui vous rendra cette-ci et de mes nouvelles ; et sa suffisance me fera finir pour vous prier de le croire et que je vous aime bien. A Dieu, mon Compère. Le 11 ^ juillet, à Paris.
Henry.
A Madame de Montglat.
1607, 16 juillet.
Madame de Monglat, en cette grande affliction que vous avez nouvellement reçue par la perte de feu votre mari, je participe avec vous pour celle que j'y ai faite d'un bon et fidèle serviteur. Mais puisque telle a été la volonté de Dieu, qui dispose de nous comme il lui plaît, et à laquelle nous nous devons tous conformer, j'estime que le meilleur conseil que je vous puisse donner et la meilleure consolation que vous puissiez recevoir de moi est, après vous y être conformée, de croire que s'il vous a ôté un bon mari, en même temps il vous en a redonné un autre, et de plus vous a laissé un bon roi et un bon maître qui
' Le Roi
sieurs jours
allait de temps en temps chasser à Chantilly et y restait plu- ;, même en I absence du Connétable.
aura soin de vous. Mon fils sera dorénavant votre mari, et moi votre bon roi et maître, car je vous témoignerai comme vos services m'ont été et sont agréables, ainsi que plus particulièrement j'ai commandé au sieur de la Chesnaye, qui vous rendra cette-ci, et que je vous dépêche exprès pour vous visiter, de vous assurer et vous dire que l'affection que jusques ici vous avez témoignée à mon fils et le soin que vous avez eu de lui et de mes autres enfans, veut que je vous défende très-expressément de faire la quarantaine ' et la femme, qui est de vous abandonner aux cris et aux pleurs, puisque sur votre soin repose la conservation de mes enfans, qui vous doit servir d'excuse et de consolation en votre juste douleur ; de laquelle je prie Dieu, de tout mon cœur, Madame de Montglat, qu'il vous console. Ce 16« juillet, à Paris.
Henry.
Au duc de Sully.
160", 29 juillet.
Mon ami, j'ai été bien étonné quand j'ai vu votre lettre, car c'a été la première nouvelle que j'ai eue de ce que m'écrivez, la chambre de justice * ne m'en ayant rien mandé, ni ne s'en parlant ici d'aucune façon du monde. S'ils l'eussent fait et tous autres, j'eusse répondu en maître qui aime son serviteur ; mais ceux qui vous l'ont rapporté ne vous aiment guères, ni moi aussi, et leur dessein n'a été que de bâtir quelque brouillerie à votre préjudice et au mien, tâchant d'échauffer votre colère pour vous faire parler, et puis tâcher par autre voie de me le faire trouver mauvais ; car je vous jure, encore un coup, qu'il ne s'en est ouï parler ici. Vous êtes prompt, et vois par votre lettre que vous croyez déjà ce que l'an YQU.s
1 Réclusion ou retraite de quarante jours. '^ Etablie pour poursuivre les financiers.
43S LETTRES DE HENRI IV \\mi]
avoit dit. Cependant le rapport est tout entièrement menteur. Modérez votre colère et croyez moins tout ce que Ton vous dit, et vous ferez enrager ceux qui vous portent envie du bien que je vous veux. Je n'ai mis la main à la plume depuis la goutte que cette fois ; la colère que j'ai contre ces rapporteurs a surmonté ma douleur, bien qu'elle est en vous écrivant plus forte qu'à Fontainebleau. Il est besoin que vous veniez ici, M. le Garde des sceaux* et vous ; car jamais serviteur ne fut plus aimé du
maitre que vous Tètes de
Henry.
Ce ao*" juillet, à Monceaux.
.1 la marquise de Verneuil.
KîOZ, Tors le 8 août.
Mon cher cœur, je n"ai point eu de vos nouvelles depuis quatre jours. Je crains que les ouvrages que vous avez auprès de vous ne vous fassent oublier l'ouvrier '. Pour moi, mes dévotions m'excusent jusques à cette heure ^ Je ne sais rien de nouveau qui vaille la peine d'être écrit. M. de Nevers est venu dire à Dieu, qui s'en va à Nevers. M. le prince d'Orange '' est arrivé ce soir. J'ai pris un cerf où M. de Seuilly a été à la mort. Je vous donne le bonsoir et un million de baisers de bon cœur. Mandez-moi des nouvelles de nos enfans.
> M. de Sillerv.
^ Par la permission du Roi, Madame de Montglat avait envoyé à Madame de Verneuil ses enfants, à Paris, pour que. en les lui laissant trois ou quatre jours, elle pût les voir à son aise. Elle devait ensuite les renvoyer à Saint-Germain, résidence ordinaire de tous les enfants du Roi.
3 Aux approches des grandes l'êtes, le Roi se tenait éloigné de ses maîtresses pendant quelques jours, faisait ses dévotions et recommençait sa vie de désordres. A la date de cette lettre, il s'agit de l'Assomption.
* Philippe-Guillaume de Nassau, qui avait épousé, en 1606, Eléonore de Bourbon-Condé.
Jfi07j LETTRES DE HENRI IV 439
A la mêmp.
1607, 23 août.
Mon cœur, je vous envoie bien plus de coquilles c[ue je ne vous avois promis, et vos gants d'Espagne. Mandezmoi si vous les trouverez bons et les coquilles belles. J'ai su, depuis être ici \ que c'est par des moines ou gens qui en prennent les habits, que Bassompierre mande toutes les nouvelles -. Enquètez-vous si hier il fut de telles gens à Charenton. Je me porte fort bien, Dieu merci. Envoyezmoi cette lettre de Rome que ne me vouh\tes bailler hier au soir. Je vous donne le bonjour et un million de baisers, vous jurant que je vous aime de tout mon cœur.
A la même.
1607, 1( oct«brr.
Mon cher cœur, nous venons de dîner céans et sommes fort saouls. Je vous verrai devant que partiez de Paris, et vous chérirai non comme il faut, mais comme je pourrai '. Ce porteur me hâte si fort, que je ne vous puis faire que ce mot. Bonsoir le cœur à moi : je te baise un million de fois. Ce H» octobre.
' SainUMaur, La marquise était venue à Charenton, pour être plus près du Roi. La Reine se plaijrnit de ce voisinage à Sully, qui envoya uu ae ses secrétaires porter au Roi la plainte de la Reine.
* Sans nul doute, Bassompierre taisait espionner les allées et venues de la marquise, par de faux moines, et en avertissait la Reine, qui avait su, par ce moven, l'arrivée de la marquise à Charenton.
' Henri I\ a eu une quantité étrange de maîtresses ; « il n'étoit pourtant pas grand abatteur de bois, dit Tallemant des Réaux ; aussi éloit-il toujours cocu •. Madame de Verneuil Tappela un jour Capitaine bon vouloir. Henri IV s'en souvenait évidemment en écrivant ce ■ comme je pourrai ■.
440 LETTRES DE HENRI IV [l607]
À la même.
1607, 18 octobre.
Je ne pensois point en vous mandant que vous seule pouviez changer mon humeur mérancolique en joie, vous offenser ; aussi peu en vous témoignant le désir de vous chérir et le déplaisir d'en être privé. Ce n'a jamais été mon intention, ni ne l'est encore, de vous empêcher de prier Dieu, tant s'en faut; je l'approuve extrêmement. Vous dîtes que ma mérancolie ne procède de vous; je ne vous en ai pas accusée ; et n'en ayant sujet du monde, il est tout évident qu'elle procède de la rate ; pour à quoi pourvoir, je viens de prendre médecine. Vous me mandez que vous voulez vivre autrement que de coutume ; j'ai trouvé ce style bien rude, pour ne vous en avoir donné occasion. Si vous continuez, vous me ferez résoudre à ce qu'il vous plaira. Je vous baise en toute humilité les mains. Ce 1 8^ octobre.
A la même.
1607, vers le 20 octobn-.
J'ai reçu votre lettre. Il est vrai que dimanche nous résolûmes d'employer une heure à établir une façon de vivre qui nous apportât plus de contentement que votre ingratitude et inégalité ne nous en avoit donné depuis quatre ans. Pour cet effet, je m'y en allai lundi au matin, où, au lieu de recevoir quelque bon visage, vous commençâtes par me dire pourquoi j'étois venu si matin, et qu'il y avoit un de nous deux trompé. A la vérité ce fut moi ; car je n'espérois des langages si rudes, qui peu après furent suivis de pires ; car rompant la courtoisie de ceux que l'on va voir chez eux, vous me dîtes ces mêmes paroles : Je vous supplie, ne me voyez jamais; je n'ai jamais reçu que du mal
de VOUS. Je vous réponds : Madame, songez-y bien, je ne mérite pas ce traitement. Vous me répondîtes : Cela est tout résolu. Je vous répondis sans colère : Jugez qui a tort pour nos enfans. Ce seroit à vous à qui il les faudroit recommander, car si je n'étois de bon naturel, vous leur faites le pis que vous pouvez.
Au duc de Sully.
1607, 25 octobre.
Mon ami, bien que je sois parti mal d'avec Madame de Verneuil, si ne laissai-je pas d'être curieux de savoir la vérité d'un bruit qui court ici, c'est que le prince de Joinville la voit ; apprenez-en la vérité et me la mandez dans un billet que je brûlerai, comme vous ferez cette-ci. L'on dit que c'est ce qui le retient si longtemps. Vous saurez bien si c'est faute d'argent.
A Madame de Montglat.
1607, 14 novembri.
Le fouet, comme on le verra dans cette lettre, était pour Henri IV le grand moyen d'éducation : il recommandait sans cesse à Madame de Montglat de l'appliquer à ses enfants, et le Journal de Héroard ' nous prouve que le père et la gouvernante mettaient la théorie en pratique à qui mieux mieux. Ainsi, le 22 mars 1604, le Dauphin est fouetté par Madame de Montglat, et sa colère est telle, qu'il veut battre et égratigner la Reine. Le 5 septembre, c'est le Roi qui fouette son fils, lequel égratigne son père aux mains et le prend à la barbe : Madame de Mongtlat lui redonne le fouet à cinq ou six reprises, et la correction dure plus de trois quarts d'heure. C'est bien pire le 23 octobre. Le Dauphin s'était levé de mauvaise humeur, et on l'avait dérangé de son jeu pour le mener au Roi. « Il y va comme forcé : Otez votre chapeau, lui dit le Roi -, il se trouve embarrassé pour l'ôter ; le Roi le lui ôte, il s'en fâche : puis le Roi lui ôte son tambour et ses baguettes, ce fut encore pis : • Mon chapeau., montamhour,mes baguettes •.
' Médecin du Dauphin.
442 LETTRES DE HENRI IV [l607]
Le Roi, pour lui faire dépit, met le chapeau sûr sa tête : Je veux mon chajxau. Le Roi l'en frappe sur la tête, le voilà en colère et le Roi contre lui. Le Roi le prend par les poignets et le soulève en l'air comme étendant ses petits bras en croix : Héî vous me faites mal! Hél mon tambour'. Hé ! mon chapeau ! La Reine lui rend son chapeau, puis ses baguettes ; ce fut une petite tragédie. Il est emporté par Madame de Montglat ; il crève de colère ; porté à la chambre de mademoiselle la nourrice, où il crie encore longtemps sans se pouvoir apaiser, il ne veut ni baiser ni accoler Madame de Montglat, ni lui crier merci, sinon quand il se sentoit retrousser ; enfin, fouetté non châtié ', criant : Hé! fouettez-moi là haut. Il égratigne au visage, frappe des pieds et des mains Madame de Montglat ; il est enfin apaisé, lui étant parlé de faire collation. Goûté, rôtie à l'accoutumée : il semble qu'il n'y paroît plus. Sa nourrice le met à part et, seule, lui dit : Monsieur, vous avez bien été opiniâtre, il ne faut pas, 11 faut obéir à papa; il répond en soupirant gros : Tuez Mamanrja -, elle est m&hante ; je tuerai tout le monde, je tuerai Dieu. •
Le lendemain, Tenfant était malade ; il avait mal à la tète, au bras, à l'épaule ; il avait des égratignures et était tout blême ; il ne voulut aller voir le Roi que sur la promesse qu'il lui donnerait du bonbon et du sucre rosat. — Le 27 octobre 1609, Henry I"V célébrait pour la dernière fois l'anniversaire de la naissance de son fils ; il but au Dauphin disant : « Je prie Dieu que d'ici à vingt ans je vous puisse donner le fouet 1 » Le Dauphin lui répond : « Pas, s'il vous plaît. — Gomment ! vous ne voulez pas que je le vous puisse donner? — Pas, s'il vous plaît, répond de nouveau l'enfant. • Moins de huit mois plus tard, trois jours après l'assassinat, la nourrice du jeune Roi le trouvait le matin assis sur son lit et lui demandait ce qu'il avait à rêver ; il répond : « c'est que je songeois »■ puis demeure longtemps pensif. La nourrice lui dit : « Mais que rêvezvous ? • Il répond : • Dondon, c'est que je voudrois bien que le Roi mon père eût vécu encore vingt ans. Ha ! le méchant qui l'a tué ! •
Madame de Montglat, puisque la maladie' a rattaqué une maison de Saint-Germain-en-Laye, au même temps que je voulois que mon fils le Dauphin et mes enfans y retournassent, comme je l'ai appris par votre lettre du 12*^ et celle du Grand, mon procureur au dit lieu à vous, et que rien ne presse encore de les faire partir de Noisy, où ils sont bien, je trouve fort bien qu'ils n'en bougent encore, que premier nous ayons appris ce que fera cette lune ; de
' En donnant à cMtié\& sens qu'il a comme terme de manège, le Dauphin était fouetté à la main, et châtié avec un fouet ou des verges.
^ Madame de Montglat.
' La peste s'était déclarée à Saint-Germain et avait forcé Henri I"V à envoyer à Noisy ses enfants ; il voulait, à cause de la saison,- les faire revenir à Saint-Germain, lorsque la maladie y reparut.
quoi je vous ai bien voulu avertir par cette-ci, comme aussi je récris à M. de Sully, qui m'a envoyé la vôtre.
Je me plains de vous, de ce que vous ne m'avez pas mandé que vous aviez fouetté mon fils ; car je veux et vous commande de le fouetter toutes les fois qu'il fera l'opiniâtre ou quelque chose de mal, sachant bien par moimême qu'il n'y a rien au monde qui lui fasse plus de profit que cela : ce que je reconnois par expérience m"avoir profité; car, étant de son âge, j'ai été fort fouetté. C'est pourquoi je veux que vous le fassiez et que vous lui fassiez entendre. A Dieu, Madame de Montglat. Ce 14^ novembre.
à Fontainebleau.
Hexry.
Au duc de Sulhj.
1607, 11 décembre.
Mon ami, pour ce que j'ai perdu mon argent au jeu, je
vous fais ce mot par le neveu de Loménie\ pour vous dire
que vous m'envoyiez deux mille pistoles par Morant, et
que je les aie dès ce soir. Bonsoir, mon ami. Ce mardi 11«
décembre, à Paris.
Henry.
Av, même.
1607, le 12 oa le 13 décembre.
Mon ami, je crois votre conseil : je ne partirai point demain; le temps est certes mauvais, la journée nous donnera conseil pour jeudi. J'ai reçu l'argent, comme vous dira demain Morant. Bonsoir, je m'en vais essayer d'être plus heureux que Taprès-dinée. Je vous donne le bon soir.
Henry.
' Auquel il le dicte.
444 LETTRES DE HENRI IV [l608j
A la marquise de Verneuil.
1607, 13 décembre.
Mon cœur, j'ai une extrême joie de penser vous voir samedi. Pour toutes vos affaires, j'en ai dit au Maire ^ mon opinion. Résolvez-vous de me chérir à mon arrivée, et de me bien flatter; car j'ai cinquante-quatre ans. Je me vais coucher qu'il est une heure et ai perdu mon argent. Bonsoir, le cœur à moi, je te baise un million de fois.
Au duc de Sully.
160", 22 décembre.
Mon ami, j'ai su que vous faites bâtir à La Chapelle ety faites un parc. Comme ami des bâtisseurs et votre bon maître, je vous donne six mille écus pour vous aider à faire quelque chose de beau, à prendre sur les deniers extraordinaires de l'année prochaine, d'où votre soin et travail me fait tant profiter. Bonsoir. Que je vous voie au retour de la cène. Ce 22® décembre.
Henry.
A la marquise de Verneuil.
1608, 19 mars.
Mon cher cœur, vous saurez par ce porteur la santé de
1 Le Maire, agent de la marquise. Henri IV. comme tout le monde aux xvi" et xvii" siècles, fait pour les noms propres qui ont l'article, la même contraction que pour les noms communs. Ainsi, on dit : Le Maire es venu ; jai reçu du Maire: j"ai envoyé au Maire, et non pas, ce qui n'est pas français : jai reçu de Le Maire, j'ai envoyé à Le Maire. On a corrigé en partie ces barbarismes, en écrivant en un seul mot Lemaire, mais nous n'en disons pas moins : de Lemaire, à Lemaire, et nos pères avaient raison de dire autrement. Saint-Simon est le dernier écrivain qui ait conservé, en plein xviii' siècle, cette vieille et bonne manière de parler.
notre fils; M. Erouard' dit que ce n'est rien que rhume; pour moi, je crois que ce sera la rougeole. Il n'y a rien de nouveau ; je m'en vais courre un cerf et serai de retour ce soir. Je vous donne, mes chères amours, le bonjour et un million de baisers. Ce 19^ mars.
A la même.
IH08, 26 marc.
Mes chères amours, je vous fais ce mot, accablé de sommeil, ayant pris le cerf près de Marcoussis, et étant las tout ce qui se peut, pour vous dire que la rougeole est sortie à notre fils. Ne doutez point qu'il ne soit secouru comme moi-même '. Je le verrai samedi, et vous pourrez venir ici* demain, qui est jeudi. Je serois bien aise de vous voir devant que partir; le sujet du mal de notre fils est assez apparent pour votre voyage. Je vous baise un million de fois. Ce mercredi, à six heures du soir.
A la même.
1608, 28 mars.
Mon cher cœur, je commencerai par vous dire que, comme la rougeole a paru à notre fils, la fièvre l'a quitté. Il en a été tout couvert, mais elle s'en va. Dans trois jours il courra partout. Soyez donc quitte de cette peine-là. Pour le fait de Metz *, venez ici * dimanche, M. de Villeroy vous y
' Héroard, médecin du Dauphin.
2 Héroard, médecin du Dauphin, ne pouvant soigner le fils de Madame de Verneuil, parce que la maladie était contagieuse, le Roi avait envoyé auprès du malade Hubert, l'un de ses médecins.
' A Paris.
* Il s'agissait de faire nommer, par le chapitre, le petit marquis de Verneuil, évêque de Meta.
5 A Fontainebleau.
attendra. Vous avez tort de croire plutôt des avis de gens qui n'entendent rien en telles affaires que les miens, qui suis père et plus sage que vous, que je baise un million de fois.
A la même.
ItiOS, 30 ou 31 mai
Ma chère âme, je ne répondrai point à votre lettre pour ce coup ; je n'en ai pas le loisir, je l'ai brûlée soudain après l'avoir lue ; croyez que je vous aime chèrement et que les eff"ets le vous feront voir. Celle qui a fait les pronostics de vous et de votre fils a dix ans plus que moi ; qui empècheroit qu'elle ne le vit; mais je vous puis bien jurer que vous n'en devez rien craindre ; je ne lairrai de faire ce que je vous ai promis. La dépèche de Rome est faite ' comme vous le désirez. Je vous donne le bonsoir et un million de baisers.
A la même.
1BU8, vui's le comincucemeut d'aTril.
Mon cher cœur, ne soyez point en peine de nos enfans : pour le fils, il se porte bien et a recommencé à se réjouir aujourd'hui ; je ne le vis jamais plus fol ; pour la fille, elle se lève déjà, et dans deux jours elle ne s'en sentira point; ne doutez point que je n'en aie du soin, et que quand ils ne seroient pas miens, pour l'amour de vous seule, je les chérirois à l'égal de mes autres enfans. Le vicomte de Brigueil n'est pas encore venu. Je meurs d'envie de vous voir; mais envoyez quérir Maison-Rouge, comme vous m'avez promis.
• Pour demander au Pape, en faveur du marquis de Verneuil, les dispenses qu'exigeaient sa naissance illégitime et son âge, afin qu'il lût " personne idoine • à être élue par le chapitre de Metz.
Il608] LETTRES DE HENRI IV 447
Bonsoir, mon âme, je te baise les tétons un million de fois.
 la même.
IBII8, vers U' cciiumcuccmeut d'avril.
Vous avez perdu le beau temps, qui vous donnoit moyen, sans incommodité, de me voir: je le désirois à la vérité avec passion et avec raisons d'État pour vous. Vous avez témoigné l'indifférence où vous me tenez par vos foibles raisons ; que votre intérêt soit donc la cause de faire que je vous voie. Le Maire vous dira les raisons pour lesquelles il est nécessaire ; il vous dira trois ou quatre lieux et celui que j "estime le plus propre '. Je vous donne le bonsoir et vous baise les mains.
A la même.
1608, vers le 4 avril.
Mon cher cœur, j'envoie La Guesle vers vous, pour savoir les bons contes que vous ne me pouvez écrire. Je n'ai pas pensé à propos de lui parler de l'affaire de Ham, que le vicomte de Brigueil- ne lut venu, que j'ai encore renvoyé quérir. Toutesfois, si vous désirez que je lui en parle devant, renvoyez-le moi, et je le ferai. Je me suis trouvé mal cette nuit, mais j'espère que ce ne sera rien. Je remets au porteur force cboses qu'il vous dira. Je vous donne le bonsoir et un million de baisers de bon cœur.
• A un rendez-vous secret, car il faut se cacher de la Reine.
* Louis de Crevant, vicomte de Brigueil, capitaine de cinquante hommes d'armes des ordonnances et gouverneur de Ham.
A la même.
1608, Ters le 4 avril.
Mon cher cœur, je vous fais ce mot demi-mort d'un félon ' qui m'a pris la nuit passée par haut et par bas, qui m'a rendu si foible que je ne me suis pu trouver aux cérémonies*, n'ayant bougé du lit; je n'ai point, Dieu merci, de fièvre, et crois que cela m'aura servi d'une médecine. Je finis en vous donnant le bonsoir et un million de baisers.
A la même.
Mon cher cœur, ce ne sont point les dévotions qui m'ont empêché de vous écrire, car je ne pense point mal faire de vous aimer plus que chose du monde, mais c'est que je me suis trouvé si mal, qu'en sortant des services il me falloit [mettre] au lit demi-mort ; et pour achever de me peindre, le jour de Pâques, je touchai douze cent cinquante malades, et hier, je pris médecine, qui ne m'a pas, ce me semble, fort profité, car il y a huit jours que je ne dors point, et le sang si échauffé que je suis en perpétuelle inquiétude. Demain, je serai saigné; dès le soir je vous manderai de mes nouvelles. Bien dès asteure vous puis-je dire que vous êtes mon cher cœur, que je vous baise un million de fois.
Au duc de Sully.
1608, 9 avril.
Mademoiselle des Essarts succéda à madame de Moret • simplement
' Félon sifrnifiait ordinairement dyssenterie. ■^ Pâques tombait le 6 avril.
comme une belle courtisane plutôt que comme une maîtresse », dit Tallemant des Réaux. Henri IV la fit comtesse de Romorantin et en eut deux tilles, qui turent religieuses. Mais le cynisme de cette femme etfrontée dégoûta bientôt le Roi, qui la renvoya en avriH608. En 1630, mademoiselle des Essarts épousa le maréchal de l'Hôpital.
Mon ami, vous savez comme je désire que la damoiselle des Essarts aille promptement en religion et comme elle y est toute résolue ; mais pour ce que je crains qu'elle retarde, à cause d'un état de maître des comptes à Rouen que je lui ai donné pour mettre ordre à ses affaires, j'ai commandé à La Varenne, qui sait que c'est, de vous aller trouver pour vous en parler, afin de me décharger au plus tôt de cette femme. Qui est de quoi je vous prie par ce mot et d'ouïr le dit La Varenne. A Dieu, mon ami. Ce 9^ avril, à Fontainebleau.
Henry.
A la marquise de Verneidl.
1608, TerK le 10 avril.
Mes chères amours, M. de Villeroy vient de me montrer les lettres que vous et M. de Seuilly lui avez écrites et la dépêche qu'il a faite là dessus, qui est fort bien. Il désire savoir encore quelque chose de vous. Notre fils fut purgé hier ; il se porte bien. J'ai dit à ce porteur comme je le retenois. Il a un bon témoignage de tout le monde. Je vous donne le bonsoir et un million de baisers.
./ la même.
Iti08, vers le 10 avriL
Mon cher cœur, notre fille se porte bien. J'ai pris un cerf qui a fait presque le tour de la forêt*; j'en suis si las que
' De Fontainebleau, où était le Roi.
4oO LETTRES DE HENRI IV [1608]
je n'en puis plus. Je m'en vais dormir, non de si bon somme que je ne vous souhaite entre mes Lras pour me délasser. Je vous [donne], mon tout, le bonsoir et un million de baisers.
À la même.
\m», Tors le 12 .iTi-i
Mon cher cœur, je ne saurois passer un jour sans vous faire ressouvenir de moi, qui vous aime peut être plus que je ne dois; je ne m'en repens pas, mais au contraire je veux vous aimer plus que je ne fis jamais; mais aussi je le veux être de vous sans exception ni modification. Je m'en vais courre un cerf pour me délasser de ces fêtes. Bonjour, mon tout: je te baise un million de fois.
.1 la même.
Ifion. 18 avril.
Mes chères amours, je ne vous verrai point donc qu'après l'accouchement de ma femme*. J'avois déjà pourvu aux affaires dont m'avez écrit pour l'abbé de Cluny ; il n'est point malade. Je m'en vais demain courre le cerf. Mon fils d'Orléans* a été fort malade aujourd'hui d'un fort violent accès de fièvre, qui lui a fini par un grand vomissement: il se porte fort bien asteure, comme aussi fait tout le reste de mon ménage. Bonsoir, mon cher menon, je te donne le bonsoir et te baise et rebaise un million de fois.
' La Reine accoucha, le 25 avril, de Gaston, qui lut appelé d'abord le duc d'Anjou.
* N... de France, duc d'Orléans, mort en 1611.
J6Û8] LETTRES DE HENRI IV 4oI
Au duc de Sully.
Mon ami, Je vous prie de faire rendre incontinent à ce porteur trois mille pistoles qu'il m'a prêtées, et que j'ai perdues. Bonsoir, mon ami. Ce lundi au soir, o« mai, à Paris.
Henry.
Au même.
Mon ami, je ne suis pas sans peine, ayant ici tous mes enfans malades. Ma fille de Verneuil a la rougeole, mais elle s'en va éteinte, avec peu de fièvre, si bien que dans deux ou trois jours je pense qu'elle sera guérie. Mon fils le Dauphin eut hier * deux vomissemens, avec un peu de fièvre, et un assoupissement avec mal à la gorge, qui fait croire aux médecins qu'il couve la rougeole. Hier au soir ma fille aînée commença à avoir un peu de fièvre et eut aussi un assoupissement; toutesfois elle n'a laissé de reposer cette nuit. Mon fils d'Orléans a toujours la fièvre continue, mais un jour plus forte que l'autre, et il semble qu'elle soit une double tierce. Vous devez croire si avec tout cela je suis sans peine. Hier je reçus la vôtre ; j'approuve ce que vous me mandez touchant le Nonce, pour l'affaire duquel * lui a parlé Madame de Mercœur, et crois que si elle est bien mé-
' Le Roi se trompe : le Dauphin eut ses deux vomissements le 14, d'après Héroard, qui est trop exact pour se tromper. Le 13, le Dauphin
un quart d'heure après toute contestation, M. d'Epernon arrive, qui lui dit : t Monsieur voiià le Roi. » Soudain, il se retourne : Hf! donnez-le 'iiifii, et le prend tout ; et là-dessus le Roi entra. •
* Affaire est, dans cette phrase, masculin et féminin.
452 LETTRES DE HENRI IV [l6Û8]
nagée, elle pourra réussir à mon contentement'. Je vous donnerai tous les jours avis de la santé de mes enfans. Ce pendant vous ferez part de cette-ci à M. le Chancelier. A Dieu, mou ami. Ce 16^ mai, à Fontainebleau.
Henrv.
Au même.
Mon ami, je ne pensois vous dépêcher mon cousin de Rohan* qu'à ce soir, mais ayant appris de ma femme au retour du promenoir, que Madame de Sully étoit accouchée d'un fils^ j'ai hâté son partement pour vous assurer que comme je crois que nul de mes serviteurs n'a eu plus de joie de la naissance de mon fils d'Anjou que vous, aussi veux-je que vous croyiez que je surpasse en aise tous vos amis de la naissance de votre fils. Vous aurez bien la tête rompue de cajoleries, mais l'assurance de mon amitié vous sera plus solide que toutes leurs paroles. Je fais ici mes recommandations* à l'accouchée. Renvoyez-moi M. de Rohan demain au matin. Ce ]T mai, à Fontainebleau.
Henry.
A la marquine de Verneuil.
Mon cher cœur, votre mère et votre sœur sont chez Beaumont, où je suis convié de diner demain; je vous en man-
' Cette aflaire est le projet de mariage de César de Vendôme, fils de Gabrielle, avec mademoiselle de Mercœur, grande héritière. Le contrat futsi^nélo 16 juillet 1608.
- (jeiidre de Sully.
^ Qui ne vécut que peu de jours.
■* Compliments.
derai des nouvelles. Un lièvre m'a mené jusqu'aux rochers devant Malesherbes, où j'ai éprouvé
Que des plaisirs passés douce est la souvenaut-e.
Je VOUS ai souhaitée entre mes bras comme je vous y ai vue. Souvenez-vous-en, en lisant ma lettre; je m'assure que cette mémoire du passé vous fera mépriser tout ce qui vous sera présent ; pour le moins en feriez-ainsi, en traversant les chemins où j'ai tant passé, vous allant voir. J'ai parlé à La Guesle, il est toujours obéissant et fidèle. Mes chères amours, si je dors, mes songes sont de vous; si je veille, mes pensées seront de même. Recevez, ainsi disposée, un million de baisers de moi.
A la même.
ICIW, vers la mi-août.
Mon cher cœur, je arrivai arsoir à cinq heures. Je n'ai trouvé nulle altération ; même la Lisarde * n'a fait nulle démonstration à aucun de ses parens. Bonnœuil, qui étoit venu le matin, vouloit parler à ma femme de mes voyages de Verneuil. Elle lui dit: " Le Roi a toute-puissance, je n'en veux rien savoir. » Elle a en cela suivi le conseil de M. de Seuilly *, de rompre tous les discours que l'on lui en voudroit faire. Nous partirons vendredi d'ici ; si vous vouliez venir jeudi au soir, j'aurois ce bien de vous voir devant que partir. Je remets cela à votre volonté. Aimez-moi bien, mes chères amours : je vous donne le bonsoir et mille baisers partout.
' Ou la Lézarde ; c'est la duchesse de Nevcrs, tille du duc de Mayenne, que Henri IV désigne par ce sobriquet.
' Depuis quelque temps, Sully exerçait une assez grande influence sur la Reine.
454 LETTRES DE HENRI IV [l608^
A la même.
IMX, vers la mi-aoùt.
Mon cher cœur, ils ' ont bien lait le diable vers ma femme. Je vous verrai demain au matin et vous conterai tout. Je veux faire des miennes, c'est pourquoi je ne désire pas qu'en ce temps-là vous soyez ici, afin que l'on ne vous cause de rien. Je m'en vais demain à Saint-Germain ; préparez-vous à partir demain, car mardi je jouerai mes jeux, et vous verrez si je suis le maître. Je te donne le bonsoir, mes chères amours, et un million de baisers.
A la même.
IBOî^, VL'j's la iiii-septembri".
. Mon cher cœur, j'envoie savoir de vos nouvelles. Je crois que vous verrez nos enfans aujourd'hui, qui vous donneroQt bien du plaisir. J'ai commencé hier à prendre mes eaux^ Je ne vous puis dire encore comme je m'en porterai. Il n'y a rien de nouveau. Je verrai courre un cerf l'après-dinée, mais ce ne sera que sur des haquenées, car l'exercice violent m'est interdit cependant que je boirai. Votre mère est partie de Paris, croyant que Bassompierre * épousera votre sœur. Vous ne moi n'avons cette croyance. Je vous donne le bonsoir et vous conjure de m'aimer bien,
' Les Concini, ou les Conchine, comme on disait, et les autres de cette cabale.
ï De Spa.
^ Colonel général des Suisses, alors âgé de vingt-ucuCaus. lia été le Richelieu de cette époque ; ses galanteries, sa belle numeur, sa grâce, son adresse à tous les exercices, sa taille et sa figure distinguée en avaient fait un cavalier accompli. Il n'épousa pas Marie de Balzac, sœur de madame de Verneuil ; il se contenta de lui donner un enfant, Louis, bâtard de Bassompierre, qui devint premier aumônier de Gaston.
[1608] LETTRES DE HENRI IV 4oo
comme je fais vous de tout mon cœur, que je baise un million de fois.
A la même.
liiiM, VOIS la mi-septcnilyri-.
Mon cher cœur, je montrai arsoir voire lettre à ma femme, lui demandant avis de ce que je vous répondrois ; je la regardai au visage si je verrois de l'émotion quand elle lisoit votre lettre, comme d'autres fois j'avois vu quand l'on parloit de vous ; elle me répondit sans aucune altération que j'étois le maître, que je pouvois ce que je voulois, mais qu'il lui sembloit que je devois vous contenter en cela*. Tout le reste du soir, elle fut fort joyeuse, et parlâmes par reprises de vous, et me dit, riant, que si la princesse de Conty lui avoit vu lire votre lettre, elle seroitbien en peine, car elle se tourmentoit tellement de tout, qu'elle ne s'ébahissoit si elle étoit aussi maigre. Envoyez donc votre carrosse et ce qu'il faut pour les mener ^ ; ils seront mercredi à Chaillot, n'ayant voulu qu'ils demeurassent à Paris, pour les flux de sang qui y courent. J'enverrai quelqu'un de mes gentilshommes avec eux. Le duc de Mantoue nous vient voir incognit avec quarante chevaux de poste ; il sera le 21" de ce mois ici. Comme nous retournerons à Paris, je ne vous manderai pour renvoyer nos marmots à Saint-Germain. Aimez-moi bien, mon cher cœur, et je vous jure que vous l'êtes de moi autant que vous le fûtes jamais. Je vous donne le bonsoir et un million de baisers.
' Il s'agit d'une demande de la marquise de voir ou d'emmener ses enfants. La Reine pouvait parler ainsi qu'elle l'a fait ; mais elle sait dissimuler, en \Taie Florentine qu'elle est, et on voit qu'elle profite des conseils de Sully.
* Les enfants.
.1 la même.
li)08, 21 septcmliri.' .
Mon cher cœur, je fus tout hier empêché à la réception de M. le duc de Mantoue *, qui est certes un honnête prince et le plus courtois du monde. Je pense le mener mardi à Saint- Germain. Nos brouillons sont bien alertes et me font sonder ^ de tout côté. Ces femmes sont fort mauvaises ; mais ils ne trouvent plus d'oreilles à ma femme pour eux, qui me demanda des nouvelles de notre fils avec soin, et qu'elle croyoit que vous en auriez été bien en peine. Il y a longtemps qu'elle ne vous avoit nommée sans rougir, que ce coup-là, car elle ne montra nulle émotion, et parlâmes longtemps de toutes ces brouilleries ^ Je me porte bien. Dieu merci, vous aimant plus que vous ne faites à moi, car c'est sans restriction ni modification comme vous. Bonjour, mon tout. Je te baise un million de fois. Je te prie, ne me parles plus de mains.
A la même.
IKII*. 21 septembre.
Nous partirons demain pour aller à Melun, et lundi à Saint-Maur, s'il plaît à Dieu. Il ne faut point craindre que Ton résolve rien de ces parties que Ton veut faire, devant que j'arrive à Paris ; car de trois semaines la conclusion ne s'en fera. Ce n'est plus à moi à témoigner si je vous.... je l'ai assez fait paroitre, mais bien à vous à m'ôter l'opinion
' Vincent l'-'', delà maison de (ionzaguc.
- Espionner.
' Cette profonde dissimulation me fait peur. Je crains que Tidée de veng:eance n'entre à cette époque dans le cœur de la Reine et de son trop cher Concini, et que celui-ci ne prépare déjà ce dont les contemporains, amis de leur Roi. l'ont hautement accusé.
[\m LETTRES DE HENRI IV 457
quavec raison jai, que vous ne m"aimezpas. Je vous baise cent mille fois.
Au duc de Sully.
1608, 23 octobre.
Mon ami, j'ai appris que ce que demande Conchine* est quelque chose que j'ai accordé à Madame de Verneuil. C'est pourquoi je vous fais ce mot par Maire, qui vous montrera les brevets de ce que je lui [ai] accordé, afin que lorsque le dit Conchine vous en parlera, vous lui fassiez entendre que c'est chose que j'ai accordée il y a plus de deux ans à Madame de Verneuil ; car cela ne les feroit que brouiller, et vous savez que je l'aime mieux que je ne fais le dit Conchine. Peut-être se voudra-t-il servir du nom de ma femme, ce qui la rebrouilleroit avec elle. A Dieu, mon ami. Ce 23»
octobre, à Fontainebleau.
Henry.
Au même.
1608, 28octobr .
Mon ami, je ne vous ai su rendre plus tôt réponse. Je vous dirai donc que vous me faites et ferez toujours plaisir d'affectionner ce qui touche Madame de Verneuil et madame de Moret. Pour le fait de Conchine, mandez-moi s'il n'importe point que je le fasse, car je m'en ferai savoir gré à sa femme. Pour M. de Fervacques *, j'étois de même avis que vous, mais il est hors de danger. Dieu merci. Pour les dons que l'on me veut demander, s'ils y viennent, je suivrai votre conseil. Pour ce qui touche la ruine des eaux '.
• Concini.
- Maréchal de France.
' La Loire avait débordé et causé de grands ravages : Sully proposait de décharger les habitants ruinés d'une partie de la taille, et rie les assister d'une bonne et grande somme.
Dieu ma baill6 mes sujets pour les conserver comme mes enfans ; que mon Conseil les traite avec charité. Les aumônes sont très-agréables devant Dieu, particulièrement en cet accident ; j'en sentiroisma conscience chargée; que Ton les secoure de tout ce que l'on jugera que je le pourrai faire. J'envoie M. de Souvré visiter Madame de Montpensier. Mon fils de Vendôme sera ici vendredi. Je finirai, vous assurant que je vous aime bien.
IIenky.
A la marquise de Vernenil.
IH08, 16 noveuïbro.
Mon cher cœur, il ne se parle ici que des adieux que la couleuvre ' va dire de maison en maison. Elle part demain-, sans que je puisse dire que je lui aie donné congé. Pour vous dire mon opinion, je crois qu'elle a quelque chose dans le ventre ', de quoi elle ne se veut décharger en France, parce que l'on compteroit les jours. Elle a toujours couché avec son mari depuis qu'elle est arrivée. Tous ses parens la blâment de son voyage, ce disent-ils; je crois qu'il n'y a que M. d'Aiguillon* qui sache le secret. Mandez-moi de vos nouvelles. J'ai pris médecine aujourd'hui. Aimez-moi bien et me chérissez comme vous devez; pour moi, je vous aime trop. Sur cette vérité, je vous donne le bonsoir et un million de baisers. Ce dimanche 16^ novembre.
' La couleuvre, la lézarde, madame la duchesse de Nevers. (vov. page 453.)
* Avec son mari qui allait à Rome en ambassade extraordinaire.
^ Ce que la duchesse de Nevers avait dans le ventre était son fds Charles, duc de Rethélois, dont elle accoucha en effet en 1609. Il est regrettable que Tallemant n"ait pas fait l'historiette de la duchesse, nous saurions prooablement ce que signifient les cancans de Henri IV; il se contente de nous apprendre que Madame de Ne\ers était fort belle.
* Frère de la duchesse de Nevers.
A la même.
ItifW, vers la fin do novenilpi"'-.
Quand vous refusez de faire ce que je vous prie, toutes vos belles paroles ne me satisfont point; je les trouve toujours contraires aux effets. Ce n'est pas d'asteure que j'ai cette opinion, mais vos déportemens m'y confirment de plus en plus. Pour le jubilé, vous le pourrez aussibien faire avec votre curé qu'ici, car il est général. Je vous donne le bonsoir et vous baise les mains.
J la même.
liuïU: dfj Ut billots de l'année 160S, mais sans date iiréciw
Voici ma rente que je vous paye, je les paye toutes par an,vous le savez il y a longtemps. Tout notre peuple d'ici' se porte bien. Dieu merci. Mandez-moi si vous pourriez venir à Marcoussis, puis je vous manderai pourquoi je le veux savoir. Aimez-moi bien, mon cher cœur ; certes mon amour le mérite et mon corps aussi. Pour moi, je vous aime plus que mes yeux, que vous savez que je tiens bien chers. Bonjour, mon tout, je te baise un million de fois. Si savez quelques nouvelles, départez m'en.
Moucher cœur, j'ai reçu votre lettre, par où me mandez qu'avez vu M. de Guise et les discours que vous avez eus; mais vous ne me mandez point qu'il fut étonné, ce que je crois qu'il étoit. Je pense vous pouvoir voir lundi
* Les enl'antb.
OU mardi. Envoyez quérir Maison-Rouge, comme me promites à Verneuil. Je ne vous ai point mandé de nouvelles de notre fils, parce qu'il se porte bien. Pour moi, je vais me coucher, las ce qui se peut du cerf que j'ai pris, qui a fait une grande traite. Bonsoir, mon cher tout, je te baise un million de fois.
Mon cœur, il a fallu que j'aie donné cette matinée à ceux de mon Conseil, et une partie de l'après-dinée sera pour la reine Marguerite ; puis je donnerai le reste à mon contentement, qui sera de vous aller voir, vous baiser et vous embrasser; cette fin couronnera la journée. Cependant mandez-moi de vos nouvelles, et si vous êtes en aussi bonne humeur que hier. Je vous donne le bonjour et un million de baisers.
Mon cher cœur, ces deux jours m'ont duré deux siècles. Je vous verrai demain, s'il plait à Dieu, ou chez vous ou au bord de l'eau. Croyez que je vous aime plus chèrement que tout ce qui est au monde. En étant sage, vous me pourrez conserver en cet état. Ma main me tue ; qui me fait vous donner le bon soir et un million de baisers.
Mon cher cœur, je porte envie à ce porteur de ce qu'il jouira de votre présence. Je pars avec regret devons laisser plus que je n'avois fait de quatre ans. Je commence à croire que vous m'aimez; pour moi, mon cœur, ne doutez que je ne vous aime mieux que tout le reste du monde
ensemble. Je le vous jure et le vous témoignerai par les effets. Je vous donne le bonjour et un million de baisers.
Mon cœur, j'ai parlé à MaroUes', qui m'a dit force paroles générales, pour lesquelles sonder et en pouvoir tirer fruit, je lui ai donné charge d'en reparler au secrétaire, à desHayes et à Chamoisy, et dans deux jours m'en rapporter plus de certitude, que je vous manderai soudain. Ne dites plus que je n'ai pas soin de vous, mon cœur, que je baise un million de fois.
Mon cœur, j'étois si las de la chasse et si affamé, qu'il ne m'a été possible de vous écrire devant souper. J'espère vous voir demain, ou pour le moins jeudi, et plusieurs fois après durant ce voyage, si vous ne me fâchez, chose qui vous est assez commune. Je me vais coucher, pressé du sommeil; mais devant je vous donne un million de baisers.
Gomme ma lettre étoit fermée, La Guesle m'a dit que vous étiez passée pour aller à Gharenton. Si je me porte tant soit peu bien, je ne prendrai point médecine demain, pour vous voir, mais ce ne pourra être que sur le soir. Je vous donne encore un million de baisers.
> Claude de MaroUes, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi. lieutenant des Cent-Suisses.
Mon cher cœur, je vous donne le bonjour et un million de baisers. Je revins arsoir à la fermeture de la nuit, fort las, car le cerf me mena jusques auprès de Dommartin. J'ai fort bien dormi, Dieu merci, et viens de prendre un doigt d'hypocras' pour me réjouir le cœur. Mandez-moi de vos nouvelles, et croyez que je vous aime trop pour le mal que vous me faites. M. le Grand arriva arsoir, et Termes. Voici les nouvelles d'ici. Je finis, vous rebaisant encore un million de fois.
Mon cher cœur, le temps a été tel, que vous avez eu raison de retarder votre voyage, et commejel'ai su, j'ai retardé le mien. Je partirai demain en espérant de vous voir, chose que je désire avec passion, mais si je vous trouve en mauvaise humeur comme vous me l'avez mandé, je me repentirai bien de vous avoir suppliée de venir. Je vous aime bien avec vos complexions % mais non avec vos mauvaises humeurs; dépouillez-vous-en donc, devant que je vous voie, et vous résolvez de me recevoir les bras ouverts et le cœur gai de me voir. Je vous donne le bonsoir et un million de baisers.
Il faut dire vrai, c'est moi qui n'ai point été d'avis quo vous menissiez ici notre fils, et commandé à M. de Seuilly de vous dire que ma femme ne le vouloit pas ; bien, si vous
' Vin (i'Hippocrate, composé dune infusion de cannelle, damandet douces, d'un peu de musc et d'ambre, dans du vin sucré. '' Caractère, tempérament.
vouliez, notre fille. "Voilà pourquoi vous ne vous en devez prendre qu'à moi, et ne pouvez appeler cruauté que l'on vous prive de la vue de vos enfans, puisque vous méconnoissez l'ouvrier, qui est toujours plus excellent que l'ouvrage. Venez demain, car autrement je serai offensé contre vous, que je baise un million de fois.
Si votre amour est de l'échantillon que vous m'avez envoyé, mes affaires iront bien, mais depuis quelques ans vous me l'avez fait trouver de la taille du vidame du Mans', long et maigre. Je suis arrivé ayant eu tout le plaisir qu'il se peut. Je vous supplie, augmentez mon contentement au lieu de le troubler. Vous le pouvez, vous le devez, il faut que vous le vouliez. Sur ce salutaire conseil, je finirai en vous baisant un million de fois.
Vous dites que vous ne savez plus que faire pour me contenter. Vous n'y avez pas seulement essayé, ni répondu à la première plainte que porte ma lettre. Vous êtes une moqueuse, et au partir de là vous dites que vous me connoissiezbien. Vous vous êtes si mal trouvée de me vouloir mener à la baguette, que vous vous devriez être faite sage. Vous me menacez de vous en aller à Verneuil, faites ce qu'il vous plaira. Si vous ne m'aimez pas, je serai fort aise de ne vous point voir. Si vous dites m'aimer, c'en est un mauvais témoignage que de s'en aller quand j'arrive. Je verrai donc par cette [-ci] quelle vous êtes. Je serai jeudi à Paris, aussi mal satisfait de vous, si vous ne changez de
' Nicolas d'Angennes. marquis de Rambouillet.
464 LETTRES DE HENRI IV fiCoSj
Style, que je fus jamais. Sur cette vérité je vous baise les mains.
Mon cher cœur, j'ai donné ordre que notre fils ne se promène tant ; il est tout mérancolique depuis son mal. Notre fille se tourna arsoir un pied ; de quoi elle a la cheville enflée, et cela est assez doloreux; j'ai commandé qu'elle gardât le lit. Ce n'est pas du côté de sa jambe qui étoit foible; dans deux jours elle ne s'en sentira pas. Je m'en vais courre un cerf. Je vous donne le bonjour et un million de baisers.
lo.
Vous montrez bien, mon cher cœur, votre naturel par votre lettre qui, au lieu d'estimer et chérir les démonstrations de mon affection, les appelez appâts pour tromper. Ainsi perdrai-je toute ma vie tous les devoirs que je vous rendrai, même celui-ci, pour qui ce porteur va vers vous. Dieu veuille que non, que d'oresnavant vous me payiez selon mon mérite. Vendredi partiront d'ici les équipages pour aller quérir mes enfans ; mardi ils seront à Paris. Je prends demain médecine, et vendredi commence à prendre les eaux. Je vous donne le bonsoir et un million de baisers.
J'ai assez témoigné de soin de vous quand vous vous en êtes rendue digne, les marques vous en demeurent, et vous m'avez ôté ce que vous m'aviez baillé de plus cher. Ce sera à votre première vue que je vous montrerai que je ne puis perdre de bataille ni contre les hommes, ni
[1608] LETIRES DE HENRI IV 46o
contre les femmes. Venez demain à Gharenton. Je ne fais que d'arriver de Montfort, où un cerf me mena hier. Je suis tout malade et prendrai médecine demain, pour samedi jouir de votre présence, que je tiens plus chère que vous ne méritez. Je vous donne le bonsoir et un million de baisers.
Vous vous êtes méprise, dans votre lettre, car vous dites que je suis votre cher cœur et que vous n'êtes pas le mien. Je ne vous ôtis jamais rien, et vous m'avez privé de tout ce que vous pouviez ; voilà une raison où il n'y a point de réponse. N'alambiquez point votre esprit à en chercher, car il vaut mieux se taire que de ne dire rien qui vaille. Pour moi, je vous aime si chèrement, que moi-même ne me suis rien au prix. Je le vous jure, mes chères amours, mais ne me pensez nourrir de pierre, après m'avoir donné du pain; jugez mon âge, ma qualité, mon esprit et mon affection, et vous ferez ce que vous ne faites pas. Bonjour, mon tout, et un million de baisers.
Vos belles paroles sont bien reçues de moi quand les effets vont devant, mais quand elles ne sont que pour couvrir vos manquemens, je les reçois comme trompeuses. Je trouvai ce matin, à la messe, des oraisons en espagnol entre les mains de notre fils ; il m'a dit que vous les lui aviez données. Je ne veux pas qu'il sache seulement qu'il y ait une Espagne ; et vous vous en êtes si mal trouvée, que vous devriez désirer que la mémoire en fût perdue. Je ne fus, il y a longtemps, si mal édifié de vous que je suis; je crois que vous ne vous en souciez guères. Ce que je désirois vous voir étoit pour donner un grand coup à nos affaires, car j'ai découvert beaucoup de choses; mais
puisque vous avez d'autres considérations^ gouvernez-vous comme il vous plaira.
Ce n'est pas paresse qui vous prive de mes nouvelles, mais la créance que cinq années m'ont comme par force imprimée que vous ne m'aimez pas. Vos effets ont durant ce tempslà été si contraires à vos paroles et à vos écrits, et, disons plus, à l'amour que vous me devez, qu'enfin votre ingratitude a accablé ma passion, qui a plus résisté que n'eût su faire dans tout autre. Vous ressouvenant combien de peines j'en ai porté, s'il vous reste tant soit peu d'affection, vous devez en avoir du regret. Je tiens en une chose de la divinité, que je ne demande que la conversion, non la mort. C'est à vous à parler françois là-dessus, que j'entendrai toujours fort volontiers, étant ma langue d'inclination. Si vous avez le diable aii corps, attendez-là; si quelque bon diable vous possède, venez à Marcoussis, où, étant plus près, les effets s'en connoîtront mieux.
Cette lettre est la dernière adressée à Madame de Verneuil. Les caprices, les insolences, les ingratitudes de sa maîtresse avaient enfin lassé le Roi. Mais le Vert-galant s'était épris d'une nouvelle passion, si vive, si folle cette fois, que Madame de Verneuil fut tout à fait mise de côté.
A mon compère le connétable de France.
Mon Compère, ma femme envoie visiter la mariée ', et
' Charlotte de Montmorency, fille du Connétable, âgée de quinze ans ; ielle venait d'épouser, le 17 înai , à Chantilly, Henri 11^ prince de Cendé, neveu du Roi.
La jeune princesse de Condé était aussi jolie que sa mère, la belle Louise de Budos. « Sous le eiel, dit Bftssompierre, il n'y avoit lors rien si beau ç[u'elle, ni de meilleure grâce ». Malheureusement la beauté de Mademoiselle de Montmorency avait rendu le Roi amoureux d'elle. Le
j'envoie le comte de Cramail pour faire pareil office envers le marié. Je lui ai donné charge aussi de vous visiter sur cette occasion, me réjouir avec vous de la consommation du dit mariage, vous dire de mes nouvelles et me rapporter des vôtres, vous assurant de la continuation de ma bonne volonté et du désir que j'ai de vous voir auprès de moi. A Dieu, mon Compère. Ce 18« mai, à Fontainebleau.
Henry.
beau Bassompierre devait épouser Mademoiselle de Montmorency, lorsqu'au commencement de 1609, le Roi la vit au Louvre dans les répétitions d'un ballet que la Reine voulait donner.
« Or les dames dévoient être vêtues en nympbes, dit Tallemant ; en un endroit elles levoient leur javelot, comme si elles l'eussent voulu lancer. Mademoiselle de Montmorency se trouva vis-à-vis du Roi quand elle leva son dard et il sembloit qu'elle l'en voulut percer. Le Roi a dit de-
Euis qu'elle fit cette action de si bonne grâce qu'effectivement il en fut lessé au cœur et pensa s'évanouir. • Il en devint follement épris, résolut de la marier au prince de Condé, et de l'attacher à la Reine, espérant ainsi que ce mariage lui permettrait de satisfaire plus facilement sa passion. Une nuit que Bassompierre le veillait, parce qu'il avait la goutte, il lui dit, après avoir poussé un gros soupir : « Bassompierre, je te veux parler en ami. Je suis devenu non-seulement amoureux, mais furieux et outré de Mademoiselle de Montmorency. Si tu l'épouses, et qu'elle t'aime, je te haïrai ; si elle m'aimoit, tu me haïrois. Il vaut mieux que cela ne soit point cause de rompre notre bonne intelligence, car je t'aime d'incli' nation et d'affection. Je suis résolu de la marier à mon neveu le prince de Condé, et de la tenir près de ma femme. Ce sera la consolation et l'entretien de la vieillesse où je vas désormais entrer. Je donnerai à mon neveu, qui est jeune et aime mieux la chasse que les dames, cent mille francs par an pour passer son temps, et je ne veux autre grâce d'elle que son affection, sans rien prétendre davantage. • Bassompierre comprenant que sïl refusait, ce serait ■ une impertinence inutile », parce que le Roi était tout-puissant, lui céda de bonne grâce Mademoiselle de Montmorency pour s'en faire un mérite. Le Roi la maria au prince de Condé : mais quand le jeune prince vit de quoi il s'agissait, « il fit le diable • , parla sévèrement du Roi et se retira chez lui avec sa femme. Le départ de la princesse de Condé ne fit qu'augmenter la passion de Henri IV. « Véritablement, dit Bassompierre, c'étoit un amour forcené, qui ne se
Souvoit contenir dans les bornes de la bienséance. » On va voir la suile e cette histoire, encore plus ridicule que déplorable, mais qui deviendrait tout-à-fait odieuse s'il fallait croire ce que rapporte Lestoile. ■ On disoit que la marquise de Verneuil, à laquelle il est permis de tout dire, et qui parle ordinairement au Roi, non comme à son pareil, mais comme elle feroit à son valet, lui avoitdit, bouffonnant sur ce propos avec Sa Majesté : « N'êtes-vous pas bien méchant de vouloir coucher avec la femme de votre fils? Car vius savez bien que vous m'avez dit qu'illétoit. »
468 LETTRES DE HENRI IV [l609]
Au même.
1609, 12 juin.
Le Roi, de plus en plus épris de sa nouvelle passion, fit toutes sortes de folies ; il se mettait des collets de senteur et des manches de satin de la Chine pour courir la bague. Il obtint de la Princesse qu'elle se montrerait un soir tout échevelée sur un balcon avec deux flambeaux à ses côtés ; il s'en évanouit quasi, et elle dit : « Jésus ! qu'il est fou ! » Elle se laissa peindre pour lui en cachette ; ce fut Ferdinand Elle, peintre de Malines, qui fît le portrait, et M. de Bassompierre l'emporta vite après qu'on l'eût frotté de beurre frais, de peur qu'il ne s'effaçât, car il fallait le rouler pour le porter sans qu'on le vît. Quand le prince de Condé, qui avait, comme on le voit, de justes raisons de croire, ainsi que le dit Pancrace, « que la chose étoit faisable », emmena sa femme à Muret, le Roi, pour voir sa belle, se déguisa en postillon avec un emplâtre sur l'œil ; une autre fois il se mêla à une chasse avec une fausse barbe, et il fut pris pour un voleur et obligé de faire dire qui il était au brigadier de gendarmerie, ou si Ion aime mieux au prévôt de la maréchaussée, qui le poursuivait ; une autre fois encore, il se cacha derrière une tapisserie, pendant le dîner, et la regarda tout à son aise par un trou, et la Princesse savoit l'affaire : elle l'avoua depuis à Madame de Rambouillet, dit Tallemant, l'ami de la célèbre marquise. « Madame la Princesse fit bien pis que cela, continue Tallemant, car elle se laissa persuader de signer une requête pour être démariée. Le Roi avoit obligé ses parens à dresser cette requête, et le Connétable étoit un lâche qui croyoit que cet amour du Roi le combleroit de trésors et de dignités. Les gens de Madame la Princesse lui faisoient accroire qu'elle seroit reine. »
Mon Compère, j'envoie ce porteur vers vous pour les raisons qu'il vous dira; de quoi je vous prie de le croire et que mon neveu, votre gendre *, fait ici bien le diable *. Il est besoin, que vous et moi parlions à lui ensemble, afin qu'il soit sage*; mais je n'attends pas votre arrivée pour commencer. Il est nécessaire que vous fassiez ce que ce dit porteur vous dira ; de quoi je lai bien particulière-
• Le prince de Condé.
^ Il s opposait absolument à ce que le Roi lui prît sa femme.
^ J'aime beaucoup Henri W, mais j'avoue que ce « afin çu'il soit sage », c'est-à-dire afin qu'il laisse déshonorer sa femme tranquillement, par le Roi, son parent, qui appelle à son aide le père de la femme qu'il convoite, et le père qui prêtera volontiers son concours au déshonneur de sa fille, parce qu'il y trouvera profit, j'avoue, dis-je, que I . it cela est d'une laideur et d une malpropreté sans nom.
ment instruit. A Dieu, mon Compère, assurez-vous toujours de la continuation de mon amitié. Ce 12" juin, à Fontainebleau.
Henry.
Au duc de Sullij.
1609, lî juin.
Mon ami. Monsieur le Prince est ici qui fait le diable. Vous seriez en colère et auriez honte des choses qu'il dit de moi ; enfin la patience m'échappera, et je me résous de bien parler à lui. Cependant si on ne lui a pas encore payé le quartier d'avril de sa pension, défendez qu'on ne le paye sans parler à vous ; et si quelques-uns des siens y vont pour cet effet, vous leur direz que vous ne pouvez que vous n'en ayez commandement de moi, comme aussi à son pourvoyeur et autres qui vous iront trouver pour être payés de leurs dettes sur ce que je lui ai donné pour son mariage, et qu'il tient des langages de moi fort étranges. Si l'on ne le retient par ce moyen-là, il en faudra prendre quelque autre, car il est honteux d'ouïr ce qu'il dit, et nous en aviserons ensemblement lorsque vous serez auprès de moi. A Dieu, mon ami. Ce 12^ juin, à Fontainebleau.
Henry.
Au roi d'Angletei're.
Ifi09, 27 juin.
Très-haut, très-puissant et très-excellent prince, notre cher et très-amé bon frère, cousin et ancien allié, j'ai reçu le 21^ de ce mois une lettre du IS^ du passé, par les mains de votre ambassadeur, lequel m'a présenté aussi le
470 LETTRES DE HENRI IV [l609j
livre ' dont il est fait mention en icelle, et ma déduit les raisons qui vous ont mû de récrire. Je suis marri qu'il ait fallu que vous ayez pris cette peine, car je n'ai pas opinion que vous en retiriez la consolation et les avantages que vous en espérez. Véritablement les actions des rois sont sujettes à dé traction comme les autres, et quelques fois plus que celles des moindres, d'autant qu'elles importent et attouchent à plus de gens, et servent souvent de règle comme d'exemple à leurs sujets ; c'est pourquoi elles ne peuvent être trop justes ni trop écle^ircies et justifiées entre les hommes. Néanmoins comme l'envie et la calomnie ont, en ce siècle dépravé, plus de vogue souvent et d'authenticité que la vérité même, il est périlleux de soumettre au jugement public ce dont l'on n'est responsable qu'à Dieu seul et à sa conscience; et une trop curieuse justification aussi engendre souvent des efl'ets contraires à notre expectation. Mais celui qui en tel cas s'est contenté soimême a obtenu la meilleure partie de son désir. Je veux croire qu'il vous en est ainsi advenu, de façon que je ne vous en dirai davantage, mais vous prierai toujours d'attendre de la continuation de mon amitié fraternelle tous vrais et sincères effets. A tant je prie Dieu, très-haut, trèsexcellent et très-puissant prince, notre très-cher et trèsamé bon frère, cousin et ancien allié, qu'il vous ait en sa sainte garde. Écrit à Fontainebleau, le 27^ juin 1609.
Henry.
Au duc de Sully.
1609, Siuillet.
Mon Cousin, je vous fais ce mot pour vous dire qu'ayant fait acheter de Marcadé la quantité de onze cens seize per-
' Si la chose en valait la peine, on pourrait chercher le titre de l'inutile ouvrage que Jacques I" envoyait à Henri IV, dans le fatras des œuvres complètes de ce médiocre monarque, publiées à Londres, en anglais en 1616, et en latin en 1619, par Jacques de Montaigu.
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les pour le prix de 4743 livres, qui est à raison de 4 livres 5 sols pièce, lesquelles j'ai données à ma fille de Vendôme, vous ayez à les faire payer au dit Marcadé, et employer la dite somme dans le premier comptant que vous ferez au trésorier de mon épargne. A Dieu, mon ami. Ce 3" juiUet, à Feïitainebleau.
Henry.
A mon compère le connétable de France.
1609, 23 septembre.
Mon Compère , Beaumont revint hier ; il a trouvé notre homme ' plus méchant que jamais *. Il m'a dit des particularités de son dessein, qu'il est nécessaire que vous sachiez. Pour quoi envoyez-moi le jeune Girard en poste, par lequel je vous manderai tout. Il part ce matin de Vallery ' pour aller à Muret* ; il laisse son carrosse à Rochefort, pour le mener dès qu'il pourra aller. Il est hors de danger. Pour moi, je me porte fort bien. Dieu merci. Il fait ici le plus beau [temps] du monde. Toutes les fontaines de mon grand jardin sont toutes achevées et ma basse-cour sera toute [logeable à Noël. Je prie Dieu qu'il vous maintienne en santé. Ce 23*2 septembre, à Fontainebleau.
Henry.
A Monsieur de Grillon.
1609, 17 octobre.
Dans ses derniers voyages à la Cour, le brave Ghllon avait pris devast
1 Le prince de Condé.
* Sully avait été chargé d'adoucir Eon humeur, mais il avait échoué : « Cette "bonne disposition où vous pensiez l'avoir mis, écrit Henri IV le 20 août, n'a pas duré six heures. ■
' Village clu pays de Sens (Yonne), oîi les Condé avaient ijn château, et dans TégUse duquel se trouvaient leurs sépultures.
* Dans le Soissonnais.
472 LETTRES DE HENRI IV [l609]
le Dauphin des airs de capitan qui semblèrent étranges au royal enfant^ doué d'un bon sens aussi parfait que précoce, et qui s'en moqua aussitôt'. EnlGOb, le 19 avril, M. de Grillon alla à Saint-Germain voir le Dauphin, qu'il n"avoit pas encore vu. • Le Dauphin lui ôta son chapeau, lui donna sa main à baiser, disant : Boujoîi mouckeu de Gnllon. M. de Grillon lui dit : Monsieur, voulez-vous que je tue cettui-ci, cettui-là ? — Non. — Qui donc ? — Les ennemis de papa. > — Le 29 novembre de la même année, M. de Grillon revint à Saint-Germain, t M. de Grillon arriva : le Roi demanda au Dauphin : « Qui est celui-là ? — Le fou. — M. de Grillon lui dit brusquement s'il vouloit qu'il battît M. de Souvré. — Non. — Si je ne le bats point, m'aimerez-vous ? — Oiii. » — Le 6 avril 1606, M. de Grillon « le vient voir pendant son goûter; il ne veut point dire adieu à M. de Grillon ; Madame de Montglat l'en tance dans sa petite chambre : Mais., Manianga, c'est un méchant homme. Je suis brave, moi; je suis furieux, dit-il en faisant la contenance de M. de Grillon. •
Brave Grillon, vous aimant comme je fais, je serois bien aise si votre santé permettoit que vous fissiez encore un tour par deçà * pour y voir votre maître qui vous aime comme vous le sauriez désirer, et vos amis. Votre neveu, qui vous rendra cette-ci, vous dira de mes nouvelles, et comme il fait beau ici, et ce dont je l'ai chargé, ce qui me gardera de vous faire cette-ci plus longue : la finissant pour prier Dieu vous avoir, brave Grillon, en sa sainte et digne garde. Ce 17* octobre à Fontainebleau.
Henry.
A Monsieur de Balagny,
(xouverneur de Marie.
1609, 29 novembre.
Poussé à bout, et ne voulant pas que sa femme devînt la maîtresse du Roi, le prince de Condé avoit quitté la Cour, le 23 novembre, pour se réfugier dans les Pays-Bas. Cette nouvelle consterna Henri IV, mais il faut entendre Bassompierre raconter cette nouvelle aventure.
« M. le Prince partit delà Cour pour s'en aller à Muret, d'où il partit le
' Voir le journal de Héroard.
- M. de Grillon résidait ordinairement dans le Comtat Venaisin, où il était . papaut », comme il disait, c'est-à-dire sujet du Pape.
dernier de novembre, avec Rochefort ', Toiras '^ et un valet qui portoit en croupe madame la princesse sa femme, mademoiselle de Serteau et une femme de chambre nommée Philipotte, et s'en alla à Landrecies ^. Le Roi jouoit en son petit cabinet, quand d'Elbène * premièrement, puis le chevalier du guet, lui en portèrent la nouvelle, et J'étois le plus proche de lui : il me dit lors à l'oreille : « Bassompierre, mon ami, je suis perdu ; cet homme a emmené sa femme dans un bois. Je ne sais si ça été pour la tuer ou pour l'emmener hors de France. Prends garde à mon argent, et entretiens le jeu ce pendant que j'en vas savoir de plus particulières nouvelles. « Lors il entra avec d'Elbène dans la chambre de la Reine, qui couchoit dans son cabinet depuis ses couches de sa dernière fille ', de laquelle elle s'étoit trouvée fort ma'.
' Après que le Roi fut parti, M. le Comte ^ me pria de lui dire ce que c'étoit ; je lui dis que son neveu et sa nièce s'en étoient allés ; puis ensuite MM. de Guise, d'Epernon et de Créqui m'ayantfait la même demande, je leur fis la même réponse. Alors chacun se retira du jeu ; et moi, prenant l'occasion de rapporter au Roi son argent qu'il avoit laissé sur la table, j'entrai où il étoit. Je ne vis jamais un homme ]perdu ni si transporté ; le marquis de Cœuvres, le comte de Cramail, d'Elbène et Loménie étoient avec lui : à chaque proposition ou expédient qu'un des trois lui donnoit, il s'y accordoit, et commandoit à Loménie d'en faire l'expédition, comme d'envoyer le chevalier du guet après M. le Prince avec ses archers ; de dépêcher Balagny à Bouchain pour tâcher de l'attraper; d'envoyer Vaubecourt, qui étoit lors à Paris, sur la frontière de Verdun, pour empêcher son passage par là; et d'autres choses ridicules. Il avoit envoyé quérir ses ministres, lesquels, à leur arrivée, lui donnèrent chacun pour conseil un plat de leur métier, ou un trait de leur humeur. »
Le chancelier et M. de Yilleroy, évidemment ahuris, ne proposèrent rien d'acceptable. Le président Jeannin, qui parla en troisième, avoit eu le temps de se remettre, et fut plus fin qu'eux. « Il dit au Roi, sans hésiter, que S. M. devoit incontinent dépêcher un de ses capitaines des gardes du corps après, pour tâcher de le ramener, et ensuite chez le prince aux Etats duquel il seroit allé, le menacer, au cas qu'il ne lui remît entre les mains, de lui faire la guerre ; car, à son avis, son départ n'a point été prémédité, ni il n'a point fait faire d'office précédent pour être reçu et protégé ; il sera sans doute allé en Flandre, et l'Archiduc, qui ne connoît point M. le Prince, qui n'a point d'ordre exprès d'Espagne pour le maintenir, et qui respecte et craint le Roi, ne se le voudra pas jeter pour peu de chose sur les bras, et sans doute on vous le renverra ^, ou le chassera de ses Etats. •
• Le Roi prit goût à cet expédient-, mais il ne se voulut résoudre
• Son chambellan.
* Son premier gentilhomme.
3 "Ville du Hainaut, alors à l'Espagne.
* Florentin, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi.
5 La Reine était accouchée de Madame Henriette le 25 novembre, s M. le comte de Soissons.
'' Avec sa femme. C'est cela qui fait que le Roi adopta l'avis de Jeannin,
qu'il n'eût aussi ouï parler M. de Sully là-dessus ; lequel arriva assez loagtemps après, avec une façon brusque et rude. Le Roi alla à lui et lui dit : « Monsieur de Sully, M. le Prince est parti et a emmené sa femme. — Sire, lui dit-il, je ne m'en étonne point ; je l'avois bien prévu et vous 1 avois bien dit, et si vous eussiez cru le conseil que je vous donnai il y a quinze jours, quand il partit pour aller à Muret, vous l'eussiez mis dans la Bastille, où vous le trouveriez maintenant, et je vous l'eusse bien gardé. » Le Roi lui dit : « C'est une affaire faite, il n'en faut plus parler : mais que dois-je faire ce pendant ? Dites-m'en votre opinion. — Par Dieu. je ne sais, répondit-il, mais laissez-moi retourner à l'Arsenal, où je souperai et me coucherai, et cette nuit je penserai à quelque bon conseil que je vous rapporterai demain au matin. — Non, ce dit le Roi, je veux que vous m'en donniez un tout à cette heure. — Il y faut donc penser, lui dit-il, et sur cela il se tourna vers la fenêtre qui regarde dedans la cour, et se mit peu de temps à jouer du tabourin dessus, puis s'en vint vers le Roi qui lui dit : • Èb bien, avez-vous songé? — Oui, lui dit-il. — Et que faut-il faire? demanda le Roi. — Rien, lui répliqua-t-il. — Comment rien? ce dit le Roi. — Oui, rien, dit M. de Sully. Si vous ne faites rien du tout, et montrez de ne vous en pas soucier, on le méprisera ; personne ne l'aidera, non pas même ses amis et serviteurs qu'il a par deçà : et dans trois mois, pressé de la nécessité, et du peu de compte que l'on fera de lui, vous le raurez à la condition que vous voudrez : là où, si vous montrez d'en être en peine et d'avoir désir de le ravoir, on le tiendra en considération; il sera secouru d'argent par ceux de deçà; et plusieurs, croyant vous faire déplaisir, le conserveront, qui l'eussent laissé là, si vous ne vous en fussiez pas soucié '.
» Le Roi, qui étoit dans le trouble et dans l'impatience, ne put recevoir cet avis et s'arrêta à celui de M. le président Jeannin, qui étoit plus brusque et plus selon son humeur présente, et dépêcha le lendemain M. de Praslin, tant vers M. le Prince que vers l'Archiduc. » En mêpie temps il écrivit les lettres suivantes :
Balagny, je viens d'être averti que mon neveu le prince de Condé s'en va aux Pays-Bas avec sa femme et qu'il doit passer auprès de Marie. C'est pourquoi, je vous commande, d'autant que vous désirez m'obéir, que vous ayez à vous saisir de sa personne et de toute sa suite, que vous mettrez en sûreté pour en être fait ce qiie j'ordonnerai; m'avertissant en diligence de ce qui s'en sera suivi. Et s'il avoitdéjà gagné le Pays-Bas et que vous ne pussiez exé-
* Sully parlait d'or. Son avis était le seul bon au point de vue politique, au point de vue du prince. Mais en le suivant, le Roi ne pouvait
ravoir la femme, aussi laissa-t-il de côté la sagesse de Sulty.
[ifingj LETTRES DE HENRI IV 4/0
cutCF mon commandement, vous le tiendrez secret. Bonsoir. Ge 29^ novembre, à Paris, au soir.
Henry.
A Uonsiem du Pesché\ gouverneur de Guise.
1609, 29 novembre.
Monsieur du Pesché, tout présentement j'ai été averti que mon neveu le prince de Gondé est parti de sa maison de Muret pour se retirer aux Pays-Bas avec sa femme, sans ma permission et contre la parole qu'il m'avoit donnée de me venir trouver, de quoi je suis à bon gré très-offensé. Et d'autant que j'ai su qu'il doit passer auprès de Guise, et peut être dans la ville pour la commodité du passage, je vous commande, sur tant que vous désirez m'obéir et servir, que vous le fassiez arrêter en quelque lieu qu'il soit où vous aurez pouvoir de le faire, employant à cette fin les forces de votre garnison et toutes les autres que vous pourrez avoir loisir d'assembler promptement pour cet effet, car le principal est d'user de diligence ; et quand vous l'aurez entre les mains et en pourrez disposer, vous le logerez au château, avec bonne et sûre garde, pour en être fait ce que j'ordonnerai, prenant garde qu'il ne soit fait aucun déplaisir à sa personne ni à sa femme. Mais vous retiendrez aussi tous ceux qui l'accompagnent. Je vous envoie la présente par le capitaine La Ghaussée, exempt de mes gardes, auquel vous ajouterez foi, et m'avertirez en diligence de ce que vous aurez fait; et sur ce, Dieu vous ait. Monsieur du Pesché, en sa sainte et digne garde. Écrit à Paris, ce 29'de novembre 1 609, au soir.
Henry.
• Antoine de Saint-Chamans, comte du Peschier. — Suivant la prononciation consacrée, du Peschier se dit du Pêche, comme d'Apchier se prononce d'Aché.
S'il avoit déjà gagné le Pays-Bas et que vous ne pussiez exécuter mon commandement, vous le tiendrez secret.
A mon frère V archiduc d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas.
1609, 30 novembre.
Mon frère, envoyant par delà le sieur de Praslin, capitaine de mes gardes, pour le sujet qu'il vous dira, je vous prie de lui donner moyen d'exécuter mes commandemens et me témoigner en cet endroit que vous affectionnez mon contentement. Je prie Dieu, mon frère, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
Ecrit à Paris le dernier jour de novembre 1609.
Votre bon frère, Henry.
A ma sœur et bonne nièce Vinfante d'Espagne, archiduchesse.
1609, 30 novembre.
Ma sœur et bonne nièce, vous entendrez du sieur de Praslin, capitaine de mes gardes, qui est porteur de la présente, la cbarge que je lui ai confiée, et l'assistance que je me promets que vous lui départirez en l'exécution de mes intentions, comme je vous en prie, étant chose qui regarde mon contentement, que j'attends de votre affection et dont je me revancherai en tout ce que vous désirerez de Votre frère et bien bon oncle, Henry.
Ce dernier novembre à Paris.
A Monsieur de Vaucella<^.
Ambassadeur en Espagne.
1609, 5 décembi-e.
Monsieur de Vaucellas, vous savez combien j'ai toujours chéri et aimé mon neveu le prince de Condé, quels ont été les honneurs que je lui ai départis et confiés, et les singulières grâces et faveurs qu'il a reçues de moi depuis son enfance jusqu'à présent, et partant quel a été l'état que j'ai dû faire de son affection et obéissance; et néanmoins je me trouve à présent déçu avec déplaisir de mon espérance et des effets que je m'étois promis de sa gratitude, tant pour mon contentement particulier que pour le bien et avantage public de mon royaume, auquel il a telle part et intérêt, qu'il devroit en préférer le soin et avancement à toutes autres considérations ; de quoi je l'ai si souvent admonesté, faisant l'office de vrai père et bon maître à son endroit, que j'ai quelque fois reconnu que la peine que j'y ai employée avec grande diligence et affection étoit inutile et sans fruit; et principalement depuis deux ans, qu'il lui prit fantaisie de vouloir voyager hors mon royaume ; de quoi il m'auroit fait et réitéré telles instances, que j'aurois été conseillé, voire contraint, de lui en refuser ouvertement la permission, à cause de sa qualité et de la connoissance que j'avois de son inquiétude. Ce qui fut cause que je pris la résolution de le marier, afin de l'arrêter, joint que je m'apercevois que c'étoit chose qu'il prétendoit faire de sa tète et volonté, en lieu peu sortable à sa condition. Mais il n'a pas été si tôt marié, que le même désir de voyager et se tenir loin de moi l'a repris et maîtrisé avec plus d'inquiétude que devant, sans que mes raisons, remontrances et conseils aient pu le contenir et modérer, ni même les menaces que j'y ai quelquefois ajoutées de mon indignation et de la perte de ma bonne grâce. Toutesfois, comme je
47S LETTRES DE HENRI IX [l009l
me promettois toujours que le soin de son honneur et de sa maison modéreroient, avec l'âge, son ardeur impatiente, je temporisois aussi avec lui et supportois doucement tels défauts. Tellement que la dernière fois qu'il vint ici, je le traitai fort favorablement; aussi promit-il à la Reine, ma femme, qu'il viendroit nous voir après qu'elle seroit accouchée. Mais, au lieu de ce faire, dimanche dernier 29® du mois passé, il partit de sa maison de Muret, qui est à dix lieues par deçà la ville de Soissons, accompagné de sa femme, suivie de deux femmes et de sept ou huit chevaux, prit le chemin des Pays-Bas, sans m'en avoir averti ni donné congé, chemina toute la nuit en effroi et discorde, de façon qu'il arriva à Landrecies le lendemain à sept lieures du matin, par un très-mauvais temps et pire chemin. Il trouva la ville fermée, logea aux faubourgs et entra en ville sur les dix heures du matin.
Je fus averti, le soir du dimanche susdit qu'il partit, de son départ et dessein; de quoi je fus à bon droit aussi scandalisé que indigné. A la même heure, je dépêchai après lui, par un côté, l'exempt de mes gardes nommé La Chaussée, suivi d'un des archers d'icelle, et par l'autre, le chevalier du guet de cette ville, pour, s'ils le trouvoient et atteignoient en mon royaume, l'arrêter et le ramener, et s'il étoit jà sorti d'icelui, le suivre et réclamer en tels lieux qu'ils le joindroient, et pour ce faire, avoir recours aux gouverneurs et magistrats d'iceux, suivant mes lettres de commission. Je fis partir aussi le lendemain le sieur de Praslin, capitaine de mes gardes, pour aller trouver les Archiducs à même fin, et, s'il étoit passé à Bréda, ou en places obéissantes aux États des Provinces-Unies, de recourir à iceux pour le même effet. Or, il est advenu que le dit prince auroit été contraint, pour l'indisposition de sa femme et la lassitude de ses chevaux, de séjourner un jour ou deux au dit Landrecies; ce qui a donné moyen et temps au dit exempt et au dit chevalier du guet de le trouver encore au dit lieu avec sa suite, où le dit exempt,
qui y arriva le premier, lui fit commandement de ma part de retourner en mon royaume ; de quoi il fut fort surpris et néanmoins répondit qu'étant hors de mon dit royaume, il n'étoit pas tenu d'obéir au mien commandement, et, au reste, qu'il n'avoit entrepris ce voyage sans biscuit (voulant dire, à mon avis, sans bonne sûreté de la part de ceux qui la lui pourroient donner où il étoit), et si j'entendois l'empêcher d'aller voir le prince d'Orange, son beau-frère, à Bréda. A quoi le dit exempt ne répondit autre chose, sinon qu'il prendroit bon conseil de me contenter. Dont il fit peu de compte. Quoi voyant, le dit exempt exhorta les dits magistrats de ne permettre qu'il sortit de la dite ville sans le commandement des dits Archiducs, vers lesquels il leur dit que j'avois envoyé le dit sieur de Praslin, étant si assuré de leur bonne amitié, qu'il espéroit qu'ils accorderoient que le dit sieur de Praslin pût ramener en mon royaume le dit prince et sa suite. Quoi entendu du dit prince, il dépêcha à la même heure Rochefort aux dits Archiducs, qui étoient encore à Marimont, qui fut accompagné du major de la ville ; et le dit exempt prit conseil aussi de faire le même voyage, pour représenter aux dits Archiducs sa commission et mes intentions.
A l'heure que je fais écrire la présente', je n'ai point d'avis encore de la réponse et résolution des dits Archiducs ; mais je veux espérer qu'elle sera conforme à la raison, au devoir de bonne voisinance, et partant, selon mon désir. Du moins voudrois-je en user ainsi à leur endroit en cas semblable, étant certain que si j'en suis éconduit j'aurai juste sujet, non seulement de me douloir des dits Archiducs, mais de croire que le dit prince aura dressé cette partie et retraite, de leur su et sur leur parole, et peut-être que l'ambassadeur d'Espagne, qui est ici, y trempera.
Bien saurez-vous qu'ayant eu avis qu'aucuns miens
' C'est M. (le Ville roy qui la rédigea.
480 LETTRES DE HENRI IV [l609]
sujets en Poitou faisoient des menées pour troubler mon royaume au moyen de trop d'aise, j'y aurois donné tel ordre, que les auteurs auroient été saisis incontinent, peu de jours devant le partement du dit prince ; et ne suis sans sujet de soupçonner qu'il pourroit être que telles gens s'étoient promis quelque support de lui. Et comme il a vu cette mèche éventée, il a avancé cette sienne retraite exprès, appréhendant la découverte de son intelligence. De quoi toutesfois, nous ne pouvons encore parler que par conjecture et indices ; mais nous y verrons clair par les réponses des dits prisonniers; du succès de quoi vous serez averti, comme j'ai voulu que vous le fussiez, par la présente, de tout ce qui concerne la saillie du dit prince et des causes d'icelle, afin d'en éclaircir ceux qui vous en parleront, leur prédisant, mais comme de vous-même, que si on me refuse la délivrance et le renvoi du dit prince, ou qu'on y apporte de la longueur ou remise, comme on ne pourroit me faire une injure et offense plus importante et sensible, aussi doit-on croire que je rabattrai grandement de l'état que j'ai toujours fait de l'amitié de ceux qui en seront cause, et pareillement que je rechercherai de m'en venger par tous les moyens que Dieu me conseillera. Et vous me donnerez promptement avis de ce qu'on vous aura écrit et dira-l'on par delà de cette action, comme de tout ce que vous aurez découvert de leurs intentions et délibérations sur icelle : ayant su que l'ambassadeur d'Espagne dépêcha vers eux un courrier exprès pour leur donner avis de la sortie du dit prince dès le dimanche au soir que la nouvelle m'en fut apportée. Et si aucun traite en ceci avec le dit prince, l'on en soupçonne le dit ambassadeur. A quoi vous mettrez peine de pénétrer, vous dépêchant ce courrier exprès pour cet effet, lequel vous me renverrez en toute diligence : priant Dieu, M. de Vaucellas, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. Écrit à Paris, le o*' jour de décembre 1609*.
Henry.
' Dans une lettre écrite le 9 décembre à M. de Brèves, ambassadeur à
[\Cm] LETTRES DK IIENUI IV 481
A notre nmé et féal le sénéchal de Bézien^.
Pendant que Villeroy écrivait les balivernes diplomatiques que l'on vient de lire, et qui ue trompèrent personne, les éclats de la passion de Henri IV et les récits du prince de Condé instruisaient toute TEurope de la vraie cause de la fuite du prince : la beauté de sa femme confirmait ses dires, et sa jeunesse rendait le Roi parfaitement ridicule.
Malheureusement, en même temps que cette sotte affaire occupait tous les esprits, toujours atîriandés de scandale, la guerre de la succession de Clèves et Juliers allait commencer, et Henri IV en faisait les premiers préparatifs '. Ceux qui étaient au courant des projets du Rfii, savaientbien que l'enlèvement de la princesse de Condé n'était pour rien dans les causes de la guerre ; mais les ennemis de Henri IV ne manquèrent pas d'exploiter à leur profit la coïncidence de la fuite de la princesse, les menaces faites à ce propos àTarchiduc des Pays-Bas et les préparatifs delà guerre. De sorte que, par une inconcevable maladresse, une guerre entreprise dans l'intérêt du pays avait l'air de n'être qu'une escapade pour reprendre une jolie femme qui s'était échnppéc.
Mais il faut revenir au sénéchal de Béziers.
Le mandement suivant indique le commencement des rassemblements de troupes, de ce qu'on appellerait aujourd'hui la mobilisation de l'armée que Henri IV allait jeter en Allemagne.
Les princes protestants, menacés par l'Autriche, avaient formé, eu 1608, une ligue appelée FUnion évangélique. Les princes catholiques, de leur côté, s'étaient ligués entre eux et avaient placé le duc de Bavière à leur tête. La guerre allait éclater entre les deux partis, et Henri IV allait y prendre part. Il s'était allié avec l'Union évangélique afin de vaincre rAulriche qui, depuis Charles-Quint, était l'adversaire acharnée de la France.
La succession des duchés de Clèves, Juliers et Berg fut l'occasion de la lutte. Le duc de Clèves, Jean-Guillaume de la Mark étant mort, en 1609, sans postérité, l'électeur de Brandebourg et le comte Palatin d<;
Rome, Henri IV lui raconte tout ce qu'on vient de lire et ajoute que l'Archiduc lui a fait répondre qu'il ne souffriroit pas que le Prmce résidtt dans ses États, mais qu'il ne pouvoit lui refuser le passage pour aller a Bréda. Le Roi ajoute qu'il a dit à l'ambassadeur de l'Archiduc qu il était mécontent et que si lui ou les Espagnols pensaient s'avantager de la personne du dit prince pour faire et entretenir pratique en son Etat, avec espérance d'en profiter, qu'ils en seraient trompés, d autant que par la grâce de Dieu, il avait les moyens et le courage plus puissants que jamais pour se ressentir et venger des injures et offenses qui lui pourraient être faites. .
1 Elle éclata en avril 1610. C'est dans ce temps la qu il y avait toujours au moins trois mois entre l'origine de la guerre et le eoramcncemcnt des liostilités.
482 LETÏBES DK HENRI IV 1I6IOJ
Neubourg réclamèreut sa succession; mais l'Autriche ue voulant pas que les duchés tombassent au pouvoir des protestants, fit occuper par ses troupes le duché de Juliers ; l'électeur de Brandebourg occupa à son tour les trois duchés. Henri IV se déclara pour l'Électeur, fit avec l'Uniou une alliance offensive et défensive, dans laquelle entra la Hollande, et la guerre commença en avril 1610. Le roi de France allait entrer dans les duchés avec uu£ armée de 40,000 hommes quand il l'ut tué.
Notre amé et féal, nous voulons et vous mandons que vous ayez, à son de trompe et cri public, en tous les lieux et endroits de votre ressort et juridiction à ce faire accoutumés, à faire publier la présente par laquelle nous commandons à tous les capitaines, gens de guerre à pied des régimens entretenus à notre service, qu'ils aient à se rendre en leurs enseignes' dans le quinzième jour de février prochain sous peine d'être cassés. Si, n'y faites faute, car tel est notre plaisir. Donné à Paris, le 14^ jour de décembre
Henry.
A Âlonsieîir de Berny,
Amb/tssadfiU)' du Roi près l'archidîic des Pays-Bas.
IGIO. vfls 1p inilidl (!.• féTrirf.
Monsieur de Berny, celte-ci sera pour vous dire comme je désire que vous donniez charge à votre femme de voir souvent Madame la Princesse, et l'assurer que vous avez ci-devant parole de moi de l'assister et lui bailler tout ce qu'elle aura besoin, comme je vous en prie, et sitôt que je saurai quoi, je vous le ferai rendre; aussi à cause de sa jeunesse, qu'elle s'instruise de ce qu'elle aura à faire et devra comporter* voyant l'Infante; et, au reste, selon les occasions, faire tout ce que vous jugerez être a propos pour
' A leur corps, sous leurs drapeaux.
^ Comme elle se devra comporter devant l'Infante, chez qui elle était logée, à Bruxelles, pendant l'absence de son mari, qui était allé à Milan, et où elle était surveillée de très-près, depuis une tentative d'évasion.
son bien et mon contentement. Mais surtout que ce soit de façon que ni le Prince, ni pas une de ses femmes n'en sachent rien : m'assurant que vous ferez l'office convenable, selon mon intention, avec ce que vous dira ce porteur de ma part, m'empêchera de vous faire la présente plus longue. Assurez-vous seulement que je tiendrai ce service aussi agréable que nul autre que vous me puissiez faire, et que je le reconnoîtrai aux occasions. A Dieu, Monsieur de Berny.
Henry.
Écrivez-moi amplement de toutes choses, de ce que l'on dit d'elle, et que on la trouve *.
A Monsieur de Préaux'.
1610, vers !•; 'iO fén-ier.
Préaux, j'écris à mon bel ange: faites-lui tenir ma lettre, si vous pouvez; puisque Girard* et notre hôtesse y vont, ils ne peuvent refuser de mobliger en cela de les bailler, tous autres moj'ens m'étant interdits; priez-en l'une de ma part, et le commandez à l'autre. Renvoyez-moi celles que je lui ai écrites, que Ton ne lui a baillées. J'estime que ce porteur ne trouvera point le marquis* là, c'est pourquoi je ne lui écris point. Je crois que le partement de notre fol*
' Pour écrire de telles choses et de cette façon, le vieux Koi avait certes la tête à l'envers.
* M. de Préaux, conseiller au Parlement, avait été envoyé à Bruxelles chargé d'une mission secrète auprès de la Princesse.
3 Secrétaire du connétable de Montmorency.
* Le marquis de Cœuvres. qui devait enlever de Bruxelles la princesse de Condé, qui y consentait. Tairas, page de M. le Prince, servait aussi le Roi comme espion. Quand M. le Prince sut qu'une partie de ses gens, sinon tous, étaient gagnés par le Roi, comme il ne pouvait guère compter sur sa femme, il l'emmena à Milan : puis quand le Roi fut tué, il revint à la Cour avec elle.
* C'est par tradition, on le voit, que Louis XIV écrivait de M. de Montespan, qui faisait aussi le diable, et pour les mêmes raisons : « M. de Montespan est un fol. > — Le prince de Condé allait partir pour Milan.
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suivra de près celui du marquis : alors vous pourrez juger des intentions des Archiducs. Les père et tante ' ont parlé à Pecus-; ils me donnent bien de la peine, car ils sont froids plus que la saison, mais mon feu les dégèle dès que j'en approche. Mandez-moi le plus de nouvelles que vous pourrez, principalement de la santé de notre prisonnière. Assurez Ghâteauvert et Felipote^ que je ne les abandonne point.
Henry.
D'Elbène vous mandera le reste des nouvelles. Bon soir. Je déchois si fort de mes mérangoises\ que je n'ai plus que la peau et les os. Tout me déplaît; je fuis les compagnies, et si, pour observer le droit des gens, je me laisse mener en quelque assemblée, au lieu de me réjouir, elles achèvent de me tuer. A Dieu.
Henky.
A l'archidîic Albert d'Autriche.
161<i. Ifl aviil.
Mon frère, jai été supplié par ma sœur la duchesse d'Angoulême et par mon cousin le duc de Montmorency, connétable de France, d'assister de ma recommandation et faveur en votre endroit la juste et paternelle requête qu'ils ont donné charge au sieur de Préaux'' vous présenter tou-
• Le CoHuétable et Madauie dAugoulèiiic, l)àtarde de Henry II el veuve du frère aîné du Connétable.
2 Ambassadeur des Archiducs à Paris.
■* Femme de chambre de la jjrincesse.
■* Angoisses, chagrins.
5 M. de Préaux était chargé cette fois dune mission ofticielle auprès des Archiducs. 11 devait réclamer la Princesse, obtenir sa mise en liberté et son retour en France, où sa présence était nécessaire pour le sacre prochain de la Reine, et où elle demanderait le divorce d"avec un mari quilavait conduite de force à Bruxelles et l'v retenait prisonnière. Marie de Médicis Î)Our compléter ce honteux gâchis, craignait de son côté que le Roi ne a répudiât pour épouser la princesse de Condé : c'est pourquoi elle pressait autant qu'elle le pouvait la cérémonie de son sacre.
• lt)lll' LETTRES DE HENRI IV 485
chaut ma nièce la princesse de Condé, leur nièce et tille; et comme le sujet dicelle n'est moins accompagné de compassion que d'équité, autant pour la cônsidératien de l'âge et qualité des personnes qui vous la présentent, que pour l'innocence de celle qu'ils réclament, je fais volontiers cet office, dû à l'affection que je leur porte et à leur propre mérite. Au moyen de quoi je vous prie autant affectueusement que je le puis faire, de leur donner la consolation en cette occasion qu'ils espèrent de votre bénignité et justice : et vous ferez un œuvre très-charitable, par lequel vous changerez l'amertume de leur affliction en une obligation perpétuelle envers eux, qui me sera très-agréable, et me conviera de m'en revancher en toutes occasions qui s'offriront de vous rendre preuve de mon amitié, comme j'ai commandé au sieur de Berny vous exposer plus particulièrement de la part de
Votre bon frère.
Henry.
.1 imi Sceur et bonne Nièce, la prlnce.'iae (PEspafjîie. archiduchesse d'AvJriche.
Ma Sœur et bonne Mèce, ma sœur la ducliesàe dAngoulème et mon cousin le duc de Montmorency ont recours à votre bonté, en l'affliction extrême qu'ils supportent de la condition misérable en laquelle se retrouve maintenant leur nièce et fille, la princesse deCondé, procédante du traitement indigne que vous savez quelle a reçu et doit encore attendre de son mari, afin d'être tous ensemble délivrés par votre charité de l'anxiété en laquelle ils vivent, qui leur sera désormais insupportable, autant que leur seront toujours sensibles et présentes les obligations qu'ils vous ont des faveurs que vous leur u^ez départies en cette occasion. Et comme ils m'ont instamment supplié de les assister en leur
juste poursuite de ma prière et recommandation, je le fais, avec l'affection que mérite la compassion que j'ai de leur douleur, et la justice de la cause pour laquelle ils implorent votre aide; vous priant de croire que je me revancherai de la grâce que vous leur départirez, autant à votre contentement que le devrez espérer de la bienveillance de
Votre bon frère et bon oncle, Henry.
A mon compère le connétable de France.
IBIO, 29 avril.
Mon Compère, j'ai accordé à Spondillan, qui vous rendra cette-ci de ma part, de vous aller trouver pour apprendre de vos nouvelles et m'en rapporter, et vous rendre cette lettre que Madame la Princesse, votre fille, vous écrit, que j'ai trouvé dans un paquet que j'ai ouvert. Par celles que j'ai de Préaux, qui est arrivé à Bruxelles depuis peu de jours, il me mande qu'elle espéroit bien de ses affaires; de quoi je m'esjouis avec vous, pour le contentement que vous en recevrez'. Souvenez-vous de bien faire mettre en ha leine les chevaux que vous m"avez promis", et sur ce de croire que je vous aime bien. Bon jour, mon Compère. Ce "^9^ d'avril, à Paris.
IIenry.
1 La Princesse était irritée à ce point contre son mari, qu'elle avait fait une demande en séparation, et le Connétable écrivit, après la mort du Roi, une lettre à son gendre pour le prier, en conséquence de ce désir, de permettre que sa fille revînt auprès de lui, se plaignant des mauvais et rudes traitements qu'elle avait reçus de lui.
* Sans nul doute pour un enlèvement de la Princesse.
»5r MLIOTHECA
Assassinat de Henri IV.
(Récit extrait du journal de Pierre de Lestoile .
Il mur l'îKl.
Le vendredi U, sur les quatre heures du soir, le Roi étant dans son carrosse, sans nulles gardes à Tentour, ayant seulement avec lui MM. d'Épernon, Montbazon et quatre ou cinq autres, passant devant Saint-Innocent .pour aller à l'Arsenal; comme son carrosse, par Fembarrassement d'un coche et d'une charrette, eut été contraint de s'arrêter au coin de la rue de la Ferronnerie, vis à vis d'un notaire nommé Poutrain, fut misérablement tué et assassiné par un méchant et désespéré garnement nommé François de Ravaillac, natif d'Angoulême : lequel se servant de cette occasion pour faire ce malheureux coup, lequel il épioit dès longteinps, n'étant à Paris que pour cela, et dont même on avoit averti Sa Majesté s'en donner garde, qui n'en avoit autrement tenu compte. Gomme le Roi étoit ententif à ouïr une lettre que M. d'Épernon lisoit, ce pendant s'élançant sur lui de furie avec un couteau qu'il tenoit en sa main, en donna deux coups l'un sur Fautre dans le sein de Sa Majesté, dont le dernier porta droit au cœur, duquel il coupa l'artère, et par même moyen ôta à ce bon Roi la respiration et la vie, qui oncques puis n'eu parla. Ce que voyant M. d'Épernon, et que le sang lui regorgeoit de tous côtés, le couvrit d'un manteau; et après avoir, avec ceux de sa compagnie, reconnu qu'il étoit mort, regardèrent à assurer le peuple du mieux qu'ils purent, fort ému et effrayé de cet accident; lui criant que le Roi n'étoit que légèrement blessé et qu'ils prissent courage. Firent tourner bride droit au Louvre au carrosse, duquel ce pauvre prince, tout nageant en son sang, ne fut jamais descendu ni tiré que mort.